CHAPITRE III
La faculté d'aimer, c'est l'arae humaine tout entière, et l'amour est la loi qui gouverne tous les êtres quels qu'ils soient. Nous l'avons déjà dit quelque part , le secret de la toute-puissance de Dieu consiste à faire jaillir la multiplicité des effets de la simplicité des causes. L'être éternel, qui féconda le néant pour en faire sortir les mondes, leur donna, au premier des jours, les lois simples, mais puissantes, qui sont leurs conditions d'existence. Si ces lois semblent se modifier souvent, c'est que la faiblesse de notre esprit met en elles des différences qui ne sont qu'entre les créatures qu'elles gouvernent.
Pour le regard qui ne glisserait pas sur les superficies, qui pénétrerait au fond des choses , pour y lire la simplicité de l'action divine, la loi qui régit les astres sciait peut-être la même que celle qui régit les intelligences. L'attraction,
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qui maintient les corps célestes ou Dieu les a mis, qui leur prescrit dans L'espace les orbes qu'ils décrivent , n'a-t-elie clone d'action que dans le monde purement matériel? Nous ne le pensons pas. c'est elle , dégagée de ses formes brutes, qui vient exercer son empire sur le monde organique , en poussant les sexes l'un vers l'autre par l'attrait du plaisir. et dans le monde intellectuel en réunissant les âmes sympathiques.
Cette loi suprême de L'univers, c'est l'amour, émané comme un rayon lumineux du sein même de l'intelligence d'en haut. C'est elle qui l'ait graviter tous les êtres vers le même centre d'attraction , qui les pousse à l'union . qui les perfectionne en détruisant l'isolement. Tous reviennent ainsi vers leur auteur en manifestant leur amour par la pensée ou par l'action. La parcelle de matière a fait sou choix dans le chaos , elle s'est associée à des parcelles qui lui ressemblent; l'astre gravite invariablement vers les mêmes corps célestes ; l'animal sensible cherche le plaisir dans un autre soi-même. Dans ce mariage sublime , dans cette communion de tous les êtres, la créature intelligenteest en rapport avec Dieu et ses œuvres; la régularité et l'ordre s'entretiennent dans le monde matériel; Ja vie, dans le monde organique, et tous ces résultats ne sont que l'effet d'un rayon d'amour qui tombe du sein de Dieu sur la création. Ce ressort sublime de l'harmonie des mondes n'est nulle part plus admirable que chez l'être intelligent. Naguère, nous l'avons vu présidant à sa conservation matérielle; puis, resserrant les liens de la famille, il nous apparaît maintenant dans sa plus haute expression , inspirant à tous les êtres pensants L'amour de leur propre bonheur.
L'amour de soi, loi suprême des êtres vivants, montre ses effets dans toute la nature organique. Commençant à se manifester au point qui sépare l'organisation de la matière brute, il devient de plus en plus puissant en raisou directe de la perfection des êtres qu'il gouverne. Cette loi, fonction presque matérielle dans la plante, instinct chez l'animal, est chez
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] "homme une partie ou plutôt L'essence même de l'intelligence.
C'est elle qui préside à tous nos actes et leur imprime le caractère de vice ou de vertu ; c'est elle qui nous dirige dans toutes nos pensées, à tous les instants de notre existence. Condamner un être parce qu'il s'aime, c'est le blâmer d'exister, c'est prétendre que s'il avait une nature plus parfaite, il cesserait de veiller à son bonheur et à sa conservation. Autant, vaudrait dire que l'existence tend au néant, et que le caractère de la perfection est la haine de soi.
L'homme , comme tous les êtres qui sentent ou qui pensent, est dominé par l'amour de soi. Il ne s'élève pas une pensée dans son ame, son corps n'accomplit pas un mouvement qui ne soient dirigés par cette grande loi qui veille à son bonheur et à sa conservation. Il suffit de l'observer un instant, pour voir que chez lui l'amour de soi, comme tout ce qui procède de son intelligence , a un double rapport : le premier, avec les choses finies et l'existence terrestre, le second, avec l'infini et l'éternité. Sous l'influence de l'amour inférieur, l'amour de soi entraine l'homme à chercher son bonheur dans les créatures et les satisfactions d'ici bas ; sous l'influence de l'amour supérieur , il l'emporte au-delà des limites de ce monde et lui fait chercher son bonheur en Dieu même. Comme nous l'avons dit , ces deux amours sont nécessaires dans l'homme , l'un pour la vie en tant qu'être organique, l'autre pour l'existence en tant qu'être intelligent.
Ici, nous ne parlerons de l'amour de soi que dans ses rapports avec l'individu lui-même et avec les créatures, en vue du bonheur de l'être humain sur la terre. Plus tard, en parlant des tendances de l'ame, nous la considérerons dans ses rapports avec l'infini et le bonheur de l'intelligence pure.
L'amour de soi , tel que nous voulons le considérer ici , est nécessaire à l'homme ; sans lui, la vie ne serait pas possible ; 11 est l'ame de toutes nos luttes contre les éléments de destruction qui nous assiègent de toutes parts. C'est lui qui fait que nous préférons notre être ;i ce qui n'esl pas nous . et qui
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sépare notre individualité du reste de la créations, lui faisant aiii^i un rempart de protection contre les agressions du dehors. Sans lui , nous sciions indifférents aux actions les plus attentatoires à notre bonheur, à notre existence même. Son absence serait la tendance vers la mort et le néant, en quelque sorte une négation d'existence.
C'est cet amour qui , nous donnant le sentiment de notre valeur et de notre dignité , nous inspire un noble orgueil et qui, limitant nos prétentions dans les bornes de la réalité, nous l'ait paraître modestes aux yeux d'autrui. C'est lui qui met l'innocence sous la sauvegarde de la pudeur, la vie, sous celle du courage, et notre conduite, sous celle de la prudence
Quand il est renfermé dans de justes limites , il est un des plus louables mobiles de nos actions; mais quand il s'exagère, il devient la source des plus déplorables écarts de notre intelligence. 11 se rapetisse alors aux mesquines proportions de l'égoïsme; il oublie son auteur et ses devoirs ; il s'enfle de fol orgueil, descend jusqu'aux misérables faiblesses de la vanité , subit les entraînements de l'ambition, s'endort dans la paresse ou se vautre dans la fange de l'avarice.
Cet amour de soi doit être subordonné cbez l'homme aux tendances qui l'emportent dans un monde plus élevé. Appliqué aux choses terrestres, il n'est qu'un marche-pied pour arriver plus haut. L'ame humaine , plus grande que la terre, laite à l'image de Dieu , a soif de satisfactions infinies ; elle ne doit que s'arrêter ici-bas , considérant ce séjour comme un lieu de passage, et ses jouissances comme la goutte d'eau qui ne peut que la rafraîchir un instant dans sa course.
L'homme touche la terre du pied , mais son ceil regarde Je ciel ; son corps gravite vers la matière , son ame s'exhale sans cesse vers Dieu. Chaque partie de lui-même tend vers son clément. Est-ce le corps qui doit enchaîner lame aux choses matérielles? N'est-ce \n\^ plutôt la pensée, principe de la vie, qui doit élever la matière et l'arracher à l'empire du néant. <uii. la pensée, oui, les âmes sont la puissance ih\ monde; ne
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les voyez-vous pas enlevant la matière aux lois qui la gouvernent , la rendre sensible, malgré son inertie ; la soustraire à l'attraction, pour la soumettre à la volonté; la constituer à l'aide des lois de la vie , à l'état de lutte incessante contre les lois de la mort ? Suivons donc cette tendance qui entraîne tous les êtres vers Dieu comme un fleuve entraine vers la mer tous les corps qui flottent sur ses eaux. Usons des choses d'ici-bas comme d'un moyen , mais n'oublions pas le but vers lequel nous sommes appelés. Nous tendons vers le bonheur : ne nous trompons pas sur les moyens d'y arriver , et que la fausseté de nos jugements ne donne pas à notre faculté d'aimer une direction contraire a celle qu'elle doit avoir. Sachons ce que nous valons , comprenons la grandeur de nos destinées futures, nous verrons les choses de la vie actuelle sous leur véritable point de vue; et, tout en aimant notre état présent, parce qu'il est la condition obligée de notre existence , nous aspirerons de tous nos vœux à l'état plus parfait auquel nous sommes appelés.