DU FIDISÉBS DB PASCAL
puissances trompeuses. » Sans doute, au milieu de tout cela y l'opinion est souvent prise à partie; Port-Royal a cru qu'elle était sur le premier plan. Il n'a pas compris la véritable pensée de Pascal. L'opinion n'est qu'une puissance extérieure, à laquelle on peut résister avec du courage et une certaine force de caractère : mais l'imagination est une puissance bien autrement trompeuse et bien autrement redoutable , puisqu'elle a soil siège en nous-même. C'est l'ennemi domestique du philosophe. Pascal ni Malebranche ne pouvaient s'y tromper : mais Port-Royal qui n'était pas assez tourmenté par l'imagination pour se révolter contre elle, a pris un ennemi pour un autre; il a mis le sien à la place de celui de Pascal
Ce n'est pas là, selon nous, une altération légère; car eUe donne le change sur le vrai caractère d'un morceau très-important. En voici une autre qui , à proprement parler, n est pas moins qu'un contresens, ou plutôt même un non-sens, qu'il est absolument impossible de mettre sur le compte de Nicole et d'Ârnauld.
Le dessein de Pascal, dans sa nouvelle apologie, était de montrer que le christianisme est aimable, et, une fois ce grand point gagné, d'établir qu'il est aussi vrai qu'aucune chose au monde : il voulait l'insinuer en quelque sorte dans la raison
RAPPOET , BTC. ^ MtJXIBHI FARTIÈ. 18»
par le cœur. Cette pensée est partout dans Pascal. Pour préparer les voies à cette nouvelleapologie, il met en avant une théorie qu'il croit inventer, mais qui est trop vraie pour être nouvelle , à savoir la ( distinction de deux ordres de vérités , les unes démontrables, les autres indémcMitrables parce qu'elles sont des vérités premières; les unes qui se / prouvent, les autres qui se sentent; celles->ci qui relèvent de la raison, du raisonnement, de l'intelligence, de l'esprit, celles-là qui relèvent du sentiment, <le l'instinct, du cœur. Port-Royal lui-même, au chapitre xxxi des Pensées diverses , donne le morceau suivant que je rétablis ici tel qu'il est dans le manuscrit (p. Sg) : « Le cœur a son ordre; l'esprit a le sien , qui est par principes et démonstrations. Le cœur en a un autre : on ne prouve pas qu'on doit être aimé en exposant d'ordre les causes de l'amour. Gela seroit ridicule. Jésus^ Christ et saint Paul ont bien plus suivi cet ordre du cœur que celui de l'esprit, etCi.. » Et ailleurs (Msc. p. 8) :«Le cœur a ses raisons que la raison ne connoît pas : on le sent en mille choses* » Cette distinction se trouve même dans le Traité de l'art de persuader; ce qui, à la rigueur, pourrait rattacher ce traité au grand ouvrage de Pascal. « L'esprit et le cœur sont comme les portes par où les vérités sont reçues dans l'âme. » Je trouve encore dans
iW DES PBNSÉB8 DB PASCAL.
le manuscrit cette ligne isolée, mais profonde, que ni PortnRoyal ni Bossut n'ont jugé à propos de recueillir : « instinct et raison , marque de deux natures. »
Quand on est familier avec cette théorie de Pascal, qui est celle de tous les grands philo* sophes, rien n'est plus clair que le fragment suivant, que Pascal lui-même aurait hien du ne perdre jamais de vue, quand le scepticisme de Montaigne l'emporte trop loin. (Msc.p. 191.) «Nous connoissons la vérité, non-seulement par la raison, mais encore par le cœur; c'est de cette dernière manière que nous connoissons les premiers principes , et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaye de les combattre. Les pyrrhonîens, qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que -nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison. Cette impuissance ne conclut autre ^ose que la foiblesse de notre raison , mais non pas L'incertitude de toutes nos connoissances , comme ils le prétendent. Car la connaissance des premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent; et c'est sur ces connoissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde
RAPPORT , STG. — BSUXliMK PARTIR. 141
tout son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace et que les nombres sont infinis, et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit double de l'autre. Les principes se sentent; les propositions se concluent^ et le tout avec certitude, quoique par différentes voies. Et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu'il seroit ridicule que le cœur demandât à la raison im sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir. »
Voici maintenant comment Port-Royal, je veux dire le duc de Roannez, a défiguré et travesti la pensée de Pascal. (P.-R. cb, xxi; B. tk^ part. I» i.) Au lieu de ces mots : « Nous connoissons la venté noii*seulement par la raison, mais encore par le cœur , » le duc de Roannez a mis : « non-seulement par raisonnement^ mais zx^ssxpar sentiment et par une intelligence vive et lumineuse. » Mais ce que Pascal veut établir est précisément l'opposition de l'intelligence et du sentiment. Ce contresens est plus visible encore dans ce qui suit.
Pascal : « C'est sur ces connoissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, etc..» Le duc de Roannez corrige les mots de cœur et
tk% DBS PBHgÉBS M PASCAL.
d'instinct, et y substitue ceux d'intelligence el de sentiment. IVIais encore une fois quelle opposition y a*t*il f même grammaticalement, entre la raison et Tintelligence?
Pascal, pour mieux marquer sa pensée, force un peu le lang<ige et dit : a Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans Tespace et que les nombres sont infinis. » Le duc de Roannez : « Je sens qu'il y a, etc. »
Pascal : a II est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consentir, qu'il soroit ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir. » Le duc de Boannez supprime ces mots importants : a 11 est aussi inutile j » et laisse seulement : il est aussi ridi« cule; et change ainsi le reste : « Il est aussi ridi« cule que la raison demande au sentiment et à Tintelligence des preuves de ces premiers principes pour y consentir, qu'il seroit ridicule que l'intelligence demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre. » Il ne fallait retrancher ni pour vouloir les recexfoir^ ni, plus haut, pour vouloir y consentir; ce qui marque que la volonté n'est point ici de mise. Il n'est pas non plus question de ces premieiv principes^ mais
RAPPOR'T, me. — DKITlClilR MRTIR. liS
des prem-er» principes du cœur, cap le cœur a aussi ses principes. Mais je demande s'il est pos* sible d'attacher quelque sens à cette phrase ; « Il seroit ridicule que F intelligence demandât à la raison un sentiment » Je répète que je n'impute point de pareilles absurdités à Amauld et à Nicole.
Mais ce qu'il est permis de leur imputer , sans leur en faire un reproche , c'est l'adoucissement et souvent même la suppression absolue d'une /' foule de passages qui se rapportent aux querelles du temps et aux Jésuites. Pascal^ comme l'atteste Marguerite Périer, loin de se repentir d'avoir fait les Provinciales, est mort en déclarant que, s'il avait à les refaire, il les ferait plus fortes. Dans une lettre que nous avons publiée, à M"* de Roannez , il appelle les maximes des jésuites « les mau^ dites maximes. » Enfin c'est bien dans le manuscrit (p. 99- 1 00), au milieu d'autres pensées du même genre, que Condorcet a recueilli ces paroles qui attestent la conviction obstinée de Pascal , et le sentiment triomphant de la justice de sa cause, sous le feu d'une persécution implacable :
« J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant condamné; mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire'. I! n'est plus permis de bien écrire.
VA mS PENSÉES BB PASCAL.
ce Toute Tinquisition est corrompue ou ignorante. Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes
tf Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y conds^mne est condamné dans le ciel.
« L'inquisition et la Société sont leâ deux fléaux de la vérité. »
Bossut a conservé ' cette grande' protestation ; mais, par une inconséquence inexplicable , il n'a pas osé mettre au jour bien des passages semn blables, et il a altéré tous ceux qu'il a publiés. Notre devoir est de rétablir l'intégrité de ces fragments mutilés et défigurés par la prudence forcée de Port-Royal et la pusillanimité gratuite de Bossut.
Cki trouve dans Port-Royal bien des pensées générales qui, dans Pascal, sont particulièrement dirigées contre les jésuites. Chapitre xxviii , Pen^ sées chrétiennes : « Toutes les religions et toutes les sectes du monde ont eu la raison naturelle pour guide. Les seuls chrétiens ont été astreints à prendre leurs règles hors d'eux-mêmes et à s'in* former de celles que J.-G. a laissées aux anciens pour nous être transmises. Il y a des gens que cette contrainte lasse. Ils veulent avoir comme les autres peuples la liberté de suivre leurs imaginalions. 9 Au lieu des mots : « Il y a des gens »
BAPPORT, n€. — DBOXliVB PARTIB. Itô
Pascal avait mis (Msc. p. 45i) : k Cette contrainte lasse ces bons pères. Us veulent avoir etc. »
Port-Royal, chapitre xn, figures : « La syna* gogue ne périssoit point parce qu'elle étoit la figure de l'Église; mais parce qu'elle n'éioit que la figure ) elle est tombée dans la servitude. La figure a subsisté jusqu'à la vérité, afin que TÉglise fut toujours visible ou dans la peinture qui la promettoit ou dans l'effet. » Au lieu de ce style médiocre et émoussé, voici le texte authentique de Pascal (Msc. p. 4^0 * ^ Ezéchias : La synagogue étoit la figure et ainsi ne périssoit point, et n'étoit que la figure et ainsi est périe; c'étoit une figure qui contenoit la vérité ; et ainsi elle a subsisté jusqu'à ce qu'elle n'a plus eu la vérité.
« Mes révérends pères tout cela se passoit en figures : les autres religions périssent, celle-là ne périt point »
On voit ici comment ont été composées plusieurs des Pensées. Pascal lisant l'Écriture sainte, en tirait une réflexion qui pouvait servir à son Apologie du christianisme : il mettait donc par écrit cette réflexion ; en même temps , comme il était pénétré d'une profonde indignation contre la corruption des samtes Écritures par les jésuites, son âme lui échappait, et il laissait éclater son in-*
Ifcft nm nxffitos i>fi pascal.
dignation même au milieu d'une note de quelques
lignes.
Ouvrez le manuscrit , vous y (rencontrerez une foule de pensées sous ces titres ; Gasùistes, Probable, Probabilité y Pape, etc. Port-Royal supprime et ces titres et ces pensées; ou^ s'il en garde quelques-unes, il leur enlève leur caractère particulier, et les présente sous une forme générale et abstraite, qui masque la vraie pensée de Pascal et ne laisse pas même toujours paraître une pensée bien déterminée.
Port-Royal, chapitre x, Ju(fs : a La religion juive doitdonc être regardée différemment dans la tradition de leurs saints et dans la tradition du peuple, etc. » Il m'est impossible de comprendre ce que c'est que les saints du peuple juif, expression qui pourtant revient aficore une fois dans ce même passage. J'ai donc recours au manuscrit, et j'y trouve cette phrase inintelligible (Msc. p. 55). Mais elle
^;: n'est pas de la main de Pascal : elle aura été écrite sous sa dictée, ou recopiéesur un premier brouillon qui n'est plus, A côté et en marge est une note de la main même de Pascal. Dans le morceau d'une écriture étrangère, il y avait, en effet, de leurs saints, ce qui n'a pas de sens ; mais une autre main a
^^ corrigé : des livres saints^ correction qui éclaircit tout, car rien n'est plus simple que la différence
RAPPORT, BTC. -»^ MOXnkHB MRTIE. MV
d'une religion dans les livres ê^téê qui U con^ei^ vent pure et dans la tradition du peuple où elle t'altère sans cesse. Voici de plus la note marginale de Pascal : a Et toute religion est de méoiei oar la chrétienne est bien différente dans les livres saints et dans les casuistes. « Port^Royal a supprimé ce dernier trait; il aurait pu^ du moins, en lisant parfaitement écrits de la main de PascaL ces mots dans les Iwres saints j éviter l'incroyable Êiute dans laquelle il est tombé.
C'estsurtout à l'occasion du miracle de la sainte épine que Pascal , qui se trouvait honoré person* nellement dans un miracle accompli sur sa nièoe ^y s'élève contre les jésuites, que ce miracle devait confondre et qui le niaient et s'en moquaient A tout moment Pascal quitte sa thèse générale de l'importance des miracles , pour se retourner contre les jésuites. Port-Royal , de peur de s'y blesser, ose à peine toucher aux pensées les plui générales y que nous devons en grande partie à l'évéque de Montpellier et k Desmolets. Le cha*> pitre XXVII» de Port-Royal sur les miracles, s'il eût contenu toutes les pensées de Paseal sur ce sujet, aurait été bien autrement étendu et bien autret mœt remarquable. Port-Royal supprime les pen-
« Mttrgoiiilo Péitar, l'auteor des Mémoli^
Itft DBS PBNSÉBS DB PASCAL.
sées les plus hardies, et il afiaiblit toutes celles qu'il donne.
Port-Royal (ch. xxvi i) : « Les miracles ont servi à la fondation et serviront à la continuation de l'Eglise, jusqu'à l'Ante-Christ, jusqu'à la fin, etc..» Dans Pascal , cette phrase était une réponse aux jésuites qui, pour diminuer Teffet du miracle de la sainte épine, avaient semblé médiocrement touchés de l'importance des miracles au xvii® siècle. Pascal s'adresse à eux et leur dit ( Msc. p. 4^1): «.Les miracles sont plus importants que vous ne pensez : ils ont servi à la fondation etc.. »
En 1779 Bossut crut enfin pouvoir publier impunément bien des morceaux où , à propos des miracles ou même en toute autre occasion^ Pascal attaque la morale et les opinions relâchées des jésuites. Mais partout Bossut opère sur les fi^agments nouveaux qu'il publie, comme Port-Royal sur ceux qu'il a mis au jour. Quelquefois il retranche des parties plus ou moins considérables de ces fragments; il change l'ordre de ceux qu'il conserve, il en émousse les traits les plus incisifs, il en altère perpétuellement le langage.
Pascal , s'adressant aux jésuites qui , pour décrier le miracle de la sainte épine, détruisaient toutes les règles établies pour le discernement des
RAPPORT, RTC. — - MUXIÂIIE PARTIR. 149
vrais et des faux miracles (Msc. p. 402) : « Juges injustes I ne faites pas des lois sur l'heure. Jugez par celles qui sont établies, et établies par vous-mêmes. Fœ qui conduis leges iniquas. Pour affoiblir vos adversaires, vous désarmez toute l'Eglise. » Bossut fait ici deux fautes : d'abord il fait précéder cette apostrophe : « Juges injustes etc. » par deux lignes qui ne sont pas de Pascal, et qui sont destinées à rattacher ce morceau à un morceau tout différent (B. a* part, xvr, 10). Puis il transporte cette dernière phrase « Pour affoibiir vos adversaires etc. » dans un autre endroit, qui précède de plusieurs pages ( Ibid. xvi, 9) : « Ainsi y pour affoibiir leurs adversaires, ils désarment l'Église etc. »
Pascal (Msc. p. 45 î) : « Injustes persécuteurs de ceux que Dieu protège visiblement! S'ils nous reprochent nos excès, ils parlent comme les hérétiques. S'ils disent que la grâce de J.-C. nous discerne, ils sont hérétiques. S'il se fait des miracles, c'est la marque de l'hérésie. » Et ailleurs (Msc. p. 4os) : « S'ils disent que notre salut dépend de Dieu, ce sont des hérétiques. S'ils disent qu'ils sont soumis au pape, c'est une hypocrisie. S'ils sont prêts à souscrire toutes ses constitutions, cela ne suffit pas. S'ils disent qu'il ne faut pas tuer pour une pomme ^ ils combattent la morale des
iW MS PRNdSB» DE PA8CA1.
catholiques. S'il se fait des miracles parmi euxy ce n'est pas une marque de sainteté^ et c'est, au corn iraire, un soupçon d'hérésie. »
De ces deux morceaux différents , Bosaut en compose un seul, supprimant ce début « Injustes persécuteurs etc. », resserrant à son gré ou dére* loppant l'argumentation; et, au lieu de deux frag* roents pleins de vie, il a fait ce paragraphe lath^ guissant: « Les jésuites.... n'ont pas laissé néarn moins d'en tirer cette conclusion^ car ils concluent de tout que leurs adversaires sont hérétiques. S'ils leur reprochent leurs excès, ils disent qu'ils par-^ l^it comme des hérétiques. S'ils disent que la grâce de Jésus nous discerne, et que notre salut dépend de Dieu, c'est le langage des hérétiques. S'ils disent qu'ils sont soumis au pape : c'est ainsij disent-ils, que les hérétiques se cachent et se dé^ guisent. S'ils disent qu'il ne faut pas tuer pour une pomme, ils combattent, disent les jésuites ^ la morale des catholiques. Enfin, s'il se fait des miracles parmi eux, ce n'est pas une marque de sainteté, c'est^ au contraire, un soupçon d'hé^ résie. »
Quelquefois Bossu t, en supprimant un seul trait, énerve toute l'argumentation. Dans le § 9 de l'article xvj, on lit cette défense de Port^Royal: « Ce lieu qu'on dit être le temple du diable, Dieu
RAPPORT, ETC. -^ MtXltHS PARTIE. 151
en fait son temple; on dit qu'il faut en oter les enfants ; on dit que c'est l'arsenal de l'enfer, Dieu en a fait le sanctuaire de ses grâces.... » Il est évi* dent que la phrase est défectueuse, et qu'à cette objection a Oa dit qu'il faut en oter les enfants» une réponse est nécessaire, comme il y a des ré^ ponses à l'objection qui précède et à celle qui suit. Cette réponse nécessaire est dans Pascal (Msc. p. 463) : « On dit qu'il en faut oter les enfants , Dieu les y guérit. » Nouvelle allusion au miracle de la sainte épine et à la guérison de Mar* guérite Périer.
Si je n'avais pas montré cent fois que Bossut affaiblit le stjle de Pascal, je citerais cet exemple* Pascal (Msc. p. 47 0 • " ^ ^^^ point ici le pays de la vérité; elle ern? inconnue parmi les hommes...» Bossut (1. I.) : (cËlle est inconnue parmi le» hommes. » Mais il ne s'agit plus d'altérations de nots;il s'agit d'altérations tout autrement graves, et qui tombent sur la pensée même.
Bossut est le premier qui ait donné ce para* graphe sur l'utilité, la nécessité même des miracles dans un temps où la vérité est persécutée et n'a plus d'asile (1. 1, § lo). « Mais, disent-ils, les miracles ne sont plus nécessaires, à cause qu'on en a déjà ; et ainsi ils ne sont plus des preuves de la vérité de la doolrine. Oui; maia quand on n'é-
coule plus la tradition, qu'on a surpris le peuple, et qu*ayant ainsi exclu la vraie source de la vé* rite etc.. » Que fait ici le peuple? Pascal dit (Msc. P' 449): le pape : ce Quand on n'écoute plus la tradition, quand on ne propose plus que le pàpe^ quand on l'a surpris, et qu'ainsi, etc.... »
Bossut, d'après Desmolets (a* part, xvii, 76) : «Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturellement, qu'il est étrange qu'elles leur déplaisent. C'est qu'ils ont excédé toutes les "bornes etc.... » Ceci est inintelligible: si les opinions relâchées plaisent tant aux hommes, il est plus qu'étrange, il répugne qu'elles leur déplaisent. Et puis, qui a excédé toutes les bornes? A qui se rapporte cet ils? Dans Pascal tout se rapporte directement aux jésuites. Ce passage est intitulé MontaltCj pour marquer que c'est ici comme une suite des Provinciales. (Msc. pag. 4^9) « Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes na* turellement, qu'il est étrange que les leurs déplaisent. C'est qu'ils ont excédé toute borne.... »
Bossut, dans le même paragraphe, toujours d'après Desmolets : « Il est ridicule de dire qu'une récompense étemelle est offerte â des mœurs licencienses. » Pascal : a à des mœurs escobar^ tines. »
Je ne trouve guère dans tout Bossut sur le pro-
«APPORT, RC. — BBinoiMB PARTIE. 1^3
babilisrae qu'une ou 4eux pensées du Suppl^ mrnt, par exemple, les §§ xi et xii; il y en a beaucoup p1u3 dans Pascal. Il en est de même des casuistes. Ils sont sans cesseattaquésdans le manuscrity et presque jamais dans Bossut. Mais ce n'est pas ici le lieu de restituer Les passages omis par Bossut ' ; nous n'en sommes encore qu'à signaler les altérations qu'il a fait subir aux pensées qu'il a publiées. Cependant, quand on a conservé le paragraphe 77 de l'article xyii, donné par Con* dorcety toute suppression ressemble fort à une précaution inutile. Ce paragraphe est bien énergique; il l'est encore plus dans le manuscrit. Il y est aussi beaucoup plus étendu. Bossut n'a pas complété Condorcet ; quelquefois même il Ta abrégé et adouci. Malheureusement ce passage est presque illisible dans l'autographe. Nous en donnons ce que nous avons pu déchiffrer.
Msc. p. 99-100. « S'ils ne renoncent à la probabilité, leurs bonnes maximes sont aussi peu saintes que les méchantes. Car elles sont fondées sur l'autorité humaine; et ainsi, si elles sont plus justes , ils seront plus raisonnables, mais non pas plus saints. Elles tiennent de la tige sauvage sur quoi elles sont entées.
' Voyez la III* partie de ce rapport.
161 DES nMASS DE ^AtCAt.
« Si 6e que je dis ne sert k vous éclairer^ il ser- ▼ini au peuple.
« Si ceux • là se taisent , les pierres parle** ront».
« Le silence est la plus grande persécution. Jamais les saints ne se sont tus. U est vrai qu'il £iut vocation; mais ce n'est pas des arrêts du con* seil qu'il faut apprendre si on est appelé, c'est de la nécessité de parler*.
« Or, après que Rome a parlé, et qu'on pense qu'elle a condamné la vérité... et que les livres qui ont dit le contraire sont censurés, il faut crier d'autant plus haut qu'on est censuré plus injuste* ment, et qu'on veut étouffer la parole plus violemment; jusqu'à ce que vienne un pape qui écoute les deux parties , et qui consulte l'antiquité pour faire justice ^.
« L^inquisition et la Société, les deux fléaux de la vérité 4.
ce Que ne les accusefc-vous d'arianisme? Car s'ils ont dit que J.-C. est Dieu, peut-être ils l'entendent
* Ces trois paragraphes ne sont ai dans Coadoroet ni dans Bossut.
' Ce paragraphe est dans Condorcet et dans Bossut.
* Ce paragraphe manque dans Condorcet et dans Bossut.
* Dans Condorcet et dans BosMl.
RAPPORT, BTC. -- raOXlÈill PARTIE. IH
non par natai^e^ mais comme il est dit s DU esiù^.
a Si mes lettres sont condamnées à Kome, m qu'elles condamnent est condamné dana l» cM^^
K Ad tuum« Domine Jeau^ tribunal appdlo^i .
<c J'ai craint que je n'enssa mal écrit, me voyant condamné; mais l'exemple de tant de pieux écrita me fait croire au contraire : il n'est plus permia de bien écrire.
ce Toute l'inquisition est corrompue ou igno* rante.
ce II est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes 4,
a Je ne crains rien^ je n'espère rien. Les évéqucs ne font pas ainsi. Le Port-Rojal craint, et c'est une mauvaise politique de les séparer; car ils nù craindront plus et se feront plus craindre^»
« Je ne crains pas... vos censures particulières , si elles ne sont fondées sur... la tradition.
a Car quiétes-vous tous^?. . * . . .
' r^i dans Gondoreet ni dans Bossât.
* Dans Ck>ndorcet et dans Bossut.
* INi dans Gondoreet ni dans Bossut.
* Ces trois paragraphes sont dans Gondoreet et dans Bossut.
* Ce paragraphe est dans Gondoreet. Bossut en a retranché ; Les évéques ne font pas ainsi,
* Ces deux derniers paragraphes sont à p4tt près iUisiblw âaas le manuscrit.
Ifi6 va Kiens hb fiscal.
Ainsi Port-Royal retnmcbe entièrement, et Bosftut ne publie qu'impar&iteoient les pensées qui font connsûtre un des côtés les plus grands de rame de Pascal, cette altière obstination qtii résista à la fois aux persécutions du pouvoir civil et aux foudres du saint-siége. Nous allons voir maintenant et Port-Royal et Bossut affaiblir et voiler , autant qu'il sera en eux, non plus un des côtés, mais le fond même de Tâme de Pascal y je veux dire ce scepticisme universel contre lequel il ne trouve d'asile que dans une foi volontairement aveugle.
En effet, Pascal est sceptique en philosophie. Otez la révélation, et Pascal serait un disciple de Montaigne. Géomètre, physicien, homme du monde', il n'avait d études régulières et appro-
* Il Tavait été beaaooop plus qu'on ne le sait ordinairement. Recueil^ p. 257 : «Comme on lui avoit interdit toole étude, il s'étoit engagé insensiblement à revoir le monde, à jouer et à se divertir pour passer le temps. Au commencement cela étoit modéré ; mais enfin il se livra tout entier à la vanité , à Tinutilité , au plaisir et à Tamusement , sans se laisser aller cependant à aucun dérèglement. La mort de M. son père (en 1651) ne lui donna que plus de facilité et de moyens pour continuer ce train de vie. Alais lorsqu'il étoit le plus près de prendre des engagements avec le monde, de se marier ou d'acheter une charge. Dieu le toucha une seconde fois (en 1654)... ». Dans l'aventure du pont de r^euilli , il étoit, dit le Recueil , « en un carrosse à quatre ou six chevaux ». Ibid. Voyez une lettre importante de Jacqueline Pascal , déjà sœur Euphémie, du 35 janvier 1655, à sa sœur M""* Perrier, sur les
RAPPORT, BTC. -* DBUXlàifB PARTIR. 1S7
fondies jùji^n^philosophie ni en théologie. Il n'y songea, sérieusement qu'assez tard , sous une impression terrible ; et , égaré par sa rigueur même , par les habitudes de l'esprit géométriquei comme aussi par cette humeur bouillante qu'il portait en toutes choses, il s'élança d'abord à l'extrémité du doute et à l'extrémité de la foi. Confondant le raisonnement et la^ raison, ne se souvenant plus qu'il a lui-même judicieusement distingué des vérités premières et indémontrables que nous découvre cette intuition spontanée de la raison qu'on peut aussi appeler avec lui l'instinct, le sentiment,
commencements de la seconde conversion de leur frère. « Environ vers la fin de septembre dernier, il me vint voir; et à cette visite, il s*oavrit à moi d'une manière qui me fit pitié, en avouant qu'au milieu de ses occupations qui étoient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvoient contribuer à lui faire aimer le monde et auxquelles on avoit raison de le croire fort attaché, il étoit de telle sorte sollicité à quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avoit des folies et des amusements du monde et par le con* tinuel reproche que lui faisoit sa conscience, qu'il se trouvoit détaché de toutes choses.... mais que d'ailleurs il étoit dans un si grand abandonnement du coté de Dieu qu'il ne sentoit aucun attrait.... que.... s'il avoit les mêmes sentiments de Dieu qu'autrefois, il se croiroit en état de pouvoir tout entreprendre, et qu'il falloit qu'il eût eu en ce temps d'horribles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisoit...» Autre lettre de Jacqueline à Pascal lui-même du 19 janvier de la même année. « .... Il me paroît que vous aviez mérité en bien des manières d'être encore quelque temps importuné de la senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant d'empressement...» »
m M9 MilSÉIt DB PASCAL.
le cofiur, et des vérités qui se déduisent de celles-là par voie de raisonnement, ou qui se tirent de
', Texpérience par induction , oubliant qu'ainsi il a ^ ; hii-^méine répondu d'avance à toutes les attaques du scepticisme; Pascal interroge avec l'expérience et le raisonnement tous les principes, et par là il les ébranle tous , sans beaucoup d'effort : trans* portant mal à propos dans la philosophie la méthode des physiciens et des géomètres, sans partir, comme eux, de faits ou de principes certains par euxi-mémes, voulant tout prouver, il ne trouve à rien des preuves suffisantes, et arrive à Tincertitilde de toutes choses; qu'il n'y a en soi ni vrai ni faux, ni bien ni mal, ni juste ni injuste; que les degrés de latitude font toute la jurisprudence; que la propriété n'est qu'une convention; qu'il n'y a d'autre nature des choses que la coutume, et qu'enfin la raison, réduite à ses seules forces, est^ incapable de s'élever à l'idée de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Encore une fois, ôtez ^>^' la révélation , et Pascal c'est Montaigne , et Montaigne réduit en système. Sa métaphysique, si tant est qu'il en ait une, sa morale et sa politique sont celles de la fin du xvi^ siècle et du commencement du xvn*, en Italie, en France, et dans toute l'Europe, ayant que Descartes fût venu tout
^ renouveler et tout raffermir. On ne sait , on ne
BAPPORT, STC, ** DJSDXliWB J^ARTIB. tfiO
peut savoir quel$ services a rendus Descartes | qu'après avoir sondé longtemps, le vide qu'avait laissé dans les esprits et dans les ânies la chute de lu scholastique^ c'est-à-dire de la philosophie chrétienne f et reconnu la vanité des efforts qu'avait faits d'abord l'esprit humain pour combler ce vide par des systèmes plus ou moins empruntés à l'antiquité y conceptions artificielles , pleines d'esprit et d'imagination, mais sans vrai génie, qui se dissipaient d'elles-mêmes à mesure qu'elles paraissaient, et conduisirent promptement du premier enthousiasme et des espérances chimériques de la raison émancipée à Vexcès contraire, au sentiment exagéré de sa faiblesse'. Le scepticisme dominait en France quand Descartes parut et entreprit de triompher du doute en l'acceptant d'abord , pour le forcer à rendre la certitude qu'il contient à son insu : car douter, c'est penser encore y c'est donc savoir et c'est croire qu'on pense^ et qu'on est par conséquent. C'est Ûescartes qui a restitué à la pensée la conscience de son droit et de sa force , et lui a enseigné qu'elle porte avec elle et sa propre lumière et celle qui éclaire l'existence entière,
' Voyez, sur la philosophie de la Renaissance, la dixième leçon du t. l'"* de l'Histoire de la philosophie an xviii'' siècle , 2'' édit. p. 355-398, et dans les Fragments philosophiques, 4* édit», le vol. ni , consacré à la scholastique , p. 80-^3.
notre âme spirituelle, Dieu et l'univers'. Descartes, en arrachant l'esprit humain an scepticisme, premier fruit de la liberté naissante^ ferma sans retour l'ère de la scholastique et ouvrit celle de la philosophie moderne. Les libres penseurs du xvi« siècle n'avaient été que des révolutionnaires; Descartes a été, de plus, un législateur. I^ législation qu'il a donnée à la philosophie n'est point un système; c'est mieux que cela , c'est une méthode et une direction immortelle. Peu à peu cette méthode et cette direction, pénétrant dans les esprits, les relevèrent de leur abattement, ranimèrent la confiance de la raison en elle-même sans la jeter de nouveau dans une présomption toujours punie, et produisirent bientôt, secondée par la persécution même *, cette sobre et forte philosophie du xvii« siècle, libre et réservée, fidèle à la raison et respectueuse envers la foi , qui compte pour disciples et pour interprètes les génies les plus différents , Arnauld et Malebranche , Fénelon et Bossuet , Port-Royal et l'Oratoire , Saint-Sulpice et tout le clergé français, excepté les jésuites; notre vraie philosophie nationale, si on peut parler de nationalité en philosophie, celle du moins que nul soufûe étranger
* Histoire de la philosophie du xviii* siècle^ t. I , leçon xi*, p. 420.
* Fragm. philoeop.y t. II. De la persécution du cartésianisme.
RAPPORT, RTC, — DRUXlâHB PARTIR. 161
ne nous a apportée et que l'Europe entière nous a empruntée, dont un côté exagéré a produit Spinoza, un autre Locke , un autre encore Berkeley, et qui, développée selon son vrai génie, a servi de fondement à la Théodicée de Leibnitz.
Pascal avait un peu goûté de cette grande phi« losophie; il n'en avait pas été pénétré. Il était presque formé avant qu'elle fut devenue la philosophie du siècle, et il avait été formé à une toute autre école, celle précisément qu'était venu renverser Descartes. Montaigne était son véritable maître avant celui qui lui parla du haut de la croix.
Leiphilosophe, dans Pascal, interrogeant mal la raison, n'en obtient que des réponses incertaines; et, incapable de s'y arrêter, il se précipite dans tous les abîmes du scepticisme. Mais l'homme, dans Pascal, ne se résigne point au scepticisme du philosophe. Sa raison ne peut pas croire; mais son cœur a besoin de croire. Il a besoin de croire à un Dieu, non pas à un Dieu abstrait, principe hypothétique des nombres et du mouvement, mais à un Dieu vivant qui a fait Thomme à son image , et qui puisse le recueillir après cette courte vie. Pascal a horreur de la mort comme de l'entrée du néant; il cherche un asile contre la mort de toute la puissance de son âme , de toute la faiblesse de
les DBS FBIISte» ra PAfiCAL.
sa raison désarmée. Pascal veut croire à Dieu y k une autre vie, et , ne le pouvant pas avec sa çian* \ vaise philosophie , faute d'en posséder une meit* 1 leure et d'avoir suffisamment étudié et compris Descartes, il rejette toute philosophie, renonce à la raison et s'adresse à la religion. Mais sa religion n'est pas le christianisme des Arnauld et des Ma^ lebranche, des Fénelon et des Bossuet, fruit solide et doux de Talliance de la raison et du cœur dans une âme bien £siite et sagement cultivée : c'est un fruit amer, éclos dans la région désolée du doute, 90U8 le souffle aride du désespoir. Pascal a voulu croire, et il a fait tout ce qu'il était nécessaire de £ûre pour finir par croire. Les difficultés qu'il rencontrait, sa raison ne les a pas surmontées, mais sa volonté les a écartées. Ne les lui rappelez pas, il les connaît mieux que vous; sa dernière, sa vraie réponse est qu'il ne veut pas du néant, et que la folie de la croix est encore son meilleui* asile. Pascal à donc fini par croire; mais, comme il n'y est parvenu qu'en dépit de la raison, il ne s'y sou* tient qu'en redoublant de soins contre la raison , par de pénibles et continuels sacrifices, par la mortification de la chair, surtout par celle de l'esprit; c'est là la foi inquiète et malheureuse que Pascal entreprend de communiquer à ses semblables. Il ne se proposait point de s'adresser k la
RAPPORT, ne. ^ BlifXIÉm ITARTIB. fM
raiion, sinon pour Thumilier et pour Tabâttre, mais au coaur pour l'époovanter et le charmer tout ensemble, à la volonté pour agir sur elle par tous les moti£i connus qui la déterminent, la vérité en soi excepitée. Une telle apologie eu christia- 7 nisme eût été un monument tout particulier, qui \ aurait eu pour vestibule le scepticisme , et pour f sanctuaire une foi sombre et mal sûre d'elle-même. ^ Un pareil monument eût peut-être convenu à un , siècle malade tel que le nôtre; il eût pu attirer / et recevoir Byron converti, Faust ou Manfred, des hommes longtemps en proie aux horreurs du doute et voulant s'en délivrer à tout prix. Mais les esprits calmes et réglés du xvn^ siècle n^au«> raient su que faire d'un semblable ouvrage. Pour eox , la religion était le couronnement de la phi* losophie, la foi le développement le plus légitime de la raison vivifiée et éclairée par le sentiment. I^ scepticisme de Pascal leur eût été un scandale plutôt qu'une leçon. Aujourd'hui même, les Pensées sont peut-être plus dangereuses qu'utiles; elles répandent l'aversion de la philosophie bien . plus que le goût de la religion; elles ravagent Pâme plus qu'elles ne l'éclairent et ne la pacifient j et la foi qu'elles inspirent, fille de la peur plutôt que de Tamour, est inquiète et agitée comme celle de ce sublima et infortuné génie.
164 DBS PBN8ÉB9 DB PASCAL.
Il n'est donc pas surprenant que des hommes tels qu'Amauld etlficole, qui voulaient faire des Pensées un livre édifiant , n aient pas consenti à les publier telles qu'ils les trouvaient; mais c'est ici notre devoir d éditeur fidèle de rétablir le caractère original de l'ouvrage sur lequel nous travaillons , d'ôter au scepticisme et à la religion de Pascal leurs derniers voiles, et cela avec d'autant moins de scrupules que le scepticisme de Pascal est , à nos yeux , une erreur qui veut être démasquée et combattue, et la foi par laquelle il entreprend de le corriger, un aulre excès, un remède extrême , presque aussi funeste que le mal qu'il prétend guérir, qu'il ne guérit point, qu'il envenime au contraire, et rend plus tard incurable à tous les efforts d'une philosophie généreuse et du vrai christianisme'.
' Il y a douze ans j'exprimais déjà la même opinion sor le caractère de la philosophie et de la religion de Pascal , dans la XII* leçon de THistoire de la philosophie du xviii'' siècle, 1. 1, p. 443, 2' édit. « Partout nous ayons vu la philosophie sortir du sein de la théologie... Or il était impossible que la théologie vît sans ombrage sVIever à côté d'elle une philosophie Indépen* dante; et la théologie dut s'affliger d'autant plus de voir Tespril humain lui échapper qu'elle le vit faire quelquefois un assez triste essai de ses forces. Aussi , à très-bonne intention , la théologie entreprit-elle (et elle en avait le droit et le devoir) de ramener Tesprit humain au sentiment de sa faiblesse. Klle le servait par là ; car il est de la plus grande importance de rappeler sans cesse au dogmatisme que sa base après tout est la raison humaine et
Tout le monde a bien vu que plusieurs pensées de Pascal étaient des pensées de Montaigne, tantôt «r^ fidèlement reproduites, tantôt citées de mémoire, abrégées ou développées ; mais on a quelquefois
que la raison humaÎDe a ses limites. Mais si la tliéologie sert encore l'esprit humain en lui rappelant sa faiblesse, il faut comprendre (jue ce service n'est pas tout à fait désintéressé, et que le but secret ou avoué, mais naturel et nécessaire de la théologie, est de ramener l'esprit humain du sentiment de sa faiblesse, en exagérant un peu ce sentiment , à la foi ancienne , à l'ancienue autorité, de laquelle était sortie la philosophie.
En effet, au xyil*" siècle , à peine la philosophie indépendante arait-elle produit quelques essais de dogmatisme idéaliste et empirique , qu'aussitôt la théologie , s'autorisant des fautes où déjà était tombée la philosophie , s'est empressée de lui mettre sous les yeux le tableau de ses erreurs , afin de la dégoûter de l'indépendance et de la ramener à la foi. £t il faut que cet artifice ait alors été bien souvent employé en Europe; car le secret en fut connu bien vite. Dès 1 092 , ce feint scepticisme est démasqué et combattu dans un livre dont le titre est bien remarquable, Pyrrhonismus ponlipcius ( par Fr. Turretini , de Genève; ini- 1^ primé à Leyde). '
« 11 faut mettre Pascal à la tête de cette
elasse de sceptiques : en effet, Pascal est incontestablement sceptique dans plusieurs de ses Pensées ; et en même temps le but avoué de son livre est un dogmatisme religieux d'une parfaite orthodoxie. Ni ce scepticisme , ni cette orthodoxie n'ont rien de fort remarquable en eux-mêmes. Son scepticisme est celui de Montaigne et de Charron, qu'il reproduit souvent dans les mêmes termes : n'y cherchez ni une vue nouvelle , ni un argument nouveau. Il en est à peu près de même de son dogmatisme théologique. Qui donc place si haut Pascal et constitue son originalité.^ C'est que tandis que le scepticisme n'est évidemment pour les autres sceptiques dont je viens de vous entretenir qu'un jeu de resprit, une combinaison inventée de sang-froid pour faire peur
16C DBS nVSÉIS IMB i»ABCAL.
t prétendu que c'étaient des objections que Pascal marquait pour y répondre; c'est n'avoir pas compris son dessein et l'esprit de sa nouvelle apologie. Non^ ce n'étaient pas là des objections que Pascal
à Tesprit humain de lui-même et le ramener à la foi, il est profondément sérieux dans Pascal. L'incertitude de toutes les opinions n'est pas entre ses mains un épouvantai! de luit; c'est un fantdme, imprudemment évoqué, qui le trouble et le poursuit lui-même. Dans ses Pensées il en est une rarement exprimée, mais qui domine et se sent partout , l'idée fixe de la mort. Pascal, un jour, a vu de près la mort sans y être préparé, et il en a eu peur. Il a peur de mourir , il ne veut pas mourir ; et, ce parti pris en quelque sorte, il s'adresse à tout ce qui pourra lui garantir le plu» sûrement l'immortalité de son âme. C'est pour l'immortalité de l'âme, et pour elle 8eul«, qu'il cherche Dieu; et du premier coup d'oeil que ce jeune géomètre, jusque là presque étranger à la philosophie, jette sur les ouvrages des philosophes, il n'y trouve pas un dogmatisme qui satisfasse à ses habitudes géométriques et au besoin qu'il a de croire, et il se jette entre les bras de la foi et de la foi la plus orthodoxe; car celle-là enseigne et promet avec autorité ce que Pascal veut çspérer sans crainte. Que cette foi ait aussi ses difficultés , il ne l'ignore pas ; et c'est pour cela peut-être qu'il s'y attache davantage comme au seul trésor qui lui reste et qu'il s'applique à grossir de toute espèce d'arguments, bons et mauvais ; ici de raisons solides , là de vraisemblances , là même de chimères. Livrée à elle-même, la raison de Pascal inclinerait au scepticisme ; mais le scepticisme c'est le néant ; et cette horrible idée le rejette dans le dogmatisme , et le dogmatisme le plus impérieux. Ainsi d'un côté une raison sceptique; de l'autre un invincible besoin de croire : de là «a scepticisme inquiet , et UB dogmatisme qui a aussi des inquiétudes; de là encore, jusque ' dans l'expression de la pensée, ce caractère mélancolique et patiiétique qui joint aux habitudes sévères de l'esprit géométrique, &it du style de Pasoal un style unique et d'une beauté iupé-* riewre. »
RAPPOn, ETC. — MCXlÉHÉ PARTIB. f 67
toûlait réfuter, mais des arguments èonftre la raison, quUl mettait en réserve au profit de sa catilse, et qu'au lieu de réfuter îl se proposait de développer et de fortifier, Ainsi Pascah, comme tous les n Sceptiques, comme Montaigne, Charron, La Mothe ; le Vajer, et avec eux toute Técole sensualiste de . tous les pays et de tous les teùips, comme ses . contemporain^ Hobbes et Gassendi, n admet pas l'autorité propre de la raison, tti par conséquent ' celle de la conscience, ni justice naturel fe,fti droit naturel, nisl autre droit que celui de la Furce et de la coutunie. Montaigne, qui est Tinconséquence même, chancelle perpétuellement dans son scepticisme, et il dît quelquefois que la coutome â du bon, et que t'est pour cela qu'on la suit Pascal redresse ici Montaigne, il lui reproche cette coHcessioti et maintient que la force de la coutume ie tire d^elle^méme, cest-à-dire de là seule faiblesse de Fhomme. ÎVoU^ arvonà vu qu'Arnauld cite cette piensée ou telle autre du même genre, comme un exemple des pensées qu'il est nécessaire de modifier^ et qui sont insouéenables ' ; noui avons vu ausâi messieurs Périer soumettant a leur mère le^ difficultés que provoquait ce pâssa^ge , ainsi ijué la nouvelle rédaction proposée paf Amauld :
' Voyez plus haut, p. 77.
168 i>CS PENSÉES DE PASCAL.
Mcmtàigoe na pas tort quand il dit que la coutiima doit être suivie dès là quelle est coutume, etc*, pourvu qu'on n^étende pas cela à des choses qui seroient contraires au droit naturel et divin, \\ est vray que ', etc...». jî'Bossut modifie encore la rédaclion de Port Royal (i" part, ix, 43): «Montaigne a rawo/i; la coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume et qu'on la trouve éta- Wie, sans examiner ^\ elle est raisonnable ou non ; cela s e.ntend toujours de ce quin est point contraire au droit naturel ou divin. Il est vrai que, etc., » Pascal s'était bien gardé de faire aucune réserve en fiiveur du droit natinrl et divin, qu'il n'admettait pas; allant au delà de Montaigne, il avait dit (Msc. p. 1^4) : a Moniaigue a tort; la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit raisonnable ou juste. Mais le. peuple etc. »
Cette phrase n'est dam le manuscrit que le commenceiiient d'un motceau où la pensée de Pascal est exposée ^ans aucune ambiguïté : « Il serôil donc bon , aj6ute-t-il après ce qu'on vient de lire, qu'on obéit aux lois et coutumes parce qu'elles sont lois, qu*on sût qu'il, n'y en a aucune juste et vraie à introduir'e ,. que nous ny connoissons rien, et
* Page 84, à la note.
HAPPCmr, BTC. — DBUXIEMB PARTIB.
qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues. Par ce / moyen on ne les quitteroit jamais. Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine^ et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver et ; qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit ; et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non de leur seule autorité, sans vérité); • ainsi il obéit; mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien : ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d'un ■ certain côté. »
Port-Royal a supprimé tout ce morceau. Bossut l'a donné d'après Condorcet, ainsi mutilé et réduit (B. i" part. IX, f I. — Cond. v, § 2, 19.) : « Il seroit bon qu'on obéit aux lois et coutumes, parce qu'elles sont lois, et que le peuple comprît que c'est là ce qui les rend justes. Par ce moyen , on ne les quitteroit jamais : au lieu que, quand on fait dépendre leur justice d'autre chose, il est aisé de la rendre douteuse; et voilà ce qui fait que les peuples sont sujets à se révolter. »
Dans le grand fragment sur le pyrrhonisme, Pascal, au lieu d'épuiser l'énumération des arguments des pyrrhoniens, s'arrête et dit,' selon Port-Royal (ch. xxi) : «c Je laisse les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de l'éducation, des mœurs, des pays, et
176 Dfl0 ntHSÉBS DB PASCAL.
les autres choses semblables qui entraînent la plus grande partie des hommes qui ne dogmatisent que sur ces vai&s fondements. » Voilà comme Port-Royal fait parler Pascal. Mais Pascal luimême parle bien autrement. Dans Port-Royal il ne prend pas parti pour les pyrrhoniens; dans le manuscrit (p. ^iSj) il se déclare ouvertement pour eux contre « ... les impressions de la coutume, de réilucation, des moeurs^ des pays^ et autres choses semblables, qui, quoiqu'elles entraînent la plus grande partie des hommes communs, qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements , sont rens^ersées par le moindre souffle des pyrrhoniens* On n^a quà voir leurs livres si F on rien est pas assez persuadé ; on le deviendra bien vite et peutêtre trop. »
Voici des pensées analogues à celles-là , que Port-Royal a retranchées et que Bossut n'a pas cru devoir tirer des deux copies :
(Msc. p. 339.) K Toute la dignité de l'homme est en la pensée. Mais qu'est-ce que cette pensée? Quelle est sotte I v
(Msc. p. 447«) <K Mon Dieu! que ce sont de sots discours : Dieu auroit-il fait le monde pour le damner, etc.? Pyrrhonisme est le remède à ce mal et rabat cette vanité. »
(Msc. p. 81.) (( Rien ne fortifie plus le pyrrho-*
RAPPORT, ETC. «^ MWXUkMB PARTIR. 171
nistne que ce qu'il y en a qui ne sont pas pyrrbo* niens ; si tous Té t oient, ils auraient tort »
(Msc. p. 83.) « Cette secte se fortifie par ses en* nemis plus que par ses amis ; car la foiblesse de rhomme paroit bien davantage en ceux qui ne U connoissent pas qu'en ceux qui la connoissent* »
£t encore (Msc. p. 8) : « ToUs les principes sont vrais, despyrrhoniens, des stolques, des athées, etc. Mais leurs conclusions sont fausses, parce que le» principes opposés sont vrais aussi. »
Le père Desmolets, moins scrupuleux que Port- Boyal, a publié cette pensée, que Bossut a reproduite (Desm« p. 3^9; B. sà* part, xvn, i) : « Le pyrrhoiiisme sert à la religion. Le pjrrrhonisme est te vrai; car, après tout, les hommes avant Jésus-* Christ ne savoient où ils en étoient (Msc. p. 83). » Bossut a atténué Desmolets ; il dit seulement : « I^ pyrrhonisme a servi à la religion. Car, après tout, les hommes avant Jésus-Christ ne savoient où ils en étoient. »
Partout Pascal rejette et combat les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu, et même celles qui se tirent du spectacle de la nature. Qu'auroient dit d'une pareille polémique, je ne dis pas Descartes et Leibnitz , mais l'auteur du Traité de l'existence de Dieu et celui de la Con«* noissance de Dieu .et de soi-même ? Nioole % au
commencement de son Discours de l'existence de Dieu et de Timmortalité de l'âme, s'exprime ainsi : «( Il y en a (des preuves) d'abstraites et de métaphysiques... et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir à les décrier. Mais il y en a aussi qui sont plus sensibles (les preuves physiques), plus conformes à notre raison , plus proportionnées à la plupart des esprits , et qui sont telles^ qu'il faut que nous nous fassions violence pour y résister. » On conçoit donc que Port-Royal ait craint de répandre des pensées telles que celleci : a Je n'entreprendrai pas de prouver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu ou la Trinité ou l'immortalité de l'âme, ni aucune des choses de cette nature; non-seulement parce que je ne me sentirois pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore etc. (B. a* part, m, 2). » — « C'est une chose admirable que jamais auteur canoni-. que ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu; tous tendent à le faire croire et jamais ils n'ont dit : Il n'y a point de vide; donc il y a un Dieu. Il falloit qu'ils fussent plus habiles que tes plus habiles gens qui sont venus depuis, qui s'en sont tous servi. Cela est très-considérable. (B. a* part. III, 3). » C'est Desmolets qui le premier a publié ces fragments très-équivoques.
RAPPORT, BTC. — PBtXliMB PARTIS. 173
a J'admire, dit Pascal (Msc. p. ao6), avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Diea en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m'étonnerois pas de leur entreprise s'ils adressoient leurs dis- > cours aux fidèles; car il est certain que ceux qui ont la foi vive dedans le cœur voient incontinent que tout ce qui est n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent. Mais, pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on a des- ; sein de la faire revivre, ces personnes, destituées de foi et de grâce, qui, recherchant de toute leur lumière tout ce qu'ils voient dans la naturequi les peut mener à cette connoissance, ne trouvent qu'obscurité et ténèbres, dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des, choses qui les environnent, et qu'ils y verront Dieu à découvert, et leur donner pour toute preuve, à ce grand et important sujet, ^ le cours de la lune et des planètes, et prétendre ravoir achevée sans peine avec un tel discours, c'est . leur donner sujet de croire que les preuves de . notre religion sont bien foibles, et je vois, par raison et par expérience, que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris* Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connoit mieux les choses qui sont de Dieu, en parle : elle dit, au contraire,
17% BBS mirtSS DIS PASCAL.
que Dieu est un Dieu caché, et que, depuis la corruption de la nature, il les a laissés dans un aveuglement dont ils ne petivent sortir que par Jésus- Christ, hors duquel toute communication avec Dieu est ôtée. Nemo novltpatrem nisifilias^ et cui jUiusvoluerit revelare,
« C'est ce que TÉcriture nous marque quand elle dît en tant d'endroits, que ceux qui cherchent Dieu le trouvent : ce n'est point de cette lumière qu'on parle, comme le jour en plein midi. On ne dit point que ceux qui cherchent le jour en plein midi, ou de l'eau dans la mer, en trouveront; et ainsi il faut bien que l'évidence de Dieu ne soit pas telle dans la nature. Aussi elle nous dit ailleurs :^ Vere tu es Dues absconditus. »
Gondorcet a seul donné ce morceau (art. v, § i, n* -i) en Taltérant perpétuellement , et Bossut n'a pas jugé è propos de le reproduire.
Quelquefois Desmolets, faute de comprendre Pascal ou ne voulant pas le suivre, pour lui imputer des énormités, lui attribue des pensées bien vagues. Desmolets (p. 809) : « Athéisme , manque de force d'esprit, maïs jusqu^à un certain point seulement. » On ne voit pas bien ce que cela signifie. Pascal a écrit de sa propre main, et en caractères très-lisibles (Msc. p. 61) : « Athéisme, mar^c^
RAPPORT^ wn. «- Bnsiimt partie. flrs de force d'esprit ^ mais jusqu'à un certain degré seulement. » C'est-à-dire que c'est force d'esprit / de rejeter l'existence de Dieu au nom de la rai* ! son 9 pourvu qu'ensuite on l'accepte des mains de s la révélation. Pascal est là tout entier. Desmolets n'a ' pas osé le montrer tel qu'il est, et Bossut^ reculant également devant le vrai et devant le faux, ne redresse ni ne maintient la citation de Desmolets : il la supprime.
Quand on pousse le scepticisme jusque-là, on court bien risque de le retrouver jusque dans le sein de la £oi , et il échappe à Pascal , au milieu des accès de sa dévotion convukive, des cris de misère et de désespoir que Port-Royal ni Desmo* lets ni Bossut n'ont osé répéter, a Le silence éternel de ces espaces infinis m'efiraie. » Celte ligne sinistre qu'on rencontre séparée de tout le reste, n'est-elle pa» comme un cri lugubre sorti tout à coup des abîmes de Tâme, dans le désert d'un monde sans Dieu ! Ailleurs est cette antre ligne isolée comme la première (Msc. p. ^3) : « Combien de royaumes nous ignorent !» A la marge d'un morceau sur lé divertissement, Pascal a écrit (Msc. p. lit 1 7) : ce Que le cœur de l'homme est creux et plein d'ordure! » On a cent fois cité cette pathétique tirade (P,-R. ch. xxi. B. tT part 1, 5): c Qudle diimère est-ce donc que l'homme? quelle
176 ras pbnsAbs de pascal.
nouveauté , quel chaos, quel sujet de contradic* tion! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, amas d'incertitude, gloire et rebut de l'univers ! d Yoici un trait qui n*a pas trouvé grâce devant le duc de Roannez , et qui pourtant ajoute encore à la grandeur et au sombre coloris de ce fragment : « Quelle chimère est-ce donc que Thomme? quelle nouveauté, quel mons* tre, quel chaos, quel sujet de contradictions , quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre , dépositaire du vrai , cloaque d'incerti* tude et d erreur^ gloire et rebut de l'univers! Qui démêlera cet embrouillement, etc. » (Msc. p. 258).
Combien cette expression, amas d incertitude , semble faible et pâle devant celle-ci : cloaque d'incertitude et derreur^ qui en même temps a l'avantage de former un contraste naturel avec cette autre expression : dépositaire du vraiy comme aussi de rappeler et de préparer celles de ver de terre et rehut de tunivers I
Nous avons vu comment toutes les éditions ont affaibli le scepticisme de Pascal : elles n'ont pas moins altéré le caractère de sa foi.
Elle est bien loin d'être sans nuage. Pascal ne dissimule point les difficultés que le christianisme présente à la critique, si on s'engage dans l'étude
RAPPORT» ETC. — MUXliHB PABTIB. tW
des textes sacrés, et à l'équité, si on le compare avec les autres religions.
Pascal a tourné les figures de l'Ancien Testa* ment contre les Juifs, qui les ont prises à la lettre; mais il avoue qu'il y a des figures qui ont pu tromper les Juifs, et qui semblent un peu tirées parles cheveux. (Msc. p. 459.) Port-Roy àl lui fait dire(ch. xii; B. a® part, ix, i) : «Il y en a d'autres qui semblent moins naturelles. »
Port-Royal (ch. xvii; B. a* part. xLf , 9) : « Je veux qu'il y ait dans l'Écriture des obscurités. » Pascal (Msc. p. 456) : « Je veux qu'il y ait des obscurités ^{//^oie/i/ aussi bizarres que celles de Mahomet. »
Pascal (Msc. p. a 7) : « Comme Jésus-Christ e§t venu in sancti/icationem et in scandalum... nous ne pouvons convaincre les infidèles^ et ils ne peu^ vent nous convaincre. Mais , par là même , nous les convainquons, puisque nous disons qu'il n'y a point de conviction dans toute sa conduite (de Dieu) de part ni d'autre. » Port-Royal (ch. xvni; B. 2* part, xiir, 7) : « .... Nous ne pouvons convaincre Vobstination des infidèles. Mais ce/a ne fait rien contre nous, puisque nous disons qu'il n'y a point de conviction dans toute la conduite de Dieu pour les esprits opiniâtres , et qui ne recherchent pas sincèrement la vérité* »
Pascal (Msc. p. a65) : « I^ seule religion, contre la nature, contre le sens commun, contre nos plaisirs, est la seule qui ait toujours été. » Port-Royal éclaircit fort inutilement une partie de cette phrase et affaiblit l'autre (ch. ii ; B. a* part. IV, 9) : «c La seule religion contraire à la nature en Vétat qu'elle est ^ qui combat tous nos plaisirs et qui parott d* abord contraire au sens commun, est la seule qui ait toujours été. »
Port-Royal a supprimé cette pensée bizarre et fausse (MsG. p. 485) : « Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner. »
Que dire encore de cette autre pensée, que j'hésite presque à publier (Msc. p. i53) : « Les prophéties citées dans rÉvangile, vous croyez qu'elles sont rapportées pour vous faire croire? Mon, c'est pour vous éloigner de croire. »
Quelle religion , bon Dieu ! que celle dont les monuments sacrés induiraient en tentation d'incrédulité, au lieu d'inspirer la foi ! Grâce à Dieu, ce n'est pas ainsi que Gerson et Bossucft commentent les saintes Écritures.
Mais arrivons au passage le plus frappant et le plus décisif, celui où l'un des premiers auteurs do calcul des probabilités essaie de prouver que , • d'après les règles des jeux de hasard, il vaut beaucoup mieux parier que Dieu existe qtie de parier
le contraire. Port-Royal, en publiant une partie de ces pages singulières, a bien soin de les faire précéder d'un avis où il essaie de donner un tour favorable et raisonnable à cette étrange manière de prouver Dieu. Selon Port-Royal, C^scsd ne s'adresserait qu*à certaines personnes, et ne leur parlerait ainsi qu'en s'accommodant à leurs propres principes, en attendant qu* elles aient trouvé la lumière nécessaire pour se coni^aincre de la vérité. Non content de cet avis préliminaire, Port-Royal retranche ce qu'il y a de plus fort à la fois et de plus bizarre dans les calculs de Pascal; et le père Desmolets n'a pas osé rétablir ces calculs dans toute leur rigueur. Quoi qu'en dise Port-Royal, ce n'est pas là pour Pascal un argument provisoire ; c'est celui que, dans l'impuissance de rien démontrer par la raison et dans l'absence de toute certitude, il présente avec confiance , comme devant le plus sûrement entraîner la volonté et la forcer de prendre un parti dans ce jeiî redoutable, où le oui et le non sont également incertains, où il y a tout à perdre comme tout à gagner, où en même temps il n'est pas possible de rester indifférent , et où il faut nécessairement parier pour ou contre, cboisir pile ou croix. Pascal s'attache à cet argument comme à son dernier refuge. L'enjeu ici n'est pas la vérité, mais le bonheur présent et à
venir, et c est au nom de l'intérêt seul que Pascal raisonne et conclut. Le titre que Port-Royal et Desmolets ont omis dit tout (Msc. p. 3) : Infini^ Rien. \jq morceau est complet dans le manuscrit autographe. Toutes les parties en sont bien enchaînées et liées entre elles par des renvois clairement et soigneusement indiqués. Port-Royal n'a pris queles paragraphes qtiilui convenaient; parla il a ôté à Tensemble toute sa force. Partout aussi il a atténué les vives expressions de l'original et supprimé , le plus qu'il a pu , les termes de jeu, de gageure, de gain, de perle, de croix et de pile, que Pascal prodigue jusqu'à la satiété^ et qui pourtant, le problème admis ainsi qu'il est posé, sont absolument indispensables.
Port-Royal fortifie son avis préliminaire de ce début qu'il impute à Pascal (ch. vu): « Je ne me servirai pas, pour vous convaincre de son existence , de la foi par laquelle nous la connaissons certainement, ni de toutes les autres preuves que nous en avons, puisque vous ne les voulez pas recevoir. Je ne veux agir avec vous que par vos principes mêmes; et je prétends vous faire voir, par la manière dont vous raisonnez tous les jours sur les choses de la moindre conséquence, de quelle sorte vous devez raisonner en celle-ci , et quel parti vous devez prendre dans la décision de
cette importante question de l'existence de Di(Mi. Vous dites donc que nous sommes incapables de connaître s'il y a un Dieu, elc. i>
Tout cela, idée et style, est de Port-Royal et non de Pascal. Port-Royal cherche à mettre sur le compte de l'interlocuteur l'hypothèse que nous sommes incapables de connaître s'il y a un Dieu. Mais cette hypothèse est de Pascal lui-même. C'est Desmolets qui a donné le vrai début, tel qu'il est dans le manuscrit (p. 4) • « Parlons maintenant selon les lumières naturelles. S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties, ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question? ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui. »
Voilà le fond de la conviction de Pascal ; voilà le principe qui lui est commun avec toute l'école sceptique et sensualiste. Port-Royal, qui aurait eu horreur de ce principe, l'ôte à Pascal et l'impute à un interlocuteur fictif.
Bossut (a* part, m) donne bien le vrai début publié par Desmolets, mais il y joint, dans le même chapitre, le début supposé par Port-Royal ; et, pour masquer, comme il peut, la contradiction, il retranche ce qu'il y a de plus fçrt dans celui de
iSS DES PBNSÊES DE PASCAL.
DesDiolets qui est le vrai. Pascal, dans Desmolats comme dans le manuscrit , dit : a Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu il est (Dieu), ni s'il est Bossu t supprime « ni s'il est. »
Pascal pose netteqaent le problème : » Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est ou il n'est pas. Mais de quel côté pencherons-nous? la raison ny peut rien déterminer. » Port-Royal : a La raison , diteS'VOUSf n'y peut rien déterminer. » Encore une fois, ce n'est pas Tinterlocuteur de Pascal, c'est ' Pascal lui-même qui décide et qui met en principe que la raison n'y peut rien déterminer.
Relevons ici, en passant, une petite variante. Port-Royal : a II se joue un jeu à cette distance infinie ou il arrivera croix ou pile. » Pascal, encore mieux : oc II se joue un jeu à l'extrémité de cette distance infinie, etc.... »
Partout Pascal rappelle qu'il ne s'agit pas ici de la vérité, de la raison, de la connaissance; que la connaissance est impossible, la raison impuis* santé, le vra^i inaccessible; qu'il s'agit du bonheur, et du bonheur seulement. Pascal : « Vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien, et deux choses à engager, votre raison et votre volcmté, votre connaissance et votre béatitude. Et votre nature a deux choses à fuir. Terreur et la misère. ^- Votre raison n'est pas plus blessée, puisqu'il faut
BAPPORT, KZC. *- WtVXitUM PARTIE. t83
nécessairement choisir ^ en choisissant Tun ou Tautre. Voilà un point vidé ; mais votre béatitude ! Pesons le gain et la perte^ etc.... » Port-Royal a supprimé tout cela, c'est-à*dire le vrai état de la question, et Bossut s'est bien gardé de le rétablir.
Arrivé à la balance des chazKces tle gain et dis perte, Port-Royal abrège le calcul que Pascal développe pour lui donner une apparence de rigueur.
Port*Royal , et d'après, lui Bossut : a Pesons le gain et la perte, en prenant le parti de croire que Dieu est. Si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Pariez donc qu'il est, sans hésiter. Oui, il faut gager; mais je gag« peut-être trop. Voyons: puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, çuand you^ n'auriez que deux vies à gagner pour une, vous poiu*riez encore gager. Et, s'il y en avait dix k gagner, vous seriez imprudent de ne pas hasarder votre vie pour en gagner dix à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner avec pareil hasard de perte et de gain ; et ce que vous jouez est si peu de chose et de si peu de durée^ qu'il y a de la folie à le jnénager en cette occasion. Car il ne sert de rien, etc.... »
Pascal : « Pesons le gain et la perte. £n prenant
croix^ que Dieu est, estimons ces deux cas: Si vous gagu<-z, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter» Cela est admirable. Oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop. Voyons : puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, voua pourriez encore gager. Mais, s'il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer ( puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur ; et, cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de trèsmauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois, à un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous. S'il y avait ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner (mais y a ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner), un hasard de gain contre un nombre infini de hasards de perte (et ce que vous jouez est fini), cela est tout parti ' : par-
* CTest-à-dire conforme à la réglé de tout part! , de tout Jeu.
tout OÙ est Tinfini, et où il n'y a pas une infinité de hasards do perte contre celui de gain,ilny a point à balancer, il faut tout donner ; et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison pour garder la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini, aussi prêt à arriver que la perte du néant. Car il ne sert de rien, etc.... »
Au milieu de tous ces calculs, Pascal se demande s'il serait impossible de voir quelque chose au-delà de ces chances incertaines et ténébreuses, et il renvoie brièvement à l'Écriture: « N'y a-t-il pas moyen, dit-il, de voir le dessous du jeu ? Oui, l'Écriture et le reste, etc.. » Port-Royal étend un peu et défigure cette réponse : « Mais encore n*y auraitil point de moyen de voir un peu clair? Oui, par le moyen de l'Écriture , et par toutes les autres preui^es de la religion^ qui sont infinies. »
Ici , par une transposition bizarre, Port-Royal intercale plusieurs^ paragraphes qui se trouvent dans Pascal à d'autres endroits du manuscrit, et dont le seul qui appartienne à ce fragment vient évidemment beaucoup trop tôt , puisqu'il a pour titre: « Fin de ce discours; » puis, reprenant le fil de la discussion, Port-Royal fait dire à Pascal : « Vous dites que vous êtes fait de telle sorte que vous ne sauriez croire. Apprenez au moins votre impuissance, etc.. » Mais ce passage, dans le
iêè DIS FSNràB9 PB PASCiX.
manuscrit I a tout autremeut de mouvement et d'éDergié; « Oui, avait dit Pascal, rÉcriture et le reste. Oui , se réplique-t-il à lui-même ; mais j'ai J^ mains liées et la bouche muette. On me force k parier et je ne suis pas en liberté; on ne me relâxrhe pas; et je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez'vous donc que Je fesse? Il est vrai; mais apprenez au moins votre impuissance, etc.. »
Et voulez-vous savoir ce que Pascal conseille à l'incrédule qui voudrait croire et qui ne le peut? Ecoutons d'abord Port-Royal et Bossut : a Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin : vous voulez vous guérir de l'infidélité, et vous en demandez les remèdes* Apprenez-les de ceux qui ont été tels que vous, et qui n^oulprésentement aucun doute. Ils savent ce chemin que vous voudriez suivra, et ils sont guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils pnt commencé. » Pascal ne dit pas tout à fait cela. Il ne dit pas que les gens qu'il propose comme guides n'ont présentement aucun doute, mais que, forcés de parier, ils ont parié résolument, u Vous voulez aller à la foi, etc.. Âpprenez-les de ceux qui ont été tels comme vous et qui parient tout leur bien. Ce sont gens qui savent ce chemin que TOUS voudriez suivrai et guéris d'un mal dont vous
RAPPORT, JETC — MUXtillB PARTIE. 1^7
voulez guérir. Suivez la manière par où iU oi^t commencé. »
Maintenant quelle est cette manière f quel mt ce remède qili doit guérir Timpuissaoce de la raison? Port-Royal : ce Imitez leurs actions extérieures, si vous ne pouvez encore entrer daxis leurs dispositions intérieures ; quittez ces vaios amusements qui vous occupent tout entier. ï> Ce précepte e$t excellent, si ce stjle est bien médiocre. Mais ni ce préciepte ni ce style jae sont de Pascal. Il ne conseille pas seulement de se bien conduire pour mériter peu à peu de croire et d'aller à la religion par la morale, comme Tont recommandé tous les grands moralistes et les grands théologiens; voici ce que je trouve dans Le manuscrit : a .... Suivez la manière par où ils. ont commencé : c'est en faisant tout comme s'ils croyaient , en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. Mais c'est ce que je crains: et pourquoi? qu'avez-vous à perdre? »
Quel langage ! Ëst-doDC là le dernier mot de la sagesse humaine? La raison n'a-t-elle été donnée à rhomme que pour en faire le sacrifice, et le seul moyen de croire à la suprême intelligence est-il, comme le veut et le dit Pascal , de nous ahêtir? Cette terrible sentence, portée par ua tel géni^ et
par un génie naturellement si superbe, accablerait rbumanité s'il n'y avait quelque chose au-dessus du génie lui-même, à savoir le sens commun, cette même raison que Pascal veut en vain étouffer, qui a été donnée à chaque homme et ne manque à aucun d'eux dans aucun pays et dans auain temps, et qui leur persuade à tous, sans le secours d'une révélation positive ni sans celui de démonstrations arbitraires, l'existence d'une âme spirituelle, la distinction du bien et du mal, le devoir et le droit, la liberté et la responsabilité des actions, une justice étemelle , une Providence divine qui a tout fait avec poids et mesure, qui possède, dans un degré infini , tous les attributs qui reluisent dans ses œuvres, non-seulement la puissance et la grandeur, mais la liberté, l'intelligence et la vie. Toutes ces grandes croyances dont Pascal a soif comme l'humanité tout entière, le sens commun les a révélées plus ou moins imparfaitement dès le premier jour à tous les hommes ; et , pour quelques génies égarés qui ont eu le malheur de les méconnaître, les génies les plus excellents ont mis leur gloire à les établir et à les répandre. Elles sont le patrimoine de la race humaine , son trésor au milieu de toutes ses misères. C'est bien mal la servir que d'entreprendre de les lui ravir d'une main, quand on n'est pas bien sûr de les lui rendre
BAPPOBT, BTC. -^ BBUXliUB PABTIB. 189
de l'autre. Comme si, d'ailleurs, lorsqu'on a hébété rhomme, il en était plus près de Dieu!
Est-il besoin de dire que je n'accuse point les intentions de Pascal? Le seul sentiment que j'éprouve est celui d'une commisération profonde pour ce grand esprit, trahi par une méthode infidèle et l'habitude de démonstrations géométriques, ici impossibles et. super fines, enfermé par là dans le scepticisme , et , pour en sortir, se condamnant lui-même et les autres à une foi bien cher achetée et elle-même pleine de doute. Ainsi le doute avant et le doute après , tel a été le sort de Pascal ! jEn vérité, il n'y a rien là qui puisse faire beaucoup d'envie.
Je terminerai par une citation glorieuse à Pascal. Après avoir prononcé les tristes paroles qui paraissent ici pour la première fois , Pascal se proposait d'adresser à son interlocuteur un discours qui devait lui relever l'âme et le tirer de l'abattement où l'avaient jeté et ces calculs bizarres et ces conseils douloureux. Pascal introduit sur la scène cet interlocuteur réjoui et ranimé. « Oh! ce discours me transporte , me ravit , etc. » Puis il lui dit : a Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après , pour prier cet être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien,
fdo rms pmstvÉ hb pascal.
de «€ soumettre aassî le vôtre , pcmr voîre propre bien et pour sa gloire, et qu^ainsi la force s'accorde avec cette bassesse '. »
Dans la troisième et dernière partie , nous rechercherons les pensées inédites qu'il est possible de glaner encore dans notre manuscrit, après Port- Boyal , Tévêque de Montpellier , Desniolets , Condorcet et Bossut, et après les nombretix emprutits que nous lui avons déjà faits nous-mêmes pour réparer tant d'altérations et rétablir le texte vrai , le style, la pensée, l'âme de Pascal.
' Ce passage , qui n'est ni dans Port-Royal , ni dans Bossut , se trouve, ainsi que la phrase : « Mais j'ai les mains liées et la bouche muette; on me forcis , etc. » et la bonne leçon : « voir le dessous dn jeu , » dans une édition de Pascal de 1819 (chez le libraire Lefèvre), d'après une édition de 1787, qui a échappé à toutes nos recherches, et qui n'est pas même à la bibliothèque du Roi. D'un autre côté, cette même édition de 18Î9 maintient toutes les altérations introdaites par Port*Royal et conservées par Bossut. Ce mélange de rrai et de faux est inexplicable. Enfin une note de l'éditeur exprime la prétention d'avoir consulté le manuscrit, et montre en même temps combien celte prétention est mal fondée. Sur ce passage : a Vous dites donc que nous sommes incapables de connottre s'il y a un Dieu, » l'éditeur fait cette remarque : « Cette phrase, qui est bien certainement dans le manuscrit, manque dans quelques éditions modernes. » Or cette phrase , qui ne manque ni dans l'édition de Port-Royal , ni dans celle de Bossut , devenue le modèle de toutes les autres , tt'eM certainement pas dans h manuscrit.