‹ Des passionsChapitre 48 sur 52 · AMOUR DU SOL NATAL · texte numérisé non relu

AMOUR DU SOL NATAL

La terre est la mère commune de tous les êtres vivants : c'est de son sein que chacun d'eux tire sa nourriture ; par le fait même de son existence , il a le droit d'en posséder une partie. L'humble lichen qui s'attache au rocher, le cèdre altier qui couronne la cime des monts, sont possesseurs du lieu qui les nourrit. L'insecte qui rampe dans la poussière est investi d'un droit de propriété sur les objets nécessaires à sa subsistance, comme le lion dominateur des déserts, sur les animaux

dbs iNsiiii nous. 379

dont il t'ait sa proie et sur la caverne qu'il habite. La Provi dence verse ainsi ses bienfaits sur tontes les créatures; elle veille à leur conservation avec une sollicitude admirable.

A chacune d'elles esl assignée une pairie, ou elle trouve les choses qui lui sont utiles : le droit qu'elle a d\'i\ user est proportionné à ses besoins.

les familles des végétaux, répandues partout avec tant de profusion, ont à peu près toutes une patrie qui leur est propre, une zone, un hémisphère , une contrée où elles sont destinées à \ ivre. Les sapins affectionnent les climats glacés des pôles ; ils y atteignent des proportions gigantesques. Ils languissent dans les régions tempérées et n'existent plus dans les sables brûlants de la Torride. La vigne, ce trésor de nos contrées, ne voit point mûrir ses fruits chez les habitants des zones glaciales. Notre France n'est pas propice au palmier, qui l'ait la richesse des tropiques; tous les végétaux qui croissent autour de lui, l'oranger , le dattier, l'arbre à pain, viennent s'étioler dans nos serres. Ils ne peuvent pas vivre sous des cieux étrangers : un hesoin impérieux delà terre natale les y fait languir et mourir.

On remarque la même chose chez les animaux. 11 est des espèces qui ne vivent que dans certaines régions de la terre. Le renne ne sort pas impunément des contrées h\ perboréennes. L'ours blanc ne quitte point ses glaces éternelles. Le lion du Sahara n'habite jamais les forêts de l'Europe. Il est une multitude d'espèces qui ne franchissent pas les limites dans lesquelles les a circonscrites la Providence. L'amour , le besoin de la terre natale sont si grands en elles , qu'elles périraient si on les en exilait.

Les animaux voyageurs reviennent toujours aux lieux qui les ont vus nailre. Tous les ans , l'hirondelle demande l'hospitalité à la môme ville, au même toit. Le pigeon, qu'on emporte a d'énormes distances, revient instinctivement trouver sa demeure, il est rare que les petits oiseaux s'éloignent beaucoup des lieux où il? sont oés; que les petits lapins

aillent creuser leur terrier bien loin de celui de leurs parents. Beaucoup d'animaux meurent consumés d'ennuis , quand on les réduit en captivité.

Si l'amour des lieux n'enchaînait pas de cette façon les animaux à la terre natale , d'immenses désordres s'en suivraient. L'homme verrait fuir loin de sa demeure toutes les espèces domestiques si utiles à son existence. A chaque instant , les incursions des bêtes féroces exposeraient les jours des paisibles habitants des campagnes : les animaux eux-mêmes, que cette vie errante mettrait sans cesse aux prises les uns avec les autres, seraient bientôt détruits. Il entrait dans les plans de la sagesse divine , d'attacher les végétaux et les animaux au sol natal. Cette loi conservatrice est sous la sauvegarde des besoins organiques de tous les êtres vivants, et d'un instinct impérieux qui porte les animaux à affectionner les lieux qui les ont vus naître, où ils sont accoutumés à vivre , où ils trouvent leur nourriture.

L'homme, ce roi de la terre, à qui Dieu a remis l'empire sur toutes les créatures, n'est point, comme la plupart des animaux et des plantes , destiné à vivre dans une région déterminée du globe. Sa nature se prête à toutes les variations de climat ; il est éminemment cosmopolite. Depuis les plages glacées de la Laponie, jusqu'aux dévorantes contrées équatoriales , on le trouve partout. Il supporte également bien les rigueurs du froid et les ardeurs du soleil des tropiques. Cependant , il subit aussi , lui, la loi impérieuse qui fait aimer la terre natale.

Si l'espèce est destinée à vivre partout, il n'en est pas de même de l'individu. L'instinct puissant, qui enchaîne les animaux aux lieux de leur naissance , s'augmente chez l'homme de toute la force de l'intelligence. Il s'attache à son pays par un amour invincible. Une multitude de circonstances fortifient cette affection. C'est là qu'il a reçu la vie; là que s'est écoulée son enfance; c'est là, au milieu de tous ces êtres, avec eux, qu'il a

grandi. C'est là que sa mère et son père, qui l'aimaient tant , lui prodiguaient leurs soins et leurs caresses.

C'esl an soin do cette nature que se sont formées ses premières pensées : toutes les images dont son intelligence est ornée, il les a empruntées aux objets, aux sites qu'elle étale à ses regards. Tout ce qui l'entoure fut l'aliment de sa curiosité, de sos questions ingénues. Il voit la pelouse sur laquelle il aimait à folâtrer , à courir avec ses compagnons d'enfance. 11 revoit lo> tableaux magiques qu'il admirait à l'aurore, quand les premiers feux du soleil ruisselaient sur les penchants des collines: le ruisseau capricieux qui s'enfuit sous les saules. Il entend encore la chanson du rossignol qu'il écoutait avec tant de charme, et l'aboiement du chien, et le mugissement des bœufs dans la prairie. Tous ces lieux sont pour lui remplis de précieux souvenirs. Il n'est pas un endroit, pas nn rocher, pas un arbre , qui ne réveillent en lui quelqu'une de ces pensées si chères à la mémoire; quelqu'un de ces bonheurs de l'enfance qui n'élèvent jamais de trouble dans la conscience et qu'on garde toute la vie pour se consoler quand on n'est plus heureux.

Pourra-t on jamais oublier ce clocher du village, où tintait la cloche matinale; l'église où tous les dimanches on se rendait avec sa mère pour prier Dieu ; ces lieux , témoins de ce jour solennel dans la vie, où l'on reçut pour la première fois de la main du prêtre , et sans crainte alors , le corps du Dieu fait homme? Pourra-t-on se rappeler sans émotion ce foyer paternel, où le soir, autour do l'àtre , on écoutait si religieusement les contes de la grand' mère , et ses histoires du temps passé ?

Non jamais on n'oublie son enfance et les lieux chéiisnii elle s'est éconlée! On était si heureux alors, si tranquilleet si confiant dans l'avenir! On aime tant à se rappeler les circonstances de cet âge enchanteur, les sourires qu'on recevait de tout le monde, et les illusions dans lesquelles on s'endormait chaque soir '

582 AMOUR Dî-S LIEUX ,

Quels que soient les événements qui plus tard bouleverseront la vie , on se souviendra toujours des lieux où, pour la première fois, on aima : du sentier où passait cette jeune fille , sur la tête de laquelle on bâtissait tant de rêves ; cette enfant qu'on aimait, sans le lui dire, avec toute la naïveté du premier âge, avec toute la fougue d'un premier amour. Tous ces lieux qu'on parcourait alors rêveur et solitaire, comme on les embellissait dans sa pensée ! comme ils apparaissent encore splendides et ravissants! De semblables souvenirs sont un bienfait que Dieu nous accorde, pour porter le poids des eboses terrestres et des réalités de l'existeoce.

Si plus tard de tristes souvenirs se révèlent à l'aspect de la terre natale, sont-ils moins attachants? C'est quelque tète chérie qu'on a vu s'incliner et mourir : une mère, un père , une sœur, un ami, qu'on a suivis jusqu'au cimetière. Ceux qui restent sont les gardiens des tombes ; il ne faut point s'éloigner de ces tristes dépouilles de ceux qu'on aimait. L'homme n'a pas de bonheur que dans la joie; il est des chagrins que le cœur savoure avec délices , et les lieux consacrés par le malheur sont peut-être les plus chers de tous.

C'est ainsi qu'on s'attache au pays de sa naissance par le bonheur et par les larmes. Peu à peu , sous les coups du temps , on a vu tomber une à une ses illusions , ses espérances ; on vieillit avec une seule, la dernière de celles de ce monde; c'est de mourir aux lieux où l'on est né , et de mêler sa cendre à celle de ses pères.

On préfère le sol natal à tous les autres pays, fussent-ils plus beaux cent fois et plus favorisés par la Providence. Il n'est pas un homme qui ne fasse l'éloge de sa patrie; pas une cité qui n'exalte ses avantages, ses monuments; pas uu village qui ne se préfère aux autres. C'est que l'homme s'identifie avec les lieux qu'il habite, par ses habitudes , par ses occupations. 11 s'établit entre eux et lui un rapport intime , comme une sympathie secrète , que rien ne peut briser.

C'est ici le lieu d'admirer la sagesse divine qui fait tout

l>r.S INSTITUTIONS. 583

concourir au but qu'elle veut atteindre. L'homme est fait pour vivre en société; il était convenable que des relations durables de famille, de voisinage, de cité , de Dation s'établirent. 11 fallait ([ne les citoyens, attachés de cœur à leur pays, y restassent pour mettre en commun leurs intérêts; pour s'instruire , se secourir, se défendre, vivre en un mot à l'abri des lois.

Sans l'amour du pays, chacun , entraîné loin des lieux qui l'ont vu naître, serait isolé, sans appui; il n'aurait point pour soutenir ses facultés, encourager son travail, ces sympathies qu'il trouve parmi les siens et qui lui sont d'un si grand secours.

Plus les peuples avancent en civilisation, plus l'amour du sol natal se relâche. Les habitants des grandes villes, élevés dans le luxe et la mollesse, retrouvent partout les mêmes jouissances, les mêmes plaisirs. Paris, Londres ou Home, conviennent également à leurs habitudes, à leurs goûts; pour eux, une ville ressemble à une autre; ils n'ont point réellement de patrie ; ce sont eux qui peuvent dire:

111a mihi est patria ubi pascor non ubi nascor.

Les habitants des campagnes aiment bien davantage les lieux de leur naissance que ceux des villes. Ceux qui demeurent dans les plaines, dont l'uniformité monotone n'offre à la vue aucun accident de terrain , aucun site qui plaise par le contraste , affectionnent beaucoup moins leur pays que ceux qui demeurent dans les montagnes, au milieu de cette nature saisissante, où tout fait tableau, où tout offre à l'œil enchanté des sujets d'admiration grandiose et d'émotions successives et variées. Les cultivateurs, les hommes simples tics campagnes, s'attachent davantage à la terre natale que les hommes instruits, que les commerçants, les industriels. Ces derniers ont mille sujets de distraction qui les entraînent au dehors; tandis que le laboureur concentre toutes ses affections dans les lieux où il est né, où il vit : il est attaché au terrain comme

584 amour nr.s lieiîx,

les troupeaux qu'il conduit, comme les arbres de ses champs. C'est lui qui dit avec amertume quand on l'enlève à son pays :

Nos palriae fines et dulcia linquimus arva.

Chez les peuples sauvages ou peu civilisés, l'amour de la terre natale est la plus vive des affections. S'en éloigner est un crime : plus d'une fois , on vit certaines peuplades mettre à mort d'imprudents compatriotes revenant dans leur pays qu'ils avaient momentanément quitté.

Dans des contrées dont la description nous glace d'horreur et d'effroi , existent des peuples, contents de leur sort, bénissant la Providence des avantages dont elle les a comblés, qui pour rien au monde ne consentiraient à changer de patrie.

Sur les bords des mers glaciales, le Jakute, l'Esquimau , le Lapon établissent sur quatre pieux leur misérable hutte , se couvrent de peaux d'eiders emplumés , ont pour nourriture du poisson cru ou gelé, pour boisson des huiles rances de baleines ou de morses : vous les voyez glisser joyeux sur les neiges et les glaces, portés sur de longs patins ou sur des traîneaux attelés de chiens ou de rennes. Us ont pour siège des bancs taillés dans la glace. Les Kamtschadales habitent l'hiver dans d'immenses terriers qu'ils ont creusés sous les neiges.

Eh bien i ces tristes enfants du Nord , par comparaison si malheureux , n'ambitionnent point un sort meilleur ; ils ne conçoivent pas une existence plus heureuse ; ils pensent même qu'ils sont l'objet d'une faveur toute spéciale de la Providence. Les riants coteaux , les frais vallons , la verdure des autres pays, ne valent point à leurs yeux leurs plaines resplendissantes, leurs montagnes de glace, et les reflets scintillants du soleil sur les neiges .

Le nègre du Sénégal ou de la Gambie , nonchalamment étendu sous un ajoupa de feuillage, ne voit rien au monde de préférable à ses champs de mais , à ses palmiers, à ses bosquets d'orangers. La nature prodigue lui donne avec abon-

dance, des fruits délicieux et toutes les choses nécessaires à la vie. Pour lui, le bonheur suprême , c'est sa molle oisiveté sous les ombrages liais; c'est la contemplation de son Edcn, qu'il préfère an luxe des cites. L'amour de la terre natale est immense cliez ces hommes de la nature. Les sauvages ont tous pour elle un attachement extrême. Rien ne peut les en arracher que la violence. Ceux (pion emmène loin de leur pays, n'ont de bonheur que quand on leur permet d'y retourner. Le sauvage n'oublie jamais la natte sur laquelle il a reposé , l'ombrage qui l'a protégé , le ruisseau auquel il se désaltérait, les lieux témoins de ses exploits à la chasse, à la guerre. Admirons la bonté de la Providence qui rend ainsi contents de leur sort les peuples les plus malheureux , et les berce , par de douces illusions, dans cette préférence qu'ils ont pour leur chère patrie. Le pauvre aime autant son petit champ et son humble cabane , que le prince ses palais et ses immenses domaines.

Quand la jeunesse et les passions emportent l'homme dans le tourbillon de la vie , l'amour du sol natal s'efface quelquefois. Alors des goûts aventureux, des projets de fortune séduisent l'imagination. L'avenir et ses mensonges apparaissent brillants dans le lointain, et pour les poursuivre, le jeune homme quitte ses amis, ses parents , sa patrie. Mais bientôt, triste fatalité , ses illusions s'envolent, et les amours d'autrefois reviennent prendre dans le cœur la place qu'on leur avait ôtée. L'image de la terre natale apparaît consolante : ou se rappelle le bonheur qu'on y goûtait , les sympathies qu'on y a laissées; on aspire au retour, on veut revoir ces lieux absents si pleins de souvenirs.

Qui pourrait dépeindre l'émotion délicieuse qu'on goûte en voyant de loin le rivage de la patrie , le toit de ses pères, en respirant de nouveau sous le ciel de ses jeunes années ? On parcourt avidement tous ces lieux qui parlent des jours passés. Le soc n'a-t-il point dévasté la verte pelouse? La cognée

580 AMOUtt DES LIEUX,

n'a-t-cllc point abattu ces grands arbres aux frais ombrages , ces buissons d'aubépine? N'a-t-on point détourné le lit du ruisseau? D'odieux embellissements n'ont-ils point défiguré la maison blanche et ses alentours ? a-t-on respecté tous ces objets? C'est ainsi qu'on interroge tout ce qu'on se rappelle. Puis, on n'ose faire de questions sur ceux qu'on aimait : la tombe s'ouvre si vite pendant l'absence ! Le vieux pasteur n'est-il point mort? — Non, mais vous verrez au cimetière bien des tombes de plus. Bien des compagnons de votre jeune âge, frais enfants joyeux, blondes jeunes filles, ne vous revoiront plus ; la mort a fait tous les ans sa moisson. Mais vous verrez des enfants déjà grands qui vous regarderont avec surprise et comme un étranger.

Bonheur de revoir la patrie, délicieux jusque dans les larmes et les regrets , vous n'êtes compris que par ceux qui l'ont quittée.

Non , rien n'est doux comme la terre natale ! Malheur au pauvre banni qui n'a point l'espérance de la revoir ! Il était pauvre dans son pays , il travaillait chaque jour pour vivre. La terre hospitalière qui l'a reçu , l'a comblé d'honneurs et de fortune; il a trouvé des cœurs compatissants, des amis, une famille. Une jeune étrangère a versé sur ses douleurs le baume de son amour. Pourquoi donc ces soupirs et ces larmes furtives? Ah! c'est qu'un souvenir l'obsède et pèse sur son cœur. Il pense au sol qui l'a vu naître; il voudrait le revoir une fois au moins avant de mourir. Sa place au tombeau n'était point marquée sur cette terre d'exil , et sa dernière pensée s'envolera vers les lieux qu'il regrette.

Non , le bonheur n'existe point pour ceux qui sont éloignés de la patrie : toujours un vague regret les consume. L'oiseau de passage qui traverse les airs, la voile qui blanchit à l'horizon, la brise qui glisse sur leur tête, tout leur parle d'elle. Ils répètent, dans leurs cœurs attristés, le cantique des enfants d'Israël sur les rives de l'Euphrate. Super flumina Babylonis, illic sedimus et flevimus cum recordaremur Sion. (Ps. 86.)

Dl S raSMTOTIONS. 587

Honte à ces philosophes sans anic , qui dessèchent les senti ments de l'homme, et qui disent :

Ma mihi patria est, mihi quœ patriraonia praebet.

Honte à tons ceux qui mettent le bonheur dans les jouissances matérielles. Demandez an pauvre exilé qui n'a pas dans sa patrie on reposer sa tète, qui mendiait jadis aux portes des riches, demandez-lui s'il ne la regrette pas. Rendez-lui l'humble chaumière qu'il habitait, son pain noir et sa place an soleil , et vous verrez à son bonheur, à ses larmes de joie , si la terre natale n'a d'attrait que pour les heureux d'ici-bas.

Cet amour qui naît dans l'enfance, qui grandit avec nous , qui se fortifie chaque jour, reste dans nos cœurs quand le malheur , les déceptions , la vieillesse , ont chassé toutes les autres affections terrestres. Le vieillard traîne ses pas hésitants aux lieux témoins des jeux pétulants de son jeune âge ; il trouve partout des traces de ses affections, de ses jours heureux d'autrefois, et de frais souvenirs viennent caresser ses cheveux blancs. Il vient, confiant, écouter la parole de Dieu daus ce même temple où jadis il joignit, pour la première fois, ses jeunes mains; où plus tard il pria successivement pour les siens qui moururent. 11 est heureux de penser que bientôt, quand Dieu l'appellera , sa dépouille suivra la même route que celle de son père , viendra s'arrêter sous la même voûte, pour aller reposer dans la tombe auprès d'elle.

Page 1