‹ Des passionsChapitre 36 sur 52 · AVARICE · texte numérisé non relu

AVARICE

L'or et l'argent sont la valeur représentative de la plupart de nos jouissauces; c'est à ce titre seulement qu'ils valent quelque chose , car en eux mêmes ils ne sont pas si précieux que beaucoup d'autres métaux, ils le sont moins que la terre qui prête aux végétaux la fécondité de son sein. Aussi , pour les sauvages du Nouveau-Monde , un clou , une hache, avaient la valeur d'un monceau d'or. Si nous sommes avides de les posséder, c'est que nos passions arrivent par eux au but qu'elles se proposent; quant au moyen en lui-même, certes elles le dédaignent profondément, c'est la fin qu'elles aiment et qu'elles veulent.

Cependant il en est une, la plus inepte de toutes, l'avarice, qui détourne ses affections de leur fin naturelle, la jouissance positive et réelle, pour les placer dans le moyen lui-même. Elle aime l'or et l'argent pour les posséder , et pour jouir non pas de ce qu'ils représentent, mais de leur possession ellemême. Elle s'arrête dans l'idolâtrie de la matière . ravalant à

ce point l'intelligence humaine , qu'elle la place sous la domination d'un vil métal, qu'elle lui fait aimer de la boue et de la fange.

Ah! nous comprenons bien l'entraînement coupable de l'ame vers les séductions de la gloire et de l'ambition ; nous concevons même qu'elle s'abaisse aux jouissances des sens, qu'elle se vautre dans les sales voluptés de la débauche. Il y a là du moins un attrait réel, quelque infime et quelque dégradant qu'il soit ; mais nous ne saurions comprendre l'adoration stupide du veau d'or, le culte servile de la matière brute. L'avarice a presque pour nous la profondeur d'un mystère .

Nous définirons cette passion : l'amour excessif de l'argent non pas pour en jouir, mais pour le posséder.

En elle-même l'avarice est quelque chose d'abject et de vil ; mais , pour comprendre parfaitement tout ce qu'elle a de hideux, il faut songer aux vertus dont elle est l'exclusion. Que deviendrait le monde , si Dieu n'avait mis au cœur de tous les hommes la pitié , la bienfaisance , la charité , qui sont ici-bas les ministres de sa Providence tutélaire? Que deviendrait la société , si le pauvre , malade et courbé d'ans , ne recevait pas l'aumône de l'opulence; si les miettes de la fortune ne tombaient pas dans l'asile de l'indigent? A quelles angoisses ne serait pas livré celui qui ne verrait que la disette et la mort au bout de ses ressources de travail et de fortune ? Eh bien ! tous ces élans de nos cœurs vers les souffrances.de nos semblables; ces facultés compatissantes de nos âmes qui sont la source des plus douces jouissances du riche et l'espérance du malheureux, l'avarice les étouffe. Elle leur substitue l'inhumanité, la dureté du cœur; faisant de l'homme un être sans entrailles et sans amc , qui ne donnerait pas un grain d'or aux supplications et aux larmes d'une mère qui verrait mourir de faim ses pauvres enfants. Cette passion est

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coupable de tout le mal qu'elle laisse faire; la mesure de sou iniquité, c'est la distance immense qui la sépare du bien qu'eussent lait les vertus contraires.

L'avarice est presque toujours l'apanage des cerveaux étroits, des hommes pauvrement organisés, qui se délient instinctivement de leurs forces, de leur puissance intellectuelle ou physique, et qui n'ont, eu eux-mêmes, aucune ressource pour l'avenir.

La jeunesse audacieuse et bouillante , confiante en ses forces, voit tout embelli par l'espérance; rarement elle est l'esclave de ce vice ; elle a toujours assez de fortune en projets. Ses ambitions dépassent les étroites limites de l'intérêt, et son cœur est sans cesse emporté par ses désirs au-delà des mesquines préoccupations de l'avarice.

L'âge mûr est plus sujet à se laisser dominer par ce triste penchant. 11 compte davantage ce que coùteut les jouissances; et de ces considérations, il descend volontiers à l'amour de l'argent qui les paie.

Mais , le plus ordinairement , l'avare est un vieillard chétif et débile, atteint de quelque affection incurable ou chronique.

Les femmes, toujours dominées par l'attraction, qui les porte à tout ramener à elles-mêmes et à la famille , chargées de la conduite de leurs maisons et de tous les menus détails de la dépense, sont par leur nature, leur prévoyance et leurs fonctions , plus disposées que les hommes à devenir avares.

De toutes les constitutions , la plus portée à l'avarice est la lymphatique. Les personnes qni en sont douées ont des habitudes froides et étroites; leurs passions sont peu vives, rien ne les émeut, ne les entraine en dehors d'elles-mêmes. Cette concentration les ramène sans cesse aux intérêts les plus mesquins et les plus grossiers de l'existence. La source intime de cette passion, chez beaucoup d'hommes, c'est fa

crainte do la pauvreté. Ils savent quels sont les caprices du sort, les chances delà vie; ils craignent les maladies, les infirmités de la vieillesse , et veulent se ménager des ressources contre la misère et le dénuement. Mais bientôt à cette crainte, à cette prévision de l'avenir', vient se substituer l'amour de la possession pour la possession elle-même.

Chose étrange : l'or et l'argent monnoyés exercent une véritable fascination sur l'avare. 11 y a dans ces métaux qui brillent devant ses yeux une action magnétique qui le tient sous son prestige. 11 aime mieux ces pièces d'or qu'il entasse , improductives , dans ses coffres , que des champs couverts de moissons , que de riches domaines. Si parfois il s'en sépare pour les placer à d'énormes intérêts , c'est avec une douleur profonde et un véritable déchirement de cœur. Il aime cette matière inanimée et vile , comme une mère aime les fruits de son sein. A son aspect, son cœur se dilate, et ses sens éprouvent en la palpant d'ineffables jouissances.

L'avare est la plupart du temps maigre et chétif ; il y a dans sa démarche quelque chose de saccadé , de sautillant ; il a l'air affairé, marche vite et à petits pas. Il a la tète portée en avant , les bras tendus , la main demi-ouverte ; il compte sur ses doigts et parle seul. Son visage annonce l'inquiétude et la défiance ; il a le rire sardonique de celui qui veut faire comprendre qu'il n'est point votre dupe. Il répète souvent en parlant. Son habitude extérieure est étroite et mesquine; presque toujours il a l'air misérable , on lui ferait volontiers l'aumône. Ses habits râpés, ordinairement trop courts et trop étroits, ne semblent pas avoir été faits pour lui. L'avare est très minutieux et accorde un immense intérêt aux petites choses. Il est peu commuuicatif et s'isole le plus possible.

Pour bien connaître 1 avarice, il faut étudier l'homme qui en est atteint sous deux aspects divers. D'abord dans la

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