NOSTALGIE
Il est une affection morale connue vulgairement sous le nom de mal du pays , et que les médecins appellent nostalgie. C'est la mélancolie profonde qui s'empare de ceux qui sont
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éloignés de la terre natale et tourmentés du désir impérieux de la revoir.
Cette maladie sévit le plus ordinairement chez les jeunes gens. On l'observe parfois chez les enfants, que les nourrices rendent à leurs mères, et chez les vieillards qui rompent brusquement leurs habitudes pour aller vivre sous d'autres cieux.
La nostalgie est quelquefois causée par l'absence du toit paternel , de l'habitation natale , chez des enfants qui viennent de la campagne dans les villes ; qui se trouvent tout à coup privés, dans un collège par exemple, de l'entière liberté dont ils jouissaient et des tendres soins dont ils étaient l'objet.
Les habitants des montagnes, des contrées âpres et désertes, sont plutôt que d'autres sujets à l'éprouver ; tous les sauvages amenés en Europe furent bientôt les tristes victimes de ce mal. On se rappelle l'histoire de ces Groenlandais transportés en Danemarck, qui furent pris d'un tel désir de revoir leur pays, qu'ils s'exposèrent à une mort inévitable, en essayant de traverser , sur de légers canots , les mers immenses qui les en séparaient. Jamais les Lapons ne quittent leur terre natale ; comme leurs rennes , ils meurent promptement quand ils en sont éloignés.
Les individus qu'on arrache à leurs foyers, principalement ceux des campagnes, les marins, les domestiques, les esclaves, sont souvent décimés par l'affection redoutable dont nous parlons.
Les cultivateurs , bien plus que les habitants des villes, deviennent nostalgiques , quand ils se trouvent dans les camps , éloignés de tout ce qui leur était cher et forcés de rompre leurs habitudes tranquilles. Tout ce qu'ils voient leur rappelle la patrie : les troupeaux qui paissent dans les prairies ; les moissons qui couvrent les champs. Ils ne peuvent , sans verser des larmes , voir le laboureur paisible regagner au coucher du soleil sa demeure , dont le toit aigu fume au loin. Tout ce qui offre quelque analogie avec les lieux qu'ils
ont quittés, renouvelle dans leur imagination le tourment cruel de l'absence. Ainsi, le jeune Suisse verse des larmes amères quand il entend l'air national, qui l'éveille dans la pensée le souvenir de tout ce qu'il aimait , qui lai rappelle son pays, sa jeunesse, ses joies d'autrefois, et lui l'ait sentir de vives douleurs et de profonds regrets. Ainsi le son de la cornemuse rappelle à l'Écossais ses montagnes , ses lacs et ses forêts.
Jamais la nostalgie ne fut plus fréquente que dans les armées françaises pendant les guerres qu'enfanta la révolution de 89; les soldats, transportés tout à coup à d'énormes distances de leur pays, chaque jour exposés aux hasards des batailles , songeaient douloureusement que jamais, peut-être, ils ne reverraient leurs foyers, leurs parents, leurs fiancées. C'était dans les revers surtout, alors qu'aux privations de tout genre venait se joindre le découragement , que la nostalgie sévissait. Elle était infiniment plus rare dans les succès, quand nos armées victorieuses sillonnaient en tous sens l'Europe, et prenaient leurs quartiers d'hiver dans les capitales étrangères : les illusions de la gloire, l'enivrement du triomphe, tout contribuait à allumer l'imagination de nos guerriers, à chasser de leur esprit les pensées tristes et les regrets.
Quelquefois la nostalgie se fit sentir épidémiquement; elle compliqua la peste, le typhus, et doubla les ravages de ces fléaux terribles. En Egypte, alors que la contagion dévorait nos soldats , le désespoir s'emparait d'eux : ils songeaient, en voyant mourir leurs camarades, aux lieux qu'ils ne reverraient plus. A Mayence, cette affection ne contribua pas moins que le typhus, à détruire la moitié de la garnison.
Quand les jeunes soldats se trouvent soumis à des chefs inflexibles et durs, qui les astreignent, sans transition, à toutes les exigences de la discipline, le chagrin s'empare d'eux et ils deviennent nostalgiques Les mauvais traitements exercés
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par la tyrannie brutale des maîtres sur les nègres , produisent les mômes effets avec bien plus d'intensité; chez ces malheureux, comme nous l'avons dit déjà, l'amour de la terre natale est immense. Sur les vaisseaux qui les amènent des côtes africaines, souvent ils se révoltent, mettent à mort ceux qui les ont enchaînés, et l'image de la patrie qu'ils veulent revoir les porte à se jeter à la mer, espérant regagner à la nage les côtes qu'ils ont quittées. La mort qu'ils trouvent au sein des illusions , ne vaut-elle pas mieux qu'un triste et dur esclavage? Dans les colonies, souvent on les voit terminer leurs ennuis par le suicide; ils s'imaginent qu'après le trépas ils renaissent dans leur pays, et cette croyance les engage à se soustraire aux rigueurs de leur sort ; ils se pendent aux arbres , ou s'étranglent dans leurs cabanes. C'est ainsi que partout l'imagination de l'homme établit ses préjugés et ses rêves d'après ses désirs et ses espérances.
Les maîtres , qu'appauvrissait la nostalgie des esclaves , faisaient enterrer leurs cadavres de façon qu'un membre fût hors de terre; les survivants, en voyant ces tristes débris , comprenaient enfin que la terre d'exil était un éternel sépulcre, et renonçaient à leurs projets de mort en même temps qu'à leurs illusions.
Beaucoup d'émigrés français, en sûreté dans l'exil, bravèrent la mort pour revoir la patrie : pendant des années entières , ils vécurent dans des souterrains, où l'amitié, où la piété filiale venaient les consoler. Sous le ciel de la France, ils préféraient ces lugubres asiles aux palais hospitaliers de la terre étrangère.
Lorsque la nostalgie se déclare chez un individu , une profonde tristesse s'empare de lui; bientôt l'économie tout entière en subit l'influence. Le cerveau, tendu sur un seul ordre d'idées, concentrant ses forces sur un seul objet , n'a plus la même action sur les organes; l'inervation se fait mal, l'estomac, qui ressent si vite les influences cérébrales, ne fonc-
tionnc plus d'une façon normale; les digestions sont mauvaises et pénibles. Une sombre mélancolie remplace la tristesse. Le malade prend en haine tout ce qui l'entoure ; il déteste le pays qu'il habite, les usages qu'on y suit; il s'isole de toute relation. On le voit chercher la solitude et l'ombre épaisse des forêts : de temps en temps, de profonds soupirs soulèvent sa poitrine oppressée, la respiration est haute, des palpitations le font souffrir. Il n'avoue son mal à personne, et dans cet isolement sa pensée s'exalte, sou chagrin s'accroit, ses forces s'affaiblissent , son corps affaissé ne peut bientôt plus supporter la marche; le repos devient un besoin, et le malade n'a plus d'énergie pour résister à l'anéantissement moral et physique qui s'empare de lui. Les yeux ternes et languissants, la pâleur du visage, la maigreur générale, tout annonce une consomption lente. Le système nerveux devient très irritable , la plus légère émotion est une véritable douleur; les organes intérieurs se congestionnent, et des obstructions se forment. La peau est sèche et terreuse. Bientôt le sommeil fuit la paupière du nostalgique ; la lièvre hectique, le marasme et la diarrhée colliquative, viennent mettre un terme à des souffrances d'autant plus cruelles , qu'elles n'ont point été épanchées. Le malade , victime d'une fausse honte , s'est privé par son fatal silence du seul remède à ses maux ; c'est à la dernière heure , quand il va rendre le dernier soupir , qu'il avoue la cause de ses douleurs, et c'est alors aus"si que le regret le plus cuisant se fait sentir -. son chagrin le fait mourir, et la mort lui ravit son dernier espoir.
Et dulces moiiens remimscitur Argos.
Quelques médecins ont avancé que la nostalgie n'était point une maladie, mais pouvait en occasionner, et qu'alors il fallait s'occuper de traiter les symptômes pathologiques qui se manifestaient. Il nous semble qu'avant tout il convient d'ap-
pliquer le remède à la cause ; il faut admettre des affections de l'amc , et ne pas faire de l'homme une machine organique susceptible seulement de dérangements matériels.
Le traitement de la nostalgie est excessivement simple: c'est un traitement moral qu'il faut à cette affection de l'ame , c'est en rendant aux malades l'air natal, le ciel delà patrie, qu'on les guérira sans peine.
Zimmermann raconte l'histoire d'un étudiant de Gottingue, devenu nostalgique , et qui croyait avoir un anévrisme de l'aorte ; des palpitations effrayantes le forçaient à garder le repos le plus complet. Dès qu'il eut reçu la permission de retourner dans ses foyers, son mal se dissipa comme par enchantement : il parcourut la ville pour faire ses adieux à ses amis , et gravit même jusqu'au sommet escarpé des cascades du Cassel. Deux jours auparavant il était exténué de fatigue et de souffrance quand il montait son escalier.
Combien de fois n'a-t-on pas vu des militaires, réduits au dernier degré du marasme , sortir de l'hôpital et recouvrer , avec leur liberté, assez de force pour regagner leur pays? Souvent dans les armées, pour guérir des épidémies de nostalgie, il a suffi d'annoncer que de nombreux congés allaient être délivrés ; l'espérance ranimait la vie prête à s'éteindre. Chez un grand nombre , la santé redevenait florissante , et bientôt , à l'appel de la gloire , ils retournaient aux combats , oubliant les chagrins qui les avaient dévorés.
Le médecin soutiendra, par d'innocents mensonges, l'espérance de ceux qu'il ne sera pas possible de rendre à leur terrenatale.il devra procurer à ces malheureux des distractions convenables, appeler leur imagination vers d'autres objets , et soutenir leurs forces défaillantes par un régime approprié. Les chefs des armées, les maîtres dans les collèges , ceux qui se font servir, ne devront pas oublier que de bons soins, que quelques complaisances, qu'une tolérance bien entendue , sont des moyens efficaces d'éloigner le regret du pays chez ceux qui pour la première fois l'ont quitté; taudis
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qu'une sévérité outrée augmente leurs chagrins et leur fait désirer davantage ce qu'ils ont perdu.
Que de remords ne se prépareraient pas des supérieurs , qui par leur dureté, par la crainte qu'ils inspireraient, auraient refoulé dans le cœur de malheureux jeunes gens des chagrins qui doivent s'épancher, des chagrins qui, quand on les comprime , rongent l'existence de leurs victimes , et les poussent quelquefois jusqu'au suicide ?