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AMOUR DES JOUISSANCES DU GOUT

Le besoin de prendre des aliments se montre chez l'homme avec la vie, et ne disparaît qu'avec elle. Il est le premier qui sollicite la l'acuité d'aimer et qui éveille des passions en elle. Mais l'abus touche de très près à la satisfaction licite et normale, et la pente est si facile, que bien souvent la passion a jeté de profondes racines avant même que l'ame en ait été avertie. Ce besoin étant le plusgrossier de tous ceux que nous éprouvons, l'intempérance qui en émane est aussi le plus grossier de nos penchants vicieux.

Non- définirons l'intempérance : l'habitude de se livrer immodérément aux jouissances du sens du goût.

Puissions-nous faire sentir tout ce qu'elle a de honteux, et combien est vile la prostitution d'une amc qui se soumet à la matière en traînant sa dignité dans les sales excès de ce hideux penchant.

Nous avons en nous-mêmes deux parties bien différentes : l'une, matérielle et grossière, qui est notre corps; l'autre, immatérielle et intelligente, qui est notre ame. Les fonctions du corps participent de sa nature, et tendent à nous mettre en rapport avec les autres corps , pour les besoins matériels que nous éprouvons. Celles de l'amc tendent à la connaissance de la vérité , et nous mettent en rapport avec elle II est évident que tout ce qui tient au corps est abject comme sa nature, et que ce qui tient à l'ame est au contraire noble et élevé. Il est évident encore que les soins matériels , quoique nécessaires à notre existence, ne doivent avoir pour nous qu'une importance secondaire. Si nous n'avions été destinés qu'aux actions animales comme les brutes, nous ne rougirions pas plus qu'elles de ces actions; mais immortels, intelligents, faits par Dieu pour de sublimes destinées , nous ne pouvons nous empêcher de sentir en nous-mêmes quelque chose de cette dignité qui nous caractérise. Nous éprouvons une honte instinctive de ce qui nous rabaisse, de ce qui dénote en nous la conformité que nous avons avec les animaux. Certes, ce n'est pas l'homme animal et matériel qui peut sentir la bassesse d'actions qu'il est dans sa nature d'accomplir; c'est l'homme intelligent, immatériel, qui seul peut comprendre cette indignité. Pourtant il arrive souvent que les soins du corps font négliger l'amc, qu'ils usurpent la première place. C'est de cette abjection que nous allons parler ici , en traitant de l'intempérance.

Le sens du goût est le plus grossier de tous; c'est à lui que sont départies les fonctions les plus abjectes, les plus matérielles. Il est chargé de réparer les pertes de l'économie animale, d'amener le corps à son degré normal de développement, en lui fournissant les matériaux nécessaires. Ce sens est en

quelque sorte le cachet de L'animalité, le critérium à l'aide duquel «m distingue le passage du règne végétal au régne animal. U' poh pe, qui végète implanté dans le sol, qui se reproduit par bouture, n'a probablement pas d'autre sens que celui du goût. La seule fonction animale qui lui soit départie, c'est la manducation.

Dans le dernier degré de l'échelle des êtres animés, le sens du goût est le seul nécessaire à la conservation des individus; il est donc le sens animal par excellence. Les autres ont quelque chose d'incontestablement plus noble que lui.

Celui de l'ouïe , par exemple , ne laisse dans l'organisme aucune trace de son action, il met l'ame en rapport avec les corps au moyen des sons qu'il perçoit ; c'est un sens complètement destiné à l'intelligence. Grâce à lui, elle entend la voix des éléments qui gémissent ou qui tonnent , majestueux concert qui monte jusqu'au trône de Dieu; elle entend les nobles accents de la parole humaine, et devient dépositaire des secrets de ses semblables. C'est au sens de l'ouïe que Lame doit tous les bruits grandioses qui rémeuvent , et toutes les suaves harmonies qui la caressent et l'enivrent.

Le sens de la vue étale à ses regards le grand tableau de la nature. Rapide comme la pensée , il la transporte au-delà des abîmes sans fond de l'espace, sur ces globes immenses que Dieu soutient; il l'arrête délicieusement au sein d'une fleur émaillée; il lui fait lire le nom du Créateur dans toutes les merveilles sorties de ses mains. Ministre de l'amour, la vue insini'r dans l'ame toutes les séductions de la beauté.

Le toucher, appréciateur d'une foule de qualités de la matière, vient aussi, lui, les révéler à l'intelligence, et ne transmet non plus que des impressions qui, quoique donnant la perception des corps, n'ont rien de matériel.

Le sens de l'odorat, qui ne s'exerce que sur de la matière absorbée, comme celui du goût, a pourtant quelque chose de plus délicat que lui. Ce n'est pas de la matière grossière qui! est chargé d'introduire, mais des molécules aériennes, quin-

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tescence dos corps, parfums délicieux qui portent lame aux jouissances pures, aux douces émotions.

On pourrait presque dire qu'il y a des sens pour l'ame; ce sont l'ouïe, la vue , le toucher; et qu'il y en a pour le corps ; ce sont l'odorat et le goût.

L'odorat n'est presque pas susceptible d'excès ; il est rare qu'il ait des effets funestes. Le goût, plus grossier, est susceptible de nombreux écarts; ministre de l'intempérance, il énerve les facultés physiques , mine sourdement l'organisme et abrutit l'intelligence.

L'intempérance est une passion immonde qui fait ses délices de satisfactions purement matérielles , dans lesquelles l'esprit n'est pour rien ; satisfactions qui sont tellement antipathiques à son libre exercice, qu'elles la plongent dans une léthargie profonde et l'étouffent en quelques instants sous les lourdes vapeurs qui s'élèvent de l'estomac. L'homme , adonné à ces tristes excès, n'a pas d'autre Dieu que son ventre, c'est un être qui semble ne vivre que pour digérer, et à qui rien ne peut plaire en dehors de ses satisfactions grossières. Tombé plus bas que la brute, il se laisse aller, dans ses dégoûtants plaisirs, au-delà des limites du besoin naturel. L'instinct des animaux ne les franchit pas, c'est la raison dégradée qui seule peut se livrer à d'aussi tristes écarts.

Les passions qui naissent de l'intempérance sont la gourmandise et l'ivrognerie.

GOl RMAMMSE.

La gourmandise est la passion de la bonne chère et l'habitude de dépasser en mangeant les limites du besoin. Nous ne voulons pas définir la gourmandise ici comme l'ont

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l'ait certains autours, « la prédilection des bons morceaux » , par ce que nous ne croyons pas qu'il soit mal d'aimer ce qui flatte le goût. Le créateur, en attachant Le plaisir à L'exercice de nos

sens, nous invite à accomplir les fonctions auxquelles nous sommes destinés, il est sage de croire que les choses qu'il a voulues , ne sauraient l'offenser.

La morale sévère qui proscrit toute jouissance, procède d'un faux jugement. Elle ressemble à ces vieillards chagrins , qui ne pardonnent pas aux jeunes gens d'aimer le plaisir et les distractions. Il ne faut point tomber dans ces excès, et savoir distinguer l'exercice agréable et légitime de nos sens, de leur abus coupable et dangereux. Il est des voluptés qui en elles-mêmes ne sont point un mal, elles ne le deviennent que par l'abus. L'homme est libre de se priver des jouissances permises dans on but de perfection.

Est virtus abstinuisse placitis.

Ovid.

C'est vertu bien souvent qu'éviter ce qui plaît.

S'il attache trop son cœur aux satisfactions matérielles, il est coupable ; il faut les considérer toujours pour ce qu'elles valent , c'est-à dire pour peu de chose. On peut scies permettre, mais on doit s'en détacher facilement.

«Beaucoup de propreté sans étude; beaucoup de liberté » sans manquer à la politesse ; peu de plats , mais qu'ils soient » bons; peu de vin, mais du meilleur; choisir bien ses convives, et vivre avec eux quels qu'ils soient, comme si la » table égalait toutes les conditions ; voilà précisément en quoi » consiste la meilleure chère d'un Français délicat. » [Traité du vrai mérite .

Ce passage rend parfaitement nos idées sur le sujet qui nous occupe; c'est ainsi que les plaisirs de la table sont permis. Maisdi s qu'ils dégénèrent en passion, et qu'ils portent l'homme i <les excès, ils sont dignes de mépris. Le moraliste doit les

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proscrire, et le médecin les considérer comme le résultat d'une affection morale qu'il est de son devoir de combattre.

Avant d'aborder le sujet que nous allons traiter, il nous semble convenable de fixer le sens que nous attacherons à certains mots de la langue gastronomique.

Le gourmand est celui qui a la passion delà bonne chère et qui dépasse en mangeant les limites du besoin naturel.

Le gastronome a l'amour éclairé de la bonne chère.

Le gourmet est expert en fait de gastronomie; la délicatesse de son palais prononce avec certitude sur les mets et les vins.

Le friand est le gourmand de la chère fine et délicate.

Le goulu est celui qui mange avec avidité.

Le glouton dévore quoi que ce soit et n'apprécie point ce qu'il mange.

Le goinfre est celui qui mange pour le plaisir de manger beaucoup, et qui ne diffère du glouton qu'en ce que sa voracité n'est pas aveugle.

L'anthropophage est celui qui mange de la chair humaine.

L'omophage mange de la chair crue.

Le polyphage ingère même des substances qui ne sont point alibiles, telles que du bois, des pierres, du fer.

La gourmandise est ordinaire à l'enfance ; à cette époque de la vie humaine, ce sont les instincts qui dominent ; l'intelligence peu cultivée n'a point encore réglé la convoitise par la pratique des vertus sociales et religieuses. L'enfant est, pour ainsi dire , à l'état de nature, et ses penchants innés le portent souvent vers l'amour des choses matérielles.

Le désœuvrement de l'enfance est une cause puissante de gourmandise , mais la plus énergique sans contredit , est le travail de croissance qui s'opère en elle. Toutes les forces vitales, toutes les fonctions, convergent , vers un seul but, l'accroissement de l'individu Sans cesse il faut que de nouveaux

rXTEHPÉRAW i . IOS

éléments soient versés dans le sang pour réparer les pertes journalières , el pour fournir à l'organisme les matériaux qui le développent.

La nature prévoyante attache la volupté à l'accomplissement d'une l'onction nécessaire; mais souvent l'enfant, entraîné par la jouissance, franchit les limites du besoin. A cet âge . la gourmandise n'a guère d'effets nuisibles, elle est facile à corriger; de nouveaux penchants qui se développent, des passions antagonistes la font ordinairement disparaître.

Le jeune homme n'a pas le loisir d'être gourmand, de plus nobles préoccupations l'agitent. Ce sont des passions plus généreuses qui dominent son cœur. A cette époque des illusions et des rêves, les choses matérielles lui importent peu. Son regard domine un immense horizon, perce les voiles de l'avenir et lit dans ses secrets, amour, fortune et gloire. L'espérance l'emporte sur ses aîles. C'est un coursier plein d'ardeur et vigoureux, qui secoue ses crins et fait voler la poussière. Avant qu'il s'arrête épuisé; avant que son amc soit tombée des hautes régions où elle plane dans les froides réalités de l'existence , il faudra qu'il heurte bien des fois les hommes et les choses. D'ici là, les passions viles, qui font jouir le corps et qui dépoétisent lame, n'auront point de pouvoir sur lui.

L'âge mûr, qui rit de pitié sur les illusions du jeune âge, rejettede son cœur, comme choses vides, et l'amour et la gloire. C'est la science, c'est l'ambition, c'est la fortune qui sont les dieux qu'il adore. Le travail, les spéculations, les projets, usent péniblement ses journées, il cherche ses satisfactions dans les jouissances matérielles. Si parfois il est sobre et frugal . il pense que c'est un moyen de suoçès.

La vieillesse arrive au terme fatal, au milieu des débris des rêves de la vie. Douces erreurs de la jeunesse, v ous. avea fui comme de légers nuages : enivrants succès , caresses de la gloire, satisfactions de l'ambition, si péniblement conquis sous les traits de l'envie et des haines, -i vite envoles vers d'autres amants plus heureux; a peine reste-t-il de vous un

souvenir ! La vie était belle et splendide au début tic la carrière, l'esprit en dorait les sentiers, les émaillait de fleurs; à chaque halte, la douce espérance apparaissait au voyageur fatigué.

Maintenant, plus d'espérance, plus d'avenir, plus rien

tout est englouti dans le passé. On marche sur les bords d'une tombe, où le pied fait sans cesse ébouler le sol; on compte avec effroi les heures, les minutes.

La vieillesse ainsi découragée, dépourvue d'illusions, d'espérances, devient égoïste et se hâte de jouir. La gourmandise est une de ses ressources. L'esprit n'a plus d'activité, et le désœuvrement vient aider les penchants matériels.

Les femmes sont moins gourmandes que les hommes; leur nature délicate répugne aux plaisirs grossiers des sens. La femme est une abeille qui ne prend des fleurs que le parfum. Elle aime à jouir , mais avec délicatesse; il faut à ses sens des caresses veloutées; tout ce qui est trop matériel la heurte désagréablement. Elle a trouvé le côté poétique de la gourmandise. Elle est friande, elle aime avec délices les pâtisseries et les crèmes. Sa figure enfantine s'épanouit en savourant un bonbon. L'homme gourmand est ravi d'aise devant un pâté aux truffes ; la femme friande ne résiste pas à la séduction d'une meringue à la crème.

L'homme est fait pour être ici-bas le triste jouet des passions , nul n'est à l'abri de leurs orages. Chacun de nous arrive à la vie avec des prédispositions organiques ou morales qui ne disparaîtront jamais entièrement : l'éducation pourra les corri ger, mais ne les effacera pas complètement. On nait gourmand, comme on nait intelligent ou stupide. Il est impossible de nier ces prédestinations que la nature écrit en caractères si saillants dans l'organisme. Ils se décèlent aux observateurs les plus superficiels.

Dira-t-on qu'un homme taillé en Hercule, n'est pas plus disposé à la gourmandise que celui qui n'a reçu qu'un corps malingre et chétif? Evidemment on devient gourmand eu raison

do mille circonstances diverses, mais il est bien rare qu'on ne le soit i>as, quand L'organisme a reçu de la nature tout ce qu'il faut pour entraîner l'ame vers cette passion.

Pourtant nous ne sommes pas fataliste, et nous savons bien que l'homme n'est pas attaché comme un esclave à des nécessites organiques! Il est probable que l'homme le mieux organisé, pour éprouver la gourmandise, ne verra jamais cette passion se développer en lui, s'il naît dans une classe infime, s'il est obligé de gagner péniblement sa vie, s'il a une famille nombreuse à soutenir. 11 est des passions qui n'habitent pas la chaumière du pauvre, il leur faut les satisfactions du luxe et les douceurs de la fortune et de l'oisiveté. La gourmandise n'exerce en général ses séductions que sur ces heureux du siècle, qu'un travail pénible ne vient pas distraire, qui n'ont point à souffrir les atteintes de la misère, et qui s'endorment chaque soir sans souci du lendemain.

Il est des professions pour lesquelles la passion dont nous parlons, semble avoir une prédilection marquée.

De tous temps les hommes de banque et de finance ont eu la palme de la gourmandise. Peu de dépense intellectuelle , de grands loisirs, beaucoup de fortune, une vanité sans égale, voilà plus de conditions qu'il n'en faut pour être promptement entraînés. Rien n'approche de l'ostentation des hommes de cette classe ; peu faits pour lutter d'intelligence et de bon ton, ils croient s'élever par le luxe de leurs tables et de leurs équipages. Ce sont les Sardanapales de notre époque.

Les avocats, ces parleurs éternels, qui font partout et à propos de tout des discours, sont gourmands par besoin. La table est pour eux une tribune où leur éloquence s'anime aux fumées du Champagne. Souvent les convives y gagnent en gaité.

Les médecins deviennent gourmands par séduction. La santé est chose si précieuse, et la reconnaissance est si naturelle à l'égard de ceux qui la conservent! De tous côtés on les invite, on se met en frais pour eux. Peu à peu l'austérité

inhérente à la profession s'efface, et la gourmandise s'empare à jamais de ses victimes.

Les dévots, privés ici-bas de la plupart des plaisirs, cherchent dans la bonne chère des compensations aux privations qu'ils s'imposent par ailleurs. C'est contre eux que sont, du reste, dirigées les séductions les plus dangereuses. Pour eux, le meilleur gibier, les pâtisseries et les confitures les plus fines, les vins les plus exquis.

La gourmandise des hommes d'église se rapproche à bien des égards de la friandise. Presque toujours ce sont des femmes qui leur font des cadeaux, et qui les choisissent d'après les goûts délicats et friands qui leur sont départis.

Souvent certaines professions, qui sembleraient devoir porter à la gourmandise, en éloignent au contraire. Les cuisiniers, les traiteurs, les pâtissiers, sont ordinairement très sobres. Cela tient probablement à la satiété produite par la vue et par rôdeur des mets.

L'éducation est une cause fréquente de gourmandise. 11 arrive que des parents imprévoyants habituent de bonne heure leurs enfants à des goûts de sensualité, qui ne leur seraient venus que plus tard , peut-être jamais. Pourtant , moins l'homme a de besoins, plus il est heureux, et c'est un mauvais service lui rendre, que de les multiplier ainsi.

Certains états anormaux, l'hystérie, des névroses de l'estomac, la grossesse, peuvent provoquer la gourmandise.

Anciennement, les hommes vivaient de peu, les végétaux, les fruits de la terre, suffisaient à leurs besoins. Plus tard, Dieu leur permit de manger la chair des animaux. Dès le commen cernent, la gourmandise dut régner aux milieu d'eux; mais le luxe effréné qu'elle a fait naître, et l'art si compliqué d'apprêter les mets, ne datent pas d'aussi loin. Tous les livres que l'antiquité nous a laissés, nous attestent la frugalité de ces temps primitifs. La Bible nous décrit les repos des patriarches;

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Homère, ceux de ses héros. Nous voyons clans ces récits, que des animaux rôtis ou bouillis, du laitage et des fruits composaient les festins des rois. Chacun trouvait autour de sa demeure de quoi satisfaire à ses besoins.

Peu à peu les hommes s'amollirent dans le luxe des civilisations. Bientôt il fallut à leurs palais blasés , l'excitation des épiées et des préparations culinaires. La Grèce, si longtemps sobre et frugale, se déprava dans la débauche. Des repas somptueux engloutirent à Athènes les fortunes les mieux établies, et jetèrent les citoyens dans la mollesse la plus honteuse.

Mais quels qu'aient été sous ce rapport les travers des peuples de l'antiquité; quelque fâcheux que soient chez nous les effets de la gourmandise , jamais rien n'a égalé les monstrueux excès des Romains.

Mollement étendus sur des lits, ces rois de la gourmandise engloutissaient d'énormes quantités d'aliments. Leur souper ou cœna, qui était leur principal repas, avait quelquefois jusqu'à sept services , sans compter le dessert. Les vins les plus exquis, et diversement aromatisés, étaient servis dans de larges coupes. On n'a pas idée des dépenses inouies que nécessitaient ces repas.

Lucullus , l'un des plus fameux gourmands de Rome , et l'un de ceux qui contribuèrent le plus à introduire dans la république la débauche de la table, improvisa pour Cicéron et Pompée, un repas qui coûta quarante mille francs. Le tragédien Esope faisait dissoudre des pierres précieuses dans les mets qu'on lui servait. Antoine et Cléopàtrc donnèrent au monde le spectacle de semblables folies.

Vitellius, dont la dépense journalière était d'environ quatrevingt mille francs, donnait souvent des repas de trois cent mille francs. Dans un festin donné à son frère . il y avait sept mille oiseaux et deux mille poissons de chuix. I n seul plat servi à ce monstre, coûta deux cent mille francs; il était rempli de cen elles de paons et de langues de phœnicoptères

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Des vaisseaux étaient allés pour les chercher jusque sur les eûtes d'Afrique, au détroit de Gibraltar, et on avait envoyé des troupes de chasseurs jusqu'aux monts Krapacks.

Héliogabale, ce phénomène d'extravagance, surpassa tous ces excès. Chacun de ses repas, dit Lampride, coûtait à l'état huit cent mille francs. On lui servait des plats dont un seul valait cent quarante mille francs. C'étaient , par exemple, les cervelles de six cents autruches qu'il avait fait prendre à grands frais par des cohortes de chasseurs ; c'étaient des langues de perroquets ou de rossignols; d'autrefois les talons grillés d'un nombre considérable déjeunes chameaux, ou bien les barbillons de poissons rares.

Quand un empire pouvait supporter de semblables abominations , il fallait qu'il fût bien avili, hien dépourvu de toute dignité. Le sénat s'assembla sous Domitien, pour décider à quelle sauce on apprêterait un turbot

Apicius, ce gourmand si célèbre, qui nous a légué plusieurs ouvrages sur l'art culinaire des Romains , dépensa environ douze millions de nos francs en orgies , et se pendit ensuite . parce que , prétendait-il , il mourrait de faim avec un million trois cent mille francs qui lui restaient.

Si l'on consulte l'ouvrage de cet auteur, intitulé : de Opsoniis et Condimentis , on verra combien le goût des Romains était dépravé. Il fallait , pour allumer leur appétit, des épices et des plantes aromatiques sans nombre. Comme ils se gorgeaient d'aliments , et que leur gourmandise dégénérait en véritable gloutonnerie, ils se faisaient vomir, pour vider l'estomac, et recommencer à manger. Cette hideuse coutume nous est attestée par Suétone et par Celse le médecin.

De nos jours, on ne voit point de si monstrueux désordres. Cela tient moins à notre tempérance qu'à la division des fortunes. Chez les Romains, toutes les richesses de l'univers appartenaient aux empereurs et a quelques particuliers puissants. Nos prodigalités ne peuvent donc pas approcher de celle

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de ces maîtres du monde; mais notre sensualité n'est pas moindre, et nous sommes aussi gourmands qu'eux. Notre art culinaire est plus riche eu recettes, nous avons de plus qu'eux le café, le thé, le sucre, et des épiées qu'ils n'avaient pas. Nos tables sont servies avec plus de délicatesse que les leurs. Apieius eût rougi de son ignorance devant nos restaurateurs à la mode.

Plus de la moitié des vaisseaux, qui voyagent d'un pôle à l'autre , n'ont pas d'autre destination que de servir notre gourmandise. C'est elle qui nous rend tributaires de toutes les parties du monde; c'est pour elle que l'on cultive à grands frais des plantes exotiques, que l'on dépeuple la terre d'animaux, et que l'on modifie de mille façons la nature pour la forcer à multiplier ses dons. Une culture savante a rendu comestibles un grand nombre de plantes sauvages ; l'art de greffer les arbres nous a donné une multitude de fruits délicieux, (.est pour flatter nos palais que travaillent les trois quarts du genre humain.

Quelle différence d'avec les anciens temps ! La famille patriarchale s'assemblait à l'ombre des arbres , un chevreau rôti, le lait des génisses , les fruits des arbres , tels étaient les aliments substantiels et sains qui procuraient une santé robuste à nos ancêtres et les conduisaient à une vieillesse inconnue à leurs enfants dégénérés. La nature décorait la salle du festin , et les convives étaient assis sur la verte pelouse , au milieu des bosquets fleuris, auprès de la cascade retentissante. Des milliers d'oiseaux chanteurs égayaient de leurs concerts variés les instants du repas.

Aujourd'hui, dédaignant ces mœurs si simples, nous demandons au luxe toutes les séductions des sens. Nos repas splen dides flattent autant les yeux que le goût. La volupté entre à la fois par toutes les avenues de l'ame. Les cristaux et les bronzes, les fleurs et les métaux précieux , tout est étalé pour nos jouissances. Voluptueux Sybarites, nous faisons de la vie un banquet , et nous oublions dans les bras de la molle- ■•

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la vraie destination de notre être. Nous donnons à la volupté ce que réclameraient des besoins réels; et souvent la misère et la faim viennent torturer ceux qui ont dépensé leur fortune en festins.

Généralement le gourmand est doué d'une santé florissante : il est d'une stature moyenne, il a le visage carré, le front étroit et arrondi, les yeux petits , vifs et brillants , les joues un peu pendantes, la bouche grande , les lèvres vermeilles et fortes , les dents larges et solides. Il est rare qu'il n'ait pas un peu d'embonpoint.

Les femmes gourmandes offrent à-peu-près les mêmes caractères ; elles sont grasses et potelées , elles ont quelque chose de hardi, d'assuré qui manque aux autres. Il en est qui sont jolies, sensuelles et vives ; mais elles ne possèdent jamais cette noble beauté, reflet de l'ame et du cœur, qui captive et qui subjugue.

Le physionomiste pourra reconnaître encore les gourmands à d'autres caractères : chez eux, les muscles masticateurs sont très puissamment développés ; les os auxquels ils s'insèrent sont très forts. La région zygomatique est large, et une saillie correspondant au siège présumé de l'organe de l'alimentivité ( SpurzheimJ , se fait remarquer sous le muscle temporal.

Mais c'est à table surtout que le gourmand se montre dans tout son éclat. A l'aspect d'un bon dîner, toutes ses facultés s'épanouissent , sa physionomie tout entière exprime la jouissance. Ses narines ouvertes et agitées aspirent délicieusement l'odeur des mets , sa langue se promène sur ses lèvres , et ses yeux dévorent par avance. Dès qu'il est servi, il se rapproche de la table , s'établit et prend ses aises ; voyez comme il savoure les morceaux exquis , et fait avec emphase l'éloge de tous les mets, pourvu qu'ils soient bons, car son goût est sûr , jamais il ne s'est vu exposé à manger pour bon un ragoût médiocre.

Déjà le gourmand a mangé outre mesure, son palais est

salure, sa faim est nulle. On passe au second service, e! bientôt il oublie qu'il a dîné , car il a senti les truffes dont les parfums s'exhalent et ses yeux contemplent avec délices l'énorme pâté de Strasbourg, le faisan doré, la poularde parfumée. Il recommence1 à manger, et engloutit ainsi d'énormes quantités d'aliments. Il est des mets auxquels le gourmand fait toujours lionneur, dont il mangerait indéfiniment , et qui exercent sur lui une impression telle, que toutes ses puis sanecs dégustatrices se réveillent à la fois.

Nul ne sait mieux que lui ordonner un repas ; il possède à fond toute la science gastronomique. Quand il parle de certains mets de prédilection , son visage se dilate, sa bouche s'élargit, sa langue humecte ses lèvres.

Pour lui, il est dans la vie deux affaires importantes : bien déjeuner le matin, et le soir dîner encore mieux 11 n'a pas d'occupation qui ne cède à celle de bien vivre; jamais on ne le prend au dépourvu ; son garde-manger, sa basse-cour, sa cave n'ont jamais été vides. Il se croirait déshonoré , s'il ne pouvait improviser un diner présentable. Pour lui, les primeurs et les choses de prix.

Jamais il ne se met en voyage saus s'être assuré qu'on peut manger en roule d'une façon confortable, autrement il l'ait ses provisions. Il a de l'estime ou du mépris pour vous , en raison de la manière dont vous donnez à diner. Il ne vient pas chez vous pour vous, jamais il n'y reparaîtra s'il y a fait maigre chère.

Nécessairement égoïste, il invite volontiers, mais oblige rarement. Il ignore qu'il est à sa porte des familles qui meurent de faim, mais sait à ravir le nom des traiteurs renommés, et quelles sont les contrées qui fournissent le meilleur poisson. le meilleur gibier.

Cet homme, qui fait un Dieu de son ventre , qui n'a d'amis qu'à table . qui n'a de pitié pour aucune misère, qui néglige ses devoirs pour ses jouissances , et dévore le patrimoine

<lesa famille, n'aura-t-il donc pas de châtiment? Heureusemont il n'en sera pas ainsi, et la triste passion qui le maîtrise, ne tardera pas à le punir sévèrement. Peu à peu l'énorme quantité d'aliments qu'il ingère fatigue son estomac et lui fait souffrir d'horribles pesanteurs , des tiraillements indicibles. Son palais, sans cesse excité, ne tarde pas cà perdre le sentiment des saveurs ; il lui faut des épices et des excitants de toutes sortes.

Bientôt l'estomac perdant son ressort, les indigestions de viennent fréquentes; peu à peu il s'irrite , s'enflamme ; l'horrible cancer envahit ses parois , et entraîne sa victime à la mort au milieu des plus atroces souffrances. Voyez ce moribond , au teint hâve , aux traits allongés , aux membres décharnés, ne pouvant plus prendre d'aliments sans vomir, et souffrant l'incessante torture d'une faim maladive ; c'est un gourmand qui porte la peine de ses excès.

La gourmandise a quelquefois des effets moins promptement terribles , mais tout aussi déplorables. Des besoins factices naissent de l'habitude de prendre plus d'aliments qu'il ne convient ; l'estomac devient insatiable , la digestion ne s'opère plus, les aliments sont vomis, ou expulsés par les selles, à moitié digérés. Les individus, en proie à cette déplorable maladie, ne peuvent plus satisfaire leur appétit déréglé ; la quantité de vivres qu'ils ingèrent est énorme, mais, semblables au tonneau des Danaïdes , ils ne peuvent plus éteindre leur voracité.

Dans le siècle dernier, on vit, en Saxe, un homme qui faisait profession de manger pour de l'argent; il dévorait un mouton ou un cochon entier, quelquefois deux boisseaux de cerises avec leurs noyaux. Il brisait avec ses deuts et avalait des vases de terre ou de verre; il mangeait des animaux vivants, des oiseaux, des souris , des chenilles. (L'histoire de cet homme fut l'objet d'une thèse soutenue fi Wurtemberg par M. Frenzel, sous la présidence de M. Boëhmer, professeur à l'académie de cette ville. De pnlyphago et allotriophago Wirtemberficnti dhxertalin. )

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Tout Je inonde sait l'histoire du grenadier Tan-are, le plus étonnant mangeur des temps modernes, il dévorait un quartier de bœuf en vingt-quatre heures; quelques instants lui suffirent pour engloutir un dîner préparé pour quinze oui riers allemands. Il mangeait avec avidité des couleuvres et d'autres animaux vivants. Étant à l'hôpital, il ingérait les cataplasmes] (\i'> infirmiers le surprirent avalant le sang des malades qu'on venait de saigner, et satisfaisant dune horrible manière sa voracité dans la salie des morts. Un enfant de 14 ans ayant disparu., d'affreux soupçons pesèrent sur lui. Tarrare introduisait sans difficulté dans son estomac des pierres du bois, du liège, etc. Il mourut à 20 ans, dans un état de maigreur extrême, et rendant par les selles un pus fétide. A l'ouverture du corps, on trouva les intestins putréfiés.

L'estomac d'un forçat, mort à l'hôpital de Brest , contenait quarante-quatre objets solides, parmi lesquels un couteau avec sa lame, des clou-, plusieurs cuillers d'étain , nombre de morceaux de bois, des bouchons de liège, un morceau de cercle de barrique de 19 pouces de longueur, c'était ce corps étranger qui avait amené sa mort; il était encore en partie dans l'œsophage.

Ce n'est pas ici le lieu d'entretenir le lecteur de ces phénomènes d'omophagie dont Percy et Laurent ont rassemblé les exemples dans l'article omophage du Grand Dictionnaire. Nous ne parlerons pas non plus de ce monstre qui. dans une ca verne du Vivarais, dévorait la chair palpitante des infortunée victimes de sa lubricité.

Les anatomistes ont souvent pu constater que des conformations anormales , que la ressemblance de l'estomac et des intestins avec ceux d'animaux carnassiers, expliquaient cette étrange voracité; mais il est hors de doute que la gourmandise . que l'habitude de charger outre mesure l'estoinac d'aliments, peinent avoir pour effets la faim canine . le pica et toutes les aberrations semblables de l'appélil el du goût

L'intelligence est, aussi souvent que l'organisation, victime

•I Mi INTEMPÉRANCE.

de la gourmandise. Celui qui charge son estomac d'aliments, n'est plus capable d'aucun exercice intellectuel. Toutes les forces vitales se concentrent pour le travail de la digestion. Le cerveau, obscurci par un sang épaissi et chargé d'éléments étrangers , ne peut plus se prêter aux opérations de l'ame. Le travail auquel on se livre à jeun est beaucoup plus fructueux que celui auquel on se livre après le repas. L'observation a démontré que les excès de table Gnissent par énerver l'esprit , et que rarement ceux qui prennent tant de soin de leur corps, deviennent ou restent des hommes de mérite.

Tous le peuples, tous les philosophes , ont regardé la gourmandise comme un vice. Bien des législateurs ont fait des lois somptuaires. Longtemps en France elles ont été en vigueur; mais maintenant , les codes des différentes nations gardent le silence sur ce sujet , et chacun n'est comptable des excès auxquels la gourmandise peut le porter, qu'aux lois morales et religieuses : « Quod non vetat lex , hoc vetat fieripudor.» (Senf.c.)

La religion chrétienne , cette expression divine de la vérité et de la morale éternelle, range la gourmandise au nombre des péchés capitaux. Ses prescriptions à ce sujet sont extrêmement sévères, et les précautions qu'elle prend pour détourner les hommes de ce vice, sont très nombreuses. Les apôtres représentent la gourmandise comme une cause d'impudicité : « c'est un vice, disent-ils, dont les Païens ne rougissent pas, mais que les Chrétiens doivent avoir en horreur. » Le prophète Ezéchiel attribue à ces excès les abominations de Sodome. (Chap. 46, verset 42.) Saint Paul appelle ceux qui s'y livrent , « des ennemis de la croix de Jésus-Christ, des hommes qui n'ont d'autre Dieu que leur ventre, et qui font gloire d'un vice qui devrait les couvrir de confusion. » (Philip., chap. 8, versets 18 et -19.)

JNous ne trouvons pas étonnant que certains esprits superficiels attaquent les lois de l'Église sur l'abstinence et sur le jeune. De tout temps, l'iguorance a cherché à dérisionner ce

IMI.MN.IUNCE. M7

qu'elle ne comprend pas. Il est tout simple que ceux qui n'entendent lien à l'hygiène, qui ne comprennent même pas qu'il soit utile, dans un but politique et social, de cesser, au temps du îut , de détruire les animaux, critiquent ce que l'Eglise commande, d'accord avec la raison. Nous savons bien où le philosophisme va recruter ses adeptes , et combien pèse leur intelligence. De fades plaisanteries ne sauraient effleurer ce que la morale et la science couvrent de leur égide. Nos esprits forts sont bien petits en face des écrivains sacrés, des conciles et du corps des docteurs de l'Eglise.

Pythagore et ses sectateurs avaient horreur du sang, et ne mangeaient rien qui eut vécu. Les motifs de cette abstinence pouvaient avoir quelque chose de louable ; mais ces philosophes, en prétendant qu'il était criminel de manger des animaux, tombaient dans l'absurde. Dieu a permis aux hommes de tuer les bêtes pour leur subsistance, et la physique nous démontre, à l'aide du myeroscope, que tous nos aliments , que tous les liquides que nous ingérons, contiennent une multitude innombrable d'êtres vivants. En face de cette révélation , Pythagore et les siens se fussent sans doute, comme un sauvage américain, imbu des mêmes principes, laissés mourir de faim.

Malgré les belles pages de Plutarquc sur ce sujet, il est certain que les hommes peuvent manger de la chair. Ce qu'il faut croire, c'est que la gourmandise est un mal , et que l'Eglise, notre mère commune et la voix de Dieu sur la terre , sait mieux que notre faible raison , ce qu'il faut croire ou rejeter.

Les imperfections de l'enfance deviennent les uees de l'âge mur. A cette époque de la vie, toutes les prédispositions sont en germe, c'est L'éducation qui les développe; bonne ou mauvaise , elle fait des hommes sages ou vicieux. Pour que l'enfant ne soit pas gourmand plus tard, il ne faut que lui faire suivre le penchant de la nature. Des repas simples, mais fréquents ; une nourriture frugale , mais abondante; voilà ce qui lui convient. 11 n'a pas le palais blase; l'eau pure de la source, les fruits et le laitage ; lui sont plus agréables que les liqueur»

f IN INTEMPÉRANCE.

fermentées et les mets assaisonnés. Ce n'est pas la nature qui nous fait aimer les préparations culinaires qui chargent nos tables , c'est notre manie de changer l'ordre des choses, de sortir des voies qu'elle enseigne.

L'enfant ne doit avoir pour manger d'autre règle que la faim . d'autre excitant que l'exercice. Si on le fait jeûner, il trompe la vigilance de ses parents ou de ses maîtres , il dévore les aliments avec l'avidité de la convoitise , et de plus il devient voleur. Si on lui donne des mets recherchés, on vicie les goûts simples qu'il a reçus, on lui crée des besoins factices, et on s'expose à le rendre malheureux. Sait-on ce que la fortune lui réserve, s'il doit vivre opulent ou misérable ; et dans tous les cas, le plus heureux ici-bas, n'est-ce pas celui qui a le moins de besoins? Il faut veiller à ce que l'enfance ne manque de rien, mais il ne faut pas l'énerver dans les douceurs de la mollesse.

L'estomac de l'enfant qu'on nourrit de friandises , reste faible et digère avec peine. Plus tard, le corps, mal développé , n'aura pas d'énergie, et l'ame , emprisonnée dans des organes sans vigueur, ne pourra pas exercer ses facultés. Au physique comme au moral, on n'aura formé qu'un être inutile à la société, à chargea lui-même, de toutes façons malheureux. Les enfants des paysans, qui jouent en plein air, qui mangent du pain et des fruits, sont bien plus robustes que les pâles enfants de nos villes. Ils ont plus de santé, moins de défauts ; plus tard ils aurout moins de vices.

Les mères ne veulent pas comprendre ces vérités salutaires. Pour rendre heureux leurs enfants , elles pensent qu'il faut céder à tous leurs désirs, à tous leurs caprices. Toute la journée, l'enfant est bourré de friandises , il mange sans faim , et devient gourmand par habitude. Pour les garçons, cette éducation est moins pernicieuse que pour les fdles. Plus tard, s'ils valent intellectuellement quelque chose , les besoins de leur cœur et de leur esprit feront taire les appétits de leur palais. Les passions propres au jeune âge, l'amour, la vanité, absor-

INTEMPÉRANCE. I l 'J

beront la gourmandise. Chez le-. Biles, de pareilles habitudes prises dans l'enfance, seront bien plus difficiles à déraciner. Destinées à rester bien plus longtemps sous le toit paternel . sujettes à moins de distractions, à moins <le passions véhémentes, elles garderont plus fortement leurs inclinations premières.

Pour bien élever leurs entants , les patents doivent se pénétrer d'une vérité trop oubliée. C'est que leur bonheur futur importe plus que les satisfactions actuelles des pères et des mères. La nature impose à ces derniers plus de devoirs qu'elle ne leur garde de jouissances. Dans l'ignorance de l'avenir, ils doivent former leurs enfants de façon qu'ils ne soient pas malheureux dans des positions infinies. "Mieux vaut avoir tout a gagner en bonheur, qu'avoir tout à perdre.

Nous ne voulons pas outrer les préceptes et dire qu'il faille nourrir les enfants au pain noir. Ce que nous voulons, c'est qu'ils puissent vivre de peu. Les bras d'un homme doivent , s'il le faut, valoir partout davantage que sa dépense. L'oubli de cette vérité est meurtrier pour beaucoup.

La gourmandise cxa»èrc nos besoins réels, en crée de fac tices; elle prépare le malheur de l'individu et la ruine de la société. Dans l'enfance, c'est une plante facile à déraciner; dans l'âge mûr, les racines en sont plus tenaces; il est rare qu'on puisse les extirper entièrement.

Malheur a ceux qui n'ont pas dans l'esprit des ressources qui puissent faire naître des passions antagonistes. L'homme insen sible à la gloire, à l'amitié, qui ne rougit plus de noble orgueil et d'estime de soi, est une bote brute qu'il faut laisser à ses honteux penchants. Car il n'y a souvent moyen de corriger un gourmand, qu'en lui faisant comprendre l'abjection de sa passion , en la remplaçant par de plus nobles. Ouvrez-lui les portes de la science : montrez-lui les secrets de la nature ; faites armer à son cœur les sublimités de la religion; qu'il comprenne enfin que l'homme esl le roi et non pas l'esclave de la matière que l'ame n'appartient pas aux -eus mais lc<s»'iis

àl'amc. Qu'un beau souvenir de sa noble origine le jette dans la voie du repentir et de l'amendement.

Le gourmand cesse de l'être, quand il sait se rendre utile et vivre pour ses devoirs sociaux et religieux. Mais si ces nobles mobiles n'ont plus d'écho dans l'ame, elle restera, comme nous le disions tout-à -l'heure, la vile esclave de la brute humaine.

Quand la gourmandise est un produit de l'opulence et des séductions delà fortune , il ne faut souvent, pour la guérir, que des revers imprévus , que ces infortunes soudaines qui jettent brusquement les hommes du palais dans la rue. Alors le besoin, les devoirs , les angoisses d'une famille éplorée, ré\ cillent les facultés endormies et frappent de mort la sensualité. Parfois les voyages , les distractions, viendront aider le traitement de la gourmandise.

Mais si cette triste passion est l'effet d'une anomalie organique, d'une conformation vicieuse, c'est le cas de prendre en pitié ces tristes écarts de notre nature , et d'appeler la charité publique sur des infortunés , qui ne doivent pourtant pas mourir de faim , parce que leurs besoins sont plus exigeants. C'est un crime à la société de les laisser tromper leur faim en ingérant des matières réfractaires à la digestion qui les tuent.

Si la gourmandise est le résultat d'une maladie, c'est au médecin pathologiste à chercher dans les ressources de son art des remèdes à la cause. L'effet cessera ensuite. Malheureusement il est beaucoup de ces affections qui sont incurables. Il en est d'autres , telles que l'hystérie , la chlorose , qu'on guérit facilement. Si la gourmandise tient à la grossesse, qui souvent occasionne des appétits désordonnés, la nature se charge ellemême de la guérison.

Quelle que soit ici-bas la condition de l'homme , qu'il soit assis sur un trône ou qu'il se traîne humblement dans la voie commune, il ne doit pas oublier que la terre est un lieu de passage où Dieu nous a départi plus de devoirs que de jouissances. Il faut qu'il sache que les facultés que nous avons de sentir, nous ont été données seulement pour les besoins réels de

nos corps et surtout pour obéir à nos âmes. Il faut qu'il soil toujours le maître et non pas l'esclave des sens.

IVROQXERIE.

L'ivrognerie est l'habitude de prendre immodérément des liqueurs enivrantes.

Il ne faut pas confondre l'ivrognerie, qui est un vice, avec l'ivresse qui n'est qu'un accident passager, dans lequel peut tomber une personne habituellement sobre.

Il est peu d'hommes qui ne se soient trouvés au moins une fois dans leur vie en état d'ivresse. Un semblable état n'affecte l'organisme et l'intelligence que d'un trouble éphémère; l'h rognerie, au contraire, abrutit sa victime, dégrade son ame et énerve son corps. Cette passion avilissante existe ebez un grand nombre d'individus. Elle infecte surtout les classes infimes de la société. Parfois elle salit les rangs les plus élevés : on Ta vue se vautrer sur la pourpre des trônes, souiller la gloire des héros, frapper d'impuissance les plus beaux génies. Pour porter à son comble l'abjection humaine, pour dépoétiser les choses les plus saintes et les plus belles, l'ivrognerie traîne dans sa fange jusqu'à ce sexe charmant , fait par Dieu pour orner la terre, et que nous n'aimons voir qu'environné de candeur, d'innocence et de poésie.

Au sein de nos civilisations avancées, l'ivrognerie est-elle moins fréquente qu'autrefois? Nous ne le pensons pas. Tant d'éléments de dissolution travaillent nos sociétés, que les progrès moraux y sont bien rares et bien peu sensibles. Le vice dont nous parlons, est un des plus difficiles à déraciner, et un de ceux que le plus de causes tendent à produire.

L'enfance est rarement livrée à l'ivrognerie; à cet âge, le sens du goût n'est point encore blasé, les organes n'ont pas besoin d'une excitation factice, les digestions sont faciles. L'enfant n'a pas eu le temps de dépraver les goûts simples qu'il a reçus de la nature; les liqueurs enivrantes sont désagréables à son palais, elles le brûlent au lieu de le flatter.

La jeunesse est plus souvent adonnée à l'ivrognerie; une mauvaise éducation, les exemples pernicieux qu'elle a sous les >eux, la fréquentation des cafés et des autres lieux publics, la disposent de bonne heure à pervertir ses inclinations naturelles. Malheureusement il n'est pas rare de voir des jeunes gens, hideux d'une vieillesse anticipée, qui ne la doivent en partie qu'aux excès honteux de l'ivrognerie et aux désordres qu'elle traîne à sa suite.

Mais les époques de la vie pendant lesquelles les hommes sont le plus enclins à ce triste penchant, sont celles de 1 âge mûr et de la vieillesse.

Les femmes y sont moins portées que les hommes; leur vie retirée, la honte qui s'attache à cette passion hideuse, sont pour elles de puissants préservatifs. L'éducation qu'on leur donne, la délicatesse de leurs goûts , les en éloignent au>si. Leur organisation faible est antipathique à tout ce qui l'ébranle fortement. Leurs nerfs sensibles n'aiment que ce qui les caresse; leur palais savoure les fruits sucrés, les friandises ; mais il répugne aux vives excitations des liqueurs fermcntées. Les femmes semblent n'aimer que la quintescence des choses. Tout ce qui est matériel et grossier révolte la délicatesse de leurs sens.

L'influence des professions sur l'ivrognerie , est quelque chose de très remarquable. Les ouvriers sont plus sujets que d'autres à ce vice. Leur défaut d'instruction, la fatigue de leurs travaux, la contagion de l'exemple, tout les porte à se laisser facilement entraîner. Ces malheureux que rien ne distrait de leurs pénibles labeurs, ont bien petite part aux jouissances de la \ic. Les plaisirs intellectuels leur sont inter-

dits par leur défaut d'éducation, ils se tournent vers les satifactions physiques. Les fumées du \in leur font oublier le inonde et ses misères, et chassant de leur esprit l'affreuse réa

lité, y l'ont naître l'espérance et les douces illusions.

Il est certaines professions qui semblent plus que d'autres dévouées à l'ivrognerie. Les peintres, les musiciens , les carriers , les forgerons, les cochers, les marchands forains, les imprimeurs, les infirmiers, les portiers, sont très souvent ivrognes. Chez les femmes, les filles publiques, les gardes-malades, les ouvrières des manufactures, sont surtout adonnées à ces honteux excès.

Les militaires, les marins, qui hasardent à tous moments leur vie, cherchent souvent, dans l'abus des liqueurs fortes, le moyen de s'étourdir sur les dangers qu'ils affrontent. D'un autre côté j peu occupés des choses intellectuelles, livrés souvent au désœuvrement le plus complet, ne sachant à quoi passer leur temps, ils en trompent la durée, le verre à la main. Vainqueurs, c'est ainsi qu'ils célèbrent la victoire et se dédommagent des privations qu'ils ont endurées. Vaincus, c'est encore en buvant qu'ils se consolent. Puis, quand infirmes ou vieux, ils ne sont plus utiles à la patrie; n'ayant plus pour remplir leur existence les occupations régulières et presque mécaniques de leur profession, ils appellent à leur secours contre l'ennui, leur consolateur habituel. Le vin leur l'ait voir à travers ses fumées si pleines d'illusions, les ennemis dont ils ont triomphé, les champs de batailles qu'ils ont illustres et c'est alors que, conteurs intrépides, ils brodent à leurs auditeurs ébahis, les fabuleux récits de leurs campagnes.

Tous les hommes qui n'ont pas profité des bienfaits de l'éducation, qui n'ont pas de ressources contre l'oisiveté, évitent rarement les excès du \ in. Le désœuvrement est une des causes les plus fréquentes de l'ivrognerie.

Souvent l'infortune et les chagrins qui frappent à L'aveugle parmi les heureux d'ici-bas, et qui précipitent les destinées les plus brillantes, renversent en même temps le courage el la

424 INTEMPÉBAHCE.

fermeté d'âme. Beaucoup parmi les victimes du malheur , n'ayant point assez de philosophie, de religion, cherchent de chimériques consolations à leurs tourments. L'excitation cérébrale que momentanément ils se procurent , voile à leurs yeux l'abime de leurs destins; ils redeviennent heureux et fortunés. Le présent leur parait meilleur, l'avenir leur sourit encore, il est pour eux plein d'espérances et de projets.

Mais bientôt tout ce bonheur factice s'évanouit ; à cet enivrement du corps et de l'esprit, succède un réveil désenchanteur. Alors ils redemandent incessamment aux mêmes excès les illusions qui les ont bercés. Quelques uns se livrent à ces habitudes déplorables, dans le dessein prémédité de se rendre insensibles à leurs douleurs, en abrutissant leur intelligence.

Parmi les causes de l'ivrognerie, on doit citer certains états morbides.

Les médecius savent de quels écarts le sens du goût est 'susceptible. Quelquefois il s'altère au point de conduire les individus à rechercher comme aliment les substances les plus nuisibles, les plus dégoûtantes, Les femmes sont plus que les hommes victimes de ces accidents. Trois époques de leur vie, surtout, les y disposent. Quand la puberté s'accomplit, que la nature opère dans l'utérus les commencements du travail menstruel, les jeunes filles sont sujettes à la chlorose et au pica, ou aberration du goût qui en est un symptôme. Dans les premiers mois de la grossesse, souvent les femmes éprouvent la môme chose. L'époque critique à laquelle cesse du côté des organes génitaux l'excitation mensuelle, est encore pour elles une occasion de souffrances et de singularités semblables. Alors on les voit manger avec avidité du charbon, de la craie, de l'ardoise, de la chair crue, des cheveux. Beaucoup s'adonnent avec une espèce de fureur à l'usage des boissons alcooliques qu'auparavant elles détestaient.

Nous avons connu une jeune fille très sobre, d'une excellente éducation, qui se mit tout à coup à boire avec excès de l'cau-de-vie, du kirsch, de l'eau de Cologne. Au bout de

IMI MN ll\M I 425

quelque temps, sa santé s étant rétablie , elle éprouva pour ces Liqueurs le même dégoût qu'auparavant. Nous avons déjà dit un mot des funestes résultats de l'exemple

dans la production de l'ivrognerie. Cette cause est une des plus fréquentes qui existent. C'est surtout dans les basses classes qu'elle fait sentir ses tristes effets. L'enfance reçoit avec avidité ses leçons, surtout quand elles viennent flatter les mauvais penchants qni sont en germe dans le fond de notre pauvre nature. Qu'il est coupable, le père de famille qui se montre à ses enfants en état d'ivresse! Dépositaire et représentant de l'autorité divine, il traîne dans l'ignominie le mandat sacré qu'il a reçu. T.e rèspecteront-il désormais, quand ils l'auront vu, pitoyable jouet de l'ivresse, poursuivi des sarcasmes d'enfants comme eux? Quand ils l'auront vu, se livrant à tous les écarts d'une joie ridicule, proférer des paroles obcènes et tourner en dérision les choses saintes. ?

Ces scènes déplorables se renouvellent souvent, et quand les enfants grandissent, leurs vices, encouragés par de tels exemples, demeurent sourds aux conseils. La voix de la mère et ses larmes sont inefficaces. L'autorité du père lui même est méconnue. Si la sagesse, fruit d'un tardif repentir et des glaces de l'âge, lui fait déplorer sa conduite passée, il emporte jusqu'au tombeau le supplice de ses remords. Son autorite n'a plus de base, ses enfants rient de ses remontrances et lui rappellent qu'autrefois il savait, lui aussi, écouter la voix de ses passions.

Parmi les causes que nous signalons, il en est une d'une immense portée •. c'est l'irréligion des masses. Partout le philosophisme souffle ses désastreuses doctrines; chassé des hautes régions sociales, où l'instruction ne le tolère plus, il descend dans le peuple. L'ouvrier lit des journaux et des pamphlets; Voltaire et Depuis hantent les cabarets et les mauvais lieux. Les croyances qui moralisent, s'effacent dans les classes inférieures de la société: quel peut être alors le frein à ses passions? L'homme du peuple est bien faible contre l'ivrognerie

V2t> INTEMPÉRANCE

quand il n'a pour l'éviter que des raisons de délicatesse et d'intérêt privé.

Nous allons maintenant considérer l'ivrognerie dans ses rapports avec les civilisations et les climats.

Rien ne nous dit qu'avant le Déluge, les hommes fissent usage de liqueurs enivrantes. D'après la Genèse, il parait probable que Noë fut le premier qui planta la vigne. L'accident qui lui arriva , dénote dans cet homme, profondément sage et aimé de Dieu , une ignorance complète des effets du vin.

Chez tous les peuples anciens, l'ivrognerie ne parait pas avoir été très répandue. La mythologie des Indiens ne fait aucune mention du vin. Chez eux point de divinité qui préside aux vendanges. Strabon nous apprend qu'une femme qui tuait un roi en état d'ivresae, recevait une récompense du successeur.

Les prêtres de toutes les castes de l'Inde ne devaient pas faire usage de boissons fermentées. Les peines portées contre eux en cas d'infraction à cette règle, étaient extrêmement sévères. Cependant, c'est dans l'Inde qu'on trouve, dès le temps de l'invasion grecque, le rhum et l'arack, ces deux boissons si universellement répandues. Il y est encore défendu d'en boire à jeun et de les prendre pures. En revanche, les Indiens faisaient usage de plantes aromatiques et narcotiqnes en infusions, pour produire, en excitant le cerveau, cette exaltation qui plait tant aux Orientaux.

En Egypte, ce pays si anciennement civilisé, on trouve de toute antiquité la bière. On eu connaissait de deux sortes; l'une douce, qu'ils nommaient zithum , l'autre plus forte, appelée cormi. Ils connaissaient aussi la manière de faire le vin. Peut-être l'avaient-ils apprise des Hébreux qui, quoi qu'on dise, leur donnèrent , en fait d'arts, au moins autant qu'ils reçurent d'eux. L'histoire ne nous apprend point que l'ivrognerie fût commune dans ce pays.

Chez les Juifs, qui touchent par tant d<> points au peuple

iMi.\ii'i;ii\.\t:i:. 1-27

dont nous venons de parler, ce vice fat toujours une honte, et maintenant encore, on voit peu d'exemples d'ivrognerie chez

les descendants épais de cette nation. Ils ont en cela, comme en bien d'autres choses, gardé a travers les bouleversements du monde, la physionomie et Les habitudes de leurs ancêtres. Les Arabes, ces frères maudits du peuple juif, perdirent, en

s éloignant des 'traditions saintes, les vertus patriarcales dont ils avaient hérité. Au milieu de leur existence vagabonde et adonnée au brigandage, ils se livrèrent à l'ivrognerie. C'est d'eux que nous vient l'art de distiller l'eau-de-vie. Quand Mahomet leur imposa sa morale, il trouva l'abus des spiritueux si déplorablement répandu , qu'il interdit tout-à-fait l'usage de ces boissons. Ses sectaires ont-ils gagné à cette interdiction? Evidemment non L'ivresse abrutissante et crapuleuse qu'ils se procurent avec l'opium et le bouang des Persans, est bien plus funeste que celle du vin. L'influence qu'elle exerce sur l'état moral de ces peuples, est au dernier point énervante. Parmi les causes qui les maintiennent stupidement stationnants au milieu des civilisations qui marchent , cette influence est une des plus pernicieuses.

Les grandes civilisations primitives del'Orientet de l'Afrique nous montrent l'humanité procédant , grandiose et superbe, aux progrès qui constituent les nations et satisfont aux besoins réels. Les arts et les inventions de première nécessité étaient alors le but de toutes les ambitions. Ou travaillait peu pour le luxe, et les hommes n'avaient pas, au milieu des hautes préoccupations qui les tenaient en haleine, le temps de se dépraver. Les mœurs étaient pures, les goûts simples. On ne voyait point , sur les tables des patriarches, de plats recherchés ni de vins exquis; quelques mets substanciels , les fruits delà terre, l'eau des fontaines, satisfaisaient leurs besoins et les conduisaient , exempts des maux qui nous accablent , à une vieillesse qui nous étonne. 11 fallait , pour rendre Les hommes intempérants, que le luxe et des besoins factices vinssent corrompre les nations.

Longtemps la Grèce , sévère et morale, voit dans la fable de Bacchus le stygmate de l'ivrognerie. Dans ses ingénieuses fictions, elle place, auprès de ce dieu du vin, Minerve, déesse delà sagesse, qui doit l'éclairer de ses conseils; une nymphe fluviale l'accompagne aussi -. c'est l'emblème de l'eau qui doit tempérer la force du vin. Vient , monté sur un âne et couché sur une outre, le vieux Silène, autrefois philosophe chagrin , maintenant ivrogne dégoûtant : Églé le barbouille de lie , pour qu'il serve de risée ; Mythe , son épouse , personnification de l'ivresse , lui fait perdre la mémoire. Tout dans ce tableau est plein de sagesse et de vérité, et doit servir à l'instruction des peuples.

D'un autre côté, les lois sont sévères; Lycurgue fait arracher les vignes et fait enivrer des esclaves pour montrer aux jeunes gens l'ignominie d'un pareil état. Dracon punit de mort l'ivrognerie. A Mytilène , les lois punissent doublement les fautes commises en état d'ivresse. Il fallait que l'ivrognerie parût bien hideuse à ces fameux législateurs, pour qu'ils sévissent ainsi contre elle.

Mais bientôt la morale se relâcha, des médecins enseignèrent que les excès du vin purgeaient les acrimonies du sang ; Platon lui-même permettait aux hommes de quarante ans de s'enivrer. Épicure prêcha les jouissances des sens ; les souverains donnèrent l'exemple de ce vice honteux. Philippe de Macédoine fut assassiné à la suite d'une orgie; son fils Alexandre mourut dans les étreintes de l'ivresse , et ce vice flétrit à tout jamais sa mémoire, en le rendant le meurtrier de Clytus, son ami. Athènes et Corynthe associèrent leur renommée à celle de Capoue la dissolue. La Grèce perdit , dans les excès de la table et dans la débauche, cette mâle vigueur qui lui donna tant de gloire.

Rome passa par les mômes phases. Dans les premiers temps de son existence , le vin y était si rare , que les lois des douze tables défendaient de l'offrir sur les autels. On cita la magnificence d'un certain Papirius, qui en offrit une coupe à Jupiter

IXTEMPÉ1ANCE. l±)

triomphateur. Plus tard on commença à le donner aux ma lades , pour lesquels on le gardait. Vers l'an 560 de Rome, Gaton et Vairon introduisirent la culture de la \ igné et l'usage du vin. Gaton lui-même éprouva souvent les effets de cette

liqueur. Horace, dans ses vers, uous dévoile les infirmités de ee censeur intraitable :

Narratur et presci Catonis, Sacpc mero caluisse virtus.

Bientôt on fut obligé de refréner , par des lois sévères, les débordements de l'ivrognerie, mais elles restèrent impuissantes devant les excès des grands. Les empereurs donnèrent au peuple les plus funestes exemples; Néron s'enivrait sans cesse. L'esprit sarcastique des Romains changea le nom de Tibérius (Tibère) en celui de Biberius.

Ce dernier prince éprouvait un grand plaisir à voir un certainTorquatus avaler, sans s'arrêter, trois congés devin (quinze bouteilles d'aujourd'hui.) Un empereur avait un commensal chargé d'enivrer les ambassadeurs étrangers pour leur arracher, dans l'ivresse, leurs secrets les plus importants. «Ne donnez pas , ne donnez pas de vin aux rois, car il n'y a pas de secrets pour un homme ivre. » [Prov. chap. xxi , verset 4.)

C'est ainsi que ce penple puissant s'abrutissait dans les plus sales jouissances, et perdait, avec sa simplicité de mœurs , l'antique valeur qui l'avait rendu maître du monde.

Dans les derniers temps de l'empire romain, et dans les siècles qui suivirent sa chute, les invasions continuelles des peuples barbares retardèrent beaucoup les progrès du christianisme et surtout son action morale sur le monde. C'étaient sans cesse de nouveaux éléments sauvages à adoucir , à civiliser. Ces rudes natures de barbares se plongeaient sans cesse dans le> jouissances matérielles. L'état d'abrutissement dans lequel tombèrent les peuples dura longtemps, et presque toutes les classes de la société en furent atteinte- Le Concile de si" fut obligé de fixer à •"> livres seulement . on deux

L"0 INTEMPÉBAIfCE.

litres et demi) par jour, la quantité de \in que pourrait boire mi chanoine.

Les seigneurs ne s'appliquaient qu'aux choses de la guerre : l'instruction, tout ce qui pouvait adoucir les mœurs , polir les manières , leur paraissait indigne d'eux. En temps de guerre, ils préludaient aux combats par de copieuses libations; en temps de paix, ils charmaient, dans les plaisirs de la table, les ennuis de leur oisiveté. Il était de bon ton de s'enivrer, et rarement on sortait de table avec sa raison. On se provoquait à boire, et c'était une honte de reculer devant un tel défi. Les abus devinrent si grands que Charles IX ordonna d'arracher les vignes; François Ier publia des édits très sévères contre l'ivrognerie. L'homme convaincu de s'être livré à ce vice était, pour la première fois, condamné à la prison , au pain et à l'eau ; pour la seconde , à être fouetté ; pour la troisième , à l'être publiquement ; en cas de récidive, après ce dernier châtiment , il était banni et on lui coupait les oreilles.

Louis XIV se montra très rigoureux envers les personnes de sa cour qui s'enivraient. Les mesures que prirent ces souverains, et surtout une discipline mieux entendue donnée aux troupes dans les quinzième et seizième siècles, contribuèrent à rendre l'ivrognerie moins fréquente dans les hautes classes de la société. Mais le peuple , cet éternel et servile imitateur des grands , qui semble destiné à subir après eux tous les vices dont ils se dépouillent, se livra bientôt aux plus honteux excès. Les vignes se multiplièrent; l'eau-de-vie , qu'on n'avait vendue d'abord que chez les pharmaciens , devint d'un usage très fréquent. Des marchands de vin s'établirent partout , et l'ivrognerie fut bientôt la lèpre des basses classes.

Maintenant encore que la civilisation a fait tant de progrès, ee vice est presque aussi fréquent. De plus en plus on voit augmenter le nombre des cafés et des cabarets; il n'est pas de bourgade qui n'en compte au moins un.

Si nous considérons l'ivrognerie dans les diverses régions du globe en rapport avec les climats , nous verrons que tous les peuples y sont adonnés; tous ont des liqueurs enivrantes. Les Arabes trouvent dans la graine d'une espèce de chanvre le principe d'un breuvage enivrant; l'opium est la boisson favorite des Orientaux. Les habitants des régions froides de notre globe, les Sibériens, les Lapons, ont le braga et le quass , sortes de bière de seigle ; le lait de jument fournit le kumiss aux ïar tares ; les Américains fabriquent le checa , en faisant fermenter le maïs; les Chinois boivent le facki, qu'ils préparent avec le riz; les Indiens tirent de la canne à sucre le rack et le rhum ; la moelle du bambou leur donne le tabaxir. La cassave et le manioc enivrent les habitants du Brésil; l'Océanic boit avec délices une liqueur préparée avec la racine d'arum. Tout le nord de l'Europe a d'excellente bière , qui l'ait une des principales branches de sou industrie. L'extension du commerce , les relations de toutes sortes qui se sont établies, de peuple à peuple, ont appris à toutes les nations un peu civilisées l'art de la distillation des caux-de-vie. L'alcool est maintenant la liqueur la plus généralement répandue. Dans les déserts de l'Amérique , le sauvage l'achète pour s'enivrer, et l'ivresse qu'il se procure devient chez lui une véritable fureur. L'ivrognerie continue sur cette terre l'œuvre de destruction commencée par les Européens; elle y tue les derniers débris de la race américaine.

Les peuples qui vivent sous une latitude très basse , comme les Lapons , les Russes , ne pourraient pas résister à la dureté de leur climat, s'ils n'avaient pas, pour se réchauffer , les liqueurs spiritueuses. Ils peuvent en prendre, sans en être incommodés, bien davantage que les peuples des régions méridionales. En 1814, lors de l'invasion étrangère, les médecins français , qui ne connaissaient pas les habitudes et les besoins des Russes, en perdaient un grand nombre parce qu'ils les mettaient à la diète des spiritueux. Les médecins russes . qui leur accordaient dans des affections graves, inflammatoires

môme, jusqu'à un demi-litre d'alcool , en saluaient bien davantage.

Dans le centre de l'Europe, les habitants peuvent se passer plus facilement de liqueurs spiritueuses; la propension qu'ils éprouvent à en faire usage est beaucoup moins marquée , et l'ivrognerie y est bien moins commune.

Les Français s'enivrent moins que les Russes, les Allemands, et surtout les Anglais. Les Espagnols et les Italiens préfèrent , aux liqueurs fermentées, les boissons sucrées et acidulées , les limonades. La chaleur de leur climat les porte à la sobriété. 11 est très rare de rencontrer , chez ces peuples , des hommes en état d'ivresse.

Si nous voulons faire le portrait de l'ivrogne , nous éprouvons de grandes difficultés ; chaque individu est modifié diversement , eu égard à sa constitution et aux boissons auxquelles il s'adonne. On ne peut ici , comme en toute description qui n'est pas purement individuelle , que se créer un type à l'aide des caractères généraux.

L'ivrogne a généralement l'air honteux et lourd; il supporte difficilement le regard. Son visage est vultueux et bouffi; les paupières sont gonflées, l'œil injecté, les lèvres grosses et renversées; le nez, gros et enluminé, est couvert d'excroissances et de boutons. L'aspect général de la face est stupide , sale et repoussant ; la parole est embarrassée, hésitante. L'ivrogne n'a plus rien de cette majesté qui décore la face humaine ; abruti comme un animal immonde , il tourne vers la terre son regard qui n'a plus d'éclat , d'admirations , d'amour ni d'espérances. Le corps est voûté; le ventre gros, balonné ; la démarche chancelante , incertaine. Les jambes sont prêtes k fléchir sous le poids du corps ; la peau est flasque ; les membres n'ont plus de vigueur ; les mains ne peuvent rien saisir qu'en tremblant; la respiration est haute comme celle des asthmatiques. L'ivrogne est sale dans ses habits, souvent couvert de haillons.

ÎMI.MI'UI Y.V.I. 135

L'intelligence subit une dégradation extraordinaire. L'ivrogne o'esl pins capable d'application sérieuse ; la mémoire s'envole, le jugement s'altère. L'amedevienl insensible à tout ce qui pouvait l'émouvoir; plus rien ne la l'ait vibrer de tendresse , de noble orgueil ; elle est assoupie dans une léthargie de plomb. S'il arrive crue parfois elle fasse effort et se relève exaltée par un beau souvenir de grandeur et de puissance, comme un esclave enchaîné, elle retombe dans sa torpeur et son découragement. Pour l'ivrogne, sont mûris désormais les sentiments d'humanité, les tendresses de l'amitié, les doux épanchements de l'amour. Pour lui, plus d'harmonies dans la nature; plus de priutemps, plus de nuits étoilées qui font, lever lame; plus de ces sublimes extases qui emportent la pensée au-delà de ce monde, pour l'abreuver de délices jusqu'au sein de Dieu même.

I ne seule chose désormais occupe la pensée de celui qui s'adonne h l'ivrognerie. C'est une fatalité qui le pousse; il faut qu'il se plonge incessamment dans les sales jouissances qui le déshonorent et le tuent. A jeun , c'est un être énervé. Pour retrouver momentanément quelque vigueur, pour procurer à son cerveau une fébrile excitation , il faut qu'il recommence ses excès de la veille, et qu'il appelle l'ivresse à son aide. « Quand pourrai-je me lever ? Quand recomnieneerai-je à boire.''" Prov.. chap. xxiu, verset 55.)

L'ivresse a plusieurs degrés que nous allons essayer de décrire :

De nombreux convives sont assis autour d'une table somptueusement servie; le commencement du repas est silencieux; une sorte d'embarras et de gène lient chacun dans l'isolement; on s'observe, on s'étudie. Mais bientôt un vin généreux a circulé dans les coupes, les physionomies s'éclairent, lesyeuxs'animent, le visage entier s'épanouit, les rides de la tristesse ont disparu , et le sourire vient entr'ouvrir les lèvres; un aimable abandon remplace la contrainte, toutes les facultés de

l'esprit et du corps s'épandent, les organes sont plus souples, il semble que la vigueur et le courage les pénètrent. La pensée devient vive, spontanée. L'esprit sémillant brille par des bons mots qui coulent avec rapidité. La conversation est animée, enjouée; chacun y prend part, et lance comme des éclairs les saillies heureuses, les mots piquants , le couplet satirique : « Le vin réjouit le cœur et fortifie le corps.» (Eccfo'. ,chap. xxxi, verset 57.)

Les perceptions sont promptes , les sentiments abondent et éclatent dans l'ame ; on est facile à émouvoir; les pleurs et les ris se succèdent dans le même moment. Les désirs se font sentir ; on ose risquer les tendres aveux, et la pudeur de celle qui les reçoit n'en est plus autant offensée. « Vos yeux s'attacheront à la femme débauchée, et votre cœur s'abandonnera a la dissolution. » [Prov.* chap. xxxm, verset 33.) On devient communicatifet confiant, les secrets s'échappent ; l'espérance vient réjouir le malheur, le courage prend la place de la timidité. Une gaité folâtre anime l'assemblée, les chansons excitent le plaisir. Les fumées du Champagne ne font voir, à l'horison , que fortune et bonheur. La vie n'est plus ce chemin aride où quelques fleurs à peine se montrent au milieu des aspérités et des ronces ; c'est un Éden : le monde est un séjour de délices.

Mais peu à peu les propos deviennent indiscrets , et la langue épaissie commence à bégayer. Le vin bouillonne dans les coupes; la joie est bruyante , emportée; la soif s'allume , et les convives boivent, sans les goûter, les vins les plus exquis. Chacun n'entend plus les autres; les yeux sont larmoyants, voient double; le sang monte à la tète ; le visage est rouge, bouffi ; les traits grimacent de hideux sourires. Les buveurs s'abandonnent aux discours les plus obscènes, aux actions les plus brutales; les mouvements ne sont plus volontaires. La tète tombe appesantie sur la poitrine. La lèvre inférieure est pendante, couverte de bave écumeuse. On est ébloui ; des battements se font entendre dans le cerveau; quelquefois un délire

INTEMPÉRANCE. I5.'i

furieux se manifeste; le pouls est fort, accéléré; les vaisseaux du cou sont gonflés, la respiration précipitée. On crie, on jure, on s'emporte 3 on brise tout. Parfois la colère ensanglante la salle du banquet. ■ L'ivresse produit L'emportement, excite la colère et occasionne les événements les plus funestes... Elle inspire l'audace... Elle provoque l'effusion du sang. » {EcdL, chap. xxxi, versets 38 et 40.) Alors ont lieu les rapports aigres, les envies de vomir, les chutes, la somnolence et le vertige. La faee devient pâle, terreuse; les traits s'enfoncent; des vomissements abondants ont lieu. L'émission de l'urine, l'excrétion des matières fécales, ne sont plus soumises à la velouté. La tète est le siège d'une horrible souffrance. On sommeil de plomb se manifeste, accompagné de gonflement et dune respiration stertoreuse. Cet état peut durer longtemps : on Ta vu se prolonger vingt-quatre et même trente-six heures. Pendant ce sommeil, si la sueur est abondante, la lin de l'accès est plus prompte. Peu à peu les fonctions se rétablissent , mais la tète reste douloureuse ; la langue couverte d'un enduit sa. burral, la bouche mauvaise, la soif vive. Un sentiment de brûlure existe à l'estomac. L'appétit est nul. Une lassitude générale se fait longtemps éprouver.

Si l'ivresse est poussée plus loin , ceux qui en sont atteints, n'ont plus conscience de leur être; ils sont comme frappés d'apoplexie. Les symptômes précédents augmentent d'intensité; le coma se déclare, et cet état, qui peut durer de trois à quatre jours, se termine souvent par la mort.

Des différences notables se font remarquer dans l'ivresse. Chaqueindividu est modifié suivant sa constitution, son genredeearactère , sa passion dominante. L'un devient sombre et rè\eur, toutes les idées tristes voltigent autour de son cerveau, rien ne peut le sortir de sa mélancolie. « Elle jette lame dans l'amertume. » lù-cli.. chap. ."I, verset "'.>.; L'autre est d'une gaité folle, expansive; il saute, il danse et veut que tout le monde partage son bonheur. Celui-ci devient d'une bonté, d'une sensibilité extrêmes; celui-là est agité de fureur,

136 i>ï,:mi'i:ka.\c.i:.

rien ne le calme ; il frappe les personnes qu'il aime le mieux.

J)c grandes différences proviennent aussi du genre de boisions dont on a fait usage. Le vin procure en général une ivresse gaie., radieuse; quelques verres su fusent pour enivrer; tout l'effet se passe au cerveau qui s'exalte.

La bière, au contraire, qui contient moins d'alcool que le vin, doit être prise en grande quantité pour enivrer; elle charge l'estomac , y concentre l'action des forces vitales; c'est presque un travail de digestion qui s'opère. Cette boisson est très nourrissante; aussi l'individu qui s'y adonne, est-il ordinairement gras et lourd; il n'est, étant ivre, ni méchant ni gai, mais hébété et stupide. Il est comme narcotisé ; il se montre sans honte; il tombe et reste étendu dans les lieux publics. Les effets de la bière durent plus longtemps que ceux du vin , aussi leur action sur l'intelligence est-elle plus abrutissante.

L'eau-de-vie, avant d'être absorbée et de produire au cerveau l'excitation vive qu'elle détermine , irrite, enflamme les parois de l'estomac. Chez ceux qui en font usage , cet organe est continuellement phlogosé, rétréci; il rejette les aliments; il est le siège d'une douleur ardente; tout le tube alimentaire remplit mal ses fonctions.

L'ivrogne d'eau-de-vie est sec et décharné , comme les iudi- \ idus atteints de lésions intérieures graves, d'un état squirreux de l'estomac, par exemple. 11 est moins abruti que l'ivrogne de bière. Sou ivresse est plus emportée , plus furieuse.

L'ivresse du vin porte aux actions gaies, aux plaisanteries ; celle de bière aux actions brutales et grossières; celle d'eaude-vie aux actions hardies et criminelles.

C'est dans les premiers moments des effets du vin que nais sent, comme nous l'avons dit, les saillies heureuses; que les facultés poétiques de l'amc s'exaltent. Aussi les poètes ont-ils chanté cette liqueur, qui réveillait leur muse ; en ont-ils vante les propriétés aimables. Quant aux autres boissons dont nous

IV II Mi! U V Ni !.. -137

avons parlé, elles ne semblent pas laites pour aider les élans du génie ; jamais aucune lyre ne les a célébrées.

L'ivrognerie est une passion acquise et toute d'éducation. Il est clair qu'elle ne peut se montrer que peu à peu et par degrés. L'ivrogne le plus abruti n'a d'abord été qu'un imprudent buveur, surpris par les fumées du vin. Longtemps peut-être une douée exaltation a été le seul el'fet des boissons dont il a fait usage. Peu à peu l'habitude s'est enracinée, l'abus des boissons fermentées est- devenu plus fréquent. L'organisme s'est habitué à les supporter, et il en a fallu de plus grandes quantités pour produire les mêmes effets.

Bientôt l'ivrogne a éprouvé de la souffrance à l'estomac : cet organe est devenu le siège d'une pblogose continuelle. Pour faire cesser les douleurs qu'il y ressentait, et pour se procurer ses jouissances babituelles , il a renouvelé chaque jour les mêmes excès. Le vin ne l'excitant plus assez, il s'est mis à boire de l' eau-de-vie. On a vu des ivrognes avoir recours, tant le sens du goût était émoussé chez eux , à de l'alcool à 56°, à l'eau de Cologne, à l'acide nitrique étendu d'eau.

Chez quelques-uns , l'ivrognerie est continue , et tous les jours sont marqués par les mêmes écarts; chez le plus grand nombre elle est intermittente. Tantôt les accès laissent entre eux une ou quelques semaines d'intervalle, tantôt ils reviennent périodiquement à certaines saisons'de l'année. Il est des individus qui s'enivrent au printemps, par exemple , et qui, pendant les autres saisons, sont d'une sobriété exemplaire.

Ordinairement un seul accès d'ivresse ne fait sentir ses effets que pendant quelques jours , et ils -ont peu dangereux , parce qu'ils n'ont sur l'organisme qu'une uilluencepassagere.il n'en esl pas de même de l'ivrognerie : cette déplorable habitude trahie à sa suite toute- les inflammations chroniques que dans les vieilles écoles on nommait obstructions. L'estomac, continuellement enflammé, revenu sur lui-même , offre ça et là de

larges plaques de ramollissement; il devient impropre à la digestion; des indurations se forment à ses orifices, notamment au pylore, et bientôt un squirrhe emporte le malade, au milieu de souffrances atroces. Le foie, la vésicule biliaire, le pancréas, les reins , la vessie , peuvent être le siège de désordres très graves. Les calculs biliaires, rénaux, vésicaux, les rétentions d'urine , viennent infliger à l'ivrogne l'épouvantable châtiment de ses désordres. Souvent les poumons, excités par les liquides qui y abondent, s'engorgent et s'enflamment. Le cœur ne peut plus suffire à l'activité maladive de la circulation; de là l'asthme, la pneumonite, les hypertrophies, les anévrismes , et toutes les maladies des orifices du cœur et des gros vaisseaux. Les fonctions de nutrition cessent de s'exécuter; l'organisme tombe dans le marasme ; des épanchements se forment dans les cavités de la poitrine ou du ventre. Souvent la peau, irritée par une transpiration surabondante, devient le siège d'éruptions de différentes natures.

Toutes les affections externes arrivent sous cette influence à une grande intensité. Le scorbut, les furoncles, les érésipèles, les ulcères, les plaies, les symptômes vénériens acquièrent chez les ivrognes une violence extraordinaire. C'est chez eux qu'on remarque ces énormes plaies chancreuses, qui envahissent les tissus et y occasionnent de profondes déperditions de substance; ces pustules affreuses qui couvrent toutes les parties du corps et infectent les sources de la vie.

Les exostoses, les caries, attaquent les ivrognes d'une façon terrible. Le rhumatisme articulaire et la goutte ont de tout temps sévi de préférence sur ceux qui s'adonnent aux spiritueux.

Le système nerveux ne tarde pas à être atteint chez les victimes de la passion hideuse dont nous parlons. D'abord, lors des premiers accès d'ivresse, de légers spasmes se manifestent, et bientôt le delirium tremens vient agiter le malade. Un tremblement incessant s'empare de son corps, et toutes les bizarreries fantastiques du délire le plus complet torturent son

imagination par de terribles ou de lugubres visions, Los femmes deviennent hystériques, les hommes, hypocondriaques. Enfin , l'épilepsie ne tarde pasà augmenter cel effrayant cortége de douleurs. Après que toutes leurs facultés physiques et morales se sont épuisées ou abruties dans les étreintes funestes de ces horribles maladies, les ivrognes tombent dans l'idiotisme ou deviennent les tristes jouets de la folie.

Mais l'effet le plus épouvantable de l'ivrognerie, c'est l'apoplexie, ce coup de foudre, cette explosion muette de l'organisme, qui tue les hommes dans une seconde et les jette brusquement des bras de l'orgie dans ceux de la mort. Ce châtiment n'est pas rare : bien souvent , au milieu de la salle du festin et des chants joyeux des convives, l'un d'eux est tombé , puis on l'a relevé mort. Ne semble-t-il pas que l'ange exterminateur ait passé là. La main terrible qui traçait l'arrêt de Balthazar et des siens dut -elle effrayer davantage? Modernes Babyloniens, qui souillez les choses saintes , qui profanez vos corps et vos ames, la main de Dieu écrit sur vous la terrible sentence ; tôt ou tard quelques-uns seront frappés, et le seront de telle sorte , qu'ils ne pourront pas même se repentir de leurs excès.

11 est encore un effet terrible de l'ivrognerie, c'est la com bnstion spontanée. Sous l'influence des boissons alcooliques, l'organisme tout entier devient inflammable, et l'on voit des individus tomber soudain presque complètement incinérés, ou du moins tellement ravagés par le feu intérieur qui les consume, que leur chair noircie se détache des os, et tombe par lambeaux à demi-comburés.

Souvent il arrive que des congestions cérébrales , que des attaque.-* de paralysie passagères , ont donné aux i\ rognes de sévères avertissements, sans les avoir corrigés. Peu après ils succombent victimes d'une plus forte attaque.

Parlerons-nous maintenant des effets sociaux de l'h rognerie? ace point de vue , ce vice est on ne peut plus déplorable. C'est

140 INTBMFÉfiARCE.

nue des causes du paupérisme et de l'abrutissement des basses classes. «L'ouvrier sujet au vin ne s'enrichira pas. (Eccli., cliap. 10, verset 1 .) La passion du vin dissipe le salaire du travail et fait perdre un temps précieux. C'est elle qui détruit dans les masses les sentiments de la décence et de l'honnêteté. Elle est la source des désordres de toutes sortes, qui les abrutissent et les dégradent. « Le vin excite au libertinage; c'est une source de désordres ; quiconque s'y adonne ne saurait posséder la sagesse. » (Prov., chap. 20, verset \ .)

D'après M. Willan, c'est à l'excès des spiritueux qu'il faut attribuer la moitié des morts subites ou accidentelles qui ont lieu en Angleterre de vingt à vingt-cinq ans. M. Schloser disait en 1764: « Que Saint-Pétersbourg perdait annuellement par la même cause 65S individus de vingt à vingt-cinq ans dans l'espace d'une année. » La moitié des fous qui peuplent les hôpitaux de la Grande-Bretagne , cette terre classique de l'ivrognerie , doivent à ce vice la maladie dont ils sont atteints. « Malheur à vous qui vous levez dès le matin pour vous plonger dans la débauche , pour boire jusqu'à la nuit, et vous enflammer le cerveau par les fumées du vin.» (Isaïe, chap. 5, verset 2.)

En France, où l'ivrognerie est beaucoup moins commune , ses résultats ne sont pas aussi funestes. M. Desportes, dans un rapport sur les maisons d'aliénés deBicètre et de la Salpêtrière, trouve que sur 8,272 aliénés , 414 seulement le sont devenus sous cette influence.

C'est au vice dont nous parlons que sont dus un grand nombre d'accidents de toutes sortes, qui compromettent plus ou moins la vie des hommes. Supposez un instant que le pilote d'un navire, que le conducteur^d'une machine à vapeur sur un vaisseau ou sur un chemin de fer, soient en état d'ivresse , et vous verrez quels funestes résultats pourront en être la conséquence.

Des relevés statistiques démontrent qu'un grand nombre de crimeset de délits sont dus à l'ivrognerie. Sur 1,000 assignais, 94 ont été commis à la suite de querelles survenues au

[NTEMPÉHANCE. l'il

jeu et dans les cabarets. Sur l ,000 meurtres, J77 sont dus aux mêmes causes. Los attentats à la pudeur sont très fréquemment la conséquence de ce triste penchant. Plus de la moitié des coups et blessures, même envers les ascendants, n'ont pas d'autre origine.

La Pérouse, dans ses relations de voyages , n'hésite pas à dire , en parlant de certaines peuplades sain âges dépravées et abruties, qu'il ne leur manque plus que l'ivrognerie pour être promptement détruites.

Le sujet que nous traitons, considéré sous le rapport légal, est extrêmement important ; essayons d'aborder et d'éclaircir quelques-unes des graves questions de médecine légale qu'il renferme.

L'ivresse peut-elle être considérée comme excuse de la criminalité?

Bien des législateurs ont donné à cette question une solution négative. Aristote (Ethic. lib. r. chap. 54), et Quintilien {Oratio inst. vu, chap. I), prétendaient que l'état d'ivresse aggravait le crime , et devait donner lieu à deux peines : une pour le délit, et l'autre pour l'ivresse. Cette manière de voir repose sur une seule raison, émise et trouvée bonne par Barthole [Ad leg. 58. dig.), Filangieri [Science de la Législ. t iv, chap. 13). Le premier s'exprime ainsi : « Danti operam rei illicitœ, imputantur omnia quee sequuntur contra voluntatem suam. » Le second dit : « L'ignorance de l'homme ivre est absolument volontaire, il y a un mal dans la cause, il y a un mal dans l'effet. »

Les lois anglaises admettent la responsabilité entière de ceux qui ont commis des crimes en état d'ivresse, comme nous l'avons dit; celles de la Géorgie, en Amérique, sont aussi absolues dans le même sens.

Une ordonnance de François It,r, appliquant les idées d'Anstote et de Quintilien , est ainsi conçue : « S'il advient que par » ébriété ou chaleur de vin , les ivrognes commettent aucun

\A2 INTEHPÉfiiSCE.

» mauvais cas, ne leur scia pour cette occasion pardonné ; » mais seront punis de la peine due audit délit, et davantage » pour ladite ébriété, à l'arbitrage du juge. »

La loi romaine admettait l'ivresse comme excuse : « Per vi- » num aut lasciviam lapsis capitalis pœna remittenda est , et » mililiœ mutatio irroganda. » (Lib. vi,§7. Dig. de re militari.) Elle infligeait une peine ainsi modifiée, non en raison du crime commis par l'homme ivre, parce que là où il y a absence d'intention , il ne peut pas y avoir crime; mais en raison de l'ivresse elle-même , qui était une infraction grave à la morale. « Ebriiis punilur non propter delietum , sed prop- » ter ebrietatem. » (Farinacius quœst. 95 , n° 4.) (Baldas in l. data opéra, § 0. Ch. de his qui accus, nonpossunt.)

Les législateurs autrichiens ont adopté le même principe.

« Nulle action neconstitue un crime ou délit, quand l'auteur était en état de pleine ivresse. » ( Art 2 , § 3). « Mais les délits commis dans cet état sont punis comme de graves infractions de police, » (2e p. , art. 5.)

La loi française n'a point rangé formellement l'ivresse au nombre des motifs d'excuse; seulement l'article 64 du Code pénal est ainsi formulé : « Il n'y a ni crime ni délit lorsque « le prévenu était en état de démence au temps de l'action. » Par prudence, le législateur devait omettre, comme il l'a fait, de nommer l'ivresse parmi les motifs d'excuse. Il a craint d'ouvrir trop large carrière à ceux qui chercheraient un prétexte pour commettre impunément des crimes. D'ailleurs , il est certains degrés d'ivresse , il est certaines circonstances qui l'accompagnent, qui, ne détruisant pas entièrement la conscience, ne détruisent pas la responsabilité. Il eût fallu , dans la loi , des distinctions nombreuses et très subtiles , difficiles à bien établir. Il valait mieux, en comprenant implicitement et d'une façon générale l'ivresse dans l'article 04 que nous venons de citer, laisser h la conscience éclairée du magistrat, du médecin légiste, du juré, le soin d'appliquer la justice aux cas particuliers.

[NTEHFÉfUNGE. 145

Nous ne saurions partager l'opinion de MM. Chaveau et Faustin, auteurs de la Théorie du ('ode pénal, qui ne veulent pas que l'article 64 comprenne implicitement l'ivresse comme motif d'excuse. « Il faut, disent-ils, ae pas donner au » mot démence d'autre sens que celui que la langue lui attri- « bue. »

Nous répondrons d'abord que c'est dans la nature des eboscs qu'un mot scientifique doit exprimer, et non pas dans son acception vulgaire qu'il faut chercher son véritable sens. Ensuite nous dirons que le sens éthymologique du mot démence est, aussi bien que son acception scientifique, en faveur du système (pie nous soutenons. Chez les Grecs , anoia , de a privatif , et de noos, esprit ; chez les Latins, amentia ni démentiel, le mot démence signifiait, comme cbez nous , privation du sens ou de l'esprit. Dans la science , il ne signifie pas autre chose. Scipion Pinel (Physiol. ele l'homme aliéné) , dit que « la démence est l'état de déraison , état dans lequel on » fait inutilement effort de mémoire, de jugement et d'atten- » tion. » Esquirol s'exprime ainsi : « La démence prive l'homme » de la faculté de percevoir convenablement les objets , d'en » saisir les rapports , de les comparer, d'en garder le souve- » nir complet; d'où résulte l'impossibilité de raisonner juste. » Si cet auteur eût voulu décrire les phénomènes moraux de l'ivresse complète, se serait-il exprimé autrement ? Pour quiconque est médecin , l'ivresse est, comme l'appelle Senèque , « une folie de courte durée. » Les symptômes du côté de l'esprit sont les mêmes; du côté du cerveau, il existe dans tous les cas un désordre organique qui réagit sur l'intelligence. Si le législateur n'avait pas voulu considérer l'ivresse comme motif d'excuse, ce serait un déni de justice que la science liétri rai t de son blâme.

Le tribunal suprême du royaume, dans ses arrêts du 15 octobre 1807 . du 18 mai 1845, du ô avril IS2'., etc., a décidé que l'ivresse n'est pas une excuse, et les considérans de ses arrêts portent : « que l'ivresse étant un fait volontaire il ré*

» préhcnsiblc, ne peut jamais constituer une excuse que la » morale et la loi permettent d'accueillir. » 11 est bien étonnant qu'un corps, aussi savant que la cour de cassation , ait jugé sur un motif aussi faux. En admettant que l'ivresse soit une offense très grande à la morale publique, une extrême imprudence de celui qui s'y livre , parce qu'il s'expose volontairement à devenir dangereux pour ses semblables , qu'elle mérite même une répression sévère , on reste dans le vrai ; mais ou tombe dans l'absurde en prétendant que la machine humaine peut commettre , quand elle n'est plus dirigée par l'intelligence, des actes dont celle-ci doive répondre.

Quelle différence peut-on faire d'un fou à un homme complètement ivre? Or, une législation serait impie et barbare, qui frapperait de mort un fou meurtrier, l'est-ellc moins quand elle tranche la tète d'un homme qui n'a pas eu conscience de ses actes , bien qu'il ait eu l'imprudence de s'enivrer. Aucun légiste, aucun tribunal n'oseraient dire qu'il faille punir d'une peine afflictive quelconque un acte purement matériel ; c'est toujours l'intention qui constitue la culpabilité. Or, dans le fait d'un homme qui s'enivre, on ne peut, à moins d'une préméditation prouvée , accuser que l'intention de s'enivrer ; c'est là le crime de l'intelligence ; tout ce qui est commis dans l'accès, c'est le fait de la brute humaine toute seule. Chez l'homme ivre qui a versé le sang de son semblable, comme chez celui qui n'a commis aucun délit, il n'y a que l'intention de s'enivrer qui soit punissable. Si le premier mérite la mort, le second la mérite aussi. Voilà l'absurde et désolante doctrine qu'il faut admettre de vive force, quand on veut rendre la raison responsable des actes de la démence.

On a beau torturer les faits pour les mettre d'accord avec la loi écrite (en supposant qu'elle repousse l'ivresse comme excuse), on ne pourra jamais l'aire qu'une personnesoit coupable d'actes qu'elle n'a pas compris, dont souvent elle n'a pas même gardé la mémoire. On sait que certains individus sont capables, étant ivres, de toutes sortes d'action> extravagantes ou terri-

blés, dont ils n'ont pas /"à leur réveil, le plus léger souvenir.

il serait prouvé que quelqu'un en état d'ivresse aurait signé

nn contrat ruineux pour lui, contrat dans lequel on aurait exploité son état dans des intentions de fraude , il n'est pas un tribunal au monde dont la conscience, tant attachée qu'elle fut à la lettre des lois, ne se crut obligée de déchirer ce contrat. Or, en matière civile, un homme n'aura pas, dans certains cas, la capacité d'agir d'une façon obligatoire; et, en matière criminelle, il serait, dans les mêmes cas, responsable de ses actes? Est-ce que la justice a deux mesures? Est-ce qu'on peut ainsi déterminer arbitrairement la responsabilité des consciences? Non, malgré tout, reste ce principe de sens commun : pour qu'un acte soit méritoire ou punissable, il faut qu'il procède de l'intelligence.

Dans les cas où l'ivresse est complète, la conscience du juge ne doit pas hésiter; mais d'énormes difficultés se présentent, quand il s'agit de déterminer jusqu'à quel point l'intelligence doit être responsable d'actes commis dans une ivresse incomplète; et ces difficultés ne peuvent être levées que par l'appréciation des circonstances de tout genre qui auront entouré le fait poursuhi , surtout par les dépositions des témoins, relativement à l'état dans lequel se trouvait l'accusé au moment de l'action ; à la quantité de boissons qu'il aura ingérée ; à l'habileté plus ou moins grande qu'il aura apportée dans l'exécution de son crime.

D'aussi grandes difîcultés existent pour prononcer sur le fait d'ivresse préméditée pour commettre un crime. Dans et' dernier cas, elle peut être légère ou complète. Les spiritueux donnent aux facultés physiques et morales un degré d'excitation très notable ; et tel, qui à jeun n'aurait pas osé exécuter un mauvais dessein , l'exécutera sans crainte étant excité par le vin. S il est démontré par les circonstances qui accompagnent le fait. <pic l'intelligence n'a pas été pervertie, annihilée, mais seulement exaltée ; qu'il restait a l'agent assez de raison pour

lu

44G INTEHPÉBANCE.

juger ses actes, il devra être responsable. On le considérera dans ce cas comme un homme agité par une passion violente, mais cependant encore soumise à la volonté et au raisonnement .

Les présomptions de culpabilité seront bien plus fortes, s'il y a eu énonciation des desseins criminels , esprit de conduite pour les faire réussir. Alors, le médecin, le juré, le magistrat, s'entoureront de toutes les précautions nécessaires pour s'éclairer. La vie et la liberté des hommes , la sainteté de la justice, sont des choses assez graves pour qu'on ne recule devant aucune investigation.

Si l'agent a exécuté , étant complètement ivre , un dessein médité à jeun , il n'est coupable que de l'imprudence de s'être enivré, et du crime moral d'avoir médité de mal faire. Les facultés de celui qui passe à l'état d'ivresse, arrivent au dernier degré d'exaltation ; le dépit se change en fureur , la haine devient une rage véritable. Tel projet d'homicide qui n'avait fait que traverser la pensée , qui l'avait même révoltée d'horreur, se présente à l'homme ivre, grandit dans son esprit qui ne juge plus sainement les choses , et y arrive à maturité. Sans l'état d'ivresse , il fut toujours resté dans les replis de la pensée, comme chose honteuse à concevoir , horrible à exécuter; mais des facultés en démence décuplent les éléments de la haine , les motifs de la vengeance, décident le meurtre, et la machine humaine le consomme. Le meurtrier n'est-il pas alors dans cette perversion de l'intelligence, comme celui qui revoit en rêve les pensées de la veille , qui les travaille, qui exécute même, s'il est somnambule? C'est le maniaque poursuivi d'une idée fixe; avant d'être aliéné, il avait médité le crime , il l'avait désiré, il avait brûlé de le commettre, mais sa raison l'avait retenu. Le voilà fou, subissant toutes les influences de sa pensée déréglée; sa haine est là devant lui , qui le poursuit, qui grandit sans cesse. Furieux, il s'échappe et poignarde son ennemi, puis il s'en vient, avouant ce qu'il a fait , se reconnaissant coupable; sa fureur s'est calmée , la vengeance a éteint sa folie ; l'enverrez-vous à l'échafaud?

iv 1 1 «PÉBANC1 \ 57

L'ivrognerie doit-elle aggraver ou atténuer la responsabilité?

L'ivrogne d'habitude est un être immonde, très coupable aux yeux de la morale ; mais il n'a pas plus conscience de ses actes étanl ivre, (pie celui qui ne s'enivre que par hasard. C'est même un être abruti chez lequel toutes les facultés ont subi un affaissement remarquable. L'ivrognerie ne doit p;is atténuer la responsabilité, elle ne doit pas l'augmenter non plus. C'est dans les circonstances du fait reproché , dans l'état de celui qui l'a accompli , qu'il faut puiser les éléments pour l'apprécier et le juger.

Lorsque l'auteur d'un crime ou d'un délit ne s'est pas enivré, mais l'a été par autrui , il échappe à toutes poursuites si son ivresse a été complète; si elle a été incomplète, elle doit être pour lui une circonstance très atténuante , car il n'a pas à se reprocher l'imprudence de s'être enivré , et c'est indépendamment de lui que ses facultés sont arrivées à un point d'exaltation que sa raison , encore lucide, a eu le tort de ne pas réprimer. On devra , dans ce cas , tenir compte des substances employées pour enivrer. Si par exemple on a fait prendre, dans les liquides ingérés, du tabac ou d'autres narcotiques, il est certain que l'esprit a du être beaucoup plus promptement atteint; l'ivresse que produisent ces substances est plus dangereuse que celle produite par les seuls spiritueux. On sait qu'à Batavia, les Indiens qui s'enivrent d'opium, sont parfois animés d'une rage aveugle , et se précipitent dans les rues un poignard à la main, tuant tous ceux qu'ils rencontrent, jusqu'à ce qu'ils soient eux-mêmes tues ou arrêtés. Cette horrible fureur est appelée mock , ou courir un muck. L'ivresse résultant de ces substances sera donc plus excusable quecelle qui sera due à d'autres. Mais si l'accusé les a lui-même employées a dessein, et que sa raison n'ait pas été complètement égarée par elles , on devra au contraire n'y voir qu'une circonstance aggravante.

si l'ivresse accidentelle, ou même résultant d'une habitude

LiS INTEHPÉBANCE.

vicieuse, est un motif d'excuse quand elle détruit la raison , à fortiori doit-elle l'être quand elle provient d'une maladie. Il est des malheureux, en proie à des affections chroniques de l'estomac, des femmes hystériques, qui s'enivrent souvent, (ne telle ivresse n'est pas même reprochable aux yeux de la morale , et les délits qu'elle fait commettre doivent être à l'abri de toute accusation.

Parlerons-nous maintenant de l'ivresse simulée ?

On sait combien il est facile de faire croire qu'on est en état d'ivresse; c'est la ressource de beaucoup de criminels qui veulent se préparer une excuse. Cependant, l'ivresse complète, qui seule peut être une excuse du délit , s'accompagne de caractères qu'avec de l'attention on peut assez bien reconnaître.

Jamais celui qui la simule n'aura l'odeur vineuse de celui qui est réellement ivre; toujours il y aura dans ses gestes , dans sa démarche , dans toutcs'ses actions , une exagération ridicule qui dénotera la fraude. Les circonstances du délit qu'il aura commis auront entre elles plus de liaison que l'ivresse n'en permettrait. Il aura déraisonné sur tout le reste, mais il aura conduit ses projets criminels avec une certaine habileté. Le médecin appelé pour constater son état , s'éclairera des phénomènes moraux qui doivent en résulter. Les symptômes dont nous avons donné la description, lui seront très utiles; il percutera l'estomac pour savoir s'il est vide ou plein. Souvent l'homme ivre a fait orgie complète, il a l'estomac chargé d'aliments, c'est en mangeant qu'il s'est enivré. Il faudra, par la succussion de l'épigastrie, chercher à obtenir le bruit que font les liquides balottés dans une cavité. Souvent, à l'aide de la percussion, on trouve le tintement métallique décrit par Piorry; ce sigue indiquera aussi la présence des liquides dans l'estomac. Le malade doit uriner fréquemment, à moins qu'une transpiration abondante n'élimine de l'économie les liquides ingérés. Il faudra le surveiller , examiner le degré de plénitude de la vessie à l'aide de la percussion ou même en introduisant une sonde. Si le cas restait

iMi tfPÉRANCE. I }'.)

douteux, le médecin pourrait, en procurant dos vomissements, s'assurer de la réalité de l'affection. Les matières \<>mies par un homme ivre ont one odeur alcoolique très prononcée. Il est du reste l'oit rare que quelqu'un se soit enivré sans que personne en ait rien su; généralement on aura des renseignements sur la nature, sur la quantité des matières enivrantes dont l'accusé aura l'ait usage ; puis c'est à lui à prouver son ivresse. Onu* probandi incumbit alleganti.

Sous les législations qui, comme celle d'Angleterre, repoussent le système que nous avons établi, l'accusé, l'avocat qui le défend, auront au moins devant le jury le droit d'invoquer l'ivresse comme circonstance fortement atténuante du l'ait. Le jury, qui n'a d'inspirations a recevoir que de sa conscience, peut, quand il lèvent, écarter par son verdict l'aveugle justice qui frapperait dans l'homme sain le fait matériel commis par un homme en démence. La loi est chose respectable sans doute, mais elle est l'expression de la manière de voir des hommes ; elle n'a pas l'infaillibité pour elle. Il est bon qu'il y ait à côté du juge qui l'applique une puissance capable, quand elle est mauvaise, d'arrèterson glaive. Le juge fait trop souvent l'application littérale de la loi; il s'identifie trop souvent avec son code ; il est la loi écrite incarnée. Le jury, au contraire, sut faire aux cas qui lui sont déférés, l'application de la justice éternelle, écrite au fond des consciences.

Une double question nous reste à résoudre. Vu homme ivre peut-il tester en justice sur les faits qu'il a mis étant dans son état normal? In homme actuellement dans son état normal peut-il tester sur les faits qu'il a \ us étant i\ re?

L'homme actuellement ivre ne doit pas être entendu comme témoin; l'ivresse complète l'ait perdre la mémoire, égare le jugement; la liaison des laits entre eux échappe à l'esprit. Maisil'ivresse n'est que légère, le témoignage est plus dangereux encore. I>an> le premier cas, le juge et le juré n'accorderaient a celui qui dépose que la confiance qu'il mente; dans le se-

cond , trompés par une narration suivie et chaleureuse , ils croiront à sa véracité, et ce sera chose funeste. Un commencement d'ivresse exalte l'imagination, développe les passions, et les faits qui reviennent à la mémoire empruntent , en la traversant, une teinte d'exagération qui les altère. Ceux qui sont douteux deviennent certains , et la volubilité de la langue jette des expressions meurtrières dans la balance de la justice. Pour les mêmes raisons, on ne doit ajouter foi aux choses qu'un homme a vues, étant ivre, qu'avec la plus grande réserve. Lue personne ivre peut se rappeler certains faits matériels et de nature à ne pouvoir échapper aux sens , mais l'impression qu'ils ont faite dans son esprit est nécessairement erronée.

Dira-t-on que le témoin n'était que légèrement ivre? Il l'était déjà trop pour bien voir : qui prouvera , du reste , qu'il n'a pas dépassé cet état d'ivresse légère? Le temple de la justice ne doit être ouvert qu'à des témoins parfaitement capables. Il est à regretter même qu'on ne puisse pas interroger à jeun la plupart des personnes citées en cour d'assises , par exemple, et qui y arrivent souvent sous l'excitation d'un repas copieux, quelquefois de spiritueux qu'elles ont pris pour se donner du cœur à déposer.

En faveur des opinions que nous avons soutenues, nous pouvons citer les écrits de bien des auteurs du plus grand mérite, entre autres de MM. Rossi, professeur de droit romain à Genève, Chauveau et Faustin , auteurs de la Théorie du Code pénal, Marc, médecin légiste, Hofbauer, Roesch, etc.

Le plus ordinairement l'ivresse se passe naturellement ; les malades n'ont la plupart du temps besoin que d'être couchés convenablement et abandonnés à eux-mêmes. Il est quelquefois bon de leur donner de l'eau tiède, pour faciliter les vomissements , qui les soulagent beaucoup quand l'estomac contient encore une partie des liquides ingérés; ou bien de titiller le gosier avec les barbes d'une plume trempée dans l'huile. Quand ces moyens ne réussissent pas , ou peut avoir

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recours à l'ipécacuanha, niais il faut se garder de donner L'émé tique. Les lavements purgatifs ont aussi leur utilité , en occasionnant une dérivatiou sur le tube digestif. Du cale, du tlit'* . des limonades produisent parfois de bons effets.

Si pendant l'ivresse, on remarque chez le malade des dispositions apoplectiques, on commencera par le coucher la tète élevée; on débarrassera le cou de tout ce qui pourrait y gêner la circulation, on pratiquera des émissions sanguines proportionnées à la force du sujet. L'application de sangsues derrière les oreilles, de sinapismes aux extrémités inférieures, sera quelquefois utile. Les fomentations froides sur la tète ont souvent réussi, ainsi que l'exposition du malade à l'air froid. Ce dernier moyen serait dangereux, si la peau était le siège d'une transpiration abondante. L'eau bouillante sur les cuisses, un large vésicatoire sur la colonne vertébrale entre les deux épaules , peuvent avoir beaucoup d'efficacité.

On a vanté l'ammoniaque à la dose de 12 ou t5 gouttes dans de l'eau sucrée; entre les mains de MM. Plet et Chevallier , il a souvent été sans succès.

Si l'ivresse est convulsive, aux moyens précédents ou joindra ceux que la prudence recommande pour contenir le malade. On lui mettra la chemise de force; on maintiendra le tronc et les genoux avec des draps plies et assujettis aux côtés du lit. 11 faudra faire attention à la langue, qui pourrait être coupée entre les dents.

Quand l'ivresse est due à des substances narcotiques, on doit chercher à tenir les malades éveillés ; Astley Cooper s'est bien trouvé de ce moyen. On donne des lavements purgatifs énergiques, des boissons acides, des éthers; on fait des friction, sur les membres avec des brosses rudes.

Après que l'accès d'ivresse est passé, le malade doit rester au régime, prendre des bains, et ne revenir à son genre de vie ordinaire qu'en augmentant peu à peu chaque jour la quantité de ses aliments.

Nous avons eu occasioE de passer eu revue, dans cet article,

les différents moyens de répression employés contre l'ivrognerie. Bien des législateurs ont pensé qu'un vice qui dégrade l'humanité, qui multiplie dans la société les accidents et les crimes, devait être sévèrement puni. Notre code ne mentionne pas l'ivrognerie au nombre des délits punissables; suivant nous, c'est un oubli gravement préjudiciable à la morale publique et au bien-être du peuple.

Certes, nous sommes autant que qui que ce soit ennemi du despotisme et de l'arbitraire, nous ne demanderions pas qu'on ouvrît le domicile des citoyens aux investigations de la police, mais que l'on confinât dans le silence et dans le secret de la demeure privée, de honteux, de dangereux excès. Nous ne voudrions pas que nos rues et nos places publiques fussent , aux yeux d'une population chrétienne, le théâtre de l'ivrognerie ; que la pudeur des femmes lut outragée publiquement par des propos et parades actes obscènes. Nous ne voudrions pas que la tendre et malléable enfance pût croire à la possibilité de pareil abrutissement. Les actes d'ivrognerie se produisant avec les caractères du scandale, devraient être sévèrement réprimés par la loi. A Rome, tout homme rencontré ivre est immédiatement conduit en prison ; s'il en était ainsi chez nous , on verrait diminuer promptement les désordres de toutes sortes dus à l'ivrognerie.

Nous ne pensons pas que de bon teuses spéculations fiscales soient capables d'arrêter un gouvernement qui voudrait sérieusement le bien. Les préoccupations de nos lois sont peutêtre un peu trop matérielles ; elles n'oublient rien de ce qui a trait aux délits attentatoires à la vie, à la propriété des citoyens ; une police active veille incessamment à l'exécution des mesures sanitaires ou d'ordre public, mais ce qui tient à la morale est souvent négligé. On fixe dans les villes le nombre des boulangers, des imprimeurs, et on laisse partout pulluler les tavernes et les cabarets.

Il nous semble que les bonnes mœurs devraient, avant tout, appeler la sollicitude des législateurs; tous les jours, dans

nos rues, on voit errer des gens ivres . on entend d'horribles blasphèmes. Est-il doue permis d'outrager publiquement la

morale et les choses suintes ; le nom de Dieu est-il donc l'ait pour être impunément insulté en face d'une société civilisée? Est-ce an nom de la liberté individuelle qu'on réclamerait le droit d'agir ainsi ? Mais le respect dû aux hommes et surtout au Dieu qui nous donne l'existence, sont choses plus sacrées mille fois. Nul n'a le droit de \ iolenter la conscience ; l'homme peut croire ce qu'il vont , mais si des actes, quels qu'ils soient, sont attentatoires aux mœurs et dangereux pour la société et pour lindh idu, ils sont par là même punissables.

Si l'habitude de s'enh rer est récente, si l'organisation n'en ;i pas profondément subi les effets, si le sujet est vigoureux , doué d'un certain degré d'énergie, le médecin pourra prescrire l'abstinence absolue des liqueurs enivrantes. Il recommandera les distractions, l'exercice, les voyages; il exigera qu'on s'adonne à des occupations sérieuses, qui tiennent l'esprit et le corps en haleine. Il invitera celui qu'il veut guérir, à fréquenter des personnes de bonne compagnie, et à fuir la société des ivrognes. En général , on prend pour modèles les personnes qu'on voit souvent , et les bonnes comme les mauvaises habitudes naissent facilement des exemples que l'on a sous les yeux.

Lorsque cette funeste passion existe depuis longtemps, que les organes ont besoin pour fonctionner de cette excitation factice, mais devenue nécessaire, il serait dangereux de supprimer tout à coup les boissons; on y arrivera peu à peu avec de grandes précautions. Tous les jours on en diminuera la quantité, on les rendra moins délétères, en y ajoutant de l'eau , ou bien on les remplacera par de moins fortes. On suivra , pour guérir cette passion, l;l marche inverse de celle qu'elle aura sui\ ie pour grandir.

si h1- organes du goût ont absolument besoin d'être excités par des boissons très sapides, on donnera de l'eau deSeltz, des limonades, si l'estomac, habitué pour digérer à emprunter

une force étrangère, ne peut fonctionner que péniblement, on aidera son action par des épices, du café , du thé. L'exercice, si le malade peut s'y livrer, sera l'aide le plus puissant de la digestion. Peu à peu l'organisme reprendra sa force et son énergie , à moins que ses ressources n'aient été complètement ruinées par des excès nombreux et chroniques.

Quand l'ivrognerie est la conséquence malheureuse de quelque affection, telle que l'hystérie, par exemple, c'est en soignant la cause , si elle est curable, qu'on parviendra à guérir l'effet. Dans une infinité de maladies viscérales , telles que des cancers, des obstructions considérables, des dégénérescences organiques , les secours de l'art seront impuissants.

Souvent on a réussi à dégoûter des liqueurs enivrantes certains ivrognes peu perspicaces , en mélangeant à ces boissons des substances désagréables au goût, ou capables de leur procurer des vomissements. L'émétique , le sulfate de quinine, la gentiane , la résine de jalap , la centaurée, la strychnine , ont été souvent choisis pour l'usage que nous signalons , mais quelques-uns de ces moyens sont dangereux.

Le régime que l'on fera suivre aux convalescents sera doux et sédatif : les viandes blanches, le laitage, les fruits, les légumes, leur seront recommandés. On ne permettra pas qu'ils prennent plus de ([repos qu'il ne sera nécessaire ; leur lit sera dur. C'est dans l'oisiveté et dans la mollesse que les passions dominantes puisent ordinairement leurs forces.

Si les personnes qu'on veut guérir sont intelligentes et capables de comprendre la valeur des motifs puisés dans la morale et dans les principes religieux, on leur exposera quelle honte résulte pour l'homme de s'abrutir ainsi dans les dégoûtants plaisirs de l'orgie. On leur fera comprendre qu'ils ont ici-bas des devoirs à remplir, des services à rendre. On les épouvantera par le tableau des maux cuisants qui pciu ent être la punition de leur passion, par la menace dune mort prématurée et subite, qui les jettera tout couverts de vice et d'op probre dans les mains de l'éternelle justice. On leur dira que

l'ivrognerie peut être héréditaire, et exercer sa désastreuse influence sur les enfants qui naîtront deux.

Mais quels que soient les moyens de traitement qu'on emploie, la passion que nous venons de décrire est une des plus difficiles à guérir, comme elle est une des plus funestes à l'humanité. Tous les moralistes Font flétrie, tous les législateurs l'ont redoutée , et l'Écriture sainte la stigmatise en ces termes :

« A qui malheur? Au père de qui malheur? Pour qui les « querelles? Pour qui les précipices? Pour qui les blessures « sans sujet? Pour qui la rougeur et l'obscurcissement des « yeux? sinon pour ceux qui passent le temps à boire du vin, « et qui mettent leur plaisir à vider les coupes?

« Ne regardez point le vin lorsqu'il parait clair : lorsque « sa couleur brille dans le verre, il entre agréablement, mais « il mord à la fin comme un serpent, et il répand son venin « comme un basilic. » (Prov. cliap. 35 du verset 28 à 33.)

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