‹ Des Pensées de Pascal (volume 3)Chapitre 11 sur 37 · VII, I · texte numérisé non relu

VII, I

' Cette Pensée est une de celles qui, dans le manuscrit, ne sont pas écrites par Pascal lui-même ; mais elle est corrigée de sa main. 11 y avait d'abord : « comme un ch/eii, «ne hallCy un liètre

sufûsent » Lui-même a substitué : « eommeun billard et une

halle qu'il pousse suffisent.... »

BAPPORT , ETC. — DSUXliMB PARUS. 97

Pascal (Msc. p. 6i) : « Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, celte heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer, il est contre nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si l'arrêt est donné, mais à jouer au piquet. » Port-Royal : « Mais à jouer et à se divertir. » (P.-R. i. B. a* part, ii.j

Pascal (Msc. p. i33) ; « Ce n'est pas l'amusement seul qu'il cherche ; un amusement languissant l'ennuiera; il faut qu'il s'y échauffe, qu'il se pique lui-même, qu'il se forme un sujet de passion et qu'il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte pour l'objet qu'il s'est formé, comme lesr enfants qui s'effraient du visage qu'ils ont barbouillé. » Port-Royal : a Qu'il se forme un

objet de passion qui excite son désir, sa crainte, son espérance. » (P.-R. ch. xxvi. B. i^® part. VII, 3.)

Port-Royal (ch. xxxi) : « On ne s'imagine d^or^ dinaire Platon et Aristote qu'avec de grandes robes et comme des personnages toujours graves et sérieux. » Pascal (Ms. p. iSy) : « On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants. »

Pascal nous peint le petit nombre des inventeurs n'obtenant point du très -grand nombre qui

96 Vm FBNStBS DE PASCAL.

n'invente pas la gloire qu'ils méritent et qu'ils cherchent par leurs inventions. S'obstinent-ils, traitent-ils avec mépris ceux qui n'inventent pas ? ce Les autres, dit Pascal (Msc. p. 440' ^^^^ donne* roient des noms ridicules, leur donneroient des coups de bâton. Qu'on ne se pique donc pas... » Port-Royal (ch. xxxi. B. i" part, viii, ao) : « ToiU ce qu'ils y gagnent , c'est qu'on leur donne des noms ridicules et qu'on les traite de visionnaires. Il iaut donc bien se garder de se piquer de cet avantage , etc. »

Pascal (Msc. p. aSi) : <k Les dévots qui ont plus de zèle que de science. » (P.-R. ch. xxix, § a. B. i" part, viii, 3) : « Certains zélés qui n'ont pas grande connoissance. »

Comme Port-Boyal a peur du mot de clévols^ à plus forte raison craint-il de toucher aux prédicateurs et de les montrer même une seule fois et par hasard , la voix enrouée , mal rasés et barbouillés : à ce prédicateur Port-Royal substitue un avocat.

Port-Royal (ch. xxv. B. !'• part, vi, ii) : « Ne diriez-vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple , se gouverne par une raison pure et sublime, et qu'il juge des choses par lui-même, sans s'arrêter aux vaines circonstances qui ne blessent que l'imagi-

RAPPOBT, BTG. — BmiftlMB PARTIB. 99

nation des faibles? Voyez-le entrer dans la place où il doit rendre la justice. Le voilà prêt à ouir avec une gravité exemplaire. Si Vopocat vient à paroitre et que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, et que son barbier Tait mal rasé , et si le hasard Ta encore barbouillé , je parie la perte de la gravité du ma^

gisirat » Pascal ( Ms. p. 36a ) : cr Voyez-le

entrer dans un sermon ou il apporte un zèle tout dévot y renforçant la solidité de la raison par l'ardeur de la charité: le voilà prêt à Touïr avec un respect exemplaire. Que si le prédicateur vient à paroitre et que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre , que son barbier Tait mal rasé et si le hasard Ta barbouillé de surcroît ^ quelque grande vérité qu'il annonce j je parie la perte de la gravité de notre sénateur. »

Il semble que Port-Royal prenne à t&che d'a^ mortir la vivacité naturelle du style de Pascal. Pascal ne peut écrire quelques lignes sans s'animer et éclater bientôt en tours énergiques ; il se met lui-même en scène. Port-Royal retourne contre lui sa maxime qu'il ne faut pas parler de soimême; il efface la personnalité de Pascal , et ra-* mèoe son langage incisif et animé à la manière de parier de tout le monde. Voici quelques exemples

de cette métamorphose que Port-Royal fait subir à Pascal :

Pascal (Msc. p. 1 33) : «c Tel homme passe sa vie sans emiui en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à la charge qu'il ne joue point, vous le rendrez malheureux. » Port-Royal : a Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de chose, qu'on rendrait malheureux en lui donnant tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à la condition de ne pas jouer. » (P.-R. xxv. B. i^* part, vu, 3.)

Pascal (Msc. p. 3a a) : « Si vous l'avez bien sincère (la vue de notre bassesse), suivez-la aussi loin que moi, et reconnoissez, etc. » Port-Royal : « S'ils (les hommes) l'ont bien sincère, qu'ils la suivent, etc. » (P.-R, IV, p. 45. B. a* part, v, la.)

Pascal (Msc. p. 45) : « Qu'ont-ils donc à dire contre la résurrection et contre l'enfantement de la Vierge ? » Port-Royal : <c Je ne vois pas qu'il y ait plus de difficulté de croire la résurrection des corps et l'enfantement de la Vierge. » (P.-R. xxviii. B. a^ part, xxii, aa.)

Pascal (Msc. p. 33) : « Qu'ils se consolent (ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur), je leur annonce une heureuse nouvelle : Il y a un libérateur pour eux; je leur ferai voirj je leur montrerai

RAPPORT, BTC. — DECXTÉMB PARTIS. lOi

qu'il y a un Dieu pour eux... Je leur ferai voir qu'un Messie a été promis. » Port-Royal : « Qu'ils se consolent; il y a un libérateur pour eux; il y a un Dieu pour eux ; un Messie a été promis. » (P.-R. XIII. B. a* part, ix, 17.)

Pascal (Msc. p. a/i4) : « Il est injuste qu'on s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement; je tromperais ceux en qui je ferois naître ce désir, car je ne suis la fjn de personne, et n'ai de quoi le satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir, et ainsi l'objet de leur attachement mourra donc! » Pascal avait pris cette pensée pour la règle de sa vie intérieure ; et, pour l'avoir toujours présente, il l'avait écrite de sa main sur un petit papier séparé, comme nous l'apprend madame Périer, qui, dans la vie de son frère, cite ce morceau sans y rien changer. xPort- Royal n'a pas fait comme madame Périer; il a oté le ton personnel qui est sublime ici; il a éteint, dans les froideurs de l'abstraction, l'ardente mélancolie de ce passage, qui semble avoir été écrit au désert par la plume brûlante de saint Jérôme, ou par l'auteur de l'Imitation dans sa cellule, Port-Royal : « Il est injuste qu'on s'attache à nous, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement; nous tromperons ceux à qui nous en ferons naître le désir; car noiis ne sommes la fin de personne, et

102 DBS PBNSBBS DE PASCAL

nous /s'oi/o/u pas de quoi les satisfaire (à quoi se rapporte lesP), Ne sommes-nous pas prêts à mourir, et ainsi l'objet de leur attachement mourrait. » (P.-R. xvifi. B. a* part, xvii, 49.)

Passons à des altérations plus graves encore, celles qui dégradent bien davantage le style de Pascal, soit par substitution, soit par addition, soit par abréviation.-

Pascal (Msc. p. 79) : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et c'est la plus grande de nos misères. » — Port- Royal : « Les divertissements ne nous consolent de nos misères qu'en nous causant une misère plus réelle et plus effectuée. »(P. R. xxvr. B. i" part, vu, 3.)

Pascal ' : <c La plus grande bassesse de l'homme est la recherche de la gloire, et c'est cela qui est la plus grande marque de son excellence. » — Port- Royal : «r Si, dun côté, CQtl^ fausse gloire que les hommes recherchent est une grande marque de leur misère, c'en est une aussi de leur excellence. » (P.-R. XXII. B. 1" part, nr, 5.)

Pascal (Msc. p. 83) : « Si on considèi^ son ouvrage incontinent après l'avoir fait, on en est encore tout prévenu; si trop longtemps après, on

' D'après les deux copies.

n'y entre plus. Ainsi les tableaux vus de trop loin ou de trop près ; et il n*y a qu'un point indivi-psible qui soit le véritable lieu ; les autres sont

trop près, etc. » -r- P.-R. : t< Il n^ a qu'un

point indivisible qui soit le véritable lieu de

voir les tableaux; les autres » (P.-R. xxv. B.

i" part. VI , a.) Qu'es(t-ce que le Keu de voir les tableaux?

Pascal (Msc. p. itio) : « De là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. » Port-Royal : « De là vient qu'il y a si peu de personnes qui soient capables de souffrir la solitude. » (P.-R. XXVI. B. i** part, vu, i.)

Pascal (Msc. p. aïo) : « Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. £t ceux qui font sur cela les philosophes et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu'ils ne voudroient pas avoir acheté, ne connoissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantiroit pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse nous en garantit; et ainsi, etc.... »

Port-Royal change, transpose, bouleverse toute cette phrase : « Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui s'amusent simplement^à montrer la vanité et la bassesse des dis^ertissements des hommes connois-

t(A DES PENSÉBS DB PASCAL.

sent bien , àJa vérité j une partie de nos misères; car éen est une bien grande que de pouvoir prendre plaisir à des choses si basses et si mé* prisables; mais ils n'en connaissent pas le fond ^ qui leur rend ces misères mêmes nécessaires, tant quils ne sont pas guéris de cette misère inté^ rieure et naturelle qui consiste à ne pouvoir souf^ frir la vue de soi-même. Ce lièvre qu'ils auroient acheté ne les garantiroit pas de cette vue; mais la chasse les en garantit. Ainsi, etc..» (P. -R.l. 1. B. 1.1.)

Voici une pensée où , dans Port-Royal même , l'énergie du langage semble avoir atteint sa dernière limite, et que pourtant Pascal avait écrite plus vive et plus énergique encore :

Port-Royal (ch. xxjci, Boss. i" part, vi, a6) : « Au lieu de recevoir les idées des choses en nous, nous teignons des qualités de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons. )/ Pascal

(Msc. p. 36o) : a nous les teignons de nos

qualités et empreignons de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons. »

Exemples d'additions oiseuses ou tout à fait vicieuses :

Pascal (Msc. p. 45 1) : « Il faut que les habiles soumettent leur esprit à la lettre. » Pourquoi ajouter à Pascal et lui faire dire avec Port- Roy al? « Il faut que les habiles soumettent leur esprit

à ia lettre , en pratiquant ce quily a d^ extérieur. (P.-R. II. B a* part, iv, 3.)

Pascal (Msc. p. i): « En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, et regardant tout l'univers muet etc. ...» Port-Royal introduit entre ces deux men^bres de phrase cette addition insigni^ fiante : « En voyant laveuglement et la misère de l'homme, et ces contrariétés étonnantes qui se décornèrent dans sa nature , et regardant tout l'univers muet.... » (P.-R. viii. B. a* part, vu, i.)

Pascal (Msc p. ai) : « Kôus ne vivons jamais, nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le serons jamais.. » Port-Royal : <f ... il est indubi^ table que nous ne le serons jamais, si nous n^ aspirons à une autre béatitude que celle dont on peut jouir en cette vie, » (P.-R. xxiv. B. i" part, vi, (%.)

Pascal (Msc. p. lo) : « Le conseil qu'on donnoit à Pyrrhus de prendre le repos qu'il alloit chercher par tant de fatigues recevoit bien des difficultés. » Port-Royal : « C'est pourquoi , lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus , qui se proposoit de jouir du repos avec ses amis après avoir conquis une grande partie du monde, qu!il feroit mieux d'avancer lui-même son bonheur en jouissant dès lors de ce repos sans l'aller chercher par tant de fatigues, il lui donnoit un conseil qui recevoit de

10$ DU PEmtal DB PASCAL.

grandes difficultés et qui n'étoit guère plus rai* sonnable que le dessein de ce jeune ambitieux. L'un et l'autre supposent que Thomme se pût contenter de soirBoéme et de ses biens présents sans remplir le vuide de son cœur d'espérances imagbnaires, ce qui est faux, Pyrrhus ne pouvoit être heureux ni devant ni après avoir conquis le monde. Et peut-être que la vie molle que lui conseilloit son ministre étoit encore moins capablede le satisfaire que l'agitation de tant de guerres et de tant de voyages qu'il méditoit (P.-R. xxvi. B. i'« part. VII, 1 •) » Ix>rsqu'on voit une si petite phrase devenir ainsi une page entière entre les mains des amis de Pascal , on comprend que madame Périer ait appelé leur travail, non pas une édition, mais un commentaire.

Je n'ai voulu citer qu'un très-petit nombre d'additions, par ménagement pour le lecteur médiocrement jaloux de faire connaissance avee le> style du duc de Roannez et de relire ici ce qu'il a déjà lu dans l'édition de Port Royal. Je serai moins sobre d'exemples de suppressions et d abréviations, puisque ces exemples auront l'avantage de mettre au jour de nouvelles lignes, quelquefois même de nouvelles phrases de Pascal, rejetées par Port- Royal et dignes pourtant de figurer à côté de celles qui sont en possession de l'admiration universelle.

RAPPORT , BTG. ^ DEIfXIÉflB PARUE. 107

Parmi les passages les plus admirés, nul ne l'a plus été et ne mérite plus de l'être que celui où Pascal compare l'homme à un roseau, mais à un roseau pensant. C'est un des morceaux les plus accomplis et les plus travaillés qui soient sortis de sa plume. Pascal est revenu à deux fois sur cette pensée; il ne l'a quittée qu'après l'avoir portée à sa dernière perfection, et l'avoir gravée à jamais. Il est curieux d'en retrouver dans un coin du manuscrit la première et imparfaite ébauche. La voici avec ce titre qui renferme d'abord la pensée tout entière (Msc. p. i65) : Roseau pensant, «c Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité ; mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage e» possédant des terres par l'espace : l'univers me comprend et m'engloutit comme un point; par la pensée je le comprends. » Cest de cette ébauche déjà si grande que Pascal a tiré le morceau sublime que Port - Royal a publié , en se permettant d'en retrancher un trait qui achevait la pensée et n'est pas indigne de ce qui l'entoure. Port-Royal : « Toute, notre dignité con* sistedone dans la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée »(P.-R. xxziii. B. i" part iv, 6). Pascal avait écrit (Msc.

p. 63): a Non de l'espace et de la durée, que

nous ne saurions remplir. »

Pascal dit de rimagination (Msc. p. 36 1) : « Elle a ses heureux et ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres ; elle fait croire^ douter^ nier la raison; elle suspend les sens, elle les fait sentir; elle a ses fous et ses sages. » Port- Royal abrège ainsi: <c Elle a ses heureux et ses malheureux, ses sains ^ ses malades^ ses riches, ses pauvres, ses fous et ses sages.» (P.-R. xxv. B. !*• part. Vf, a.)

Pascal (Msc. p. a58) : « Cette neutralité est l'essence de la cabale (la secte des pyrrhoniens). Qui n'est pas contre eux est excellemment pour eux. Ils ne sont pas pour eux-mêmes; ils sont neutres^ indifférents, suspendus à tout^ sans s^excepter. Que fera donc l'homme... » Port-Royal: « Cette neutralité est l'essence du pyrrhonisme. Qui n'est pas contre eux est excellemment pour eux. Que

fera Thomme etc » (P.-R. ch. xxi. B. a«

part. I, T.)

Pascal, sur l'ennui attaché à toute habitude (Msc. p. a5i) : « V éloquence continue ennuie. Les princes et les rois jouent quelquefois : ils* ne sont pas toujours sur le trône; ils s'y ennuieroient... » Port-Royal a supprimé la première phrase : « L'éloquence continue ennuie. »(P.-R. xxxi. B. r^^part.

Pascal , sur la condition d'un roi condamné à

RAPPORT 9 BTG. — DEUXliMB PARTIB. 109

se divertir (Msc. p. iSg): « Il tombera dans les vues qui le menacent des révoltes qui peuvent arrivefy et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s*il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit. >» Port-Royal a tiré de tout cela la petite phrase suivante : « Il tombera par néces* site dans les vues affligeantes de Favenir, e/, si on ne C occupe hors de luij le voilà nécessairement malheureux. » (P.-R. xxvi. B. i'' part, vu, i.)

Pascal avait dit (Msc. p. 377) : « Lui seul (Dieu) est son véritable bien, et depuis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place, astre»^ ciel^ terre, éléments, plantes, chouXy poireaux, animaux, insectes, veaux, serpents, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère , inceste; et depuis qu'il a perdu le vrai bien, etc.. » Cette longue nomenclature de toutes les choses dont l'homme a &it des dieux, est fort mal à propos abrégée dans Port*Royal qui, en supprimant les choses les plus ignobles que Pascal n'avait pas craint de nommer, supprime précisément les cultes les plus extravagants où l'homme s'égare lorsqu'il quitte le vrai Dieu. En compensation de ces retranchements, Port-Royal ajoute une

110 DBS FBHWaS m FA9CAL.

phrase qui n'est guère du style de Pascal : «r C'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de tenir la place de la fin et du bonheur de V homme ^ astres, éléments, plantes, animaux, insectes, maladies^ guerre, vices, crimes^ etc. Vhomme étant déchu de son état tia* turel^ il ri y a rien à quoi il riait été capable de se porter. Depuis qu'il a perdu le vrai bien... » (P.« R. XXI. B. a* part, i, i.)

Pascal (Msc. p. aa i ) : « Le peuple a des opinions très-saines : i^ d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie, etc.; a^ d'avoir distingué les hommes par le dehors, comme par la noblesse ou le bien ; 3^ de s'offenser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la gloire. Mais cela est très-souhaitable à cause des autres biens essentiels^ qui y sont joints; et un homme qui a reçu un soufflet sans s'en ressentir est accablé d'injures et de nécessités, d Port-Royal a craint, sans doute , que le troisième point mal compris n'induisit en tentation, et il l'a supprimé. (P.-R. ch. XXIX, § 6. B. i" part, vm, i5.)

A propos de cette pensée, si habituelle dans Pascal, que les opinions du peuple sont très* saines, Condorcet a le premier publié le morceau suivant qu'avait retranché Port-Royal (C. vu, i. B. i** part, viir, i): uNous allons voir que toutes

RAPPORT, BTC. — lœVXIÉilB PABTIB. 111

les opinions du peuple sont très-saines; que le peuple n'est pas si vain qu^on le dit ; et ainsi l'opinion qui détruisoit celle du peuple sera ellemême détruite. «Cen'est là, pour ainsi dire, qu'un extrait de la pensée de Pascal , qui , fidèlement reproduite, a un tout autre caractère, uiie toute autre portée (Msc. p. a3i.) {En titre) ^Renversement continuel du pour au contre. -^ Nous avons donc montré que l'homme est vain par Festime qu'il Élit des choses qui ne sont point essentielles, et toutes ces opinions sont détruites. »

« Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très-saines, et qu'ainsi toutes ces vanités étant très-bien fondées^ le peuple n'est pas si vain qu'on dit : et ainsi nous avons détruit l'opi* nion qui détruisoit celle du peuple.

« Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition , et montrer qu'il est toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines^ etc.... »

Port-Royal (xxvii. B. l'^part. vii, i):« Un gentilhomme croit sincèrement qu'il y a quelque chose de grand et de noble à la chasse; il dira que c'est un plaisir royal. » Pascal (Msc. p. aog): « Le gentilhomme croit sincèrement que la chasse est un plaisir grand, un plaisir royal; mais son picqueur n*esi pas de ce sentiment-là. »

lli HBS MRSiB DB PASCAL.

Port-Royal (xxv. B. i" part, vi, la) : « L'esprit du plus grand homme du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par ie moindre tintamarre qui se fait autour de lui... Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et troublé cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. » Pascal (Msc. p. 79): « L'esprit de ce souverain juge du monde n'est pas si indépendant... et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant Dieu que voilai O ridicolosissimo eroe! d

Port- Royal (xxxi. B. i" part, ix, 55), en parlant de Platon et d'Aristote : a Quand ils ont fait leurs lois et leurs traités de politique, c'a été en se jouant et pour se divertir. C'était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie ; le plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement. » Pascal (Msc. p. 1 87) : «c Quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leurs politiques ^ ils l'ont fait en se jouant. C'étoit la partie la moins philosophe.... simplement et tranquillement. 5'//f ont écrit de politique, c'étoit comme pour régler un hôpital defoux; et s ils ont fait semblant den parler comme dune grande chose ^ c'est qu'ils savoient que les fouac à qui ils parloienty poU' voient être rois et empereurs; ils entrent dans

KAPPORt . SIC. •- DBOXiillB PABTIB. ilS

leurs principes pour modérer leur folie au moim mal qu*il se peut. 9

Port-Royal (xxviu. R a* part xvii, 35) termine ainsi tin paragraphe sur saint Albanase, sainte Thérèse, etc. : « C'étaient des saints, disons*nous{ ce n'est pas comme nous. » Fiscal ( Msc. p. 1 a) développe l'allusion au temps présent : « C'étaient des saints, disons-nous; ce n'est pas comme nous. Que se passmt-il donc alors? Saint Jthanase était un homme appelé A thanase^ accusé de pki^ sieurs crimes^ condamné en tel et tel concile pour tel et tel crime; tous les évéques y consentirent^ et le pape enfin. Que dit-on à ceux qui résistent? Qu'Us troublent la paix; qu'ils/ont schisme. »

Nous avons donné, ce me semble, assez d'exem<> pies de changements inutiles ou défectueux qui altèrent le texte de Pascal par des substitutions, des additions et des suppressions malheureuses. Nous allons maintenant rendre compte de changements qui ne portent plus sur des phrases isolées et des morceaux de peu d'étendue, mais sur des fragments con»dérables et presque sur des chapitres entiers. Nous allons montrer Port-Royal, tantôt brisant et décomposant de longs morceaux fortement travaillés et complets en eux-mêmes, comme avec le regret de rencontrer des débris trop bien conservés de la dernière œuvre de Pa^

aiU} tantèt, ëi comme par cm sentiment contraire, dans Tambitieux dessein de construire un édifice là où Pascal n'a'vail laiM que des matériaux, pre- Mnt aveo plus ou moins de discernement des fragments distincts et sans beaucoup d'analogie entre eux, pour «s composer un tout qui n'appar* tient point à Pascal et laisse voir à un œil attentif la discordance intérieure d'éléments étrangers arbitrairement réunis* Donnons quelques exem* pies dû ces compositions mensongères*

Ouvrez Port-Royal; lisea le chapitre vnt(P.-R. qbu VIII } B. a^ part, vu, i), où Pascal nous peint un bomme qu'on aurait porté endormi dans une ile déserte et qui s'éveillerait sans savoir où il est, au milieu de créatures semblables à lui et qui n'en savent pas plus que lui, a'adreasant vainement k elles pour en obtenir qudques lumières. Les beautés de détail de ce chapitre, et surtout du 1*^ paragraphe, tant de fois cité^ trompent sur l'unité de rensemble. Or ce prmnier paragraphe^ dans son état actuel, n'est point de Pascah II est eomposé de deux fragments entièrement distincts, Xwx sur un homme qui s'émillerait tout à coup dans une île effroyable^ et demanderait en vain à ^t ce qui l'entoure les moyens d'en amptiri l'autre sur Pimpuissance de no^ semblables à noua 4aiuxer le bcmbeur* Je cite le dernier Imgmeni td

RAPPOBf , MM. M HbSiMl IURTIB. ttV

qu'il ^ dans k ma&uscrit autographe (Mao. p. 63) i • KoUi aoinmaa plaisanta de nous reposer dans la société de dos aemblabks^ misérablea comme nom, impuîasauta comme nous*. Ils ne nous aide* rout pm à mourir; on mourra seul) il faut donc faire comme si l'on étoit seul; et alors blitiroit^on des maisona superbes? on cbercberoit la vé*^ rite eto« . « . • » Il fallait publier séparèra^ït ce» sombres réflexions^ ou les mettre à cùté du mor*" ceau précédemment cité sur la vanité et Tinjustioe de l'attachement d'un homme pour un homme. An lieu de cela, Port-^Royal les transpiM?le au milieu du i'^ paragraphe du chapitre viif, et, pour 1^ y rattacher, leur donne le ton et le mouvepienlr de tout le reste. L'homme qui s'éveille dans Pile; déserte s'exprime ainsi : * Je tois d'autres pei*« sonnes auprès de moi, de semblable nature; jer leur demande s'il» sont mieux Instruits que moi ; ils me disent que non; et tair cela ces misérables^ égarés, ayant regardé autour d'eux et ayant vtf quelques objets plaisants , s'y aont donnés et s'y §Oiit attachés. Pour inoi je n'ai pu y prendre' 4'attache, et, considérant combien il y a plus d'ap^ |^.raim qn^il y a autre chose que ce que je vols, j'ai redierché si ce Dieu n'auroit point laissé quel* ^ue trace de soi.«.M > Port^Royal brise cette der^ Qière phraaf^ n'en ennseweque lespremiers mots »

lift l>Bd nBNSÉBS m PAdCAt.

« Pour moi je n'ai pu » et à ce commencement il réunit l'autre fragment , qu'il arrange ainsi: a Pour moi je n'ai pu m'y arrêter, ni me reposer dans la société de ces personnes semblables à moi/ misérables comme moi, impuissantes comme moi;je vois qu'ils ne m'aideroient pas à mourir. Je mourrai seul : il faut donc faire comme si j'étois seul; or, si j'étois seul, je ne bâtirois pas de maisons, je ne m'embarrasserois pas dans des occupations tumultuaires ; je ne chercherais l'estime de personne; mais je tâcherois seulement à découvrir

la vérité » Il est étrange de faire dire à un

homme qui est dans une île déserte qu'il ne bâtirait point de maisons, qu'il ne s'embarrasserait pas dans des occupations tumultuaires , etc. Remarquons aussi que Port-Royal, qui ôte si souvent ]eje à Pascal, le lui impose ici.

Voilà un tout bien artificiel dont Pascal n'a fourni que les éléments. En voici un autre plus artificiel encore.

On trouve dans le manuscrit, entièrement séparé, un fragment sur le pyrrhonisme (p. a 67), et un autre avec ce titre : « Que l'homme sans la foi ne peut connoltre le vrai bien ni la justice, j» (Ms. p. 377.) Que fait Port-Royal? Au lieu de publier séparément ces deux fragments, qui n'ont aucun lien entre eux, il les réunit forcément (P.-R.

RAPPORT» £TC. ^ imUXIEMB PARTIE. 117

ch« XXI ; B. a* part, i), à Faide de cette transition grossière : « Voilà ce qu'est l'homme à l'égard de la vérité; considérons*le maintenant à l'égard de la félicité, qu'il recherche avec tant d'ardeur dans toutes ses actions. »

Il y a plus : non-seulement de ces deux fragments distincts, Port-Royal compose un ensemble faux j mais il ne donne pas même chacun d'eux tel qu'il est. Au milieu du fragment sur le pyrrhonisme, avant le paragraphe qui commence ainsi : «r Voilà donc la guerre ouverte entre les hommes » Port - Royal , rencontrant le mot de dogmatisteSy à l'occasion de ce mot , va prendre dans le manuscrit un morceau tout différent sur les dogmatistesy et l'intercale dans le fragment sur le pyrrhonisme. Dans le morceau sur les dogmatistesy Pascal parlait en son nom et exprimait des principes qui lui sont propres; Port -Royal met ces principes dans la bouche des dogmatistes , et par là il se condamne à diverses altérations qui défigurent la pensée de Pascal, et qui pourtant ne la ramènent pas entièrement à la pensée ordinaire du dogmatisme ; de telle sorte qu'au fond ni Pascal, ni les dogmatistes, ni surtout la critique philosophique et littéraire ne peuvent trouver leur compte dans ces incroyables arrangements.

Il en est de même de l'autre fragment sur le

118 DBS WHSilS DB MMAl.

vrai bien de rhomine. Port-Royal en brise l'unité pour introduire entre deux phrases^ qui sont insé* parableSy un petit morceau sur les trois conçu* piscences (Msc. p. oljS) que suivent tous les philo«> sophesy en ôtaut à ce petit morceau sa fak*mé propre pour lui donner celle du fragment plus considérable auquel il le réunit.

Je ne sais qu'un procédé plus contraire au de* voir d'éditeur que ces compositions factices; c'est celui des décompositions que nous allons fsiire connaître. Plus d'une fois Port*Royal a rencontré dans le manuscrit d'assez longs fragments, dont toutes les parties étaient bien enchaînées et for-^ maiènt une pensée unique et frappante. I) aurait dû s'estimer trop heureux de pouvoir recueillir avec religion et publier dans leur intégrité ces grands débris où la main de Pascal était plus particulièrement visible. Port-Royal , par je ne sais quelle fatalité, après avoir fait violence à Pascal pour tirer de ses notes éparses des ensembles dis* cordants , lui fait ici de nouveau violence pour briser les grands ensembles qu'il trouvait tout construits, et en disperser les éléments dans des chapitres entièrement diHei^nts entre eux; Voilà ce qu'on n'aurait jamais pu croire, ce que nous ne pourrions croire nous^méme, si le fait évid^it n'était sous nos yeux»

RAPPORT I SfC* ^ USOXïtUB PARTIE. ItO

Dans te manuscrit (p. 347*36o) et dans les deux copies est un morceau profondément travaillé| eC d'une assez grande étendue, sur la situation de l'homme au milieu de la nature et sur son im» puissance à l'embrasser tout entière. Là revietinent les deux infinis que nous avons déj4 vus dauB les itéflexions sur la géométrie^ avec œtle diffé^ rence que, dans les Réflexions^ la douUe infinité de la nature était fortement mais brièvemeal -marquée I tandis qu'ici elle est exposée avec une plénitude et une magnificence qui remplissent une douzaine de pages de nos copies in-foHo. C'est encore là que se rencontrent et doivent en effet trouver leur place les admirables pensées sur les extrêmes qui nous fuient de toute part et dans les choses et dans les sciences, et sur la duplicité de notre être composé que nouli projetons hors de nous et dont^ nous teignons toutes choses. Nulle part Pascal n'est plus grand, plus ingénieux, plus fini plus magnifique» Nulle page des Provinciales n'est plus soignée que celles-là. D'ailleurs, pas un mot qui^ de près ou de loin, regarde les querelles du temps» Quelle bonue fortune donc pour Port*Royal , pour les amis de la gloire de Pascal, que la rencontre d'un pareil chapitre! Apparemment M. le duc de Roannea s'est cru trop grand seigneur pour se oonteater du rôle de

ItO DBS PBNSiES DB PASCAL.

simple éditeur de Pascal. Possédé de la funeste manie de le suppléer et de le refaire , il a eu la barbarie d'oser mettre la main sur ce chapitre , devant lequel se seraient inclinés et Platon «t Descartes et Fénelon et Malebranche et Bossuet Le duc de Roannez en a pris ce qui lui convenait, à savoir tout le commencement « Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté... » (B. i*^ part, iv) dont il a fait les premières pages du chapitre xxii, intitulé : Con^ Hoissance générale de thomme. Il a bien voulu publier aussi ce beau passage : <x Car enfin qu'estce que l'homuie dans la nature? Un néant à Tégard de l'infini; un tout à l'égard du néant; un milieu entre rien et tout etc. » Après ce paragraphe , que le duc de Roannez a donné en l'altérant comme tout le reste, on trouve, dans Pascal, un morceau intimement lié au précédent, et qui com* mence ainsi : « Manque d'avoir contemplé ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s'ils avoient quelque proportion avec elle ■ Suivent plusieurs paragraphes sur les vains efforts de la scietice humaine, paragraphes dont plusieurs sont barrés et refaits dans 'le manuscrit, et où le langage de Pascal, qui sait descendre comme il sait s'élever, prend un caractère tout différent. U paraît qQ«

HAPPO&T, BTC. <!^ DB0Xlill8 tARTIfi. |21

cette simplicité n'a pas charmé le duc de Boannez : il a supprimé tout ce morceau que, depuis^ le père Desmolets a donné, mais séparément et sans dire à quel ensemble il se rattachait , et en supprimant même , ce qui ne lui est pas ordinaire , un des paragraphes. (Desm^ p. 3o3; B. suppl. 8, «t Impart. Vf, a4.)

Ici vient le beau paragraphe qui commence et finit de cette manière : « On se croit naturellement bien plus capable <]'arciver au centre des choses que d'embrasser leur circonférence Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être -éloignées , et se retrouvent en Dieu , et en Dieu seulement. » Le duc de Roannez veut bien faire grâce à ce paragraphe et il le publie; mais où le met-il? Croyez-vous que ce soit en son rang, au chapitre xxii? point du tout; mais au chapitre xxxï, intitulé : Pensées dwerses. Puisqu'il était dans un moment d'indulgence, pourquoi le duc de Roannez n'a-t«il pas sauvé aussi, en le déportant où il lui aurait plu, le paragraphe qui suit celui-là dans le manuscrit? « Connoissons donc notre portée : nous sommes quelque chose et ne sommes pas tout; ce que nous avons d être nous •dérobe la connoissance des premiers principes qui • naissent du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini. » Ni Desmolets, ni

d<»tMlor«^ti ni Bo68Ut^ n'ont donné ce paragraphe, 4ui parail pour la première fois«

▲près ces suppressions et cette dislocation, Port*- JR.ojal reTÎent au manuscrit , et en publie de suite plusieurs pagesi qu41 altère comme à Tordinatre^ et il en compoie toute la fin du chapitre a^xii , depuis ces mots : « Cet état , qui tient le milieu ^ntre deuK extrêmes, se trouve en toutes nos puissances.** 9 jusqu'à ceux-ci : « Mais tout notre édifice craque et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. » Ainsi se termine le chapitre xxii , tandis que le grand fi*agment de notre manuscrit ne se termine point là. En le suivant pied à pied, nous rencon* trons d'abord quatre paragraphes dont voici le premier et le quatrième : « Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté; notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences* Rica ne peut fixer le fini entre les deux infinis,

qui l'enferment et le fuient» • » « Dans

la vue de oes infinis ^ tous les finis sont égaux , et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination sur l'un plutôt que sur l'autre» La seule comparaison que nous fiatisons de nous au fini nous fait peine. » Ce n'est point Desmolets, c'est Condorcet qui a publié le premier ces quatre paragraphes.

Viennent ensuite dans le manuscrit trois pages in «folio I très «bien liées et fort travaillées, à en

B APPORT, »€. ^ DECXiÂtfB t'ÂBTIB. 1^

juger par le$ barreii et led ratures. £a ¥oid h commencement et la fin : » Si Thomme ft^Àudiàit le premier, ii verrait combieti 11 est incapable de passer outre. Comment se pourrai^^il faire qu'une partie connût le tout? Mais il aspirera peut-être à connaître au moins les parties àYM lesquelles il à de la proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel etichainement l'une avec l'autre , que je crois impossible de connattriî Tune sans l'autre et sans le tout*.. Qui ne croirait, à nous voir composer toutes choses d'esprit et de corps, que ce mélange^là nous serait bien compr^ensible? C'est néanmoins la chose que l'on comprend le moins. L'homme est à lui*méme le plus prodigieux objet de la nature. Car il ne peut concevoir ce que c'est que corps et encore moins ce que c'est qu'esprit , et moins qu'aucune chose comme un corps peut être uni avec un esprit; c'est là le comble de ses difficultés, et cependant c*est son propre être i Modw quo cùrporilmt adhœret spiritus ootnptvhendi ^k homiNiius mk poiesti et hoc tamen homo esL s

Le duc de Roannea a bien voulu se laisser tou«cher par ces pages admirables et les mettre au jour; mais, au lieu de les placer dans le cha«pitre XXXI , à la suite du tnorceau dont «lies font partie intégrante, il les rejette dans le chapitre tiict,

13t DBS PENSÉES DB PASCAL.

à la suite du petit paragraphe qu'il y avait déjà rejeté , comme nous l'avons vu.

Enfin^ dans le manuscrit^ ce fragment a une conclusion que Pascal a barrée et qui est même suivie d'un petit paragraphe destiné à servir de transition à quelque autre chapitre : « Voilà une partie des causes qui rendent l'homme si imbécile à connaître la nature : elle est infinie en deur manières | il est fini et limité; elle dure et se maintient perpétuellement en son être^ il passe et est mortel ; les choses en particulier se corrompent et se changent à chaque instant, il ne les voit qu'en passant; elles ont leur principe et leur fîn^ il ne connaît ni l'un ni l'autre; elles sont simples ^ et il est composé de deux natures différentes.

a Enfin y pour consommer la preuve de notre faiblesse, je finirai par ces deux considérations... »

Ija comparaison détaillée du manuscrit et de l'édition de 1 669 démontre donc ici , de la manière la plus manifeste , la profonde infidélité de Port-Royal, et avec quelle légèreté le duc de Roannez et ses amis ont traité Pascal. Ils avaient le bonheur de rencontrer un chapitre d'une certaine étendue et à peu près achevé, et, au lieu de le reproduire religieusement, ils l'ont décomposé, supprimant telle page , reléguant telle autre dans un autre endroit, puis renouant à toute force le

BAPPORt I BTC. ^ OBUXIÊHB PÀBTIB. 125

fil d'abord brisé ^ puis le brisant encore ^ pour le renouer sans plus de raison^ aussi mensongers et aussi artificiels dans la décomposition que dans la composition, faisant arbitrairement des pensées détachées comme tout à l'heure des touts incohérents. Desmolets et Condorcet ont sauvé du naufrage plusietirs paragraphes qui avaient été rejetés par Port-Royal; mais, comme je l'ai déjà dit, ni l'un ni l'autre n'ont averti du rapport des fragments qu'ils publient à ceux de Port-Royal. £t Bossut, qui, dans ses deux copies, a eu sous les yeux le chapitre entier, au Heu de le restituer dans son intégrité, s'est contenté de publier de nouveau tous les morceaux donnés par Port-Royal, Desmolets et Condorcet, séparés les uns des autres, de telle sorte qu'aujourd'hui ce beau chapitre est éparpillé de divers côtés dans les éditions. Voilà quel a été le sort d'un des plus admirables fragments de Pascal , et encore n'ai-je pas parlé des altérations de détail, qui sont infinies. Je me bornerai à mentionner les plus frappantes.

Pascal : « Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent ; qu'il regarde cette éclatante lumière, etc. » Port- Royal : « Qu'il ne ^arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent; qu'il con-

tcimplQ )a nature entière dan» «a haute et pleine maje&té, qu'il amsidère cette éclatante etc. »

Faacal : « Tout le monde visible n'est qu'uq trait imperceptible dana l'ample «ein delà nature. Nulle idé^ n'en approche. Nous avons beau enfler nos conception^ au^là des espaces inniginables ; nous n'enfantons que des atomes etc. » Port- Royal ; n Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature : nulle idée n'approche^ fétendue de ses espaces^ Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes etc. »

Pascal : 0 Qu'il se r^arde comme égaré dans ce ciintun détourné de la nature, et que de ce petit cachot Q\\ il $e trouve logé (j'entends l'univers) il apprennt à estimer la terre, les royaumes, les villea et ao^méme, aon juste prix. » Port-Royal : < Qu'il «e regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que de ce que luiparaU tr<k oe petit cachot où il se trouve logé, c'est-àdire ce monde visible^ il apprenne etc, »

Fort^Rojal i « Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau, Je }ui veux peindre non-seulemept l'univers visible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de l'immensité de la nature, dam l'enceinte de cet atome imperceptible. » Com*>. bien de foii p'a^tnon paa cité aveo admiration cette

RAt^PORT, KTC. — DBCJXllÉIIB PARTIB. 127

expression déjà sî beHe:« dans réhçeinte dé cet atome imperceptible ? w Que dire de celle-ci, xjui est là véritable leçon de Pascal : « dans Tenceinte de ce raccourci d^atome? ' » \

Pascal : « Car enfin, qu'est-ce que Fhonime dans la nature? Un néaiit à Fégard de Tinfini, un tout à l'égard du néant , un milieu entre rren et tout. Irifinfment éfoigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable. II est également incapable de concev^oir le néant d'oà il est tiré et Finfini ou il est 'englouti. » Port* Royal :> Car enfin, qu'est-ce queThomme... un miKeu entre rien et tout. // est infiniment éloigné liés deux^ extrêmes; et son être i^* est pas moins distant à\\ néant d'où il est tiré que de l'infini où il est englouti. » ^

Pascal : « N03 sens n'aperçoivent rien d'èxtréme. Trop de bruit nous assourdit;^ trop de lumière éblouit; trop de distance et trop de proximité empêche la vue; trop -de longueur et trop de brièveté de discours l'obscurcit ; trop de vérité nous étonne. J'en sais qui ne peuvent comprendre que, qui de zéro ôte quatre, reste zéro. Les premiers principes ont trop d'évidence pour nous. Trop de plaisir incommode. Trop dç conson-

* Les deux copies : éLahime.

128 DBS PENSEES DE ^ASCÂL.

nances clépTaisent dans la musique, et trop de bienfaits irritent ; nous voulons avoir de quoi surpasse!* la dette ; bénéficia eo usquè graîta sunC durn videnlur exsolyi posse ; uhi multuni anteverterint\ pro gràtia odium redditur. Nous ne sentons ni réxtrêrùe chaud, ni Tertréme froid, etc. »

Port-Royal à ainsi réduit tout ce morceau : «i Nos sens n*aperçoivent rien d'extrême; trop de bruit nous assourdit; trop de lumière nous éblouit ; trop de distance et trop de proximité empêche la vue; ttop de longueur et trop de brièveté obscurcissent ûu discours; trop de plaisir incommode, trop de consonnances déplaisent. Nous ne sentons ni Textréme chaud, \& i'exiréme ffoid , etc. »

Pascal ; «.Voilà notre état véritable. C'est ce qui nous rend incapables dé savoir certainement et d'ignorer absolument. Nous voguons sur un milieu Vaste, toujours incertains et flottants , poussés d'un bout vers Fautre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermit, il branle et tioiis quitte; et, si nous le suivons, il échappe à nos prises; il glisse et fuit d'une fuite éternelle. Rien ne s'arrête pour nous; c'est l'état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination. Nôiis brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante , pour y édifier une tour qui s'élève à l'infini; mais

«APPORT, VrC. — DBUXliMB PARTIB. Itt

tout notre fondement craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. »

Port-Royal a gâté ce beau passage, en l'arrangeant de la manière suivante qui jusqu'ici a été fort admirée, et qui ne peut plus être supportée dès qu'on connaît la vraie : a Voilà notre état véritable. Cest ce qui resserre nos connaissances en de certaines bornes que nous ne passons pas^ incapables de savoir tout et d'ignorer tout abso* lument (il ne s'agit pas de savoir ou d'ignorer tout, mais d'ignoi-er absolument ou de savoir avec certitude). Nous sommes sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants erUre t ignorance et la connaissance (ceci détruit T image commencée: l'ignorance et la connaissance étoient devenues les deux bouts du milieu); et, si nous pensons aller plus loin (il n'est pas question d'aller plus loin; plus loin que quoi? mais de s'attacher à un point fixe; Pascal ne parle pas d'un ofyW, mais d'un point, d'un terme auquel nous nous attachons), notre objet branle et échappe à nos prises ; // se dérobe et fuit d'une fuite éternelle : rien ne le peut arrêter (Pascal dit bien plus : Rien ne s^ar» réte pour nous). C'est notre condition naturelle, çt toutefois la plus contraire à notre inclination. Nous brûlons du désir d'approfondir tout (il ne s'agit ni d'approfondir tout, ni d'aller plus

180 ftBi rafWBg DB PASCAL.

loin, etc., mais de trouver une assiette ferme), et d'édifier une tour qui s'élève jusqu*à l'infini (pour cela il faut d'abord trouver une assiette ferme et une dernière base constante). Mais tout notre édifice craque (non pas tout notre édifice, car nous n'avons pas pu en élever un, faute d'une base constante; c'est le fondement même que nous avons jeté qui craque), et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. »

Mais cette altération continue du style de Pascal nous détourne beaucoup trop de notre objet présent, à savoir la décomposition que Port- Royal fait subir à des morceaux complets et achevés. Je veux donner encore un exemple d'une pareille décomposition sur un passage moins étendu, mais peut-être mieux lié et tout aussi beau que le précédent.

Je veux parler de ce fragment sur le vrai bien que j'ai déjà indiqué, et qui a été réuni par Port- Royttl au fragment sur le pyrrhonisme, pour composer le chapitre xxi (B. a' part, i ) : Sur les contrariétés étonnantes qui se trouvent dans ta nature humaine à l'égard de la vérité et du bonheur. Il est impossible d'avoir eu plus de malheur que ce fragment entre les mains de Port-Royal. D'abord il a été employé comme élément dans un travail de composition très- vicieuse; maintenant

RAPPORT t BTO. -^ MUXlteB PARTIE. 181

nous allons le voir subir en lui-*niéme un travail de décomposition plus vicieuse encore. Il est intîtulé dans le manuscrit : Que Thomme ne peut eonnoitre le vrai bien ni la justice. En voici le commencement : a Tous les hommes recherchent d'être heureux; cela est sans exception , quelques différents moyens qu'ils y emploient. » On trouve tout ce morceau dans le chapitre xxi de Port* Boyal ; on Ty trouve même grossi y comme nous l'avons vu, de quelques phrases sur les trois con* cupiscences, tirées d'un autre endroit du manu<« scrit. Après avoir exposé nos vains efforts pour arriver au bonheur , et la plainte étemelle de tous les hommes «r princes^ sujets^ nobles, roturiers, vieux, jeunes, forts, faibles, savants, ignorants, sains, malades, de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions » , Pascal s'écrie : a Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance ?.«.• Ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c'est*à-dire par Dieu même. » Ce pas* sage éloquent avait été admirablement préparé, et luinnéme il prépare admirablement ce qui suit : « Lui seul (Dieu) est son véritable bien; et, depuis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable dç lui en tenir la place : astres^ ciel, tepre, ^tc. »

132 ras PBNSÉBS BB PASCAt.

Ainsi le mouvement de tout ce morceau est gra» due sur Tordre et renchaîoement des idées. Port- Royal a rompu, avec Tenchainement des idées, le mouvement du style. Il a isolé cette tirade pathétique : c Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance? 9 et par là il a brisé toute la suite du fragment total; il en a gâté les proportions et Tharmonie, et il a donné à cette longue nomenclature des choses que l'homme a mises à la place de Dieu, je ne sais quel air brusque et étrange. Et quant à la belle tirade, il l'a extraite comme un morceau de rhétorique qu'il n'a pas voulu perdre, et dont il a fait un paragraphe distinct d'un autre chapitre (P«-R. ch. iif. B. a* part. V, 3). Mais alors ce grand mouvement, n'étant ni préparé ni soutenu, perd sa force; ce cri de dou« leur ne semble plus qu'une déclamation.

Tel a été le sort d'un fragment qui n'était pas fort étendu; il est curieux de montrer quel a été celui d'une seule phrase, qui n'était pas, ce semble, assez longue pour pouvoir être démembrée.

« Il a été prédit, dit Pascal (Msc. p. a3a), que Jésus-Christ seroit roi des Jui& et des Gentils; et voilà ce roi des Juifs et des Gentils opprimé par les uns et les autres qui conspirent à sa mort, dominant [sur] les uns et les autres, et détruisant et le culte de Moïse dans Jérusalem, qui en étoit le centre et

B APPORT, BTC. ^ DBCXIÈNB PARTIE. 138

dont il fait sa première Eglise^ et le culte des idoles dans Rome, qui en étoit le centre et dont il fait sa principale Eglise. » Il est impossible de trouver ime phrase qui soit plus une, plus ramassée en elle-même, et qui se prête moins à toute décom* position; cependant Port-Royal a trouvé le secret de la briser et d'en disperser les membres dans des phrases différentes et assez éloignées les unes des autres. Port -Royal met d'abord ^i avant la prédiction (P.-R. ch. xv, p. 119. B. a* part. XI, a): ce Que Jésus^Christ seroit roi des Juifs et des Gentils ; » puis il intercale quatre paragraphes; alors il revient à la phrase de Pascal, qu'il arrange ainsi : <x A cela s'opposent tous les hommes par l'opposition naturelle de leur concupiscence. Ce roi des Juifs et des Gentils est opprimé par les uns et les autres qui conspirent sa mort, etc. » Ici Port-Royal s'arrête encore , intercale de nouveau diverses pensées» et enfin il reprend le deuxième membre de la phrase de Pascal, auquel il rend le tour qu'il avait ôté au premier : «c Malgré toutes ces oppositions , Doilà Jésus-Christ , en peu de temps, régnant sur les uns et les autres et détruisant le culte judaïque dans Jérusalem, qui en étoit le centre, etc. »

En est-ce assez , et trouve-t-on que le duc de Roannez en ait usé assez librement avec les phrases,

181 DBS PâffSÉ» M PASCAL.

les paragraphes^ les chapitres entici^ de Pascal? Nous allons le Toir maintenant aux prises, non plus avec le style, mais arec la pensée même de Pascal, la méconnaissant et la défigurant de toutes manières.

Port-Royal altère la pensée de Pascal, quelquefois faute de la bien comprendre et à son insu ^ quelquefois aussi par politique^ pour ne pas réveiller des querelles mal assoupies, le plus sou*' Tenl par scrupule de conscience , pour épargner aux faibles la contagion d'un scepticisme dont tout le monde ne pénètre pas le secret et ne possède pas le remède.

Les altérations involontaires sont ou légères , sans jamais être indifférentes, et elles énervent plus ou moins la pensée de Pascal sans la dénaturer entièrement; ou bien elles sont assez graves et assez profondes pour constituer de véritables contre-sens.

Voici Un exemple de chacun de ces genres d'altération.

Le chapitre xxv comprend un certain nombre de paragraphes dont le premier traite de la puissance de l'opinion; les autres ont l'air de rouler sur des sujets différents , qui n'ont d'autre lien que leur rapport commun au titre général du chapitre : La faiblesse de Thomme^ Bien de plus

RAPPORT, RTC. — * DBUXliMR PARTIE. t35

inexact que tout cela. D'abord, dans le manuscrit, tous ces paragraphe» se lient les uns aux autres fet ne forment qu'un seul et même tout , et leur sujet commun n'est pas la faiblesse de l'homme^ ce qui est bien vague; ce n'est pas non plus I'ojh^ nion; car quel rapport peuvent avoir à l'opinion plusieurs de ces paragraphes, entre autres le para* graphe sur les charmes de la nouveauté, surtout celui sur le plus grand homme du monde , dont une mouche, ou le moindre tintamarre qui se £ût autour de lui, troublent la raison, ou c^ui qui nous peint un philosophe qiû , bien en sûreté sur une planche plus large qu'il ne faut, tremble en songeant au précipice qui est dessous? L'opinion n'a rien à voir ici. Il s'ensuit que le premier parar graphe, qui, dans le manuscrit, n'est pas autre chose que le commencement du morceau entier, ne peut pas rouler sur l'opinion, puisque tous les autres paragraphes n'ont aucun rapport à l'opir nion. Et pourtant lisez ce paragraphe dans Port- Royal, et vous verrez que l'opinion en est le sujet au moins apparent. « Cette maîtresse d'erreur qu'on appelle fantaisie et opinion. .« » Voilà le début, et, pour ainsi dire, l'enseigne de tout l'article. £t puis : « Qui dispense la réputation, qui donne la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands I sinon l'opinion?... » « L'opinion dis-

IM Ms pmCn bb Pàacàt.

pose de font.. * Une réfleiion très^itteotive pcNirratt bien soupçonner quelque méprise. Car enfin^ comment peut -on dire que c'est Tofrinion qui clispense la réputation ? L'effet ressemble un peu trop à la cause : la réputation c'est l'opinion même; et la phrase a bien l'air d'une tautolc^e. Mais j'en parle fort à mon aise, car je vois le dessous des cartes. J'ai le manuscrit, je possède l'original, et je reconnais facilement l'infidélité de la copie. Mais, quand on n'est pas averti, il faudrait une sagacité merveilleuse pour soupçonner ici la moindre erreur. Aussi tout le monde s'y est trompé. £t« comme Pascal fait mention du livre italien, Delf opinione regina del mondoj on a cité cent fois tout ce paragraphe et tous ceux qui en dépendent comme traitant de l'opinion. Cependant il n'en est rien : le vrai sujet est semblable à celui-là, mais il n'est pas celui-là. Quel est-il? C'est IMmaginatiom Pascal le dit lui-même; il a mis lui-même un titre i tout ce morceau ; ce titre est Imagination ; et voici la vraie première phrase (Msc. p. 36i-36îi): c C'est cette partie dominante de l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours , etc. » Pour accommoder cette phrase à l'opinion il a fallu la changer et supprimer ce premier membre de phrase : « C'est cette partie dominante de

RAPPOKT, ne* — BBUXIÉini PARTIE. 137

riiommo... » Plus bas : « Qui dispense la réputation y qui donne le respect et la yénépation aux personnes 9 aus ouvrages» aux lois y aux grands, sinon cetie faculté imaginante? » Enfin : <c Vifnor ginaiion dispose de tout » Dès qu^il s'agit de l'imagination et non pas de l'opinion , tous les autres paragraphes s'éclaircissent; on comprend le charme des nouveautés , car la nouveauté s'a* dresse à l'imagination; il est bien certain que le plus grand homme du monde , si la moindre distraction trouble son imagination , ne peut plus suivre son raisonnement, et le plus grand philosophe, sur une planche plus large quMl ne £%ut pour y marcher en sûreté, tremble en se représentant par rîmaginatioh l'abime qui est au-dessous. Il j avait, dans l'original, bien des expressions qui ne se peuvent rapporter qu'à l'imagination : partie dominante de F homme ^ faculté j etc. Port- Royal les« adoucies ou supprimées. Il a retranché aussi, ce qui est plus grave, trois ou quatre paragraphes où Pascal représente les magistrats et les médecins s'appliquant à faire impression sur l'imagination des hommes avec leurs bonnets et avec leurs robes, faute de posséder la vraie justice et la vraie science. C'est Desmolets qui depuis a publié ces paragraphes. A la fin Pascal a mis cette note : « Il faut commencer par là le chapitre des

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