‹ Des passionsChapitre 5 sur 52 · DOUBLE NATURE DE L'HOMME · texte numérisé non relu

DOUBLE NATURE DE L'HOMME

L'homme , esprit et matière, est formé de deux êtres don! la nature est si dissemblable, que le lien qui les unit sera toujours un profond mystère. Chacun d'eux est doué de facultés, de puissances, eu rapport avec sa nature; de là une double vie , celle de la matière et celle de l'intelligence. Grâce à cette existence double, l'homme correspond directement au monde absolu et incrée qui est Dieu, et au monde créé qui est l'univers. Point de contact où viennent se joindre les deux modes de l'être, l'esprit et la matière, chaînon qui unit la terre et le ciel , en lui s'opère l'union de l'esprit et des corps.

Dans cette incompréhensible incarnation, l'esprit régit la matière en s'abaissant jusqu'à elle; et la matière, devenue sensible , s'élève par L'esprit jusqu'à son auteur et le glorifie par ses actes. Ainsi, tenant le milieu, et comme suspendu entre l'univers et Dieu , l'homme ne comprend ni l'un ni l'an lie. 11 ne sait pas l'essence des êtres, non plus que leur principe et leur fin. Il monte jusqu'à Dieu , il descend jusqu'à la matière , et son intelligence esl également repoussée par lin fini et par le néant. Son esp] it esl un llambeau qui éclaire le milieu des choses, tandis que les deux extrême, restent dans I obscurité.

2 GENERALITES SI "Il I. HOMME.

L'homme sent qu'il existe; il a conscience (h1 ses rapports avec les êtres extérieurs à lui; il comprend la bonté et la malice de ses actes; il sait la -différence du bien et du mal. Son ame sent qu'elle est laite pour être la maîtresse et la souveraine du corps ; qu'elle devrait le dominer, quelles que fussent ses révoltes, ctle faire agir comme son instrument. L'homme, en effet, est une intelligence qui se sert des organes. {Homo est anima corporeutens. — Saint Augustin traduisant Platon.) Cette belle définition nous indique à la fois les deux natures qui sont en lui, et leur hiérarchie. En nous montrant le corps comme partie secondaire et sujette , elle nous fait sentir quelle importance nous devons attacher à l'étude de l'ame. C'est dans cette étude seulement que nous trouverons la vraie science de l'homme ; c'est là qu'est la source de toute philosophie et de toute morale.

l'HOMME EST UN ÊTRE DÉCHU.

Évidemment l'homme actuel est une déviation d'un type originel plus parfait; à défaut delà foi, la raison seule le proclame. Qui que vous soyez , descendez en vous-même, vous y trouverez, d'un côté, comme un vague instinct de bonheur et de puissance , en rapport avec votre état primitif et normal ; de l'autre , un sentiment profond de vos misères et de vos faiblesses , en rapport avec votre dégradation actuelle. Vous dominez toute la création par la pensée ; vous sentez votre ame plus puissante que la matière ; vous avez , dans l'essence de votre être, une soif immense de bonheur, de gloire , de puissance , et cependant les objets créés agissent sur vous , vous dominent, vous enchaînent par les sens. La matière est l'objet de votre concupiscence , la chair et les formes vous attirent et vous charment. Vous éprouvez un besoin impérieux de connaître , et vous sentez, entre vous et toute chose, une barrière que forme votre impuissance.

Cette nature orgueilleuse et rampante , à la fois avide de

CÉNÉRALITI s -i ii i. BOHME S

bonheur cl abreuvée de misères , pleine du sentiment instinctif de su puissance et environnée de liens et de faiblesse, qu'annonce t elle doue . sinon un être déplacé, assujetti et humilié? Car, si elle c'avait connu le bonheur, sentirait-elle sa misère? si elle n'avait connu la lumière, percevrait-elle les ténèbres dont clic est entourée? En un mot, aurait-elle conscience comme de deux natures en elle, une qui tend au ciel, et l'autre qui de son poids gravite vers la terre? Aurait-elle la science du bien cl du mal, l'amour du souverain bien, avec la concupiscence des choses d'ici-bas?

Ici est un mystère qu'il faut admettre sans le comprendre , une reconnaissance que fait tacitement la raison de sa force et de sa faiblesse, c'est-à-dire des contradictions étonnantes qui existent dans l'ame. Par sa force, la raison s'oblige a croire sans comprendre , et sa faiblesse ressort de cette im puissance même de comprendre. A chaque pas, il en est ainsi ; pour \ ivre intellectuellement une seconde, il faut que la partie de lame qui voit clair, s'appuie sur celle qui croit sans voir. Il faut que ce que Dieu a laissé de lumière à l'homme, l'avertisse qu'il lui en cache davantage, qu'il a obscurci son intelligence , pour mettre à sa place la foi, qui est quelque chose d'infirme et d'incomplet dans l'être. Evidemment c'est chose étrange que la dégradation que subit l'humanité, mais, si on ne l'admet pas, que penser de la justice de Dieu qui met en nous l'image de la gloire et du bonheur, et qui nous accable de misères et d'abjection? Comment expliquer notre existence avec ses mystères de grandeur et de faiblesse , de science et d'ignorance, avec ses oppositions et ses contrariétés sans nombre? Comment expliquer le bien et le mal? Pourquoi la vie commcnce-t-elle au milieu des gémissements et des déchirements d'entrailles; pourquoi la traversons-nous au milieu du malheur et des larmes, pour devenir la proie de la mort maigre nos antipathies pour elle et la soif immense de bon heur que Dieu a mise en nous?

Pei sonne, parmi ceux qui réfléchissent ne conteste . en pré

(\ GÉNÉRALITÉS SI lt l, BOMHE.

nous arrêterions dans cette voie de perfectionnement? Peut-être

verrions-nous bientôt l'orang-outang de nos ménageries se transformer tout-à-coup en homme raisonnable, et venir réclamer une place et des droits parmi nous. D'autres font de nous une parcelle de Dieu : nous ne serions d'après eux que quelquesuns des nombreux atomes qui s'agitent au sein de la grande amc universelle , recevant sans cesse des modifications de forme et de propriétés. Etrange idée de Dieu que celle des panthéistes! Selon eux, Dieu serait un être éternel que le temps frappe incessamment de mort dans toutes ses parties ; un être infini, et cependant mesuré dans les étroites limites de l'espace et du temps ; un être immuable, soumis à tous les caprices de la forme. Il serait souverainement intelligent, et composé de parties brutes ou dont l'intelligence ne serait point en communication avec celle de l'ensemble ; souverainement heureux et bouleversé, dans ses parties purement matérielles, par des cataclysmes, enfants du désordre, et, dans celles qui sont animées, par des souffrances morales et physiques sans nombre. Mais qu'importe l'absurdité de pareils systèmes ? L'esprit est comme un enfant qui fuit la maison paternelle , il faut qu'il s'arrête quelque part ; dans sa misère et sa pénurie , le plus chétif abri lui devient bon.

D'autres, pour trancher le nœud de toute difficulté , disent que de toute éternité les hommes existent sur la terre. Mais, par malheur pour ce système, toute succession suppose un commencement, et quelque faculté qu'ait l'esprit de le reculer dans la nuit des siècles , il faut bien qu'il l'admette. Tout ce qui se compte commence nécessairement par l'unité , et c'est zéro, c'est-à-dire le néant qui précède ce principe de toute nomenclature. Or , l'homme qui naît aujourd'hui pour mourir dans quelques jours, qui n'est en contact qu'avec un instant insaisissable du temps qui s'envole, es t évidemment l'effet d'une cause en dehors de lui-même, et celte cause, on la doit placer au principe des générations.

Sera-t-elle un homme?

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Conccvra-t-on un être qui a la puissance d'exister par luimême et qui meurt; qui n'a pas eu de commencement, et qui a une lin ; qui crée, par voie de génération, des êtres qui n'ont de sa nature que les infirmités, de sorte que dans cette génération, loin de produire il détruise, il anéantisse ce qui faisait le fond, l'essence de sa nature? Car ce qui était éternel devient soumis à la mort ; ce qui était puissant devient inlirme ; ce qui était par soi, et sans autre cause que soi , devient une simple succession d'effets.

Plutôt que de tomber dans une aussi grande absurdité, l'homme doit écouter celui qui seul a le droit de lui dévoiler son origine, puisque c'est lui qui l'a créé. Quand il n'existait pas encore , assistait-il aux conseils de la sagesse de Dieu ? Ouvrage du créateur, est-ce à lui de dire comment il a été fait ou bien est-ce à l'ouvrier ? L'enfant sait-il les mystères de la conception dans le sein maternel ? Peut-il dire, en puisant dans ses souvenirs, comment son corps s'est organisé, et comment une ame est venue l'habiter? Si l'homme ignore ces choses, comment expliquerait-il cet enfantement qui s'est fait en Dieu , cette création qu'aucune existence humaine n'avait précédée? Il est évident que si Dieu ne lui avait pas révélé son origine , rien ne la lui aurait apprise. Écoutons donc le narrateur inspiré des œuvres de Dieu nous les raconter dans la sublime simplicité de son langage:

Un acte de la volonté suprême venait d'accomplir la création ; mais il manquait encore à cette œuvre sublime un être intelligent, pour régner sur elle et en offrir l'hommage à sou auteur, pour en être, en un mot, le prêtre et le roi.

Dieu va le former ; c'est de la terre qu'il le tire. « Le Seigneur forma donc l'itomme du limon de la terre. » L'une des parties de l'homme, le corps, existe donc; comment Dieu va-t-il donner naissance à l'autre? Est-ce dans la matière qu'il la prendra aussi? Non; l'homme tient assez par le corps à la uature matérielle; voilà la première moitié de la chaîne établie, un premier mode de création mis. en œuvre; c'esl

S GENERALITES SDH L HOMME.

une substance d'un ordre nouveau qui va naître, ce n 'esl |»lude la matière : c'est un souffle de vie que Dieu répand sur le \ isage de l'homme, et il devient vivant et animé. « 11 répandit sur son visage un souffle de vie, et l'homme devint vivant et animé. » Impénétrable mystère dont le secret est en Dieu, dogme sublime de l'union de l'ame immatérielle, et du corps sorti du limon de la terre; qui donc, si ce n'est Dieu , vous a révélés d'une manière si précise à l'auteur de la Genèse, pendant que les plus grands philosophes de l'antiquité n'ont eu à cet égard que des données si incertaines?

C'est sur le visage de l'homme que Dieu répandit ce souffle de vie qui l'anime , et c'est lui qu'on appellera le miroir de lame. C'est sur ses traits que se manifestera la pensée , et dans la forme du corps , la supériorité humaine se montrera majestueuse et incontestable. La pensée, placée au sommet de l'édilice, contemple les cieux à plein regard, elle domine, comme d'un trône, tous les êtres qui l'entourent. Elle fait en souveraine l'inspection de son empire.

L'homme si magnifiquement doué du côté du corps, le fut encore mieux du côté de l'intelligence. Son corps tiré de la matière , en garda les propriétés , c'est à dire les imperfections ; son ame, souffle de vie, immatérielle et immortelle comme Dieu, faite à son image et ressemblance, brillait de tout le reflet des splendeurs divines. Le corps tenait sa nature de la matière, et la matière était sa nourriture; mais l'ame participant de la nature de Dieu, avait pour aliment Dieu même qui est la science, elle le connaissait autant que sa qualité de créature le lui permettait. L'homme jouissait pleinement de tous les avantages que lui conférait cette connaissance qu'il avait de Dieu, qui n'avait pas pu dans sa justice la lui refuser en le créant. La destination qu'il avait reçue, en est du reste la preuve la plus frappante et la plus claire. Dieu l'avait créé pour commander à l'univers , il lui en avait expressément donné rempiic, oi' pouvait-il l'investir d'un commandement sans lui donner la connaissance parfaite des ùtres qu'il était appelé a

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