ORGUEIL
Le mot orgueil a dans notre langue deux acceptions bien distinctes. Il signifie d'abord l'estime trop grande qu'on fait de soi, et constitue un vice ; c'est sous ce point de vue que nous examinerons d'abord l'orgueil. Ensuite, il signifie une fierté noble et bien placée, une confiance raisonnable en notre propre mérite , une susceptibilité, une pudeur morales qui nous
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rendent intraitables à L'égard de tout ce qui touche à l'honnour et tendrait a nous dégrader dans notre estime ou dans celle des antres. Ce sentiment est sinon une vertu , du moins un des plus nobles ressorts du cœur humain. Nous en traiterons en second lieu.
L'orgueil vicieux naît dans l'esprit de l'idée exagérée qu'on a des avantages que l'on possède ou que l'on croit posséder. Il a plusieurs nuances principales. — L'homme fier se tient sans cesse au-dessus des autres ; — le hautain les dédaigne ou les méprise, en se comparant à eux; — l'arrogant s'attribue partout, vis-à-vis d'eux, la première place, et se pose comme ayant droit à leurs égards, à leurs respects, à leurs hommages. — Le suffisant croit pouvoir se passer de tout le monde, et avoir en lui tout ce qu'il faut pour réussir. Cette idée lui donne une assurance, un contentement, une confiance extrêmes. 11 tranche sur toutes les questions, et ne doute jamais de rien. — Le fat est le suffisant élevé h la plus haute puissance; c'est un être tellement rempli de l'amour de lui-même, que son esprit demeure vide de tout le reste. Narcisse, épris de sa beauté, et se consumant dans cet amour , est l'image de l'homme dont nous parlons. D'après La Bruyère, le fat aurait, de plus que sa propre admiration, celle des sots qui lui croient de l'esprit. — Le présomptueux résume en lui même toutes les nuances de l'orgueil. Son vice est le résultat du trop plein de l'orgueil qui déborde par une surabondance d'actes et de paroles. Le présomptueux ne redoute rien ; il ne croit pas aux impossibilités ; les difficultés n'existent pas pour lui. Jamais il ne s'arrête à mesurer l'obstacle, et d'ailleurs le voile dont l'orgueil couvre ses yeux l'empêcherait probablement de le voir. Il croit que sa puissance est égale à sa volonté, quoique saus cesse il se brise aux choses qu'il entreprend , et que de jour en jour l'expérience vienne rabattre ses prétentions.
La cause première de l'orgueil remonte à la chute originelle
et à la malheureuse tendance que nous avons à imiter la folie du premier homme. Naturellement portés à nous aimer nousmêmes, à nous arrêter dans la contemplation de nos mérites , à nous en exagérer l'étendue, nous ne songeons pas à en faire hommage à celui duquel nous les tenons. Cessant surtout de comparer notre néant à la grandeur suprême, nous nous posons comme le principe, le centre et la lin de nous-mêmes, cherchant ainsi à usurper en quelque sorte les droits du Créateur. L'Écriture sainte le dit formellement : « Le commencement de l'orgueil de l'homme est de renier Dieu. » (Eccli:, chap. x, verset 14.)
L'enfance est souvent orgueilleuse , quoiqu'elle soit plus portée à la vanité qu'à l'orgueil : elle acquiert ce vice dans l'éducation qu'on lui donne, dans les exemples qu'on met sous ses yeux. 11 est des parents assez insensés pour inculquer à leurs enfants en bas-àge des idées de fierté, d'arrogance ; pour les engager à traiter avec insolence même ceux qui leur sont inférieurs , à établir déjà entre eux et les personnes qui les approchent, les démarcations de la naissance et de la fortune. Ne vaudrait-il pas mieux les familiariser avec la pitié, l'humanité, chercher à les rendre complaisants et charitables ? Les bons sentiments ne sont jamais de trop dans le cœur, et les mauvais y naissent assez vite , sans qu'il soit besoin de les y cultiver.
Souvent les parents rendent les enfants orgueilleux en les liât tant, en vantant leurs dispositions, leurs succès, en s'extasiant sur ce qu'ils font, sur ce qu'ils disent. Il serait plus convenable de leur enseigner la modestie en leur faisant comprendre combien est grande la somme des connaissances qui leur manquent et qu'ils doivent acquérir.
La jeunesse, qui n'a point d'expérience, qui sent ses forces et l'impétuosité de son sang, est en général portée à l'orgueil pt à la présomption. El'e n'accepte point les conseils de la prudence , et se moque de la sagesse d' autrui.
La triste vieillesse, au contraire, qui a fait l'épreuve de la
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vie e! qui a vu échouer ses rêves, ses projets, qui a heurté les difficultés de toutes sortes, n'a plus d'orgueil. Elle comprend la vanité <li^ choses d'ici-bas et l'insuffisance des forces humaines.
L'orgueil est actif de sa nature; il demande une certaine énergie d'organisation, et même une certaine capacité d'intelligence; il s'allie rarement au tempérament lymphatique el froid. Il est plutôt le partage de l'homme chez lequel les fonctions animales s'exécutent largement, qui trouve dans sa force physique des conditions de puissance, de durée, de confiance dans l'avenir.
Les hommes mettent leur orgueil dans les choses différentes, suivant les lieux , les temps , les conditions dans lesquelles ils vivent. Le sauvage s'estime quand il est supérieur aux autres à la course , à la chasse , au combat. L'homme civilisé , quand il est supérieur en intelligence, en industrie.
Les guerriers d'Homère se provoquaient au combat dans des termes relégués maintenant dans les derniers rangs de notre société; et les paladins du moyen-âge, presque aussi barbares, ne mettaient leur orgueil que dans les avantages physiques et dans les grands coups d'épée.
Les femmes sont moins orgueilleuses que les hommes ; c'est la vanité qui fait le fond de leur caractère; elles n'ont pas l'énergie suffisante pour monter jusqu'à l'orgueil.
L'orgueilleux n'est jamais équitable, toujours il s'exagère son propre mérite et rabaisse celui des autres. Comment pourrait-il se peser à son propre poids quand c'est lui qui tient la balance? 11 jouit de lui-même avec toute la naïveté de la [dus profonde admiration. Il se croit tellement supérieur aux autres . se complaît tellement en lui-même . qu'il dédaigne l'estime et les suffrages. Son ame se gonfle dans la contemplation intime de sa propre valeur; il croirait être faible, s il se sou ciait de l'approbation d autrui.
Sa confiance dans scs forces lui inspire, pour les obstacles que le monde met sur ses pas , le même dédain que pour scs faveurs. Les obstacles , il les heurte et les aborde pour les briser sans se donner la peine de les apprécier, et souvent c'est lui qu'il brise, ce sont les événements qui le dominent. Car l'homme est faible , et , pour faire sa route ici-bas, il faut qu'il use de prudence, qu'il se détourne du précipice, et qu'il n'aille point à l'cncontrc du rocher. Mais l'orgueil est le mal de l'esprit; il l'aveugle et le tourne en folie; il l'exalte comme fait un délire et le rend sourd aux conseils de la sagesse.
L'abaissement suit de près un tel mal ; on ne tarde pas à mépriser l'orgueilleux, parce qu'on examine ses titres réels à la haute estime qu'il fait de lui. On voit qu'il s'est étrangement abusé , qu'il s'est exagéré outre mesure son mérite ; et, dans son isolement altier, il est au milieu des hommes comme un arbre mort qui ne pousse plus de feuilles pour réjouir les yeux , qui ne donne plus de fruits pour les animaux delà terre.
L'orgueilleux est donc maudit des hommes comme une plante stérile qui élève sa tète dans les sillons au-dessus du froment qui nourrit. Il est maudit de Dieu, qui le livre à ses pensées. Sa folie ravage son intelligence, il croit tout savoir et ne sait rien, pas même qu'il est des choses qu'il ne comprend pas , et d'autres qu'il doit croire. La vérité est une vierge pudique et craintive qui veut qu'on la recherche humblement et dans un esprit de douceur ; sinon elle se fait des ailes comme les aigles, et se réfugie sur les hauteurs. Elle veut qu'on l'écoute parler, car elle a des secrets qu'elle enseigne aux cœurs droits, et que jamais l'orgueil ne peut violer.
Mais ce dernier oublie qu'il rampe sur la terre, et que toute science est un rayon de l'intelligence qui est au ciel. Alors il se drape dans son manteau de philosophe , il se dresse et se grandit pour enfanter des systèmes qui offensent les croyances des peuples et les notions du bon sens. Ses sollicitudes ne sont que de vains songes; les édifices intellectuels qu'il construit,
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nouveaux Babel , croulent d'eux-mêmes, et leurs débris, sur la route des temps, attestent In défaites de l'esprit humain.
Les orgueilleux parlent témérairement de toutes choses ; ils prétendent imposer leurs rêveries au genre humain comme des lois. Heureux le siècle qui les a vus naître, car sans eux Te monde n'aurait ni vérité ni règle. Comme ils sont admirateurs d'eux-mêmes, ils déifient les vices qu'ils ont et fulminent contre ceux qu'ils n'ont pas. La plupart du temps ils n'ont pas de cœur, et alors ils ne sympathisent pas avec les faiblesses de l'humanité. Ils s'étonnent du mal dans les autres et ne le pardonnent pas. Si Dieu, qui comprend le cœur de l'homme parce qu'il l'a fait , était dur comme eux , les portes du repentir seraient à jamais fermées a celui qui s'humilie et qui pleure. Tour eux, ils ne se repentent et ne s'humilient pas, car les \eux de la conscience sont fermés chez eux. Us ne sentent pis leurs pauvretés , leurs misères ; ils s'exaltent au-dessus de tous , mais le monde voit cette plaie et les méprise.
L'orgueilleux a la démarche hère et assurée, les yeux élevés comme pour commander, les bras écartés du tronc comme pour occuper plus d'espace et se dilater davantage. Il regarde (1 en haut, parce qu'il se croit supérieur; de côté et d'autre, eomme pour juger ce qui l'entoure. Quelquefois le signe delà pitié méprisante ou du dédain se montre sur son visage. 11 parle peu , et son langage vise toujours à établir vis-a-vis d'autrui la supériorité qu'il s'attribue. Le moi est dans ses habitudes, il manque d'égards pour tout le monde, parce qu'il croit n'en devoir à personne. Il est original, singulier, parce qu'il ne s'astreint pas aux usages cl aux règles vulgaires; quelquefois il de\ ient insolent , brutal. Il est rarement défiant , ileroit qu'on lui rend suffisamment justice ; il parle de ses bonnes actions et les fait ressortir par le contraste du mal que font les autre-.
Pour guérir l'orgueil, il faut rappeler a l'homme sa fai-
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blesse et la grandeur de Dieu, lui mettre devant les yeux le tableau des infirmités de sa nature , et de la vanité des choses d'iei-bas. Il est impossible d'être orgueilleux , quand on songe à la brièveté de l'existence, au peu que l'homme pèse sur la terre et dans la société. Qui donc après nous se sentira de notre absence? Combien au contraire ne seront pas là pour nous remplacer? Descendons en nous-mêmes, comparons-nous consciencieusement à autrui, et nous deviendrons humbles , car l'humilité s'empare de tout homme qui se connaît et s'apprécie.
Qui donc parmi nous a le droit de se dire grand en présence de la mort; savant en présence des choses qu'il ignore ; puissant en présence des infirmités et des corruptions de son cœur? Qui donc a le droit parmi nous de jeter la pierre au coupable ? Le sage lui-môme arrive-t-il au terme de sa carrière, sans être sorti de la voie droite ; ne doit-il pas être humble en songeant à sa pauvre nature, si susceptible de mal,- et qui ne l'a peutêtre évité, que grâce à la main providentielle qui l'a écarté sur sa route en aplanissant les voies.
C'est ainsi seulement que l'on pourra parvenir à guérir l'orgueil. Quand au traitement médical , qui consisterait à attaquer les causes que nous avons signalées dans la constitution ; nous y avons peu confiance. D'ailleurs, nous croyons quïl faut que chaque homme accomplisse le bien avec l'organisation que Dieu lui a donnée. Et nous ne savons pas jusqu'à quel point il serait méritoire ou coupable , de chercher à traiter exclusivement les vices de l'ame par la diète, les saignées et d'autres moyens semblables, qui n'auraient pour effet que d'apporter des obstacles physiques à ces vices, et qui, par conséquent, ne laisseraient au changement qui s'opérerait, aucun mérite moral.
Parlons maintenant de la seconde espèce d'orgueil que nous avons indiquée, et que nous considérons comme une vertu.
L'homme est petit par rapport à Dieu, qui est son créateur; par rapporta la vérité, car elle est son institutrice et sa
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loi; par rapport à autrui , car il n'est lai-même qu'une pierre de l'édifice, et chacune des autres pierres vaut peut-être mieux que lui. Mais l'homme esl grand par sa nature pensante et immortelle . et par les liantes destinées qui lui sont promise
Être double, qui d'un côté touche au néant, de l'autre à l'infini, il présente cette grandeur et cette abjection dans tout ce qui le concerne. Son corps, sujet à la mort et à la corruption , devient poussière et cendre. Son ame immortelle, faite pour le ciel, s'élance du sein de la mort dans l'éternité. Vieieux, il descend vers le néant; vertueux, il s'associe à la gloire de son auteur. Incompréhensible assemblage de splendeur et d'abjection, de grandeur et de faiblesse, il doit à la fois s'humilier dans sa bassesse et s'exalter dans sa noble nature.
11 est coupable, quand il s'exalte contre Dieu, contre là vérité, contre les hommes; ruais il est beau , quand il s'exalte en lui-même pour comprendre la dignité de son être, et le conduire à sa destination dans les voies de la justice et de la vérité. Oui, c'est un bel orgueil que celui-là qui relève l'homme des régions inférieures vers celles delà pensée, qui lutte contre les abaissements et les dégradations du mal. H e>t beau de sentir battre son cœur et bouillonner sou intelligence, de s'abandonner aux élans du premier vers l'infini , et aux nobles efforts de la seconde vers la science. Nous devons être orgueilleux de nos facultés, pour les perfectionner et les rendre utiles à nous-mêmes et aux autres.
Puisque la vie est une épreuve, un combat incessant , mettons notre orgueil à vaincre, a nous relever quand nous succombons, et posons de nouveau un pied hardi dans le sentier du bien. Ayons l'orgueil dune conscience pure; c'est avec lui qu'arrivent à l'ame ces satisfactions intérieures, ces douces jouissances du juste, qui sont une première récompense icibas, qui n'engendrent pas d'envieux et ne sont pas sujettes aux hasards inconstants de la tort une.
Hommes de bien . jouissez silencieusement et en vous-mêmes
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de ces douceurs de la conscience, de cet orgueil de sagesse et de probité; mais n'étalez point vaniteusement votre bonheur à tous les yeux , de peur de vous enlever ainsi une part de vos mérites, de blesser quelqu'infortune ou quelques susceptibilités.
C'est l'orgueil dont nous parlons, qui produit entre les hommes une louable émulation , sans leur donner d'envie pour celui qui les dépasse, ni de mépris pour ceux qui restent au-dessous d'eux. C'est lui qui fait accomplir le bien, quels qu'en soient les dangers, et fuir le mal , quelles qu'en soient les séductions. C'est lui qui fait comprendre combien ce dernier est dégradant et bas , qui le foule aux pieds comme une souillure, et révolte le cœur contre ses instigations. Il vit tout entier dans cette idée, que nous sommes destinés à aimer le beau , le bien, le vrai; qu'en dehors de ces choses nous sortons de notre élément, nous dégradons notre être, nous entachons notre vie.
L'orgueil, tel que nous l'entendons ici, est la plus noble passion que Dieu ait mise au cœur de l'homme pour le soutenir, le conduire et le récompenser. C'est la base de toute belle action , la garantie en dehors de la loi, de toute société, qui serait bientôt ébranlée dans ses fondements si cette passion n'existait pas.
Qu'arriverait-il, en effet, quand l'homme, abruti moralement, ne pourrait plus rougir en lui-même ; quand il aurait avili le tribunal sacré de la conscience, au point de le rendre impuissant, de n'entendre plus sa voix, de fausser ses jugements. Pour l'être humain, qui n'aurait plus à craindre que la force brutale , chez qui le remords ne ferait plus sentir sa piqûre , il n'y aurait qu'abjection , avilissement et opprobre.
Celui qui est orgueilleux , comme nous venons de le dire , a le calme imposant et l'air de confiance qu'on ne trouve point dans l'arrogance superbe de l'orgueil vicieux. Il comprend la véritable grandeur, qui est douce, familière et populaire; il
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se laisse aborder avec aisance, il plaisante avec dignité, il inspire à la fois le respect , l'affection et la confiance.
Cet orgueil ne s'allie qu'avec une véritable grandeur ; il existe dans l'air de la personne, il l'ait partie d'elle-même ; cela est si vrai, que dans notre pensée les idées de grandeur et d'orgueil s'allient nécessairement ; quand nous trouvons de la majesté dans les êtres inanimés, dans les animaux, nous leur appliquons l'épithète d'orgueilleux.
Nous nommons orgueilleux, la,merqui vient briser ses flots contre les rochers du rivage , le fleuve majestueux qui lui apporte le tribut de ses eaux; la montagne aux pitons couverts de neige qui se perd dans les nues ; le chêne aux rameaux vigoureux; le lion terrible, le cheval indompté.
Nous ne quitterons pas ce sujet sans dire un mot de l'orgueil national. C'est ce sentiment de dignité des peuples qui les maintient forts et respectables aux yeux des autres peuples, qui saisit le glaive pour la plus légère offense, qui tapisse de drapeaux conquis la nef de ses temples. C'est cet orgueil qui lutte d'industrie et d'intelligence, qui garde des rancunes comme un seul homme , et qui les venge après des siècles. C'est lui qui rougit et s'émeut dans les masses , quand on le courbe sous l'humiliation et la honte, et qui se voile la face de douleur quand il a subi les soufflets de l'étranger.