CHAPITRE II
Des peines fondées sur l’opinion.
À MESURE que l’homme étend ses rapports avec ses semblables, 1l cherche à obtenir dans leur esprit une
considération fondée sur ses richesses , son crédit, son
pouvoir , ses talens, ou, ce qui vaut mieux et qui est plus rare , sur ses vertus. Cette existence hors de luimême , et qui repose sur l'opinion, est pour lui d’une trés-haute importance... Si l’opinion était toujours juste, elle se confondrait avec les idées de raison , de vertu ; mais, souvent erronée, elle exerce un ascendant déplorable. Ces veuves de l’Indostan , qui se précipitent sur le bûcher d’un époux, sont victimes d’un préjuge contre lequel vous déclamez ; mais parmi vous, Européens si fiers de ce que vous appelez civilisation, un préjugé plus absurde, plus barbare, et qui tous les jours immole des victimes, est celui qui, au raisonnement substituant l’épée ou le pistolet, tue un adversaire pour lui prouver qu'il a tort.
Est-elle plus sensée, l'opinion qui attache l’infamie au supplice du gibet, et non à celui de la fusillade? N’estelle pas le comble de la démence, l’opinion qui dans vos colonies créa la noblesse de l’épiderme, et qui, jusque dans ses dernières nuances, persécutant la teinte africaine , flétrit le mariage d’un blanc avec une femme
de couleur, füt-elle un modele de vertu, tandis qu’elle n'inflige pas même le mépris au libertinage le plus éhonté? À cette subversion de toutes les idées de mo rale , de sens commun, je ne vois de comparable que les instructions de Walouet, ministre de la marine, qui, pour rattacher St.Domingue à Ia France, promettait des lettres de Blanc au président Pétion, et à quelques autres sang-mélés ou noirs , qui seraient jugés dignes de cette haute faveur. Les rois de Tombouctou et de Houssa pourront un jour parodier cet acte en offrant des /eutres de Noïr à quelque potentat européen qu'ils voudront gratifier de leur b'enveillance.
Si l’opinion n’était pas viciée, voudrait-on, dans aucun pays, former ni conserver des liaisons avec ce négrier, ce planteur, dont la fortune est cimentée par les sueurs, les larmes et le sang des malheureux Africains ?
Avec des agens coupables d’actes arbitraires contre un citoyen? car l’oppression d’un seul est l’oppression de tous , sinon le pacte social serait une chimere ;
Avec un magistrat qui, pour hâter la mort d’un accusé , lui aurait fermé la bouche, lorsqu'il voulait pré: senter des raisons justificativés ou atténuantes ?
Avec des fonctionnaires qui, se ravalant eux-mêmes au rôle de provocateurs, auraient corrompu des valets pour se procurer la correspondance des maîtres , soudoyé de vils subalternes pour violer, par le bris des lettres , les secrets des familles , les confidences de l’amitié ;avili le caractère national , par des légions de ce qu'ils appellent observateurs, mais que les hommes sensés désignent sous d’autres noms.
Si l’opinion publique etait juste, si les hommes sa-
vaient se respecter eux-mêmes , voudraient-ils fre-
quenter tant d’êtres immondes qui, pour obtenir des places , des pensions, des titres, des rubans, des hon-
neurs , sacrifiant l’honneur, se sont affubiés de tous les costumes, ont professé toutes les doctrines, courtisé tous les partis, et surnagé à tous les partis, en prodiguant à la puissance du jour les adulations les plus serviles ; en protestant qu’ils avaient prévu, prédit et provoqué la chute de ceux qu'ils encensaient la veille ? Ames pétries de boue, on demande en vain à la langue des expressions propres à peindre votre infamie.
Parmi ces êtres dégradés figurent une foule d'hommes qui, jadis contempteurs de toute religion, soudain en ont improvisé la défense, et se sont faits persécuteurs.
Les dévots sont l’antipode des hommes pieux. Le Changeux les a oubliés dans son Traïté des extrémes. S'il vivait encore, l’époque actuelle lui fournirait la matiere d’un troisieme volume.
Les factions ét la haine cherchent toujours à s’emparer de l’opinion publique , en plaçant sous sa tutelle, en décorant de son nom des clameurs scandaleuses et des assertions mensongeres. La particule on, susceptible de l’acception la plus étendue comme la plus restreinte, sert merveilleusement la perfidie, quise cache dans le vague des expressions, telles que les suivantes : on dit, on pense, on croit, on convient générale- | ment que, etc. Ainsi, après avoir assuré que l’abbé | de Caveirac a fait l'apologie de la Saint-Barthélemi, Voltaire le fera répéter, et répéter par la troupe enrôlée sous sa banniere; mais tôt ou tard le démenti le plus formel, etune démonstration portée jusqu’à l’évidence, feront justice de cette calomnie.
(ro)
Dans le cours de la révolution, maintes fois la puissince du jour dirigea contre certains hommes, qui gênaient ses projets , ses entreprises, toute l'artillerie des libellistes, des journalistes à gages. Mais enfin la vérité perce le nuage dont on l’environnait , et l’imposture démasquée ne flétrit que ceux qui l’inventent ou qui la répètent. C’est la fange qui retombe sur la face de celui qui l’a jetée.
Tous les Codes décernent des peines contre celui qui dérobe le bien d’autrui : cependant, il est un genre de vol, souvent plus criminel et plus avyilissant, qui occupe rarement les tribunaux judiciaires, mais qui n’échappe point à celui de l’opinion, c’est le plagiat littéraire ; une lâche hypocrisie aggrave toujours cet attentat sur la propriéte.
L'opinion, tribunal d’appel, juge en dernier ressort, et casse quelquefois des sentences émanées, même d’autorités légales ou réputées telles. L'opinion en Espagne a déjà, non-seulement annulé, mais couvert d’opprobre, la presque totalité des jugemens de cette inquisition dont l’existence seule calomniait l'Évangile.
En Angleterre, l'opinion, par une manifestation éclataute , protesta plus d’une fois contre l’iniquite de sen— tences revêtues de toutes les formes judiciaires. Pour un ouvrage que la cour qualifiait de hbelle, tel auteur fut condamné au pilori; mais on vit des citoyens les plus distingués accourir sur la place d'exécution pour féliciter Je patient et changer son supplice en pompe triomphale. Bonaparte, ayantintenté , au-delà du Pasde-Calais, un proces contre un écrivain, obtint contre lui une senteuce ; mais eïle fut cassée par l’opinion
nationale, et le plaidoyer du célebre Makintosh sera
“toujours cité comme un monumeut de la liberté briz
tannique.
* En-deçà du détroit, chez une nation distinguée par des qualités tres-brillantes , mais où les hommes à caractère et doués d’un courage civil sont des phénomènes , l'opinion publique a cependant intimé quelquefois des ordres souverains ; c’est elle qui prescrivit à Varade , intendant de Franche-Comté , de déchirer les lettres de noblesse accordées par le roi Philippe II d’Espagne , à Gérard , en récompense de ce qu’il avait voulu assassiner Guillaume , prince d'Orange. Dans cette complicité homicide, dont Gérard et Philippe partagent l’infamie, à Philippe incontestablement appartient la plus grande part.
Ainsi l’inexorable postérité, appelant à sa barre les individus et les peuples, distribue la gloire et la honte. Elle stigmatise d’une flétrissure indélébile la mémoire de ce landgrave de Hesse, et d’autres princes qui vendaient au cabinet de Saint-James , comme des troupeaux de brutes , des régimens ‘destinés à étouffer dans son berceau la liberté de l'Amérique, où ils allaient égorger et se faire égorgers Les vendeurs et les acheteurs , frappés du même anathème , sont attachés au même poteau. Combien de princes auxquels les adulateurs avaient décerné le titre de grands, et dont la postérité a brisé le piédestal ! combien d’hommes immolés par la tyrannie, et dont elle a proclamé l’innocence! L'auteur de la Consolation de la philosophie, condamné à mort pour avoir défendu la divinité de Jésus-Christ, la liberté romaine et la dignité du sénat, fut lâchement abandonné par ce sénat à la fureur du roi Théodoric. Aujourd’hui Poece , hbonorablement inscrit
dans les fastes littéraires, figure encore comme martyr dans le calendrier ecclésiastique de l'Italie. Pendant trois siècles, sur la tombe du célebre Las Casas, a pesé Paccusation d’avoir introduit la traite des Noirs, pour les transporter dans le Nouveau-Monde. Aujourd’hui il est reconnu qu’elle existait 14 ans et peut-être même 19 ans avant qu'il fût né. Apres avoir réhabilité la mémoire de Porlier , les Cortes d'Espagrie remontantaux siècles antérieurs , ont appelé la vénération publique sur d’autres victines , et décrété qu’un monument scrait érigé à Jean de Padilla.
Quand les jugemens contemporains sont dictés par l'équité, l’histoire se borne à les enregistrer. Les actes arbitraires ne sont jamais déshonorans que pour lPautorité dont ils émanent. Combien d'hommes traînés à la Bastille en sortaient non-seulement sans tache, mais avec honneur ; et, depuis la destruction de ces cachots remplacés par tant d’autres, quelle foule de personnages pour qui des condamnations furent des cou-
ronnes civiques |
Il m’a paru indispensable d’exposer les détails qu’on viént de lire sur l’opinion ‘envisagée comme puissance publique ,avant d'aborder la question des peines infa= mantes , qui sera l’objet du chapitre suivant,