DE LA FILA1RE SOUS LA CONJONCTIVE
La filaire a été observée sous la conjonctive, pour la première fois, en 1768, et depuis, plusieurs faits de ce genre ont été publiés dans la science. Cependant on attend encore une
bonne description de cet animal, et les zoologistes ne sont pas d'accord sur la plaee à lui déterminer. Pour quelques auteurs, la filaire de la conjonctive ne serait autre que la fîlaire de Médîne même (Filaria medinensis), dans son jeune âge. D'autres se demandent si ce n'est pas là le mâle de cette même espèce, dont on ne counaît encore que la femelle ; enfin les derniers voudraient en faire une espèce particulière, différente de celle de Médine.
La première opinion nous parait la plus vraisemblable, et plusieurs motifs nous portent à croire à l'identité des deux vers. Tous deux reconnaissent les mêmes contrées pour patrie, à savoir : l'Afrique tropicale surtout, l'Arabie, la Perse et l'Inde. Toutes les observations, qu'on a recueillies dans d'autres parties du monde, ont été prises sur des individus arrivés récemment des pays où la filaire est endémique. D'un autre côté, que le ver siège à l'œil ou qu'il se développe sur un autre point du corps, c'est toujours dans le tissu cellulaire qu'il établit domicile. Au surplus, la filaire sous-conjonctivale n'appartient pas en propre, au tissu cellulaire de la conjonctive, développée primitivement dans un point circonvoisin, elle n'y apparaît, en quelque sorte, que d'une manière transitoire et elle s'en éloignerait, on peut le supposer du moins, lorsqu'elle n'y trouverait plus l'espace nécessaire à son développement. Qu'on ait rencontré cet entozoaire dans l'œil avec des dimensions bien moindres que dans les autres parties du corps, la chose se conçoit aisément ; la transparence et la sensibilité de la conjonctive permettent de le reconnaître, dès sa première apparition sous cette membrane, et les accidents qu'y détermine son séjour, l'ont toujours fait extraire avant son entier développement. A un âge plus avancé d'ailleurs, il ne pourrait plus s'y loger, comme le montre une observation qui a fait l'objet d'une communication à l'Académie des sciences, de la part de Guyon : le ver, le plus grand qu'on ait encore retiré de l'œil (45 centimètres), ne paraissait qu'en partie sous la conjonctive, malgré les replis qu'il y formait, le reste du corps de-
meurant engagé dans les tissus, d'où il s'était avancé sur le globe oculaire.
La filaire est un ver nématoïde , filiforme, allongé, mesurant de 3 à o centimètres en moyenne, quand elle habite entre la sclérotique et la conjonctive, quelquefois blanc, mais en général brunâtre, de couleur cendrée, dur, gros comme une chanterelle de violon,, terminé en pointe à Tune de ses extrémités, et offrant à l'autre une sorte de mamelon, dont la couleur noire tranche sur le reste du corps.
Quant à la voie par laquelle pénètre cet animal, d'après le lieu d'élection sur les membres inférieurs et la fréquence d'autant plus grande qu'on se rapproche plus des extrémités, on peut croire que la pénétration se fait directement au travers de la peau, par les conduits sudorifères ou la gaine des poils \Cauvet). Certains auteurs prétendent cependant que l'infection a lieu par les boissons ; mais, en l'absence d'expériences directes, les faits parlent moins en faveur de cette hypothèse que de la précédente. L'incubation est très -longue : de deux mois au moins d'après Davaine, de un an, deux et même trois, suivant d'autres auteurs.
Symptômes. — Primitivement développée , comme nous l'avons vu dans un point. voisin du globe oculaire, la filaire avertit de sa première apparition sous la conjonctive par une sensation incommode et désagréable, une douleur très-piquante. Le malade a fort bien conscience de quelque chose, qui remue et change de place dans son œil ; cette sensation était très-marquée dans le cas qui s'est offert à Blot à la Martinique. Chez cette négresse, dont l'observation est remarquable, en ce qu'elle est la seule où l'on ait vu deux filaires dans les yeux du môme individu, on voyait tantôt un ver dans chaque œil, tantôt les deux se trouvaient du même côté. La malade était avertie du passage d'un ver d'un œil à l'autre aux picotements qu'elle éprouvait à la hauteur de la racine du nez, dans l'espace qui sépare les deux yeux.
- 8C - L'inflammation provoquée par le séjour de la fil aire sous la conjonctive a varié dans les différentes observations : nulle ou très-peu marquée dans certains cas (Bajon, Roulin, Lonegen), elle a été d'autres fois tellement forte qu'elle empêchait de découvrir le parasite au premier aspect (Guyot, de Lassus, cité par Larrey). — Dans la plupart des cas, on reconnaît facilement le ver et au simple regard, si l'injection n'est pas trop prononcée ; à travers la conjonctive on le voit serpenter entre cette membrane et la sclérotique, ou tourner autour de la cornée. Bans quelques cas Tentozoaire ne restait pas constamment visible : de temps en temps on le voyait passer dans le tissu cellulaire de l'orbite pour se rencontrer plus tard sur le globe de l'œil. Il est même arrivé quelquefois de le voir disparaître pour toujours, et Guyot, chirurgien delà marine, qui, dans ses nombreux voyages sur la côte d'Afrique, a souvent eu occasion d'observer des faits de ce genre, dit, en parlant de trois vers qui lui échappèrent, pendant qu'il voulait en faire l'extraction : « Ils ont disparu sans qu'ils aient occasionné aucune lésion apparente à la conjonctive et ils n'ont pas reparu tout le temps que je suis resté avec les nègres qui en étaient porteurs. » Enfin, quelque intense qu'ait été l'inflammation de la conjonctive, jamais on n'a noté la sortie spontanée de la filaire à travers cette membrane, comme cela arrive, lorsqu'il est loge dans le tissu cellulaire des membres ou du tronc.
Diagnostic et pronostic. — Le diagnostic de la filaire placée sous la conjonctive ne présente aucune difficulté. Si le ver est immobile, au premier coup d'œil on pourrait croire à une veine dilatée de la conjonctive, comme le fit Carron du. Yillards dans les deux cas qu'il a observés à Puerto-Rico ; mais les mouvements de l'animal viendront bientôt redresser cette erreur , Lorsque l'inflammation de la conjonctive est très-intense, on pourrait méconnaître pendant quelque temps l'existence du parasite, comme il arriva à de Lassus; dans ce cas, les indications du malade suffiront pour donner l'éveil et par une inspec-
tion attentive, on ne tardera pas à découvrir la cause du mal.
On peut dire qu'en général le pronostic est favorable; dès qu'on a fait l'extract ion du ver, l'œil revient bientôt à son état normal. Cependant, en jugeant par analogie, on aurait à redouter les plus graves accidents dans les cas où la filaire regagne pour toujours le tissu cellulaire de l'orbite. S'il s'y développait la même inflammation qu'on observe dans les autres parties du corps, le malade serait exposé à tous les dangers qu'entraîne avec lui le phlegmon de l'orbite.
Traitement, — On doit entreprendre l'extraction delà filaire, dès qu'on la voit apparaître sous la conjonctive. Cette opération n'offre pas de difficulté : avec des ciseaux courbes sur le plat on excise un lambeau de conjonctive saisi par une pince, l'animal se trouve alors à découvert dans une partie de son étendue, et par l'ouverture pratiquée à la conjonctive on peut facilement l'attirer au dehors. Comme nous l'avons signalé plus haut, on a pourtant à craindre, dans le premier temps de l'opération, de toucher le parasite, qui fuit immédiatement l'instrument qui cherche à le saisir. (1)