‹ Des Pensées de Pascal (volume 2)Chapitre 25 sur 56 · A VANT-PROPOS. XL V · texte numérisé non relu

A VANT-PROPOS. XL V

Étrange athéisme d'ailleurs qoe celui de Malebranche^ qui consisterait i sacrifier l'homme à Dieu ! C'est bien plutôt là uo théisme exagéré; et pourtant je n'ai point hésité à le combattre ' , et à faire voir dans tous mes écrits que l'homme et la nature sont des forcer douées d'une activité qui leur est propre, que l'âme humaine est une force libre autant qu'iotelligente , qu'à ce double titre elle a conscience d'elle-même, se reconnatt et des droits et des devoirs et la responsabilité de tous ses actes.

On ne manquera pas de répliquer que, si je ne détruis pas Dieu , je le méconnais en lui refusant la liberté, puisque je tiens la création comme nécessaire. Entendons-nous. II y a, comme parle l'École, deux sortes de nécessité, la nécessité physique et la nécessité morale. H ne peut être question ici de la nécessité physique de la création ; car, dans cette hypothèse^ Dieu, disons-le pour la centième fois, serait sans liberté, c'est-rà-dire au-dessous de l'homme.

' Leçons de 1Ô29, TP leçon sur Spinosa et Malebranehe, p. 427 de la 2" édition, et deux articles cLu Journal des Savants (1842), sur la correspondance de Mairan et de Malebranehe.

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Reste donc la nécessité morale de la création. Ëh bien! j'ai retiré jusqu'à cette expression,. par cela seul qu'elle peut paraître équivoque et compromettre la liberté de Dieu. Et quant à' celle de convenance souveraine que j'y ai substituée , je veux répéter l'explication que j'en ai donnée, et qu'une triste habileté vous a toujours fait supprimer '. Je suis libre, c'est là pouf moi une démonstration invincible que Dieu l'est et possède toute ma liberté en ce qu'elle a d'essentiel, et dans un dt^ré suprême , sans les limites qu'imposent à ma nature la passion et une intelligence bornée. La liberté divine ne connaît pas les misères de la mienne, ses troubles, ses incertitudes; elle s'unit naturellement à l'intelligence et à la bonté divine. Dieu était parfaitement libre de créer ou de ne pas créer le monde et l'homme , tout autant que je le suis de prendre tel ou tel parti. Cela est-il clair, dites-moi, et Ine trouvezvous assez explicite sur la liberté de Dieu î Mais

* Averlissemeni de la 3* édition des Fragments, p. xxi. CettjB édition est de 1838.

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yoici le nœud de la difficulté : Dieu était parfaite* ment libre de créer ou de ne créer pas, mais pourquoi a-t-il créé? Dieu a créé parce qu'il a trouva la création plus conforme à sa ss^esse et à sa bonté, La création n'est point un décret arbitraire de Dieu, comme le voulait Okkam ; c'est un acte parfaitemait libre en lui-même sans doute^ mais fondé en raisoa : il faut bien accorder cela; Puisque Dieu s'est décidé à la création, il l'a préférée, et il l'a préférée parce qu'elle lui a paru meilleure que le contraire; Et si eUe a paru meilleure à sa sagesse, il convenait donc à cette sagesse, armée de la toutepuissance, de produire ce qui lui paraissait le meilleur. Voilà mon optimisme : accusez-le tant que vous le voudrez d'athéisme et de fatalisme, vous ne pouvez porter cette accusation contre moi sans la faire également tomber sur Leibnitz, sans parlef* de saint Thomas et dé bien d'autres, et je consens à être un fat^iste et un athée comme Leibnitz. Le Dieu qui m'a fait pouvait assurément ne pas me faire, et mon existence ne manquait point à sa perfection. Mais, d'une part, si, créant le monde, il n'eût pas créé mon âme, cette âme qui peut le

h AVAfrr-FROMS.

comprendre et Taîmer, la création eùi été imparfaite, car en réfléchissant Dieu dans qoëques-uns de ses attributs ^ elle n'eût pas manifesté les {dus grands et les plus saints : par exemple, la liberté, la justice et rameur; et, d^une autre part, il était bon cpi'il y eât un monde^ un théâtre où pût se déployer œt être capable de s'élever jusqu'à Dieu à travers les passons et les misères qui l'abaissent vers la terre. Toutes les choses sont donc bien comme Dieu les a faites et comme elles sont. J'en conclus, ne^ousen déplaise, que Dieu, sans être nécessité ni pbyâquement, ce qui est absurde, ni moral^ent, ce qui paraît éqjiivoque, demeurant libre et parfaitement libre, mais trouvant meilleur de créer que de ne <aréer pas, créa nonnseulement avec sagesse, mai&en v^u de sa sagesse même, et qu'ainsi dans ce ^!and acte r4ntelligence et l'amour dirigèrent là liberté.

Cette explication n'est point une c(»iMS6ion ; c'est le développemmt régijd&er de k pensée fondan^ntaie sur laquelle nous nons appuyons, mes amis et moi, à savoir : que la lumière de la haute méta^ physique est dans la psychologie. C'est & l'aide de la conscience et des élémœts permanents qui la

(^ostitiieiit que^ par une indu^on légitime^ noios âevcms l'homme à la coanaêsance des aUriixits les {dascadi^ de IMeu* L'homme ne peut mn eoro«- {NTOidre de D^a demi il if ait tfu moins une ombre m liii-mèsie : ce qu'il sent d'essentiel en lui , il le traos|K)rtQ ou ]^utôt il le rend à celui qui le lui a à)!»^; et il ne peut sentir nt sa liberté, ni ses 'vabs^encey ni àon amour, avec toutes leurs iii^^arfeetions et leurs limites , sans avoir i»e certitude inTinciUe de la liberté , de l'intdligence et de l'amour de IMeu , sous la rsôson de l'infinité. Une psychologie profonde comme point de dé* part y et pour dernier but une grande pbik»o^ phie, morale et religieuse et en même temp» libé^ raie 9 telle est mcm œuvre, s'il m'est permis èd parler ainsi, en oppoaitioû à l'fi^éi^Qtie que produit la psyjc^ôbgie superficie de l'empirisme, et en opposition aimi à la niéla{^ysique hypothétique de réc4^ attaûtt^e, née de Fsèseoce de toute psy^ diologie. Si f ai un nom en France, à quoi le dois-je, je vous prie, si ce n'est pas à la tâche persévérante que je poursuis depuis trente, années , cidie de combattre le matérialisme et l'athéfsme, conséquences

UI AVÀNT-PAOFOS.

extrêmes de la philosophie du dernier siècle; non pas, il est vrai, en faisant la guerre à la raison, mais en essayant de la mieux diriger, non pas en abjurant la philosophie, mais en proclamant au contraire sa haute et bienfaisante mission. Je m'incline devant la révélation, source unique des vérités surnaturelles; je m'incline aussi devant l'autorité de Féglise, nourrice et bienfaitrice du genre humain, à laquelle seule a été donné de parler aux nations^ de régler les mœurs publiques , de fortifier et de contenir les âmes. Combien de fois n'aî-je pas défendu, comme homme politique et comme, philosophe, l'autorité ecclésiastique dans^ ses limites nécessaires ' ? J'y ai perdu une ancienne popularité, je ne la regrette point ; je faisais mon devoir, je sui» prêt à le fahre encore et à tout sacrifier à cette sainte cause, tout, excepté cette autre partie de la véi'ité, de la justice et de ma conviction réfléchie, j'entends le sentiment de l'excellence de la raison humaine et du pouvoir naturel et

' Voyez particulièrement mon Rapport à la Chambre des pairs sur la loi de rinstructlon primaire, rapport où j'ai défendu avec fermeté la part légitime du clergé dans la surveillance des écolesxitt peuple.

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légitime qu'elle a reçu de Dieu de faire coimattre i rbomme et lui-même et son divin auteur. Éclairez ce pouvoir y n'essayez pas en vain de l'étouffer. Respectez dans le cartésianisme ladirection généreuse et l'énei^e qu'il donne à la pensée. Loin de répéter^ contre la vérité des choses et contre l'évidence tle l'histoire^ que toute philosophie conduit à l'athéisme, oh! je vous en conjure, proclamez bien haut que la mauvaise philosophie conduit seule à cette erreur funeste, et que la raison sagement cultivée portera elle ces croyances sans lesquelles eelles de l'église manquent de fondement, et ne reposent plus que sur l'imagination ou sur ladésespoir impie de toute vérité , s'^orçant de se tromper lui-même et trou* blant l'église au liçu d'y trouver la paix. Quel avantage, dites-moi, a procuré à l'église de France l'ajtiw système que nous combattons? Il lui a donné un triomphe d'un jour, puis des déchirements malheureux, et maintenant encore une direction fatale, contraire à ses traditions nationales, à ses intérêts de tous les temps, aux déclarations des saints conciles, au génie permanent du catholicisme. Au lieu de combattre l'Université , que l'égUsa de France

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^ joîgoe à elle pour Mconplir de cmieertietiir différente missioo. Le» professeurs dé philMopiûe de rUniversité n'o0t pomt i OBse^oer la religioo; ils n'eb ont point ledrcnt ; car ils ne parieat pas au iiom de Dieu \ ils parlent au nom de la raison ; ils doivent 4onû ease^er une phitosofdiiequi, pour oe, pi» trahir la raison elle-même , la sociélô et rétat, N doit riQU oôstoiaâr qui soit c(H»tr^re à la reli^ixi* Les rôles sont trop différents pour être o{)g^osés et pour être échangés : leur fin dernière est k même ; la réhabilitation cte la dignité de l'âme , h (m ^n la divine Providence et le service de la patde. Je jlemande pardon au lecteur 4e cfB exfdicatîoQa en ai^)arence assez déplacées dans un av^wtr-propos à des variantes de Pascal. Mais c'est Pascal , dans le livre même sur lequel roule ce travail, qui le premier a d^laré là guerre au cartésianisme et à toute philo* Sophie. Cette guerre a été renouvelée de nos jours; elle est parvenue en ce moment à la d^niëre vio-» leipK^e. n n'était donc pa$ malséant d-adress^ ici (^tte réponse aux ennemis de la philosophie, et voici mon dernier mot : Hue le gouvernement demeure indécis et silencieux:; que l'esprit public

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épuisé devienne de plus en plus étranger à ces nobles intérêts qui faisaient battre le cœur à nos aïeux et i nos pères et firent si longtemps de la France Tàme et Tintelligence du monde; que des attaques sans firein épouyantent 1^ faibles convictions et ceux qui n'ont pas Vexpërience des difficultés de la vie : il est un homme que sa bonne conscience maintiendra tranquille et ferme ; qui ne pliera pas sous cette coalition de tous les mauvais partis ; qui, Dieu aidant, ne se laissera ni égarer par les uns ni intimider par les autr^; qui ne manquera jamais au profond respect dont il fait profession pour le christianisme, et ne trahira pas davantage les droits, sacrés aussi , de la liberté de la pensée et la foi à la dignité de la philosophie; inébranlablement attaché au drapeau de toute sa vie, dût ce drapeau être insulté chaque jour, déchiré et noirci par la calompie.

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