‹ Des passionsChapitre 8 sur 52 · L'HOMME DÉGRADÉ · texte numérisé non relu

L'HOMME DÉGRADÉ

Les Écritures nous apprennent qu'au commencement Dieu avait fait les anges, qui sont les plus parfaits des êtres créés. L'un d'eux , enivré d'orgueil et se complaisant dans sa propre beauté, crut pouvoir se soustraire à la domination de son auteur. 11 se détacha de Dieu, entraîna dans sa désobéissance d'autres anges qui étaient encore , ainsi que lui , à l'état d'épreuve. et qui devinrent malheureux comme lui. Il fut leur chef et leur dominateur. Intelligence indépendante de toute communica-

I } rÉNÉ&ALITÉS SUR L'HOMME.

lion avec la matière , l'ange superbe ne put pas être précipité

jusqu'à elle, et ne fut point assujetti à ses entraves. Il ne devint pas ignorant comme l'homme, mais il reçut immédiatement son châtiment irrévocable. Ce châtiment fut la conséquence de ses perfections, car il connaît et voit Dieu, comme centre de. tout bonheur et de toute perfection , et Dieu le repousse éternellement de son sein. Sa science immense le dévore et le brûle. Il voit le bien et ne peut l'atteindre, il comprend le bonheur et le malheur l'accable. Sa nature , faite pour jouir du souverain bien , s'élance continuellement vers lui , mais la malédiction de son Dieu le repousse , et, dans sa rage, il maudit à son tour Dieu et tous les êtres. Incapable de bien faire , il cherche une affreuse consolation à entraîner au mal les autres créatures, car la vue du bonheur d' autrui le tourmente et l'irrite. C'est dans ce fait primordial, dans cette chute immense d'un des princes du ciel qu'il faut chercher la cause de la chute de l'humanité.

L'ange déchu , voyant l'innocence et le bonheur d'Adam et de sa compagne, résolut de les perdre, et, pour cela, il s'adressa à la femme, sachant qu'elle était plus faible , plus facile à séduire, qu'Adam serait promptement entraîné par elle. Instruit par sa chute, ayant éprouvé la désastreuse influence de l'orgueil, c'est par lui qu'il attaqua l'homme, et celui ci, oubliant sa dépendance, conçut aussi la folle idée de devenir semblable à Dieu, et de vivre de sa propre puissance. Déplorable et ridicule aberration de la créature, qui ne tarda pas à recevoir la peine qu'elle avait encourue ! Dieu punit l'homme dans la source de son péché; il s'était élevé par un inconcevable orgueil , et c'est dans cet orgueil qu'il fut frappé. Quand le verbe de Dieu proféra en face de l'homme déchu cette sanglante ironie : « Voilà Adam devenu comme l'un de nous , » combien dût être grand le désespoir du pécheur ! Encore tout plein du souvenir de son bonheur, il se sentait abaissé , humilié et malheureux. Naguère il était puissant , le voilà faible et sujet à souffrir; il était immortel, le voilà soumis à la

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mort. La science de Dion remplissait son ame, et son ame est enveloppée d'ignorance. Son esprit dominait son corps , et son corps se révolte et tourmente incessamment l'esprit par ses appétits grossiers. Déplorable abaissement , malheur sans égal , comment donc étes-vous devenus le partage de l'humanité? C'est, comme nous l'avons dit déjà, parce que l'homme, dans sa folie, a cru que tout ce qui lui venait de Dieu était de lui et en lui. C'est parce qu'il s'est préféré à son créateur et qu'il s'en est librement séparé. « Le commencement de l'orgueil de l'homme est derenier Dieu. »[Eccl. chap. 10, verset U.) Que fut en effet l'orgueil de l'homme dans le cas dont il s'agit, sinon la révolte de l'être faible par lui-même , qui prend pour des attributs de sa nature tous les dons que la bonté de Dieu lui octroie, qui se proclame indépendant et veut vivre de sa vie propre en s' isolant de celui qui l'a fait? Ingratitude effroyable , mais aveuglement plus effroyable encore ! Comment! c'est l'être qui n'était pas hier, qui outrage la main qui l'a créé et qui le soutient. Il vit ta l'ombre de la puissance divine et il s'en éloigne! L'insensé, il croit qu'il va devenir Dieu lui-même. Mais, bien loin de là, en s'éloignant de la source de vie, il tombe dans les bras de la mort; en abandonnant le principe de la force, il se livre à sa faiblesse. Dieu va le laisser tomber de sa main, briser le lien qui l'attachait et l'associait en quelque sorte à ses perfections , et le pauvre déchu sera réduit aux imperfections qui sont dans le fond de son être, créé du néant. Il n'a point en lui le principe de la vie, puisqu'il l'a reçue ; or, Dieu cessant de le soutenir , sa nature portera les fruits de mort dont le germe est en elle , et l'homme venu de la terre s'en retournera dans la terre , comme les eaux du ciel reviennent au sein des mers d'où elles sont sorties. La mort est partout , excepté dans l'esprit humain qui ne croit pas à l'anéantissement; il répugne à la dissolution du corps, mais il ne peut pas lui donner l'immortalité. Dieu seul le pouvait, il avait créé l'esprit immortel par essence, et avait voulu que le corps, sujet comme

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toute matière à la dissolution, vécut cependant toujours ï«'l> étaient les desseins de sa provide ncc.

Mais il avait remis l'homme entre les mains de son propre conseil ; et celui-ci , dans son orgueil . s'étant éloigné de lui . il l'avait abandonné à lui-même. Les deux parties de son être , n'étant plus soutenues par la puissance divine dans l'ordre établi, suivent ehacune de leur coté les tendances de leur nature. De là, ces contrariétés si grandes entre l'amc et le corps, cette guerre incessante et réciproque de la chair et de l'esprit L'homme matériel obéit aux lois de la matière, il se transforme et se détériore comme elle, puis il finit par devenir le siège de lésions qui empêchent ses fonctions de s'accomplir, et le rendent la proif1 de la mort. Aussi du berceau jusqu'à la tombe, la vie est un chemin de misères et de souffrances. Le corps est plein de mille infirmités; il n'est pas un de ses besoins qui n'évoque une douleur, qui ne se satisfasse par la fatigue et le travail. Malgré les efforts continuels qu'on fait pour entretenir la santé en lui, qu'est-ce que la vie humaine ? Une goutte d'eau dans la mer , un grain de sable sur ses rivages, un point insaisissable dans l'immobile éternité, et quelque court que soit cet instant, combien ne renferme-t-il pas de misères, de larmes et de labeurs ?

En vain , ô homme, t'es-tu prêté à toutes les exigences de la chair, en vain pour elle as-tu fertilisé la terre, as-tu tiré de son sein les aliments qui te nourrissent et vaincu par tes efforts et tes sueurs la stérilité dont Dieu l'a frappée ! En vain as-tu idolâtré ce limon que tu nommes ton corps , « souvienstoi qu'il est poussière et qu'il doit retourner en poussière. » Ainsi va le flot des générations; celle qui s'éteint devient cendre que la suivante disperse du pied ; la vie est une proie que la mort doit étouffer tôt ou tard. Continuellement l'homme est en garde contre ses coups ; chacun de ses pas peut le conduire aux embûches qu'elle lui tend, car elle le menace de tous les côtés à la fois. Tout conspire à sa perte, l'insecte qui rampe aussi bien que les bêtes féroces et les éléments

GÉNÉBALITÉS SUR L'HOMME. M

déchaînés. Son semblable lui-même arme contre lui son bras d'un glaive homicide; l'art de tuer les hommes est devenu une science et une source de gloire.

Si Dieu a puni 1 homme aussi sévèrement dans son corps , il l'a puni plus sévèrement encore dans l'esprit. Il a cessé d'illuminer l'intelligence humaine des clartés delà science, et il l'a abandonnée à ses propres pensées. Or l'esprit de la créature n'a en lui que ténèbres et ignorance , car la science est en Dieu, qui ne se communique plus. L'esprit n'est plus suffisamment éclairé pour diriger le cœur dans son amour, et l'amour qui s'égare dans son objet, revient à son tour obscurcir l'intelligence. Voilà dans quel cercle s'agite désormais l'ame humaine. Avant la chute, l'esprit éclairé par Dieu percevait distinctement le bien et le vrai ; maintenant, livré à ses seules forces qui sont bornées , il est trompé par les apparences des êtres, par ses appétits, par ses besoins. 11 ne voit et ne juge les choses que d'une manière incomplète. Il prononce sur ce qu'il voit , et non sur ce que sont les objets en eux-mêmes; car il ne les connaît plus dans l'intimité de leur nature. Incapable de remonter aux causes premières par la force de son intelligence, il est obligé de faire à propos de toute chose un acte de foi. Il n'est pas un événement, pas un être qui ne présente à son esprit quelque mystère profond et impénétrable ; de sorte que le résultat de son orgueilleuse révolte est justement le contraire de ce qu'il espérait. Pour lui l'obscurité a remplacé la lumière, l'ignorance a étendu son voile sur ce qu'auparavant il voyait d'une façon claire et distincte. L'incertitude entrave à chaque pas ses progrès et ses études, et après des siècles de pénibles labeurs , d'incessantes recherches, il est forcé d'avouer que de toutes parts les ténèbres l'environnent , et qu'il n'a fait que changer ses erreurs contre d'autres.

Continuellement entraîné par ses appétits charnels , par les passions nées de la tyrannie de son corps, il subit à chaque instant la peine de sa faute, dans ce flétrissant abaissement de

IS GÉNÉRALITÉS SI II l'HOHUE.

son intelligence. Ce qui était une souveraineté est devenu un

esclavage; et ce qu'il y a d'humiliant dans cet assujettissement , c'est que l'ame obéit à son esclave d'autrefois. Elle, si noble et si belle, partage les destinées de la chair et du sang ; les pensées corrompues, les désirs brutaux qu'ils enfantent viennent retentir en clic et souvent la dominer. La faim, les maladies la torturent, la mort la fait trembler, car elle aime sa prison .

Déchu de sa grandeur première, l'homme est obligé de vivre à l'état de lutte continuelle pour mériter de reconquérir la noble position qu'il a perdue. Jamais ses efforts n'auraient eu l'efficacité convenable pour le relever de sa chute, si Dieu lui-même n'avait aidé sa faiblesse par l'inestimable bienfait de la rédemption. Pour en profiter, il faut que l'homme combatte incessamment ses penchants vicieux. Sa nature tombée , obéit facilement aux impulsions grossières de la chair et aux aberrations de l'esprit, frappé tout a la fois d'ignorance et d'orgueil.

Désormais voilà donc l'homme soumis à la douleur physique et à la douleur morale ou l'ignorance, cette double affiic tion que Dieu avait voulu lui laisser ignorer; car il ne faut pas interpréter les Écritures dans ce sens , qu'avant la chute , il n'avait pas idée du bien et du mal moral. Dès qu'il était assujetti par Dieu à une épreuve d'obéissance, il était nécessaire qu'il connût le juste et l'injuste. Quand le Seigneur fit à Adam la défense de manger du fruit de l'arbre du bien et du mal , il lui expliqua le sens de ces paroles en ajoutant : « Car au même temps que vous en mangerez, vous mourrez très certainement. » (Genèse, chap. 2 , verset M .) Or la mort, pour un être vivant, est une des plus grandes souffrances pfaj siques et morales. Lorsque le démon , sous la forme du serpent , séduisit Eve par ses promesses , il donna aux paroles de Dieu la fausse interprétation que nous combattons ici . L'homme possédait la science dont un être créé était susceptible, mais il savait bien la distance qui le séparait de Dieu, seul possesseur de la science infinie, qui tient à l'essence divine elle-même.

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