AMITIE
Les besoins de l'ordre moral sont aussi impérieux pour l'homme que ceux de l'ordre physique. S'il faut que le sang se vi\ ilie sans cesse au contact de l'air introduit dans les poumons, il est aussi nécessaire à l'ame de fuir l'isolement et de trouver une autre ame avec laquelle elle puisse échanger ses pensées ; au sein de laquelle elle puisse épancher ses affections. Il est impossible de se séparer entièrement de ses semblables sans faire violence à la nature.
Partout nous retrouvons des traces des lois conservatrices que Dieu a imposées au monde. Comme nous l'avons vu , toutes les parties de la matière ont entre elles une attraction plus ou moins puissante, qui les réunit ou les attire. A des distances énormes, cette force agit d'un globe à l'autre, et les corps célestes qui nagent par milliers dans les solitudes de l'espace, doivent a cette loi l'ordre qui les maintient dans des rapports constants, dans une harmonie que rien ne saurait troubler.
Cette loi de l'attraction ne s'éteint pas dans la matière, elle
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s'élève jusqu'à l'ordre moral, et pousse les hommes les uns vers les autres. Chacun de nous gravite, pour ainsi dire, dans une sphère d'attractions qui lui est propre , et qui paralyse, jusqu'à un certain point, l'action qu'exercent sur lui d'autres individus plus éloignés.
Nous avons nos amis , nos parents, qui suffisent aux sympathies de nos âmes ; mais s'ils viennent à mourir, à s'éloigner, d'autres prennent leur place dans nos affections , et leur succèdent dans l'action qu'ils exercent sur nous.
Cette action que nous exerçons les uns sur les autres n'est que masquée quand nous ne la sentons pas, et il ne faut que des circonstances favorahles pour qu'elle se manifeste. Deux Français qui se rencontreraient au Japon seraient tout de suite attirés sympathiquement l'un vers l'autre; deux prisonniers seront bientôt amis; et si deux hommes pris, L'un en France , l'autre dans l'Océanie , pouvaient être transportés dans une autre planète, il est évident qu'ils se rencontreraient avec bonheur et s'attacheraient intimement l'un à l'autre. C'est ce lien mutuel qui fait la force de l'humanité, qui multiplie sa puissance et enfante les progrès qu'elle accomplit.
Les sympathies, qui nous attirent ainsi, sont nombreuses et agissent de différentes sortes; les unes, plus générales, "produisent les liens d'humanité; les autres, plus restreintes, ressèrent nos affections et les concentrent dans la famille, dans le cercle étroit de l'amitié. Ce sont ces dernières seulement qui agissent sur nous avec une très grande puissance : nos âmes faibles et bornées n'auraient pas assez d'énergie pour sympathiser avec tout le monde. Du reste, l'ordre de choses établi par Dieu sur la terre, ne permet pas que des communications intimes d'ameà ame, existent entre tous les hommes.
Nos tendances sont appropriées à nos besoins, et chacun de nous a dans son cœur, des sympathies, des affections, qui s'élargissent de plus en plus, comme des zones, pour coi répondre à ses relations diverses avec sa famille , ses amis, ses concitoyens, sa patrie, L'humanité.
11 existe entre les hommes dos différences et des similitudes naturelles ou acquises, morales ou physiques, qui constituent des sentiments d'attraction ou de répulsion; eu sorte que tous ne se conviennent pas également. De là , les prédilections qui donnent naissance à l'amitié. C'est de ce sentiment que nous allons parler.
Tous les hommes , poussés par le besoin de rapprochement que nous avons signalé, cherchent parmi leurs semblables ceux qui leur conviennent le mieux, qui les touchent par plus de ressemblances, et s'attachent vivement à eux.
L'amitié , l'une des plus belles tiges de la faculté d'aimer, a été donnée à l'homme pour charmer sa vie et pour doubler son cœur.
C'est l'insuffisance de nos ames qui rend cette passion possible. Nous avons besoin de partager nos joies et nos peines, de mettre quelqu'un dans l'intimité de nos pensées. Pénétrés de notre impuissance, de notre faiblesse , nous voulons à côté de nous quelqu'un qui s'identifie avec nous et qui nous prête l'appui de sa force.
Les relations que nous avons d'ordinaire avec les hommes, sont fondées sur une multitude d'intérêts divers, et n'ont de force qu'en raison de ces intérêts qui nous lient ; or, il faut à nos cœurs quelque chose de plus intime, qui les rapproche, parce qu'ils se conviennent et sont faits pour s'aimer. Les liens de la famille, fondés dans le sang, dans des circonstances naturelles et nécessaires, n'établissent pasforcément entre les ames les sympathies que réclame l'amitié. Il faut à cette dernière liberté dans le choix, convenance parfaite entre les ames.
Il est une période de l'existence humaine où la nature développe dans le silence, dans le calme, les facultés physiques et morales, fille veut donner aux unes et aux antres l'accroissement nécessaire avant de leur permettre de s'exercer. Le corps
serait trop faible pour le travail , l'ame trop molle pour recevoir le choc des passions. Dans l'enfance, les affections, renfermées clans le cercle de la famille, répondent seulement aux besoins. L'enfant n'a pas d'amis , il n'a que des compagnons de ses jeux.
Mais bientôt l'horizon s'élargit, la carrière est ouverte, l'avenir et ses illusions enflamment les convoitises. L'ame du jeune homme ressemble au coursier fougueux , mais hésitant , qui voudrait et qui n'ose avancer. Elle tremble à ce moment •suprême qui va la mettre aux prises avec les hasards de la vie. Faible, elle veut s'appuyer sur quelque chose ; elle cherche une autre amc , tourmentée des mêmes désirs, des mêmes besoins, et l'alliance se forme. C'est à cet âge que l'amitié, riche d'illusions , est dévouée et confiante. Elle a tant à mettre en commun ! Le cœur est si riche d'espérances , l'esprit si fertile en projets ! L'avenir promet tant de joies !.. Le jeune homme n'a point fait la triste expérience du peu que valent les hommes : il livre son cœur sans réserve , il n'appelle point à son aide les conseils de la prudence.
Noble générosité d'une belle amc, puisses-tu n'éprouver au début de la carrière aucune de ces déceptions qui fanent la pensée et dessèchent l'amour dans le cœur! Heureusement tous ne sont pas victimes de leur confiance : il est des amitiés heureuses , et celles qui jaillissent de l'impétuosité de la jeunesse sont les plus douces et les meilleures , quand on ne s'est point abusé sur les sympathies réciproques.
L'amitié , présent du ciel , est l'un des plus beaux sentiments du cœur, et l'un des plus utiles à l'homme. C'est elle qui réunit dans une même pensée les âmes qu'elle enlace. « Deux amis, disait Aristote, sont une amc dans deux corps.» Ils confondent leurs pensées et leurs sentiments; chacun d'eux voit clair dans le cœur de sou ami , et s'associe à tout ce qu'il éprouve. Les joies, les peines, tout est commun : la bonne comme la mauvaise fortune. La route est-elle semée de fleurs,
le ciel serein, les événements heureux ; l'amitié, les mains serrées, embellit et charme tous les plaisirs. Compagne aussi fidèle,elle est là, dans les jours de malheur, avec ses consolations , qui sont le baume des infortunés : elle franchit le seuil des prisons, vient alléger le poids des chaînes; elle efface avec ses pleurs la noirceur de la calomnie et relève le courage avec la vertu; elle est , en un mot, le charme des gens heureux et la providence du malheur.
Quel trésor qu'un ami véritable ! « Heureux celui qui l'a trouvé, » dit ï Ecclésiastique. En effet, n'est-ce pas le plus grand de tous les biens , qu'un ami sur lequel on peut compter comme sur soi , mieux que sur soi , qui donnerait au besoin sa vie ? Son amitié est désintéressée, car son bonheur est de faire du bien à celui qu'il aime. Ses conseils sont toujours inspirés par son affection, et s'il se trompe, on est certain du moins qu'il n'a pas voulu tromper. On trouve en lui un guide que n'aveuglent point les passions, et qui parle à son ami le langage de la sagesse et de la vérité. On sait que son dévoùmcnt est sans bornes, et qu'il n'abandonnera pas plus, s'il le peut, son ami aux coups du malheur qu'aux sarcasmes du monde. « Rien ne saurait être comparé à l'ami fidèle : son attachement est plus précieux que les richesses.» [Eccli., chap.vi, verset 13.)
L'amitié ne veut point de restrictions ni de réserve; c'est un mariage des intelligences, qui doit établir entre les cœurs une correspondance et une intimité parfaites. Être avec un ami, converser avec lui, ce doit être comme s'entretenir avec sa propre pensée. On doit lui mettre à nu son cœur, lui ouvrir sa bourse, car L'amitié vit de confiance et de bons offices. Il est plus honteux de se défier d'un ami que d'être sa dupe. L'amitié doit être réciproque, elle veut être payée de retour ; celui qui n'aime pas son ami est un fourbe et un hypocrite, car on n'obtient l'amitié d'autrui qu'en la lui rendant, ou bien en feignant de la lui rendre.
L'amitié a besoin de complaisance et de franchise tout à la fois •. de complaisance pour supporter les défauts qui lui nui-
sent dans ceux qu'elle aime ; de franchise pour les corriger des défauts qui leur nuisent à eux-mêmes. Le plus grand effort et l'une des marques de l'affection sincère, c'est sa hardiesse à reprendre ses amis de leurs imperfections ou de leurs vices ; car l'amitié exclut la flatterie. Ce sentiment est exclusif; quand on a beaucoup d'amis, c'est qu'on n'en a véritablement aucun. Un seul véritable , c'est assez pour soi : pour le service des autres, il faudrait pouvoir en posséder beaucoup.
Le temps fortifie l'amitié; elle grandit avec les années; c'est un de ces penchants du cœur dont l'excès n'est jamais blâmable. Elle est généreuse, et pardonne aisément les fautes où le cœur n'a pas eu de part. Mais elle ne pardonne pas les trahisons , les ruptures et les outrages.
« Eussiez-vous tiré l'épée contre votre ami, il ne faudrait pas désespérer, il peut revenir encore. »
« Quand vous auriez dit à votre ami des paroles piquantes, ne craignez rien, vous pouvez vous réconcilier; mais les sarcasmes, les outrages, l'insolence, le secret violé, les coups portés en trahison, voilà ce qui ne se pardonne point ; voilà ce qui brise pour jamais les liens de l'amitié. » (Eccli., ch. xxvii, versets 23 et 27.)
L'amitié peut exister entre des personnes de différent sexe, mais il est rare qu'elle soit exempte d'amour. Une affection tendre entre un homme et une femme a toujours, même quand elle est pure , un caractère spécial. Elle est rarement exempte de danger. C'est comme une substance inflammable que la plus légère étincelle peut embraser. Nous ne prétendons pas qu'il faille condamner une telle affection, mais il faut s'en défier, elle est souvent trompeuse.
Il faut, pour développer l'amitié véritable , une conformité de position, de caractère, de penchants, d'éducation, qui se rencontrent difficilement. On ne voit guère des hommes d'humeurs antipathiques se lier d'affection; pas plus ceux qui sont livrés à des goûts différents. Ceux qui sont dans une position élevée sont rarement les amis de leurs inférieurs ; ils sont
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plutôt leurs protecteurs, et ces derniers gardent toujours pour eux une déférence, on respect , «pie ne comporte point l'intimité des cœurs.
Il est des antipathies naturelles et inexplicables que jamais L'amitié ne peut franchir. On éprouve pour certains hommes une répulsion tellement \i\e, qu'on peut à peine supporter leur présence. Parfois des âmes sympathiques se sentent au travers de cette écorce, mais il faut pour cela un concours de circonstances extraordinaires.
La vertu est la base indispensable du sentiment dont nous parlons. Toute amitié qui n'est pas fondée sur elle, a le sort de ces semences qui germent sur le roc; le soleil les dessèche ou le sou flic du vent les emporte. Deux amis réunis dans l'amour de Dieu et dans la pratique du bien, n'ont point à craindre que leur amitié périsse d'inanition ; elle a ses racines dans un fond suffisant pour l'alimenter toujours; ses garanties de durée sont proportionnées à la grandeur de ses motifs. 11 n'en est pas ainsi des affections fondées sur les choses du monde : elles partagent leur instabilité ; leurs changements sont fréquents , et elles entraînent dans leur chiite tout ce qui s'attache àelles. De là ces amitiés rompues et reprises, ces déchirements qui frappent ceux qui s'appuient sur les vanités du monde, au lieu de se reposer sur Dieu, qui seul peut donner aux cœurs la stabilité et la vraie satisfaction. Tous les motifs humains ont peu de durée, et les âmes qui s'unissent dans la foi, dans la religion , dans la vérité , sont les seules que rien ne puisse séparer.
Rien n'est rare comme l'amitié véritable : peu sont dignes de réprouver. Elle est le partage des âmes nobles et pures : elle n'habite point avec le vice ou la médiocrité. Il n'est pas de titre plus prodigué que celui d'ami; il n'en est guère qui soit moins souvent mérité.
Presque toujours nous nous recherchons nous-mêmes dans nos affections; ce que nous prenons pour de l'amitié, D'est qu'un commerce réciproque où nous échangeons nos intérêts
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et dans lequel l'amour-propre ou d'autres passions se proposent quelque chose à gagner. Souvent c'est ce seul motif qui réunit les hommes : ils se disent amis , ils ne sont qu'associés; c'est la vanité qui veut des flatteurs, c'est l'opulence qui veut des convives, le crime qui veut des complices. Vienne à souffler lèvent de l'infortune, et les faux amis prendront la fuite, car « les richesses attirent les amis, la pauvreté les écarte. » (Prov. 49, 4.)
Les liaisons, fondées sur le vice, portent vite leurs fruits : une telle amitié est un double poignard entre les cœurs. Malheur à ceux qui sont ainsi réunis ! ils marchent sur l'abîme et la mort est entre eux.
Dans ce temps d'égoïsme et de passions funestes , beaucoup prennent le masque trompeur de l'amitié. Qui ne sait pas combien se disent amis, qui couvent des haines dans leur cœur; combien sont trompeuses les apparences d'harmonie entre les hommes ; et que sous ce vernis de société , les divisions , la calomnie et toutes les passions haineuses exercent leur empire. Quelle est la table à laquelle ne se soient pas assis des parasites? Est- il une main qui n'ait été serrée par quelque traître , une ame qui n'ait pleuré sur de cruelles déceptions? Quand les hommes sont travaillés par l'intérêt personnel , quand ils s'éloignent de la lumière d'en haut , l'ame se déprave et le cœur ne porte que de mauvais fruits.
Défiez-vous des amitiés perfides qui ont la flatterie sur les lèvres et qui caressent votre vanité. N'appelez point votre ami celui qui vous encourage au mal ou qui n'ose vous donner de bons conseils. Fuyez l'homme vicieux et ne lui permettez point l'entrée de votre maison ; ne croyez pas qu'on puisse aimer les hommes , quand on n'aime pas Dieu et quand on foule aux pieds la morale. Mais appelez votre ami celui qui ne craint pas de vous reprendre , qui préfère vous rendre un service qu'en recevoir de vous. Gardez comme un trésor celui qui vous fût attaché dans le malheur. « V adversité est la pierre » de touche de l'amitié. » [Prov., ch. xvn , verset M.)
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Il ne faut point se lier trop vite en amitié, parce qu'on s'expose ainsi à des ruptures. Ce qui les rend si fréquentes, c'est que nous nous laissons séduire par les qualités brillantes de l'esprit , et que nous ne connaissons point l'intimité des cœurs. Une liaison qui se forme peu à peu , qui fait des progrès à mesure que les âmes se découvrent , est plus sûre que celle que l'occasion fait naître. Cette dernière jaillit d'un choc comme l'étincelle; elle meurt, comme elle, dans le vide.
Tous les hommes ne sont pas également susceptibles d'amitié. Il est des natures sauvages qui semblent faites pour l'isolement, et que jamais aucune affection n'attira hors d'ellesmêmes
Les femmes sont peu susceptibles de se lier entre elles. Rarement vous verrez deux femmes amies, si ce n'est pour en attaquer une autre. Leur position sociale et l'intérêt de leur amour , jettent entre elles trop d'antagonismes pour qu'il en soit autrement. Presque exclusivement occupées de plaire aux hommes, aiguillonnées par la jalousie, chagrines des moindres avantages que les autres ont sur elles, elles sont parfois à l'état de trêve, mais jamais en paix complète. Elles sont comme des ennemis en présence, qui s'observent et craignent toujours de se livrer par quelque fausse manœuvre. Ce qui , d'autre part, les éloigne de l'amitié , c'est que presque toutes ont goûté de l'amour , et qu'après avoir éprouvé cette passion , le cœur est , en quelque sorte, blasé pour les autres. Les excitations vives de l'amour, ses émotions incessantes, absorbent les sentiments plus calmes; et, d'ailleurs, il est exclusif et jaloux; il ne souffre pas de partage. C'est un tyran qui veut tout fouler sous ses pieds.
L'amitié , pleine de générosité , appelle dans le cœur tous les sentiments nobles et élevés, l'amour le rétrécit et l'épuisé pour lui seul; il lui demande de lui tout sacrifier, et cette tyrannie réagit sur l'intelligence et la neutralise. L'amitié in
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vite à aimer les hommes; elle est la sœur de la charité; l'amour vit seul et s'isole ; « il éloigne l'homme de ses semblables et lui rend plus difficiles le dévoûment et le sacrifice. » (Ch. Sainte-Foi. ) L'amour aveugle les facultés de l'esprit ; l'amitié véritable est un flambeau pour l'intelligence; elle est amie de la justice, et sait toujours la préférer à ses affections. Le maréchal de Muy disait à son ami, en lui refusant une grâce injuste : « Je suis content que vous m'ayez fait cette prière : quand on saura que je vous ai refusé, personne n'osera plus me demander d'injustices. » L'apôtre saint Jean était le bien~ aimé de Jésus-Christ ; c'est lui qui demeura chargé de la mère du Sauveur, et pourtant il ne fut pas institué chef des apôtres. Sublime exemple de notre divin maître , qui nous apprenait ainsi que l'amitié doit être soumise à l'équité. Quelque temps auparavant , l'amour arrachait à la faiblesse d'un prince un arrêt d'iniquité. Hérode, esclave incestueux de sa passion, accordait à celle qui l'avait séduit, la tête de saint Jean- Baptiste.
Phocion disait à un roi : « Je suis votre ami jusqu'aux autels;» nous devons en dire autant à ceux que nous aimons. Nos affections doivent s'arrêter toujours devant la justice et les commandements de Dieu.
L'amitié est de tous les âges ; l'amour n'a qu'un temps. Rien n'est doux comme une vieille amitié qui fut autrefois le charme de la jeunesse , et qui maintenant vient embellir les abords de la tombe. L'amour s'envole avec la beauté; il meurt sur les ruines de son idole ; un vieillard amoureux est ridicule pour tout le monde. Il est certain qu'un reste de dépravation fermente dans son cœur, et que sa pensée n'a point amassé sur la route de la vie ces trésors de philosophie , de religion , qui sont la seule chose que l'homme puisse emporter d'utile. Souvent l'amour détruit l'amitié; mais souvent aussi celle-ci préserve , par ses conseils , le cœur du jeune homme des séductions et des entraînements. Deux belles âmes, pénétrées par elle, n'ont pas d'avenues pour les pensées fu-
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tiles, pour les vanités du monde, pour les séductions qui entrent si facilement dans les cœurs vides.
Tout coque nous avons dit jusqu'à présent de l'amitié, no peut pas s'appliquer à ces relations sociales qui naissent et finissent avec les rapports passagers des hommes. Les mêmes professions , les affaires, le voisinage d'habitations, sont des motifs suffisants pour les l'aire naître. Telle n'est point l'amitié sympathique et profonde dont nous avons parlé. Elle est immortelle ainsi que l'ame , et rien ne la peut détruire. Elle est très rare, et l'antiquité ne nous en a légué que quelques exemples. L'un des pins beaux est sans contredit celui que raconte Lucien dans ses dialogues.
Eudainidas était pauvre ; il avait deux amis fortunés. Se sentant mourir , il les fit ses légataires. Son testament chargeait l'un de nourrir sa mère , et l'autre , d'élever sa ii île et de la doter. En cas de mort de l'un des deux, il substituait le survivant dans cet héritage de l'amitié. À l'ouverture du testament , il y eut explosion d'hilarité de la part des auditeurs ; mais les deux amis s'empressèrent de l'exécuter. Celui qui avait pris la mère chez lui étant mort , l'autre s'en chargea , et pins tard il maria dans le même jour sa fille et celle d'Eudamidas , leur laissant à chacune la moitié de sa fortune.
Le docteur Dubreuil , h son lit de mort , nous a légué un touchant exemple d'amitié. L'intérêt qu'il inspirait avait conduit dans son appartement quantité de personnes de tout rang et de toute condition. Les pauvres pleuraient dans son antichambre. « Mon ami, dit-il àPechméja, qu'il chérissait avec tant de tendresse, il faut faire sortir tout le monde, ma maladie est contagieuse; il ne doit y avoir ici que toi. » (Alibert.)
Quelques-uns de nos esprits forts, ennemis déclarés de la religion , ont l'ait à l'Évangile le reproche ridicule de n'avoir pas parlé de l'amitié. Comme si une religion , fondée sur l'amour, pouvait enseigner ou laisser aux hommes l'aridité du
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cœur. « Aimez-vous les uns les autres, » dit notre Seigneur. A chaque page des saints évangiles , nous sommes invités à la charité, à la concorde, à l'union. Tous les hommes sont frères. Jésus-Christ a des amis sur la terre : Lazarre et ses sœurs sont de ce nomhre. Saint Jean, comme nous l'avons dit , est son disciple hien-aimé, et, du haut de sa croix, il lui donne, en confiant sa mère à ses soins, un témoignage touchant de la plus tendre amitié. Evidemment ce reproche est entaché de mauvaise foi, ou bien il dénote , à un haut degré, l'aveuglement et la prévention de ceux qui l'ont osé faire.
L'auteur de la nature a mis entre les hommes tous les éléments d'union nécessaires à leur bonheur et à leur destination ici-bas. L'amitié est un de ses dons les plus précieux ; elle entrait si bien dans ses vues, il savait si bien que le cœur humain avait besoin d'être aimé , qu'il a rempli ses créatures d'amour pour nous. Presque tous les animaux sont soumis à l'homme, et, s'il ne s'était fait leur tyran , presque tous le chériraient. Voyez dans le chien l'emblème de l'amitié; croyezvous qu'un Dieu, qui fit pour l'homme ce compagnon fidèle , ne savait pas les besoins de son cœur ? Pour le malheureux qui n'a plus rien sur la terre , cet animal est un ami plein de tendresse. L'infortune ne l'éloigné jamais , lui ; il est là couché sur les pieds du mendiant , n'attendant pour récompense que quelques miettes de son pain. Il bondit de joie, quand il revoit son maître; il a pour lui des regards pleins d'affection ; il le protège et le défend ; il l'accompagne à son dernier séjour , et vient souvent mourir sur sa tombe.
Malheur à celui qui n'a point d'amis sur la terre ; il est sans bouclier contre le malheur , et sa tête se courbera, sans force, sous le vent de l'infortune. Le pauvre Gilbert, abandonné et mourant sur un lit d'hôpital , souhaite, dans l'amertume de son cœur , à ceux qui l'oublient, un ami qui leur ferme les veux. Quand la main du mourant repose dans celle d'un
AMOl IV DES U TIU'S.
ami , que ses lèvres ont touché les sien nos, et que son cœur l'a rendu dépositaire des souvenirs qu'il veut léguer à La terre, il franchit avec moins de peine le seuil de l'éternité.
HIXOXXAISSAXCE.
L'homme est porté naturellement à aimer ceux qui lui font du bien. Ce sentiment d'amour pour les bienfaiteurs, accompagné du désir de s'acquitter envers eux, constitue la reconnaissance. C'est un instinct du cœur qui se fortifie dans l'idée du devoir. Il a ses racines dans l'amour et se développe dans la justice.
Un mouvement spontané de nos cœurs nous pousse vers ceux qui nous font du bien , qui s'intéressent à notre sort, et nous donnent des preuves d'affection. Le sentiment de la dignité humaine se relève et se complaît dans l'affection d'autrui. Instinctivement, l'homme hait l'isolement et tend à se rapprocher de ses semblables ; il sent qu'il est plus fort, quand il peut s'appuyer sur un autre que lui-même. Quand on l'aime, il n'est pas au dépourvu ; il a sur qui compter au besoin. Il se rapproche de ceux qui l'aiment par instinct, par amour-propre, par intérêt. Déjà l'amour le dispose à leur faire du bien , c'est ainsi que ce sentiment se manifeste toujours. De plus, l'équité le lui commande ; il est juste de rendre ce qu'on a reçu, et la reconnaissance est le paiement des bienfaits.
Celui qui fait du bien à son semblable, sans y être obligé, sans rien lui demander en échange, accomplit le devoir de la charité : il le doit, même envers les ingrats. Mais cette dis position charitable ne justifie cependant pas l'ingratitude, et la loi, qui nous ordonne de rendre le bien pour le mal .
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nous impose à plus forte raison le devoir de faire le bien à ceux qui nous en font. Nous devons, dans l'intérêt de notre dignité, nous acquitter envers eux par la reconnaissance.
En effet, quand on nous a fait du bien, nous sommes débiteurs ; notre indépendance se trouve compromise, notre liberté enchaînée, car nous sommes dans une sorte d'infériorité. Nous ne pouvons rétablir l'équilibre, l'égalité, qu'en rendant autant qu'il est en nous ce qu'on nons a fait.
Voilà ce que veut la justice ; mais le cœur commande autre chose. Il dépasse cette mesure , et, dans sa reconnaissance, il n'admet point de limites. Il rend avec effusion , d'abondance , pour ainsi dire, ce qu'il doit ; il se dévoue ; il croit ne pouvoir jamais faire assez. Souvent, à cause de la position élevée du bienfaiteur, l'obligé est dans l'impossibilité de lui rendre service ; alors il le paie par le cœur, par le désir, par le dévoùment. La reconnaissance fait toujours ce qu'elle doit, lorsqu'elle fait ce qu'elle peut. Le pauvre qui mange le pain de l'aumône , paie suffisamment le riche qui le lui donne, par sa gratitude et ses prières.
Il est facile de distinguer la reconnaissance qui part du cœur de celle qu'on affecte sans la ressentir. La première ne rougit point du bienfait, elle aime à témoigner hautement ce qu'elle éprouve par l'hommage de son dévoùment. L'autre, au contraire, honteuse et gênée, balbutie ses remerciements; elle est déjà sur le chemin de l'ingratitude.
Naturellement, l'homme éprouve le sentiment dont nous parlons; cette disposition de son cœur se lie étroitement chez lui à l'amour de l'existence. Faible et dénué de tout, quand il vient au monde, il a besoin de l'assistance d' autrui. Dès qu'il ouvre les yeux à la lumière, il voit près de son berceau quelqu'un qui lui prodigue des soins. Quand la pensée vient éclairer son ame, il comprend sa faiblesse et l'utilité de ces soins qu'on lui donne ; déjà son cœur récompense par son affection reconnaissante les tendresses de sa mère, les travaux et les fatigues de son père. Alors, point d'entraves à l'expression de son amour;
ami M 11 DES àCTEES. 357
son sourire et ses caresses sont ses interprètes, et les premiers mois qu'il s'efforce à dire, sont l'hommage des sentiments de son cœur.
Le sauvage, qui n'a point comprimé ses instincts sous l'égoïsme social, éprouve et manifeste la plus vive reconnaissance pour ses bienfaiteurs. Les habitants de nos campagnes , dont les mœurs sont douces et pures, sont aussi très reconnaissants ; ils ne parlent pas beaucoup de cette vertu, mais ils en pratiquent avec religion les devoirs. Dans les hautes classes, au contraire , ce nom retentit partout : on le prodigue daus toutes les formules de politesse, on voue sa reconnaissance à tout le monde, on ne l'éprouve pour personne ; elle est dans toutes les bouches, mais elle n'est plus dans les cœurs.
L'homme ne devrait pourtant jamais oublier les devoirs que cette vertu lui impose : à chaque instant ils lui sont rappelés. 11 n'est pas un seul être soumis à tant de besoins que lui. Dans l'ordre physique, il en éprouve bien davantage que les animaux , et ceux qu'il éprouve dans l'ordre moral sont immenses. Faible et chétif, il ne trouve en lui-même la satisfaction d'aucun d'eux ; elle est subordonnée à la bonté divine et à l'assistance des autres hommes. Sans l'active intervention de la Providence, il ne vivrait pas une seconde ; sans le secours de ses semblables, il périrait de misère dans l'isolement.
Notre reconnaissance appartient d'abord à Dieu, qui nous a donné, avec l'existence, une aine intelligente capable de l'aimer et d'entrer en participation du bonheur éternel. C'est lui qui nous conserve, qui nous a donné l'empire de la terre. Sa bonté règle pour nous les saisons, mûrit les moissons et les fruits. C'est pour charnier nos regards qu'il embellit la nature; c'est pour nous faire aimer sa beauté divine, qu'il en épanche quelques rayons sur ses créatures.
Nous devons le remercier du bonheur qu'il nous envoie, des traverses qu'il nous suscite , car, s'il nous éprouve par le malheur, sa bouté nous garde quelque récompense ; sa sagesse in-
finie ne saurait se plaire à nous faire souffrir en vain. Nous devons le remercier de uous avoir donné de bons parents, une mère pieuse, qui nous a, dans notre enfance, imprégnés de croyances salutaires, qui nous a appris à le prier et à croire. Nous devons le remercier de nous avoir fait naître au sein de son Église, dans une contrée favorisée de tous les bienfaits de la science. Nous devons le remercier, par-dessus tout, de la loi d'amour qu'il est venu prêcher aux hommes, et du sacrifice qu'il a accompli en s'immolant pour eux.
Notre reconnaissance pour Dieu , ne peut être qu'un hommage de nos cœurs, qu'une adoration affectueuse, parce que, tout-puissant et infini, il ne peut rien recevoir de nous qui soit utile à son existence.
Après ces grands devoirs envers l'auteur de notre être , la reconnaissance doit s'attacher aux auteurs de nos jours. Délégués de la Providence, ils en ont été pour nous les ministres : nous devons les payer par notre amour de tout ce qu'ils ont fait. Ayant ailleurs énuméré leurs bienfaits et traité des devoirs des enfants, nous n'y reviendrons pas ici.
La reconnaissance rattache les hommes à Dieu, serre étroitement les liens delà famille; mais elle ne doit pas s'arrêter là ; elle est une vertu éminemment sociale. Pour celui qui voit les choses d'en haut, qui embrasse du regard les rapports des hommes entre eux, cette vertu ne s'arrête point au seuil de la famille. Elle s'adresse aux hommes dont le concours est utile à la société. Le laboureur, qui fertilise de ses sueurs le sol qui produit nos moissons; le guerrier, qui met notre repos à l'abri de son épée; le savant, qui nous enrichit de ses découvertes; l'homme d'état, qui tient le gouvernail du vaisseau social ; le médecin, qui soulage nos douleurs physiques; le prêtre , qui est le médecin de nos âmes , ont droit à notre reconnaissance. Les hommes, unis dans le lien de la charité fraternelle, doivent regarder comme leurs bienfaiteurs tous ceux qui soulagent l'humanité , tous ces envoyés du ciel qui se dévouent au bonheur de leurs semblables.
UfOl 11 UKS AUTRES. 559
Chacun de nous doit payer sa dette de reconnaissance à Dieu par L'hommage de son être el L'adoration do cœur : à ses bienfaiteurs particuliers, par l'affection et le dévoûment; à la société , par le concours de ses facultés physiques et morales au
bonheur de tous, et par la pratique de la charité.
La reconnaissance est une vertu que tout le monde admire; les païens lui élevaient des autels; les poètes et les écrivains se complaisent à célébrer les belles actions qu'elle enfante. Tel esl la puissance de son empire, qu'elle excite l'admiration de ceux mêmes qui ne l'éprouvent pas. Partout où elle règne, on peut être sur de rencontrer la vertu : c'est un parfum qui ne s'exhale que de la pureté du cœur.