AMBITION
Aux deux extrémités des êtres, sont placés Dieu et la matière. Tous deux ne veulent rien acquérir; la matière, parce quelle n'a pas de facultés, et Dieu, parce qu'il les a toutes. Entre ces deux abîmes du néant et de l'immensité , existent les êtres vivants, doués d'une puissance qui ne demande qu'à s'agrandir , puisqu'elle est agissante. Celle de la brute correspond aux besoins et s'arrête aux limites qu'ils déterminent ; celle de l'homme, aiguillonnée par l'intelligence, n'a point de bornes dans ses tendances , parce que les désirs de l'amc sont infinis , et qu'elle veut sans cesse développer son être , pour se rapprocher de son principe.
C'est donc encore ici l'amour de soi qui nous apparaît dominant l'homme et le faisant agir. Tant qu'il ne s'écarte pas de cette voie qu'il est dans sa nature de suivre , de cette voie faite pour mener à Dieu les intelligences , tant qu'il ne se trompe point sur le but qu'elle doit lui faire atteindre, il travaille réellement à son bonheur.
Mais il arrive souvent que l'orgueil funeste, qui le tourmente depuis la chute, tourne ses facultés vers un but opposé et use ses forces à poursuivre de vains fantômes de félicité. Alors il s'érige à lui-même un autel dans son cœur, il se regarde comme la fin dernière de ses propres efforts; s'isolant de Dieu, il brise le cours de sa destinée et se laisse dominer par les choses de la terre. Ce n'est plus l'émulation de bien faire et de mériter, parmi ses frères et ses égaux, la couronne étemelle du juste, qui règne dans son cœur, c'est l'amour de la domination , c'est le culte de l'individualité égoïste et jalouse, qui veut tout assujettir à sa puissance, en s'élevaut au-dessus des autres.
Telle est la source de l'ambition qui gouverne les hommes ;
vMiU H DE SOI
passion funeste , sœur de l'orgueil , qui les pousse, par des chemins divers, à la poursuite des illusions différentes qui
les attirent A l'un, elle soulïlc l'amour du pouvoir et de la domination , à l'autre, elle montre une auréole de gloire qui \ a ceindre son front d'un éclat immortel. C'est la palme de l'éloquence ou de la poésie, c'est le laurier des conquêtes. A cet autre, elle donne une soit immodérée des grandeurs, des titres et des honneurs; fortifiée par la vanité, elle veut éblouir par sa pompe et son luxe. D'autres fois, elle poursuit la richesse, et ne sera heureuse que quand elle éclipsera les fortunes les plus colossales.
Dans ce siècle d'orgueil , où l'homme fait tant d'efforts pour se séparer de Dieu et pour trouver en lui-même des éléments de grandeur, d'existence et de durée, l'ambition est une passion très-commune. On ne veut pas comprendre que l'égalité parfaite est impossible entre les hommes. Cette égalité ne peut exister qu'au point de vue des choses essentielles à l'être , mais jamais à celui des choses qui ne sont que contingentes. Tous les membres de la famille humaine sont égaux devant la justice divine , ils devraient l'être devant celle de la terre ; en tant qu'êtres, ils le sont aux yeux de la morale. Mais les hommes prétendent aller plus loin encore •. tous voudraient briser la hiérarchie sociale pour avancer personnellement ; chacun croit valoir au moins ceux qui sont au pouvoir, et tend à les renverser pour se mettre à leur place. Tel est le secret et la cause de ces ambitions dévorantes qui mettent tant d'antagonismes en présence.
L'industrialisme, les gouvernements républicains et constitutionnels, feront toujours pulluler les ambitions , tant que les hommes auront en vue la personnalité plutôt que la vertu, et qu'ils voudront avancer pour eux-mêmes plutôt que pour faire le bien.
Quelquefois l'ambition est , jusqu'à un certain point , un résultat d'organisation. Les hommes secs el bilieux, les me
25 \ AMOI R DE SOI.
lancoliques , ceux chez lesquels les facultés affectives sont peu développées, ont en général l'instinct personnel très prononcé; presque tous sont envieux; avec des facultés un peu étendues, ils deviennent ambitieux.
L'ambition est une passion des plus puissantes , elle domine toutes les autres, môme l'amour physique; et cela s'explique par sa nature. Elle existe dans l'esprit, qui a des désirs immenses qui ne sont jamais assouvis ; tandis qu'une multitude de passions, l'amour physique entre autres, ayant pour objet des satisfactions corporelles, sont , de leur nature, bornées et sujettes à la satiété.
Sans cesse elle se propose de nouvelles jouissances, et cet attrait est son motif d'action. Mais , chose remarquable, toujours les ambitieux se trompent, quand ils regardent ces jouissances comme des fins de la passion qui les domine ; pour eux les fins, quand ils y sont parvenus, deviennent des moyens. L'ambition est insatiable, c'est un gouffre sans fond; comme le temps, elle dévore tout ce qui se présente à elle. Elle a cela de commun avec l'envie, qu'elle regarde toujours en avant, jamais derrière ou à côté d'elle. Un seul homme qui la dépasse, lui fait oublier qu'elle en a dépassé mille.
Lorsque nous marchons dans la campagne , nos regards sont bornés à l'horizon par un cercle qui se recule à mesure que nous avançons. Les enfants croient pouvoir arriver à ce cercle, mais les hommes sages sourient de leur simplicité. Tel est l'horizon des ambitieux, toujours il s'agrandit, toujours il fuit devant eux; et rien cependant, tant ils sont aveuglés, ne ralentit leur course.
Celui qui est entraîné par ce vice ne jouit de rien , parce que toujours ce qu'il désire, lui fait dédaigner ce qu'il possède. Il ne jouit ni de sa gloire, qui lui parait trop faible, ni des honneurs qu'on lui rend, parce qu'il en imagine de plus flatteurs; ni de sa puissance, parce qu il voit des hommes
IMOQfi DJ '!■>.>
plus puissants que lui. il esl misérable dans le bonheur même indigent au milieu de l'abondanee : c'esl Alexandre , maître du monde, et regrettant qu'il n \ ait pas do antre univers a conquérir : c'est Aman, favori d'un grand roi , plus puissant que -mi maitre , et malheureux, parée que le seul Mardochéc refuse de fléchir le genou devant lui.
A part ses déeeptions et ses mécomptes, l'ambition a bien d'autres misères. Que d'avilissement quelquefois pour parvenir ! Que de bassesses auxquelles il faut se soumettre ! Aduler les hommes qu'elle méprise; encenser l'ignorance d'un protecteur ; courber le front devant la puissance ; flatter les passions de ceux qui lui servent de marche-pied; supporter les affronts; braver les dégoûts et les humiliations ; faire en toute circonstance abnégation de sa volonté propre; vendre son honneur et sa conscience ; mépriser les lois de l'équité de la morale : tel est le rôle pénible, avilissant, infâme, que joue l'ambition. Rien ne lui coûte : elle arrive en rampant où le pied lui glisserait en marchant debout. Orgueilleuse et abjecte, audacieuse et servile, toujours malheureuse, elle se ronge elle-même le sein. Elle souffre dans les moyens qu'elle emploie, elle est déçue dans ses espérances , et ne réussit qu'à accumuler des agitations sans nombre, et des chagrins cuisants autour d'une existence déjà si fragile et si misérable par ellemême.
l'eu sont faits pour aller la tète haute où leur ambition les pousse, pour écarter d'une main ferme les obstacles sur la route, ou pour la trouver aplanie devant la supériorité de leur génie. Pour un de ces géants qui de siècle en siècle se mettent à la tète du monde , le dirigent ou le bouleversent , et montent , les ailes étendues, au faite de la renommée, combien est-il de nains qui se glissent, en rampant, jusqu'à ces régions élevées que le vulgaire regarde d'en bas? Cesonl ambitieux du dernier ordre, et les plus nombreux, qui agitent la société . parce qu'ils rencontrent beaucoup plus d'ant . nismes à combattre. Tandis «pie les premiers sont dans la
'2."('> Uloi'K DE SOI.
main de Dieu des moyens de régénérer, de punir le monde; ceux-ci sont les vautours éternels qui rongent le corps social; continuellement aux prises sur le terrain des honneurs et dés places, élevant des concurrences à tous les talents, à toutes les vertus, éclaboussant partout le mérite.
Ces ambitions infimes produisent les agitations intestines qui nous travaillent sans cesse ; ce sont elles qui font les émeutes et les conspirations , qui font jouer l'intrigue et la ruse, pour miner toutes les fortunes et toutes les gloires. A elles les scandales de toutes sortes qui déshonorent notre état social. Ne parlez plus à nos législateurs de ces modestes vertus romaines qui menaient à la gloire par le talent et les services ; pour eux, la voie est plus courte , ils arrivent par la brigue et les bassesses. On s'occupe moins à présent de mériter les suffrages de ses concitoyens, que de les mendier et de les corrompre.
Maintenant le peuple est roi, dit-on; pauvre roi, que les ambitions des grands appauvrissent ou mutilent ; il applaudit à la comédie que jouent ses maîtres, et il ne gagne à ce spectacle qu'ils lui donnent à ses dépens, que de s'associer, servile imitateur, à leurs mauvaises passions. L'ambition descend du faite vers la base de la société; elle souffle dans les masses ses dévorantes ardeurs ; chacun s'élance à la poursuite d'un rêve qu'il croit pouvoir accomplir, nul ne se croit fait pour remplir le rôle modeste, mais utile, auquel la Providence l'avait destiné. De l'avancement, de la richesse, voilà les cris de l'époque; on risque tout, on se précipite corps et biens dans les entreprises les plus incertaines , et l'affreuse faillite jette incessamment ses victimes à la misère , à la prison , au désespoir.
Triste destinée de l'homme; quand il regarde exclusivement les choses de la terre, il devient le jouet des infirmités de son cœur et de son esprit orgueilleux.
L'ambition cherche ses satisfactions dans des choses qui va-
AMiHK DE SOI. 25?
rient suivant les lieux, les temps , tes préjugés. Comme toutes les choses qui tiennent à l'esprit humain, elle est sujette à la versatilité et reçoit l'influence d'une foule de modificateurs.
Le sain âge habitant des forets du Nouveau-Monde met sa gloire dans sa vigueur et son courage; plus il suspend de che- \ chues ennemies dans son carbet, plus il est grand; plus il est tatoné »lc ligures, ridicules ou grossières aux yeux de l'art, plus il est digne d'admiration. Le nègre du Sénégal amhitionnc avec autant d'ardeur un \ ienx frac, seul vêtement qu'il aura, que nos trihuns l'habit galonné de premier ministre. L'ambition des anciens chevaliers était de porter l'épée la plus lourde et de désarçonner les plus vaillants; celle de nos hommes d'état , c'est de faire les plus beaux discours et de conquérir la plus grande part d'influence.
Insatiable passion , l'ambition veut de la célébrité, delà puissance, des honneurs , de la fortune , à tout prix. Le crime ne l'arrête pas •. pour qui veut la fin, dit-elle, tous les moyens sont bous. Romulus tue son frère pour régner; Soliman commet un pareil crime ; Mahomet insulte la divinité pour se faire chef de religion; Erostrate brûle le temple d'Éphèse pour immortaliser sa mémoire; un autre forcené assassine Galéas , duc de .Milan , et s'écrie en souffrant le dernier supplice : « Si ma mort est cruelle, ma renommée est sûre , et la postérité gardera mémoire de ce que j'ai fait. »
C'est cette passion qui fait tous les hérétiques. Elle a renversé l'un des plus beaux génies de notre époque; elle a fait d'une des colonnes de l'église catholique , un agitateur populaire, un flatteur d'hommes de parti, un renégat honteux qui ne sait comment repousser un passé qui l'accable , et dans lequel, quoi qu'il fasse, son génie demeure enchaîné.
Lorsque L'ambition domine quelqu'une de ces âmes puissantes devant lesquelles l'antagonisme s'efface, devant qui la fortune aplanit les voies, un de ces génies belliqueux , qui ne
258 LMOUR DE SOI.
rêvent que conquêtes et domination, malheur h l'humanité. Alors vous voyez les hommes, courant après le fantôme de la gloire, suivre ces dévastateurs, se précipiter les uns sur les mitres, comme autant de bètes féroces, et des flots de sang couvrir la terre. Rien ne charme les yeux de ces ambitieux comme le spectacle d'un combat acharné : un million d'hommes, en effet, s'égorgent à cause d'eux. Leur regard domine ce champ de bataille, et leur volonté fait mouvoir toutes ces légions , tonner tous ces instruments de mort. Le lendemain , le sol sera couvert de cadavres, de tronçons humains; des milliers de malheureux resteront mutilés. Toutes les familles d'un empire verseront des larmes sur cette grande calamité , qu'on nomme une victoire; mais l'histoire l'inscrira sur se> pages, et la renommée la racontera dans l'univers.
Rien n'arrête ces fléaux des nations, quand ils ont assujetti la victoire : l'esprit de vertige s'empare de leur pensée, ils rêvent l'empire du monde; ils ne terminent une guerre que pour en entreprendre une autre. Pyrrhus quitte ses états pour essayer sa fortune contre la puissance de Rome; Alexandre dévaste l'Asie; quinze ans, Napoléon broie sous son glaive l'Europe toute entière; et pourtant il faut bien que ces torrents s'arrêtent, Dieu ne leur permettra pas d'anéantir le monde. 11 les arme un instant de son glaive , mais il les brise quand il est au terme de ses desseins.
Ces époques de gloire coûtent aux nations bien du sang , des humiliations et de la honte, car tôt ou tard les opprimés se vengent. Les barbares livrent au pillage cette Rome qui les a rançonnés tant de fois; l'étranger vient insulter l'empereur sur sa colonne, et courber le front de la France, si longtemps orgueilleuse et puissante. Mais l'ambition ne voit point ce terme fatal ; dans l'enivrement du succès , comment croire qu'Austerlitz et Wagram soient le chemin de Sainte- Hélène ?
Pourquoi donc les hommes tourmentent-ils ainsi leur existence ; ne seront-ils donc jamais convaincus que toutes ces
IMOUR DE SOI. 239
vanités de l'ambition ne peuvent rien pour le bonheur? Le passé o'est-il pas la tout entier, attestant les désastres de l'ambition ? De tous ces noms jetés àl'avenir par le> ambitieux de tous les siècles, combien en est-il qui surnagent? Les plus glorieux pâlissent au bout do quelques années, de nouveaux événements occupent l'attention du monde; et après un siècle, tout ce qui s'est passé de mémorable n'existe plus que d'une manière vague et confuse dans la mémoire des hommes.
L'histoire n'inscrit dans ses fastes que les faits les plus remarquables : ceux qui sont de nature à compter pour quel que chose dans les destinées des nations. Elle oublie ou rejet h tout ce qui n'a pas cette importance. Parmi les compagnons de César, il était un grand nombre de jeunes Romains qui pensaient arriver à l'immortalité en suivant sa fortune. Combien nous ont légué leur souvenir? Les faits même de notre histoire nationale nous apparaissent dans un lointain nébuleux, et les hommes qui se couvrirent de gloire aux yeux de leurs contemporains, qui furent placés à la tète des affaires, qui furent puissants par leur fortune, par leur éloquence, attirent à peine notre attention. L'herbe pousse vite sur les tombeaux, et les statues se succèdent promptement sur le piédestal de la renommée. La rouille des temps ronge les bronzes les plus glorieux, efface les plus belles inscriptions et mêle la cendre des héros à la cendre commune.
Où sont les monuments des Assyriens et des Mèdes? Combien la Grèce et Rome ont-elles de statues. Le vandalisme des nations ne vient-il pas aider le temps destructeur? A-t-il respecte la mémoire des rois de France, couchés dans les caveaux de Saint-Denis. N'abattra-t-il point un jour l'orgueil du Panthéon? Qui sait? Ninive n'a plus de place sur la terre, et le pâtre, assis sur les ruines de Sparte , ne sait pas même dire aux étrangers ce que furent ces colonnes et ces débris. Quelques siècles onl passé, el d'illustres voyageurs, interrogeant vainement (us
2 50 4MÔDB DE SOI.
"échos et ces marbres sur les gloires d'autrefois, ne peuvent que réfléchir sur les vanités humaines.
Tout est périssable ici-bas , et les générations de gloires se poussent dans le tombeau comme les générations d'hommes. Que sert de faire en tombant un peu plus de bruit que le vulgaire? Partout, c'est le signal qu'attendent l'envie, la calomnie, la vérité souvent, pour arrachera la tombe une gloire réelle ou fausse. Jamais ses splendeurs n'effaceront le meurtre de Clytus ni les gémissements qui sortent des fossés de Vin-
cennes.
L'ambition pourrait braver le trépas et le temps; mais peutelle braver les coups du sort et les vicissitudes humaines. Celui qui s'assied sur un trône est-il bien sûr de ne pas mourir dans l'exil , dans les fers, ou sur l'échafaud. On remplirait ces pages de noms éclatants , si l'on voulait rappeler au lecteur toutes les catastrophes de l'ambition. Le Tasse meurt la veille de son triomphe. Thémistocle est banni; Manlius, précipité. Pompée et César, ces deux rivaux qui se disputaient le monde, meurent assassinés, le premier sur le rivage africain , le second au milieu du séuat de Rome. Sur soixante-seize membres qui ont dirigé la Convention Française, dix-huit fuient guillotinés, trois se suicidèrent, huit furent déportés, six furent emprisonnés, vingt-deux placés hors la loi , quatre frappés d'aliénation mentale. Jamais plus d'ambitions ne surgirent, jamais non plus tant de désastres ne leur furent ménagés parla providence.
11 est un rocher perdu dans des mers lointaines , éloigné du monde, et qui semble placé là, pour être l'asile du désespoir. Naguère errait sur ses bords, en contemplant la mer, celui qui vit l'univers à ses pieds et qui traversait l'Europe traînant après lui ses nations et ses princes. Jamais les hommes ne furent témoins de tant de gloire et d'une si grande infortune. L'empereur Napoléon , gardé sur cet écueil par d'insolents geôliers, mourant loin de sa patrie, de sa famille, presque sans amis, est le plus grand exemple que nous ait légué l'histoire. Les monuments des hommes s'écrou-
UtfOI K DE SOI. '2 51
lent ou s'enfouissent. Sainte-Hélène est un monument d'éternelle durée, qui proclamera dans fous les siècles l'impuissance de l'homme et la grandeur de Dieu , sans la volonté duquel rien ne s'accom j>1 i t ici-bas, et qui dit aux conquérants :
« Je viens à toi, ô prince superbe parce que ton heure
est venue, et que voici le temps où je dois te visiter » (Jér.
chap. •")(►, verset ~l. Voilà que tu es précipité dans l'abîme; ceux qui te verront s'approcheront de toi, et diront en te contemplant : Est-ce là cet homme qui a épouvanté la terre et ébranlé les royaumes? » (Jsaïe, chap. 14, versets l'i et 10.)
Que font à l'ambition ces grandes leçons de l'infortune? Elle ne songe pas au passé, et l'espérance ne meurt jamais dans son cœur. Dans les chances d'un avenir incertain, elle accepterait, du reste, le malheur, la prison, la mort, pourvu qu'elle put satisfaire la soif qui la dévore. C'est une passion qui ne s'éteint pas avec l'âge, et qui jamais ne se rassasie. L'ambitieux ne cède point volontairement la place qu'il occupe , il ne descend point du rang suprême ; mais quand il ne peut plus s'agrandir, il retombe sur lui même et s'affaisse. Tous les hommes en place qu'on met à la retraite, s'étiolent rapi dément, s'ils ne se jettent dans une autre sphère d'activité et d'ambition. Les gouvernements qui ont institué les titres honorifiques, les rubans et les croix, pour ceux qu'ils privent de leurs emplois, de leur puissance , connaissaient bien le cœur humain, et savaient qu'il faut consoler l'ambition par la vanité. Autant vaudrait condamner à mort ceux qu'on dépouille ainsi, que de les renvoyer sans compensation; à tout âge, l'homme s'amuse avec des hochets.
L'ambition est une passion exclusive : rarement le cœur de celui qu'elle domine, se laisse aller à d'autres impulsions. Pour celui qu'elle maîtrise , la nature a perdu son charme ; il reste sourd à cette sublime harmonie de la création, qui donne des jouissances si pures au cœur calme qui sait l'entendre. Tous ces plaisirs, qui sont le délassemenl du travail, le charme
2't2 AMiMK DE SOI.
du loisir, sont pour lui sans attrait. Il oublierait volontiers qu'il est époux et père. Il n'a point d'amis et ne regarde les hommes que comme des obstacles ou des moyens. Il ne s'assied point au banquet de la famille et de l'amitié, ou bien son palais n'y sent point la saveur des mets. Le chemin de l'ambition est frappé d'aridité. Ainsi, quand l'haleine brûlante du déserta traversé la plaine, les herbes sont desséchées, les arbres dépouillés de feuillage , et la mort attriste la contrée où naguère la riante nature étalait ses trésors.
L'activité dévorante qui entraîne la victime de l'ambition , ne lui laisse aucun repos. Ses facultés cérébrales, toujours exaltées, surexcitent tout l'organisme. Le sang circule avec force et fréquence, le cœur est le siège de palpitations violentes, les poumons respirent plus rapidement et avec peine. Les digestions s'opèrent mal. Le front est sillonné de rides profondes. Les sourcils, contractés et rapprochés. Les yeux caves lancent des regards secs et perçants. La bouche serrée n'a plus de sourire , le teint ne brille plus des roses de la santé. Les cheveux blanchissent ou tombent avant l'âge.
Des altérations profondes sont en germe dans ces organisations toujours fouettées par la fièvre. L'anévrisme, le cancer de l'estomac , les obstructions viscérales, finissent ordinairement les jours des hommes en proie à cette passion.
Souvent l'intelligence ne peut résister à cette exaltation ; elle se déprave. C'est dans les rêves et les aberrations de la folie que' l'ambition termine sa carrière. Les maisons d'aliénés sont remplies d'empereurs, de conquérants, de millionnaires, de papes, de saints, de Dieux même. Les poètes, les grands orateurs y abondent. Là , plus d'entraves à l'ambition, plus de convenances qui la restreignent, plus déconsidérations qui l'arrêtent. Cette vaste plaie se montre dans toute sa nudité. L'empereur se drape dans sa pourpre trouée , et sous les insignes ridicules dont il s'est affublé , il prend tous les airs, toutes les poses de la puissance et de la majesté. Le conquérant parle de ses victoires; incessamment il va partir pour
AMOUB DU SOI. 2 \~>
achever de soumettre l'Europe. Il écrit ses instructions à ses généraux. Un autre, qui regarde le ciel et qui fait une dépense exubérante de gestes grandioses, est un Dieu qui d'un signe fait voler les nuages et dirige la foudre. Celui-ci , monté sur un tertre , harangue une immense assemblée et domine les masses par la force de son éloquence.
Quel spectacle et quels enseignements ! Quoi ! cet ambitieux, si fier et si vain , qui rêvait l'empire du inonde et la gloire , est un pauvre fou qui se donne en spectacle et qui excite le rire des enfants et la pitié des hommes.
Ambitieux, qui vous élevez insolemment au-dessus des autres mortels , qui rêvez les grandeurs et la puissance , descendez dans ces asiles, venez vous instruire à la vue de ces misères, apprenez où peuvent conduire les égarements de l'amour de soi , et quel est le terme des vanités humaines : une place à l'hôpital des fous aux ambitions les moins heureuses; à celles que la fortune adopte , quelque catastrophe sanglante; l'histoire est là pour vous le dire.
Les secours de la médecine et de la morale sont à peu près impuissants pour guérir l'ambition. Cette passion est sourde aux conseils, et sent difficilement son mal. Le médecin prescrira à l'ambitieux un régime alimentaire sédatif; il le nourrira de laitage, de fruits , de légumes; il ne lui permettra pas l'usage des boissons alcooliques. 11 exigera qu'il prenne quelque exercice qui fatigue son corps ; la chasse , la pèche, l'agriculture, lui seront utiles. 11 tachera de réveiller son esprit au charme de l'étude, à l'amour des beautés de la nature. Le calme d'une belle campagne, les émotions douces de la solitude font oublier parfois les bruits du monde. Jamais l'ambitieux ne guérira, tant qu'il restera spectateur des luttes de 1 ambition. Comme un soldat qu'excite le bruit lointain d'un com bat, il sentira bouillonner son sang et renaître en lui ces i\>' sirs impétueux qui l'entraînaient naguère. Le médecin devra
conseiller la fréquentation de quelques personnes sages et satisfaites de leur sort.
Sans doute, ce bonheur tranquille dont il sera témoin, cette vie paisible au sein des jouissances si pures de l'amitié , de la famille, calmeront sa fougue ambitieuse.
Mais c'est à la religion qu'appartient ici le plus beau rôle , le plus utile. C'est elle qui pourra présenter à l'ambitieux ces hautes considérations qui font rentrer l'homme en lui-même. Elle lui montrera la faiblesse humaine comparée à la majesté de Dieu ; elle lui fera comprendre combien sont vides pour l'avenir toutes ces préoccupations dans lesquelles il s'égare; elle lui montrera la petitesse des choses de la terre et l'importance des choses du ciel; elle lui dira comment le Seigneur se joue des ambitieux, comment il a précipité les anges superbes qui s'étaient révoltés contre lui , comment il a brisé les hommes orgueilleux de tous les siècles. La religion domptera ce cœur hautain, prosternera ce front superbe devant celui qui voit d'un même œil le pauvre et le monarque, l'esclave et le conquérant.
Bientôt guéri d'une ambition vaine, cet homme accomplira docilement sa destinée dans les voies de la Providence. Il fera le bien aux hommes sans attendre d'eux sa récompense , et , dégoûté des vanités de la terre, il marchera à la conquête d'une immortalité qui ne lui sera point ravie, parce qu'elle ne dépend pas du caprice de la fortune, mais de la justice de Dieu.