‹ Des pensées de PascalChapitre 102 sur 125 · INFINI RIEN · texte numérisé non relu

INFINI RIEN

Notre âme est jetée dans le corps, où elle trouve nombre, temps, dimension; elle raisonne là-dessus et appelle cela nature , nécessité, et ne peut croire autre chose.

L'unité jointe à l'infini ne l'augmente de rien, non plus qu'un pied à une mesure infinie. Le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur néant : ainsi notre esprit devant Dieu; ainsi notre justice devant la justice divine.

ÉDITIONS

(P.-R., ch. VII ^)

L'unité jointe à l'infini ne l'augmente de rien, non plus qu'un pied à une mesure infinie. Le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur néant: ainsi notre esprit devant Dieu; ainsi notre justice devant la justice divine.

* Bossut , r part. III, 4.

Il n'y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu , qu'entre l'unité et l'infini ^

Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde : or, la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus.

Nous connoissons qu'il y a un infini et ignorons sa nature, comme nous savons qu'il est faux que les nombres soient finis : donc il est vrai qu'il y a un infini en nombre; mais nous ne savons ce qu'il est; il est faux qu'il soit pair; il est faux qu'il soit impair : car, en ajoutant l'unité, il ne change point de nature. Cependant c'est un nombre, et tout nombre est pair ou impair. Il est vrai que cela s'entend de tous nombres finis.

Ainsi, on peut bien connoître qu'il y a un Dieu sans savoir ce qu'il est.

* Les deux copies corrigent avec raison cette phrase comme Port-Royal.

APPENDICE ri. 257

ÉDITIONS

(P.-R. ch.vii.)

Il n'y a pas si grande disproportion entre l'unité et l'infini, qu'entre notre justice et celle de Dieu.

(P.-R. ch. XXVIII ^)

// est de r essence de Dieu que sa justice soit infinie aussi bien que sa miséricorde. Cependant sa justice et sa sévérité envers les réprouvés est encore moins étonnante que sa miséricorde envers les élus.

(P.-R. ch. \n\)

Nous connoissons qu'il y a un infini et ignorons sa nature, comme ^, par exemple ^ nous savons qu'il est faux que les nombres soient finis : donc il est vrai qu'il y a un infini en nombre ; mais nous ne savons ce qu'il est ; il est faux qu'il soit pair; il est faux qu'il soit impair: car, en ajoutant l'unité, il ne change point de nature.

Ainsi , on peut bien connoître qu'il y a un Dieu, sans savoir ce qu'il est,* et vous ne devez pas con-

' B. T part, xvil, 63.

2 B. T part. III, 5.

" Boss. Ainsi T^ar ex.

258 APPENDICE r i.

Nous connoissons donc l'existence et la nature du fini parce que nous sommes finis et étendus comme lui.

Nous connoissons l'existence de l'infini et ignorons sa nature, parce qu'il a étendue comme nous, mais non pas des bornes comme nous ; mais nous ne connoissons ni l'existence ni la nature de Dieu? parce qu'il n'a ni étendue ni bornes.

Mais par la foi nous connoissons son existence, par la gloire nous connoissons sa nature.

Or j'ai déjà montré qu'on peut bien connoître l'existence d'une chose sans connoître sa nature.

Parlons maintenant selon les lumières naturelles. S'il y a un Dieu , il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous : nous sommes donc incapables de connoître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui.

ÉDITIONS

dure quil nj a point de Dieu de ce que nous ne connaissons pas parfaitement sa nature»

(Desm. p. 3io^)

Parlons maintenant selon les lumières naturelles. S'il y a un Dieu , il est infiniment incompréhensible, puisque , n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connoître ni ce qu'il est ni s'il est. Cela étant ainsi ^ qui osera entreprendre de résoudre cette question? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui.

* Boss. 2^p. III, 1.

Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance , eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent, en l'exposant au monde, que c'est une sottise, stultitiam, et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas! S'ils la prouvoient, ils ne tiendroient pas parole : c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. Oui ; mais encore que cela excuse ceux qui l'offrent telle , et que cela les ôte du blâme de la produire sans raison, cela n'excuse pas ceux qui la reçoivent.

ÉDITIONS

(Desm. IP.)

Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent, au contraire, en l'exposant aux Gentils^ que c'est une/b/Ze;, stultitiara. Et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas ! S'ils la prouvoient , ils ne tiendroient pas parole; c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. Oui; mais encore que cela excuse ceux qui l'offrent telle quelle est, et que cela les ôte du blâme de la produire sans raison, cela n'excuse pas ceux qui , sur V exposition quils en font ^ refusent de la croire ^. Reconnoissez donc la vérité de la religion dans Vohscmité de la religion , daîis le peu de lumières que nous en avons ^ dans r indifférence que nous avons de la connoître.

(P.-R. vn3.)

Je ne îne servirai pas ^ pour vous convaincre de son existence, de la foi par laquelle nous le {Dieu)

' Boss. 2. p. xvii, 2 ; Pensées diverses. "^ Desmolets a lui-même souligné cette phrase, comme pour indiquer qu'il avait corrigé en cet endroit la pensée de Pascal. =^ Boss. 2. p. III, .5.

"262 Al»PENDICE ^^ \.

Examinons donc ce point et disons : Dieu est, ou il n'est pas. Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. 11 se joue un jeu à Vextrémité de cette distance infinie où il arrivera croix ou pile. Que gagerez- vous? par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix: car vous n'en savez rien. Non; mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix : car encore que celui qui prend

EDITIONS

connoissons certainement^ ni de toutes les autres preuves que nous en avons, puisque vous ne les voulez pas recevoir. Je ne veux agir avec vous que par vos principes mêmes , et je prétends vous faire voir par la manière dont vous raisonnez tous les jours sur les choses de la moindre conséquence, de quelle sorte vous devez raisonner en celle-ci^ et quel parti vous devez prendre dans la discussion de cette importante question de Vexistence de Dieu,

Vous dites donc que nous sommes incapables de connoître s'il j a un Dieu. Cependant il est certain que Dieu est ou qu'il n'est pas : il nj a point de milieu. Mais de quel côté pencheronsnous ? La raison, dites-vous, n'y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à cette distance infinie où il arrivera croix ou pile. Que gagerez- vous? Par raison vous ne pouvez assurer ni l'un ni l'autre; par raison vous ne pouvez nier aucun des deux.

Ne blâmez-donc pas de fausseté ceux qui ont fait un choix; car vous ne savez pas s'ils ont tort, et s'ils ont mal choisi. Non, direz-vous , mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix , mais un choix : et celui qui prend croix et celui qui prend

Wh APPENDICE N' 1.

croix et l'autre (pile) soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier.

Oui , mais il faut parier, cela n'est pas volontaire ; vous êtes embarqué ^ ; lequel prendrez-vous donc? voyons, puisqu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à dégager 2 : votre raison et votre volonté, votre connoissance et votre béatitude; et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur ^ et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, puisqu'il faut nécessairement choisir, en choisissant l'un que l'autre. Voilà un point vidé ; mais votre béatitude ?

Pesons le gain et la perte : en prenant croix que Dieu est, estimons ces deux cas; si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. Cela est admirable. Oui, il faut gager, mais je gage peut-être trop 4. Voyons, puisqu'il y a pareil hasard de gain

* Une des copies : au carcan.

® Les deux copies : encjager.

^ Les deux copies : l'horreur.

"* Ici se trouve, dans le manuscrit, cette note marginale : « La seule science qui est contre le sens commun et la nature des

ÉDITIONS

pile , ont tous deux tort : le juste est de ne point parier.

Oui; mais il faut parier; cela n'est point volontaire : vous êtes embarqué , et ne parie?' point que Dieu est^ c est parier qu il n est pas. Lequel prendrez- vous donc?

Pesons le gain et la perte en prenant le parti de croire que Dieu est. Si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Pariez donc qu'il est sans hésiter. Oui, il faut gager, mais je gage peut-être trop. Voyons : puisqu'il y a pareil hasard de gain et de

266 APPENDICE N° i.

et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager; mais s'il y en avoit trois à gagner (P. 7), il faudroit jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer); et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur ; et cela étante quand il y auroit une infinité de hasards dont un seul seroit pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux; et vous agiriez de mauvais sens , étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous, s'il y avoit une infinité de vie infiniment heureuse à gagner. Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre infini de hasards de perte % et ce que vous jouez est fini. Cela est tout parti; partout où est l'infini et où il n'y a pas infinité de hasards de perte contre celui de

hommes a toujours été la seule qui ait subsisté parmi les hommes. »

* Pascal avait mis d'abord : Et autant de hasard de gain que de perte.

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