‹ Des peines infamantes à infliger aux négriersChapitre 3 sur 15 · CHAPITRE HT · texte numérisé non relu

CHAPITRE HT

Des peines infamantes. Moyen d’en assurer l'efficacité.

Isaac Werp a observé que les sauvages du Canada manifestent un profond mépris, non-seulement pour les hommes qui ont volontairement abdiqué leur liberté , mais encore pour tous ceux qui, après l’avoir défendue vaillamment, lassés du combat, ont subi le joug (1). D’autres voyageurs ont fait la même remarque chez la plupart des nations incultes et barbares. Ce mépris envers les esclaves volontaires, a pour corrélatif nécessaire le sentiment d’aversion ‘et même d’horreur contre quiconque tente de ravir la-liberteé à son semblable, sentiment qui acquerrait plus d'énergie chez les peuples où l'éducation aurait développe les facultés intellectuelles et morales, et pour lesquels l'Évangile ne serait pas comme un livre ignore.

Le mépris relâche et brise mêmeles liens de confiance et de consanguinité. C’est le premier degré de l’infamie, espèce d’excommunication civile infligée par l’opiuion ;. c’est l’infamie de fait qui devient infamie de

droit, quand la loi lui jinprime ce caractère. PRE ER GT DE OP UV NEE TROT RER EP TER ET EPE|

(1) Voy. Voyage au Canada, en 1595 ,96 et 97; par isaac Weld, 3 vol. in-8° , Paris, 179, t.. [IL , p. 120.

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La loi, dit-on, ne peut créer cette peine, mais seu lement la déclarer, la sanctionner. Ce dire n’est pas d’une exactitude rigoureuse. Sans doute si la loi heurtait l'opinion, celle-ci en triompherait ; mais quand Ja Di fondée sur les principes éternels d’ordre , de justice, sur dés Sentimens qui ont leur racine dans le cœur humain, prononceéra l’infamie contre des brigands qui vont arracher à leur terre natale la population africaine pour la vendre à d’autres brigands dans les Antilles, croyez que l’opinion et la loi se prêleront un mutuel appui. Leurs efforts simultanés mettront enfin un terme à des forfaits qui, aux habitans de l’Afrique intérieure, montrent sans cesse l’Europe et l'Amérique comme des repaires de flibustiers acharnés sur eux. L'opinion éclairée par les principes, consacrée par la loi, deviendra promptement esprit public, esprit national. Tel est l’heureux changement opéré précisément sur cet article en Angleterre, grâces à la liberté de la presse, qui est le véhicule de toutes les idées grandes el généreuses. Ils connaissent bien peu leurs véritables intérêts et ceux du peuple, les gouvernemens quis’efforcent de l’étouffer ; ils sont en même temps bien aveugles, car dans ce genre de‘monopole le commerce interlope déjouera sans cesse les douaniers.

Si la liberté de la presse, devenue licence, se portait à des exces répréhensibles , nul doute que ces excès doivent être punis; mais , au lieu de s’'égarer dans le jague des présomptions de culpabilité qui ouvrent toutes les portes à l’arbitraire , une législation sage doit spécifier clairement les corps de délits : autrernent lés Barrières qu’on élève contre la manifestation de la

pensée sont un symptôme de faiblesse on de duplicité.

(15) qu'on s’efforcerait en vain de pallier. Les peuples sont saturés des amplifications pompeuses dans lesquelles le despotisme préconise sa bonté paternelle, Les promesses sont une monnaie de billon tombée en discrédit. Il est, pour les gouvernemens , un moÿen infaillible de ne pas craindre la liberté de la presse : c’est d’être justes. La mesure de cette liberté est la mesure certaine de la loyauté de ceux qui commandent, des droits acquis à ceux qui obéissent, et de la prospérité nationale. Plus nous avancons dans le cours des siècles , plus cette vérilé se répand et deviént palpable.

Ce qu’on vient de lire me paraît une réfutation anticipée de l’argument répété naguère par un puissant du jour,que l'opinion en France n’est pas encore assez müûre pour qu’on puisse avec succès infliger aux négriers des peines infamantes. Est-ce de bonne foi qu’à l'appui de cette assertion on invoque l'autorité de Filangier: ? Ce publiciste , voulant faire sentir que les peines de ce genre sont 1llusoires, si elles ne sont ratifiées par l’opinion publique , allègue l’exemple de certain pays où la loi flétrit celui qui accepte le duel, tandis que l’opinion le flétrit s’il ne l’accepte pas. Les dispositions pcnales contre le duel et contre la traite, n’admettent aucune parité. La loi flétrira le négrier et ses complices ; mais l'opinion n’a jamais blâmé , jamais elle ñe blämera celui qui refuse de participer à ce genre de trafic : 1l se pourrait que , pour avoir repoussé un tel moyen de fortune , il fût traite de sot dans les maisons de force , les bagnes et‘dans quelques salons dorés ; mais les anomalies du crime ne constituent pas l’opinior publique.

La peine iufamante serait inefficace stelle atteignait

(16) un trop grand nombre d'individus , parce qu’alors:ils feraient masse. Ici cet inconvénient n’est pas à redouter; car, düt-on capturer et condamner ( ce qui est tres-désirable.) tous les négriers et leurs complices, ils ne seraient jamais qu’un nombre tres-limité comparativement à la population française.

L'instabilité des affections , la mobilité des idées dans un pays qui n’a guère que des modes, suggèrent un argument plus spécieux contre l’emploi de la peine infamante.

La France est un tableau mouvant , qui, depuis trente-trois ans, a présenté toutes les phases de la democratie et de la tyrannie, du vraiet de l’absurde , du sublime et du ridicule. Les maximes les plus contradictoires ont été proclamées successivement dans les mêmes chaires , les mêmes tribunes et souvent par les mêmes bouches. Vous les connaissez ces orateurs de circonstance , race parasite qu’on s’efforce vainement d’extirper ; leurs noms viennent sur vos levres.

Cependant les recherches uliies occupent davantage les esprits. De toutes parts une jeunesse studieuse pénètre dans le sanctuaire des sciences. Aujourd’hui les Conceui de Dorat, les Bouquets mythologiques de Bernis , et même les Héroïdes d’Ovide, traduites par le cardinal de Boisgelin , trouveraient à peine quelques lecteurs; mais la pratique des vertus suit-elle la‘progression des lumières ? L'énergie des sentimens est-elle à la même hauteur que le développement intellectuel? Qu sont les hommes à caractere chez ce peuple doué de qualités si brillantes? Il a porté au degré le plus

élevé la valeur militaire ; mais est-on moins frivole dans un pays quis’amuse de calembourgs , de joutes, ?

de feux d'artifices, et même de cocagnes, où l’on ravale au dernier terme de dégradation l’espece humaine ? Qu’espérez-vous d’une nation vouée à l’ido= lâtrie politique, toujours adulatrice et la plus complimenteuse de l'Europe? Voilà, ce me semble, l’objec= ‘tion dans toute sa force : cependant, quelques considérations peuvent, sinon la détruire, du moins l’affaiblir.

La cupidité et la vanité préconisent les fausses doctrines. Le nombre de ceux qui les croient est moindre que le nombre de ceux qui les soutiennent. Cette observation, peu honorable pour une foule de gens, n’en est pas moins une vérité de fait: et tel qui , en public, affectera de Ja nier, sera démenti par son cœur. En ramenant ces observations à la question des peines infamantes contre les négriers , jamais on ne pourrait former en leur faveur une athmosphère d'opinion publique, vu l’exiguité de leur nombre. L’anathême politique lancé sur eux trouvera un appui, non-seulement dans la magnanimité naturelle du cœur humain ; mais plus encore dans cette générosité factice dont l’amour-propre aime tant à faire parade. La propension en faveur des Africains se fortificra certainement par les mesures que prennent d’autres gouvernemens dans les deux mondes, contre le plus hor= rible des trafics. L'esprit humain émancipé tend à émanciper tous les hommes, queiles que soient leur couleur, leur origine, leur religion, surtout dans le nouveau Continent ,et l'Amérique, réagissant sur l’Europe, y fera jaillir, avec plus de force, les vérités sociales et les principes de la liberté.

À la peine capitale infligée presque partout aux

(18) et écumeurs de mer, aux incendiaires , aux faux-monnoyeurs, aux assassins, etc.; on doit préférer une ! / peine infamante : mais en quoi consistera l’infamie 3 contre des hommes bien plus criminels, les négriers ? Un des États-Unis, c’est, je crois, la Virginie, a statué que les duellistes seraient considérés comme

M tombés en démence, en conséquence privés de la gestion de leurs biens que l’on confie à un tuteur. Cette disposition est utile sans doute, mais insuffisante. L’ostracisme , le pétalisme,, le bannissement, la dé- 1: portation furent souvent employés à punir autre chose que des crimes. Depuis Aristide jusqu’à nos jours, l’histoire en fournit d'innombrables exemples. Si la peine fs du ban était juste, même lorsqu'elle frappe de vérita- 4 bles malfaiteurs, je dirais qu’aux négriers errans ct fugitifs sur la terre, il faudrait , comme à Cain, leur re dévancier, imprimer un signe indestruclible qui les ; fit reconnaitre partout, el qui partout 1uspirât l’horreur; mais une nation a-t-elle le droit d’exposer les autres au danger de recevoir des êtres pervers qu’elle chasse par la crainte qu'ils ne souillent la terre na-

tale? Nous avons des bagnes, et pourquoi n’avons-nous

pas encore un Éotany-Bay ? Ce n’est pas faute de ter- 1 ritoire. C’esLl faute d’argent sans doute. À cela je n’ai

rien à réponäre, car tout le monde sait combien 1l

k en faut pour notre marine qui, depuis long-temps, : joue un rôle si magnifique ; 11 en faut pour des fêtes,

: 1 des spectacles, des salles d'Opéra, et beaucoup d’autres $ ï choses dans une contrée où si souvent le superflu usurpe la place de l’utile, du nécessaire!

sw TA] A . . . 0 A :: Au reste, quand même les criminels dont 1] s’agit

ne seraient pas séquestrés de la société, quand même

ils ne seraient pas astreints à un costume, à un signe qui les fit reconnaître , la sentence flétrissante obtien< dra son effet , sielle est affichée en permanence dans tous les tribunaux, ports, bourses, amirautés, administrations, mairies, sans aucune exception; et si les coupables qu’elle frappe sont signalés publiquement dans la commune désignée pour leur domicile. |

Sur l'être le plus dégradé, quelle impression doit faire sa situation habituelle! privé des droits civils et

politiques, connu et cité partoutcomme inhumain,

criminel , infâme , il voit tout le monde s'éloigner de Jui avec effroi par la crainte de partager l’opprobre dontils’etoouterti # MMrLere :

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