CHAPITRE VI
Ce chapitre comporterait do grands développe m en ta. si nous devions étudier en détail toutes les éventualités du diagnostic des paralysies toxiques. Mais nous nous bornerons à présenter un simple programme, dans lequel seront exposées les principales difficultés du problème. Nous ne croyons pas nécessaire de reprendre l'énumération des symptômes à l'aide desquels il est permis d'affirmer qu'une paralysie (toxique ou non toxique) est d'origine périphérique. Nous supposerons cette première partie dn problème résolue. Il ne s'agit pour nous que do savoir si cette paralysie est le fait d'un empoisonnement.
De deux choses Tune, nous savons qu'un poison a été absorbé, ou nous l'ignorons.
Dans le premier cas l'adage : post hoc, ergo propter hoc, ( se trouve le plus souvent confirmé. Cependant, il est certaines circonstances, à la vérité exceptionnelles, où une erreur est encore possible. Tel est le cas de la paralysie radiale a frigore, qui peut se produire chez un malade saturnin, tout aussi bien que chez un sujet sain, et qu'on pour-
Combinaison de symptômes
d^encéphalopathie avec les
paralysies périphériques.
rait, au premier abord, attribuer à rinfluence toxique du plomb. Or, la paralysie radiale non toxique est toujours complète, en ce sens qu'elle n'épargne pas les supinateurs. C'est à cette différence qu'on la reconnaîtra. Mais nous avons dit que la paralysie radiale saturnine pouvait, à la rigueur, intéresser aussi les muscles supinateurs. Dans ce cas, le diagnostic est à coup sûr malaisé. On se rappellera toutefois que les muscles supinateurs ne sont intéressés, dans la paralysie saturnine, que lorsque cette paralysie tend à se généraliser. Ils ne sont atteints qu'après tous les autres, en particulier après les muscles de l'épaule (que la paralysie radiale a frigore respecte), et surtout après les muscles extenseurs antibrachiaux du côté opposé, attendu que la paralysie saturnine, dans les formes graves et même moyennes, est toujours bilatérale. On remarquera encore que les extenseurs du médius et de l'annulaire sont plus paralysés que ceux de l'index et du petit doigt. On tiendra compte du début de la paralysie, qui est lent dans le saturnisme, rapide dans les cas de rhumatisme ou de compression. Enfin l'abolition de la contractilité électro-musculaire jugera en dernier ressort l'origine de l'affection.
La difficulté du diagnostic est encore plus grande, lorsque des symptômes d'oncéphalopathie s'ajoutent aux diverses manifestations de la névrite périphérique. Qu'on en juge par ce résumé d'une observation qiie nous devons à l'obligeance de M. Marie : Un peintre en bâtiment, qui ne présente pas le liséré de Burton, et qui n'a jamais eu de coliques saturnines, éprouve depuis un mois un certain embarras de la parole, très analogue à celui de la paralysie générale progressive. Tous les muscles du corps sont affaiblis. Partout la sensibilité est amoindrie. Les deux champs visuels sont rétrécis. Par moments, le malade ressent des secousses dans les membres et parfois se met à trembler. Enfin, les extenseurs des doigts des deicœ côtés sont parésiés
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atrophie. N'est-on pas en droit de se demacder si cette larolysie n'est pas d'ong;ine centrale? Ne semble-t-il pas qu'elle dépende du même ensemble do troubles encéphaliques, qui a produit l'embarras de la parole, l'asthénis générale, le relrccissemont des champs visuels? N'est-U pas possible que cet homme, tout exposé qu'il soit au saturnisme, commence une péri-encéphalite diffuse? Et, en vérité, puisqu'il n'a jamais eu do colique, ot qu'il ne présente pas le liséré pathognomonique, quelle preuve avonsnous que la paralysie légère de ses extenseurs soit d'origine toxique?
La combinaison de deux intoxications, capables chacune c^ d'engendrer des paralysies, constitue encore une difficulté cm de diagnostic, qu'on rencontre assez souvent à l'hûpital,
« Pour être saturnin, on n'en est pas moins homme », c'est dire que le plomb ne garantit pas contre l'alcoolisme. Au contraire, la cachexie saturnine favorise et hâte les accidents de toutes les intoxications, et vice versa. II y a peu de temps, M. Babinski nous montrait, à hi Salpètrière, un malade atteint d'une parésie des quatre membres et chez lequel il était assez difficile d'établir la part de responsabilité respective de l'alcool et du plomb. Mais, nous ne voulons pas multiplier ces exemples, car leur place n'est paa dans une étude générale.
Considérons maintenant le cas oiî la notion de cause cas fait défaut. Lorsque rien no permet de supposer que le l malade a été victime d'une intoxication, on peut confondre les paralysies périphériques disséminées avec certaines paralysies de cause centrale, — à condition, bien entendu, que l'ensemble symptomatique présente quelque anomalie. Nous avons déjà dit, par exemple, que l'alcoolisme, l'arsénicisme, et môme le saturnisme pouvaient produire des paralysies des quatre membres, compliquées d'atrophie rapide, qui évoluent avec de la fièvre et peuvent se ter-
miner par la mort. A la rigueur, et si Ton n'y regardait pas de très près, cette maladie pourrait être confondue avec la myélite aiguë ou subaiguë. Nous croyons même qu'on a publié des observations de paralysies toxiques généralisées sous le titre de myélite subaiguë centrale.
L'atrophie musculaire progressive est encore une des maladies spinales qu'on pourrait confondre avec les amyotrophies lentes de l'alcoolisme ou de l'arsénicisme chronique. Nous savons du reste que la maladie d'Aran-Duchenne peut coexister avec les localisations amyotrophiques de certaines intoxications. Vulpian et Raymond ont publié un bel exemple de cette combinaison peu commune. Enfin, nous pensons avoir insisté, de façon à n'être plus obligé d'y revenir, sur les caractères différentiels du pseudo-tabes toxique et du tabès ataxique vrai. Nous répéterons à ce propos que ces deux maladies peuvent aussi se trouver réunies chez le même sujet (Charcot et Parinaud). Paralysies Lorsqu'ou a écarté toutes ces difficultés et qu'on est enfin
aurmaïadJM édifié sur la nature périphérique de la paralysie, le diaaiguës. gnostic est encore loin d'être complet. Comment et pourquoi se développe une paralysie périphérique, qui ne relève ni d'un traumatisme ni d'une intoxication? Il y a bien les maladies infectieuses, comme la variole, la dothiénentérie, la diphtérie, qui produisent des paralysies analogues — • . celles que Gubler avait qualifiées d' « amyosthéniques » et auxquelles Landouzy a consacré la plus grande partie de sa thèse. Mais on est toujours renseigné sur ce point; en tout cas, la notion d'une maladie antérieure a beaucoup moins de chances d'échapper au médecin que celle d'une intoxication accidentelle. En dernière analyse, quand on s'est assuré que le malade n'est ni un diabétique, ni un albuminurique, qu'il n'est atteint, en un mot, d'aucune dyscrasie diathésique, on peut affirmer que sa paralysiç est d'origine toxique, et il ne reste plus qu'à entreprendre
et mener à bien l'enquête qui fera découvrir la nature du poison et le mode d'empoisonnement.
En effet, l'arsenic, le plomb, le mercure, etc., peuvent produire de graves accidents en dehors des prédispositions qui résultent de certaines professions. Rien n'est pins commun, en particulier, que les paralysies saturnines d'origine alimentaire. Les articles de dictionnaires et les mémoires spéciaux sont remplis de cas de ce genre. Or, lorsque la paralysie saturnine est franche, conforme au type classique de Tanqnerel des Planches et Duchenne (de Boulogne), quand bien même il serait impossible de découvrir le mode d'introduction du poison, nous sommes en droit d'affirmer sans restriction son origine toxique et de l'appeler par son nom. Elle seu/e, en effet, so comporte ainsi. Et si la spécificité étiologique nous échappe, la spécificité des symptômes la remplace avec avantage et nous suffit.
Nous en pouvons dire autant de l'alcoolisme. Voilà une intoxication sur laquelle nous serions bien mal renseignés, si nous ne devions nous fier qu'aux indications fournies par les malades; car elles sont presque toujours négatives. Mais l'alcDoUsmo a une spécificité symptomatique peut-être encore plus accusée que celle du saturnisme, et nous ne pouvons en donner une meilleure preuve qu'en reproduisaut le fait suivant dont M. Charcot a eu l'obligeance de nous faire part;
« J'ai été appelé récemment par mon confrère le docteur X... auprès d'une jeune damo américaine, âgée de 26 ans. Celte dame, de figure et de manières distinguées, se trouve dans l'impossibilité absolue de rendre compte de son état, par suite d'une amnésie très prononcée, qui existe depuis plus d'un mois sans embarras aucun de la parole. La malade, qui a le souvenir des choses de son pays, qu'elle a quitté il y a cinq mois environ, ignore le
domicile qu'elle habitait à Nice, il y a encore quatre jours, et aussi le nom du médecin qui Ta soignée pendant plus d'un mois. C'est la « nurse » de cette dame qui m'a donné les renseignements relatifs au début et à la marche dés accidents dont elle est atteinte. Il y a 8 ou 6 semaines, la malade avait commencé à vomir. On s'aperçut qu'elle perdait la mémoire, en même temps que ses membres inférieurs s'engourdissaient et devenaient de plus en plus faibles. Au bout de quelques jours, la station debout était impossible. Peu à peu la parésie et l'engourdissement avaient gagné les mains.
« Les nuits étaient mauvaises et agitées par des rêves relatifs aux détails de la vie de cette dame en Amérique. Il n'y avait ni hallucinations ni illusions fantastiques.
« Depuis le même temps, il existe une parésie vésicale assez profnoncée pour qu'on soit obligé de pratiquer le cathétérisme deux fois par jour. L'urine rendue est trouble et un peu fétide.
« La jeune femme garde le lit et est incapable de se tenir debout. Il est facile de reconnaître qu'il existe une paralysie des extenseurs assez accentuée aux membres supérieurs, complète aux membres inférieurs. La malade peut à peine lever la jambe au-dessus du plan du lit. Il n'y a pas d'atrophie musculaire apparente, ni d'œdème sous-cutané. Les réflexes rotuliens sont abolis.
« Les parties paralysées ou parésiées, tendons, muscles, sont douloureuses à la pression. La malade crie quand je comprime ses mollets ou son poignet. Elle assure n'avoir pas de douleurs spontanées. Elle a perdu, les yeux fermés, la notion de la position de ses membres inférieurs.
« Je regrette de n'avoir pas pu faire un examen plus détaillé, mais cet ensemble de symptômes suffisait pour me convaincre qu'il s'agissait d'une paralysie alcoolique. J'avais terminé mon examen quand la « nurse » me dit que la
jeune dame était toujours tourmentée par la soif, et comme ^e lui demandais ce qu'elle buvait, elle me répondit en anglais : « Toutes sortes de stimulants, Champagne, porto, « sherry, etc., etc. » J'étais de plus en plus fixé. Sur ces entrefaites, le confrère qui m'avait appelé en consultation m'apprit ce qui suit : Cette jeune dame était partie d'Amérique au commencement de l'hiver. Elle rencontra sur le bateau un prétendu gentleman, qui la poursuivit de ses assiduités, et qui, pour mieux arrivera ses fins, la poussa à boire de grandes quantités de Champagne et de vins forts de toutes sortes. Cette alcoolisation systématique et intensive n'a pas cessé de se produire, puisque le soi-disant gentleman (qui aurait accaparé du même coup le cœur et la bourse de sa victime) continue toujours ses assiduités. Il m'a été impossible de savoir le genre de vie que menait cette dame avant son départ d'Amérique. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il s'agit d'une femme bien élevée, dont le mari exerce en Amérique une profession des plus considérées. Mariée depuis 6 ans, elle n'a pas eu d'enfants. Elle venait en Europe pour se distraire... Ce que j'ai vu là démontre une fois de plus : 1° que, de par les symptômes paralytiques, on peut dépister l'alcoolisme ; 2° que dans la paralysie alcoolique, la vessie peut être parésiée, ce que je n'avais pas remarqué jusqu'ici. »