‹ Des passionsChapitre 28 sur 52 · U10I II DE SOI · texte numérisé non relu

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qu'on peut : c'est une véritable exploitation des personnes el des choses au milieu desquelles on vit. Tour être égoïste; dans ce sens, il faut une certaine habileté , car il s'agit d'attirer L'affection des hommes en ne méritant que leur haine; d'obtenir leur estime en n'étant digne que de leur mépris ; de gagner leur confiance en la trompant tous les jours.

Une semblable tâche effraierait un honnête homme et présenterait à ses yeux d'immenses difficultés. Mais celui qui n'a d'autre règle que son intérêt , qui n'est plus susceptible de remords, celui-là trouve qu'il peut l'accomplir en y mettant un peu d'art et d'hypocrisie. Cacher ses défauts et ses vices , montrer les apparences de vertus qu'il u'a pas, voilà son unique , mais puissant moyen de réussite. Il ne se met en opposition ouverte ni avec les convenances, ni avec les lois , mais il ne leur sacrifie ses goûts , ses désirs, ses intérêts que quand il y est absolument contraint.

I u pareil système ne peut exister que chez un homme habile et surtout expérimenté. Il suppose toujours une étude approfondie du monde, et des motifs secrets qui font agir les hommes. En effet, l'égoïste a déchiré le voile du cœur humain; il en a pénétré les plus intimes pensées. Jamais il ne s'arrête à la surface; il va chercher plus loin la réalité; car il suppose que les autres, ainsi que lui, ne possèdent qu'un vernis menteur de vertus , de générosité , d'amitié, de bienfaisance. Sa froide raison, qui pèse tout au poids de l'intérêt individuel, salit ainsi les plus nobles actions, les vertus les plus pures. Elle croit que les dévoùments, s'il en existe , sont des bévues de jeunesse ou d'inexpérience; que l'abnégation est une folie stu pide, et la charité une faiblesse dont se moquent intérieurement ceux même qui en sont les objets.

Cherchant sans cesse à pénétrer la pensée d autrui, l'égoïste rend la sienne impénétrable. 11 vit en guerre continuelle avec le genre humain , guerre d'embuscade et de ruses occultes, dans laquelle il pense que le plus habile est le plus sage, le plus hypocrite . le plus raisonnable.

Parfois il arrive que l'égoisme n'est point ainsi le produit d'un calcul habile, d'un système profondément combiné. H naît des dispositions naturelles de l'individu et de certaine insuffisance ou faiblesse de l'esprit et du cœur. Ce genre d'égoisme n'a point le caractère vicieux du précédent, il est moins dans la raison que dans la pente naturelle du caractère. Dépourvu d'habileté, il a quelque chose de matériel et de brutal qui se montre à nu sans précaution et sans honte.

Le premier, plus coupable, sait garder les apparences; il ne heurte personne , il ne s'étale point aux regards. Le second , au contraire, se fait voir sans pudeur; il inspire le plus profond dégoût , parce que tous les hommes peuvent l'apprécier et en voir la laideur. Le premier est un serpent qui s'insinue sous les fleurs et qui arrive , en se cachant , à son but; le second, est un animal immonde qui se jette brutalement sur sa proie.

La société est pleine d'égoïstes semblables au serpent, c'està-dire, d'amis trompeurs et perfides, de spéculateurs sans conscience, de débauchés hypocrites, de philanthropes avares et sans entrailles. C'est à ceux-là, vraiment criminels, qu'il faudrait infliger, s'il se pouvait, le stigmate de la haine publique ; ce sont ces hommes qu'il faudrait démasquer et vouer à l'ignominie. Quant aux autres , ils sont nombreux aussi , mais ils ne sont dignes que de dégoût , de pitié peut-être; on doit les éviter plutôt que les blâmer ; il faudrait les refaire plutôt que les punir.

L'égoïste viole tous les sentiments que la nature inscrivitau cœur de l'homme ; il foule aux pieds tous les devoirs que la société et la morale imposent. Voyez-le dans le sein de la famille, se refusant aux plus douces jouissances, méconnaissant la voix du sang, et brisant les liens d'affection que la nature établit entre les parents. Il ne voit dans son père et sa mère que des êtres qui ont accompli vis-à-visde lui desdevoirs qu'ils s'étaient volontairement imposés, et qui, du reste, ayant

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reçu des soins de leurs ancêtres , les devaient à leur descendance.

Mais bientôt il nes'en tient plus à cette horrible ingratitude. De quoi n'est pas capable celui qui oublie le premier des bienfaits, celui de l'existence? Il flnit par regarder les auteurs de ses jours comme des surveillants incommodes qui lui imposent des égards gênants, qui le restreignent dans ses goûts, dans ses passions. Il voit en eux les détenteurs de biens qui lui permettraient de vivre heureux; et d'horribles pensées, de criminels désirs, traversent son cœur. Qui sait même si le malheureux, agenouillé près du lit de mort de son père, n'a pas suivi de l'œil les progrès du mal , dans de parricides espérances d'indépendance et de fortnne.

L'égoïste regarde son frère comme un être qui vient lui ravir une part d'héritage et d'affection. Dans ses enfants il ne voit que des charges pour lui, ne pense qu'aux privations qu'il faudra s'imposer pour eux; il regrette de leur avoir donné le jour , et néglige de les instruire par a\ ariec ; ou bien , tombant dans un excès contraire, et les aimant pour ses jouissances, il ne les contrarie en rien, ne corrige pas leurs mauvais penchants, et prépare ainsi l'infortune de leur vie tout entière.

Si l'égoïste est mauvais fils et mauvais père , scra-t-il bon citoyen? sera-t-il capable d'aimer sa patrie, de se dévouer pour elle? Quoi ! la chose publique ponrrait intéresser celui qui n'a d'autre Dieu que lui-même ! Ne croyez pas qu'il veuille exposer son repos , sa fortune ou ses jours pour ses concitoyens. La patrie n'est qu'un mot vide de sens ; il ne commettra jamais L'ineptie de se sacrifier pour des inconnus, pour des hommes qui ne lui en auraient aucune obligation, et qui, du reste, ne lui rendraient ni sa fortune ni sa vie. Les héros morts sur les champs de bataille et immortalisés par l'histoire ne sont pour lui (pic de stupides fanatiques.

L'égoïsmea souillé de nos jours sur la foi politique ; il a.

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éteint dans les cœurs l'amour sacré de la patrie , il a fait de la France une nation abâtardie prête à subir toutes les tyrannies an-dedans et toutes les humiliations au-dehors. Chacun se préoccupe exclusivement du bonheur personnel; le faisceau commun se disjoint, la décadence arrive à pas de géant.

Où sont donc ces dévoùments sublimes qui poussaient tout un peuple , comme un seul homme, à la frontière? Nous n'avons plus que des intérêts privés qui s'agitent stérilement dans des préoccupations individuelles. L'honneur national n'a plus d'échodaus les poitrines Les peuples ne sont plus solidaires des nationalités qui succombent. Des industriels, qui jouent leur fortune au scrutin, attirent les regards et l'attention des citoyens.

Cette plaie honteuse de l'égoïsme ronge la société entière ; elle existe dans les masses, elle atteint les sommités, les gouvernants, ceux qui sont à hauteur d'exemple pour tous.

Tous les efforts, toutes les tendances , nous entraînent sur cette pente fatale. Les égoismes combinés tournent les forces sociales vers l'industrie et les besoins matériels. Dans cette voie, la ruine nous parait inévitable; et, si nous n'avions foi dans le secours d'en-haut , si nous ne pensions que la croix arborée au sommet du Golgotha, et qui brille sur les nationalités chrétiennes, dut les protéger et les maintenir, nous craindrions pour notre patrie ces grandes catastrophes qui vinrent briser les civilisations de l'ancien monde, et les plonger dans les ténèbres de la plus profonde barbarie.

Nous ne savons pas ce que Dieu nous garde; mais l'avenir nous parait chargé d'événements suprêmes, et notre société sera fortement ébranlée, modiliéc , si elle n'est pas complètement détruite.

L'égoïste n'aimant que lui dans le monde , ne connait pas la pitié, l'humanité; son cœur n'est accessible qu'aux malheurs qu'il éprouve ou qu'il craint; s'il est fâché qu'il y ait des infortunés sur la terre, c'est que leur présence et l'aspect de leur misère troublent sou repos et choquent ses yeux. Jamais

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il ne descend dans l'asile de la pam reté pour y semer l'aumône

ou les consolations. Sa porte est fermée à tous les malheureux ; il mange son pain dans l'isolement, et ne permet pas que le pauvre en rainasse les miettes.

Si parfois il écoute avec intérêt le récit d'un malheur , les plaintes d'un cœur en proie à la souffrance, c'est pour se féliciter intérieurement de n'être pas dans la même position. Dans les calamités publiques, il cherche quel profit il pourrait tirer des circonstances : son principe, c'est que les autres hommes sont égoïstes , ainsi que lui , et qu'il serait bien fou d'être leur dupe. Il est, dit-il, ici-bas pour faire son bonheur, et il ressemble à tout le monde en se préférant à tout.

Les conventions sociales, les exigences de l'amitié , de la famille , sont des entraves dont il ne veut être ni dupe ni victime. Si les autres hommes s'écartent du but qu'ils veulent atteindre , c'est leur faute , et il ne voit pas pourquoi il ne profiterait pas des bévues que leurs passions leur font coin mettre.

La prudence et l'insensibilité sont les deux principes de l'égoïste, les choses qu'il érige en vertus, et qui dirigent sa conduite tout entière. Quant à de la probité , il en a autant qu'il en faut pour paraître en avoir. Dans ses relations, il cache sous des formes prévenantes la dureté et la sécheresse de son cœur. Ses prévenances ne marquent ni l'envie de plaire aux autres, ni de les servir; ce sont seulement des moyens de ne pas aliéner les personnes qui lui sont utiles.

Sa pensée dominante, qui ne le quitte jamais, c'est l'avantage qu'il peut tirer des hommes , des choses , des circonstances ; et, suivant les cas, il est poli, presque affectueux : on bien froid, indifférent , cruel même, et sans entrailles pour personne. Recevant tous les services , n'aimant a en rendre aucun , ne cherchant que ses aises, et ne craignant pas de gêner les autres, il \U comme s'il jouait une partie qu'il faut gagner contre tout le monde.

L'égoïste c'a pas d'affections, il n'a que des liaisons plus

ou moins intéressées, et les protestations d'amitié que son intérêt lui arrache, s'évanouissent devant le plus petit sacrifice, devant le plus léger obstacle.

Un pareil être, vivant, au sein de la société, comme une bête sauvage, n'a point d'amis; il n'a point honte d'être heureux à l'aspect de certaines misères , personne ne plaindra les siennes; il ne pleure pas sur la mort des autres, personne ne suivra son convoi , aucun regret ne l'accompagnera au delà du tombeau. S'il a le triste bonheur de satisfaire tous ses appétits et tous ses goûts, il demeure étranger aux plus douces jouissances de l'ame, à celles qui naissent des affections mutuelles dans les rapports sociaux.

L'égoïsme est une affection incurable chez ceux qui le doivent au vice de leur organisation et à l'insuffisance de leur esprit et de leur cœur. Chez ceux qui l'ont réduit en système, qui s'en sont fait une règle de conduite, il est la négation d'une saine philosophie, des principes moraux et religieux ; quelquefois le résultat du vice et de la dépravation. Il est certain qu'en inspirant à ces hommes l'amour de Dieu et des principes éternels de la philosophie et de la morale , on guérirait chez eux cette horrible plaie.

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