‹ Des passionsChapitre 37 sur 52 · A MOI II DE SOI · texte numérisé non relu

A MOI II DE SOI

position réelle que lui fait sa passion , surtout comparativement et aux yeux du monde. C'est L'apprécier au point de vue de la justice et de la vérité. Ensuite il faut l'étudier en lui-même . dans L'intimité de son cœur et de sa pensée ; savoir à quel degré il est heureux ou malheureux. C'est l'apprécier à son propre point de vue ; car il ne se juge point de la manière que le monde le juge. Il a des jouissances secrètes que ne comprennent pas ceux qui ne le connaissent point sous ce dernier aspect.

Aux yeux des hommes et de la raison , l'avare est un fou , à qui la morale et la religion jettent leur anathème. C'est un insensé qui se méprend sur ses véritables intérêts, ne concevant pas que l'or et l'argent ne sont pas des biens en euxmêmes , mais seulement des moyens d'en acquérir , et qui cherche toujours les moyens sans vouloir jamais arriver au but. C'est un malheureux qui possède d'inutiles trésors, et qui , au sein des richesses , subit les rigueurs de la pauvreté la plus dure. Car on n'est réellement riche, que par l'usage que l'on sait faire de sa fortune. Personne ne plaint l'avare , car s'il n'est pas matériellement heureux, c'est par le seul fait de sa volonté; les privations qu'il s'impose ne sont que la juste punition de sa passion détestable. Le seul sentiment qu'il excite, c'est un mépris souverain, car il ne rachète par aucune vertu l'abjection du vice qui le possède. L'avarice est une mauvaise herbe dans un champ stérile , une ivraie qui étouffe partout les bonnes semences. Elle chasse du cœur tous les sentiments louables , peut-être même n'en prend-elle possession que quand il n'est pas susceptible d'en éprouver, que lorsqu'il n'a plus d'instincts généreux, de jeunesse et d'ardeur. Pour être avare , il n'est pas besoin d'énergie, nous comparerions volontiers l'avare aux corps morts jetés à la voirie, et l'avarice aux oiseaux sans courage qui viennent s'en repaître, ou bien aux vers qui y naissent et les rongent. Voilà ce qu'est en réalité l'avare pour celui qui l'apprécie

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au point de vue (Injuste et du vrai. Eu effet, rien ne justifie sa passion.

Pour qui amasse-t-il? Est-ce pour lui-môme? mais il souffre incessamment le supplice de Tantale mourant de soif au sein des ondes. Malgré sa fortune , il est la plupart du temps logé dans un taudis, couché sur un grabat , vêtu de haillons , exposé aux ligueurs des hivers. Dans sa demeure, il se prive autant qu'il le peut d'aliments. Il passe sa vie seul, sans amis, s'isolant de tous ceux qui pourraient l'entourer d'affections et de soins. Dès le matin , on le voit, grelottant et ridiculement affublé , courir lui-même acheter les maigres provisions de la journée; car souvent il n'a pas de serviteurs , ou s'il en a , il leur fait endurer tant de privations , qu'ils ne tardent pas à l'abandonner. Il se fait ainsi le forçat perpétuel de sa hideuse passion. Un autre homme, condamné à subir la position qu'il se fait , n'en pourrait jamais supporter l'horreur.

Est-ce pour ses enfants qu'il accumule ses pièces d'or? Sans doute ce serait dans le but de les rendre heureux. Eh bien ! il les prive de tout , même du nécessaire ; il les traite en esclaves , leur donne à peine les vêtements dont ils ont besoin , et regrette jusqu'au pain qu'ils mangent. Souvent l'avare n'a pas d'héritiers, ou bien sa fortune doit passer dans des mains inconnues ; pour qui donc s'impose-t-il ainsi toutes les calamités de l'indigence ?

Il ne se juge point ainsi que le juge le monde. Il a ses jouissances à lui, son contentement à lui , qui, pour n'être pas compris, n'en sont pas moins réels. La vue de ses richesses est un bonheur incessant , pour lequel il s'impose sans effort les plus dures privations. Sa passion le récompense de tous les sacrifices qu'il lui fait. Est-il pour lui rien de comparable à la félicité qu'il éprouve en regardant, en touchant, en comptant son trésor. Tous les jours, vingt fois chaque jour, il vient le visiter; il le voit peu à peu qui s'augmente. 11 ne comprend pas la folie de ceux qui, usant largement de leur

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loi tune, se privent ainsi volontairement du bonheur de posséder, il ne comprend pas la vraie félicité, et dc \<>it dans nos plaisirs que des futilités qu'il dédaigne. 11 n'a plus de sens ni de passions ; il végète dans le présent , il regretterait

tonte jouissance dans le passé, il nomme superflu ce que nous nommons nécessaire. Voilà le mot de l'énigme, L'explication de l'avarice.

Parfois, l'avare se compare à ceux qu'on appelle heureux dans le monde, et sans doute il éprouve pour eux un mépris bien profond. A lui aussi la possibilité d'acquérir, s'il le voulait, tons les objets, tous les éléments de jouissance qu'on envie,; tous ces domaines, toutes ces demeures splendides , tous ces hochets de la fortune, dans un instant il en serait possesseur. Mais non, cette possibilité lui suffit; il ne veut point changer son cher trésor contre ces \ unités, et ces frivoles oripeaux du luxe. Quant au mépris et aux dédains du monde, il se sent le courage et la philosophie nécessaires pour les braver. Il répète ce que disait l'avare dont nous parle Horace :

Populus me sibilat, at mihi plaudo

Ipse domi, simul ac nummos contempler in areâ.

Dira-t-on que la crainte de perdre son or rend l'avare malheureux? Nous le savons; mais toutes nos passions nourrissent de semblables craintes par rapport à leurs objets. L'ambition redoute la périodes honneurs; l'amour maternel craint sans cesse les maladies cruelles et la mort; l'amour songe avec jalousie à l'abandon et aux infidélités. Tout désir de l'homme, tout bonheur ici bas , ont une négation qui veille à côté d'eux. Les jouissances de nos passions sont des fruits amers ou rongés par un ver intérieur et caché.

L'avare n'est (pie relativement malheureux, il jouit d'un faux bonheur dont il se contente; d'après cela , il est aisé de voir combien il est difficile de le guérir de sa passion. 11 est

atteint d'un vice qui se prend pour une vertu , et n'est jamais frappé de remords. C'est un malade qui ne sent pas son mal , et repousse au contraire le remède comme un poison ; c'est un infortuné , peut-être en proie à une véritable insuffisance morale ou physique. Comment donc le corriger ? Hélas ! la plupart du temps il emportera son vice jusque dans la tombe, et ceux qui s'intéressent à lui seront réduits, en le regardant, à déplorer vainement les faiblesses et les abaissements de notre triste nature.

Quelquefois peut-être un rayon de la grâce d'en haut, un éclair de raison, descendront et brilleront dans ce cœur endurci et fermé. Heureux celui qui pourra faire comprendre à l'avare son abjection et sa culpabilité, car il est bien difficile de sauver une ame atteinte de cette lèpre.

Peut-être l'avare se corrigerait-il à la pensée salutaire de la mort , qui viendra bientôt lui arracher ses vaines richesses, pour les distribuer à des héritiers qui le tourneront en ridicule, en dévorant le fruit de son travail et de ses sueurs.

S'il pouvait un instant s'arrêter à songer combien cet or , inutile entre ses mains, sécherait de larmes, adoucirait de misères, arracherait de malheureux au désespoir et à la mort; s'il pouvait goûter les ineffables douceurs de la bienfaisance, Dieu sans doute aurait pitié de lui, et retirerait la malédiction dont il le foudroie par la bouche du grand apôtre: « Sachez que l'avare est une espèce d'idolâtre qui ne recueillera pas l'héritage du Seigneur. » (Eph. verset 5.)

Malheur aux parents qui jetteront dans l'ame de leurs enfants les germes de l'avarice, car ils en feront de mauvais citoyens, coupables du plus grand des crimes envers la société. Dieu veut que la richesse soit un fleuve qui désaltère le monde tout entier ; l'avare en fait un étang. La charité , c'est la vertu suprême, et l'avare ne donne jamais à sa porte le verre d'eau que le Dieu fait homme reçoit dans la personne du pauvre , son frère, et qu'il paie du bonheur céleste.

Heureusement pour la société, l'avarice n'est point, de sa

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nature , un vice envahissant et menaçant de s'étendre; c'est une lèpre qui n'appartient qu'à quelques êtres appauvris de corps et d'intelligence, et séparés du reste des hommes par le mépris commun.

S'il en était autrement . les vertus les plus indispensables à l'humanité, la pitié, la bienfaisance, cessant d'exister sur la terre, quels seraient les moyens à l'aide desquels la Providence viendrait au secours du malheur et de la souffrance ? Par quels sentiments entretiendrait - elle parmi les hommes ces rapports de fraternité , qui sont l'ame de toute société ?

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