‹ Des Pensées de Pascal (volume 2)Chapitre 2 sur 56 · IV AVANT-^PROPOS · texte numérisé non relu

IV AVANT-^PROPOS

Mais considérons par un endroit plus sérieux récrit que nous remettons sous les yeux du public. Nous n'avions entrepris qu'un travail littéraire ; notre unique dessein avait été de reconnaître et de montrer Pascal tel qu'il est réellement dans ce qui subsiste de son dernier ouvrage ; et il est arrivé qu'en l'examinant ainsi, nous avons vu à découvert, plus frappant et mieux marqué, le trait distinctif et dominant de l'auteur des Pensées. Déjà en 1828 ' nous avions trouvé Pascal sceptique, même dans Port -Royal et dans Bossut: en 1842, nous l'avons trouvé plus sceptique encore dans le manuscrit autographe; et, malgré la vive polémique qui s'est élevée à ce sujet, notre conviction n'a pas été un seul moment ébranlée : elle s'est même fortifiée par des études nouvelles.

Quoi ! Pascal sceptique! s'est-on écrié presque de toutes parts. Quel Pascal venez-vous mettre à la place de celui qui passait jusqu'ici pour un des plus grands défenseurs de la religion chrétienne? Eh, de grâce, mes-

' Voyez les Leçons de 1838 9 tome i*', p. 443.

Googk

AVJkMTHPAOfM. V

sieurs, entendons-nous, je vous prie. Je n'ai pu dire que Pascal fût sceptique en religion ; c'eut été vraiment une absurdité un peu trop forte; bien loin de là, Pascal croyait au christianisme de toutes les puissances de son âme. Je ne veux point revenir et insister ici sur la nature de sa foi : je n'ai pas craint de l'appeler une foi malheureuse, et que je ne souhaite à aucun de mes semblables : mais qui jamais a pu nier qu'elle fut sincère et profonde? Il faut poser nettement et ne pas laisser chanceler le point précis de la question : c'est en philosophie que Pascal est sceptique, et non pas en religion ; et c'est parce qu'il est sceptique en philosophie qu'il s'attache d'autant plus étroitement à la religion, comme au seul asile, comme à la dernière ressource de l'humanité dans l'impuissance de la raison, dans la ruine de toute vérité naturelle parmi les hommes. Voilà ce que j'ai dit, ce que je maintiens, ce qui sort irrésistiblement, pour tout esprit sincère et attentif, des textes nouveaux que j'ai mis au jour en ce volume, de cet ardent et sombre ascétisme, et pour ainsi dire de cette vie de mort

que Pascal et sa sœur ' avaient embrassée , et qui leur était l'impérieuse condition du chrétien sur la terre et la seule porte du ciel. La pensée dernière de Pascal est écrite dans les dernières années de sa vie, et ces dernières années sont une thébaide et un calvaire. Tel était le génie de Port-Royal : on ailève à Port-Royal sa grandeur en lui ôtant sa rigidité ; et c'est Pascal, c'est sa puissante originalité, c'est son esprit, c'est son âme que nous défendons contre ses partisans vulgaires , lorsqu'au lieu d'en faire malgré lui un philosophe équivoque et mille fois incon^ séquent, nous le laissons et nous le montrons tel qu'il est.

Oui, Pascal est un ennemi de la philosophie. La philosophie est trop loyale pour le dissimuler, et trop sûre d'elle-même pour redouter ni Pascal ni personne. Elle a sur* vécu au jansénisme comme à la société de Jésus ; et elle survivra à ces inimitiés éphémères qui se lèvent aujourd'hui contre elle des points les plus divers de Thorizon. Dans

* Vùyez JaequeUne PasceU^ passina.

AVANT-PROPOS. Vil

cette réaction qu'une faiblesse coupable encourage , c'est l'honneur de la philosophie d'être attaquée la première : on sent bien qu'il faut la frapper d'abord pour atteindre jusqu'à l'ordre nouveau. Pendant deux siècles, depuis le Discours de la méthode jusqu'à l'Assemblée Constituante , la philosophie a travaillé à l'émancipation et au progrès de la société française : aujourd'hui cette société la couvre et la défend : c'est dire assez que la philosophie n'a rien à craindre.

Page 1