‹ Des pensées de PascalChapitre 2 sur 125 · VI PREFACE DE LA NOUVELLE EDITION · texte numérisé non relu

VI PREFACE DE LA NOUVELLE EDITION

vice que j'ai rendu aux lettres ; d'obscures menées ne l'effaceront point. On a beau dérober les principes que j'ai établis, en ayant l'air de les combattre ; tous les faux-semblants ne servent de rien ; suivre des règles posées par un autre, jusqu'à les compromettre par une application outrée , ce n'est point les inventer, tout comme réimprimer à grand bruit des pièces qui déjà ont vu le jour, sans citer le premier éditeur, ce n'est pas les publier pour la première fois.

J'avais un moment songé à donner un plus grand nombre de pensées nouvelles. La réflexion m'a retenu. Dans l'intérêt même de la renommée de Pascal, surtout dans l'intérêt des lettres, j'ai dû me borner à mes premiers extraits, une lecture attentive ne m'ayant fait découvrir aucun fragment nouveau qui fût supérieur à ceux que j'avais donnés, et qui méritât de voir le jour. Il ne faut pas non plus adorer superstitieusement tous les restes d'un grand homme. La raison et le goût ont un choix à faire entre des notes quelquefois admirables, quelquefois aussi dépourvues de tout intérêt dans leur état actuel. Un fac-similé n'est point l'édition, à la fois intelligente et fidèle , que j'avais demandée et que je demande encore.

Mais considérons par un endroit plus sérieux l'écrit que nous allons remettre sous les yeux du public. Nous n'avions entrepris qu'un travail littéraire; notre unique dessein avait été de reconnaître et de montrer Pascal tel qu'il est réellement dans ce qui subsiste de son dernier ouvrage , et il est arrivé qu'en l'examinant ainsi, nous avons vu à découvert, plus frappant et mieux marqué, le trait distinctif et dominant de l'auteur des Pensées. Déjà, en 1828 ', nous avions trouvé Pascal sceptique, même dans Port-Royal et dans Bossut; en 1842, nous l'avons trouvé plus sceptique encore dans le manuscrit autographe , et malgré la vive polémique qui s'est élevée à ce sujet , notre conviction n'a pas été un seul moment ébranlée : elle s'est même fortifiée par des études nouvelles.

Quoi ! Pascal sceptique ! s'eston écrié presque de toutes

' Cours de Vhistoire de la Philosophie moderne, \h série, t. II, leç. XII.

PRÉFACE DE LA NOUVELLE EDITION. Vil

parts. Quel Pascal venez-vous mettre à la place de celui qui passait jusqu'ici pour un des plus grands défenseurs de la religion chrétienne? Eh! de grâce, messieurs, entendons-nous, je vous prie. Je n'ai pu dire que Pascal fût sceptique en religion : c'eût été vraiment une absurdité un peu trop forte : bien loin de là, Pascal croyait au christianisme de toutes les puissances de son âme. Je ne veux point revenir et insister ici sur la nature de sa foi : je n'ai pas craint de l'appeler une foi malheureuse, et que je ne souhaite à aucun de mes semblables; mais qui jamais a pu nier que cette foi fût sincère et profonde? Il faut poser nettement et ne pas laisser chanceler le point précis de la question : c'est en philosophie que Pascal est sceptique, et non pas en religion, et c'est parce qu'il est sceptique en philosophie qu'il s'attache d'autant plus étroitement à la religion , comme au seul asile, comme à la dernière ressource de l'humanité dans l'impuissance de la raison, dans la ruine de toute vérité naturelle parmi les hommes. Voilà ce que j'ai dit, ce que je maintiens, et ce qu'il importe d'établir une dernière fois sans réplique.

Qu'est-ce que le scepticisme? Une opinion philosophique, qui consiste précisément à rejeter toute philosophie , comme impossible, sur ce fondement que l'homme est incapable d'arriver à la vérité , encore bien moins à ces vérités qui composent ce qu'on appelle en philosophie la morale et la religion naturelle, c'est-à-dire la liberté de l'homme, la loi du devoir, la distinction du juste et de l'injuste , du bien et du mal , la sainteté de la vertu, l'immatérialité de l'âme et la divine providence. Toutes les philosophies dignes de ce nom aspirent à ces vérités. Pour y parvenir, celle-ci prend un chemin, et celle-là en prend un autre : les procédés diffèrent; de là des méthodes et des écoles diverses , moins contraires entre elles qu'on ne le croit au premier coup d'œil, et dont l'histoire exprime le mouvement et le progrès de l'intelligence et de la civilisation humaine. Mais les écoles les plus différentes poursuivent une fin commune, l'établissement de la vérité, et elles partent d'un principe commun , la ferme confiance que

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l'homme a reçu de Dieu le pouvoir d'atteindre aux vérités de l'ordre moral , aussi bien qu'à celles de l'ordre physique. Ce pouvoir naturel , qu'elles le placent dans le sentiment ou dans la réflexion ou dans le raisonnement ou dans la raison ou dans le cœur ou dans l'intelligence, c'est là entre elles une querelle de famille ; mais elles s'accordent toutes sur ce point essentiel, que l'homme possède le pouvoir d'arriver au vrai, car à ce titre, et à ce titre seul, la philosophie n'est pas une chimère.

Le scepticisme est l'adversaire, non pas seulement de telle ou telle école philosophique, mais de toutes. Il ne faut pas confondre le scepticisme et le doute. Le doute a son emploi légitime, sa sagesse, son utilité. 11 sert à sa manière la philosophie , car il l'avertit de ses écarts , et rappelle à la raison ses imperfections et ses limites. Il peut tomber sur tel résultat, sur tel procédé, sur tel principe, même sur tel ordre de connaissances ; mais aussitôt qu'il s'en prend à la faculté de connaître, s'il conteste à la raison son pouvoir et ses droits, dès là le doute n'est plus le doute : c'est le scepticisme. Le doute ne fuit pas la vérité, il la cherche, il l'espère, et c'est pour mieux l'atteindre qu'il surveille et ralentit les démarches souvent imprudentes de la raison. Le scepticisme ne cherche point la vérité, il l'a trouvée, et cette vérité, c'est qu'il n'y en a point et qu'il ne peut y en avoir pour l'homme. Le doute est à la philosophie un ami mal commode, souvent importun, toujours utile : le scepticisme lui est un ennemi mortel. Le doute joue en quelque sorte dans l'empire de la philosophie le rôle de l'opposition constitutionnelle dans le système représentatif; il reconnaît le principe du gouvernement, il n'en critique que les actes, et encore dans l'intérêt même du gouvernement. Le scepticisme ressemble à une opposition qui travaillerait à la ruine de Tordre établi, et s'efforcerait de détruire le principe même en vertu duquel elle parle. Dans les jours de péril, l'opposition constitutionnelle s'empresse de prêter son appui au gouvernement, tandis que l'autre opposition invoque les dangers et y place l'espérance de son

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