‹ Des Pensées de Pascal (volume 3)Chapitre 5 sur 37 · AYANT-PROPOS. XLVI · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS. XLVI

Étrange athéisme d'ailleurs que celui de Malebrançhe, qui consisterait à sacrifier l'homme à Dieu ! Cest bien plutôt là un théisme exagéré; et pourtant je n'ai point hésité à le combattre ' , et à faire voir dans tous mes écrits que Thomme et la nature sont des forces douées d'une activité qui leur est propre, que l'âme humaine est une force libre autant qu'intelligente y qu'à ce double titre elle a conscience d'elle-même, se reconnaît et des droits et des devoirs et la responsabilité de tous ses actes. ^

On ne manquera pas de répliquer que, si je ne détruis pas Dieu , je le méconnais en lui refusant la liberté, puisque je tiens la création comme nécessaire. Entendons-nous. Il y a, comme parle l'Ëcole, deux sortes de nécessité, la nécessité physique et la nécessité morale. II ne peut être question ici de la nécessité physique de la création ; car, dans cette hypothèse, Dieu, disons-le pour la centième fois, serait sans liberté, c'est-à-dire au-dessous de l'homme.

* Leçons de 1829, II' leçon sur Spinosa et Malebranche, p. 437 delà 2** édiUon, et deux articles da Journal des SavanU (1S42), sur la correspondance de Maîran et de Malebranche.

XLVIII AVANT-PfiOPOS.

Reste donc la nécessité morale de la création. Eh bien! j'ai retiré jusqu'à cette expression , par cela seul qu'elle peut paraître équivoque et com* promettre la liberté de Dieu. Et quant à celle de convenance souveraine que j'y ai substituée , je veux répéter l'explication que j'en ai donnée, et qu'une^triste habileté vous a toujours fait supprimer '. Je suis libre, c'est là pour moi une démonstration invincible que Dieu l'est et possède toute ma liberté en ce qu'elle a d'essentiel , et dans un degré suprême , sans les limites qu'imposent à ma nature la passion et une intelligence bornée. La liberté divine ne connaît pas les misères de la mienne, ses troubles, ses incertitudes; elle s'unit naturellement à l'intelligence et à la bonté di* virie. Dieu était parfaitement libre de créer ou de ne pas créer le monde et l'homme , tout autant que je le suis de prendre tel ou tel parti. Cela est-il clair, dites-moi , et me trouvezvous assez explicite sur la liberté de Dieu ? Mais

* Avertissement de la 3' édîtioD des Froifments^ p. xxi. Cette édition est de 1838.

AVANT-PROPOS. XLIX

voici le oœùd de la difficulté : Dieii était parfaitement libre de créer ou de ne créer pas, mais pourquoi a-t-il créé? Dieu a créé parce qu'il a trouvé la création plus conforme à sa sagesse et à sa ixHité. La création n'est point un décret arbitraire de Dieu , comme le voulait. Okkam ; c'est un acte parfiiitem^ libre en lui-même sms doute, mais fondé en raison : il faut bien accorder cda. Puisque Dieu s'est décidé à la création, il l'a préférée, et il l'a préférée parce qu'elîe lui a paru meilleure que le contraire. Et si elle a paru meilleure à sa sagesse, il convenait donc à cette sagesse, armée de la toute- {Miissance, de produire ce qui lui paraissait le meilleur. Voilà mon optimisme : accusez-le taqit que vous le voudrez d'athéisme et de fatalis^le, vous ne pouvez porter cette accusation contre moi sans la faire également tomber sur Leibnitz, sans parler de saint Thomas et de bien d'autres, et je consens à être un fataliste et un athée comme Leibnitz. Le Dien qui m'a fait pouvait assurément ne pas me faire, et mon existence ne manquait point à sa perfection. Mais, d'une part, si, créant le monde, il n'eût pas créé mon âme, cette âme qui peut le

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