XLIV PREFACE DE LA NOUVELLE EDITION
de plaisir, même le plus innocent * ; et quand il sentit s'approcher la dernière heure , pour mieux ressembler à Jésus- Christ, il demanda avec la plus vive instance d'aller rendre Tâme dans un hôpital et sur le grabat des pauvres malades. Dans la pratique comme dans la théorie, le caractère propre de Pascal est celui d'une conséquence inflexible pour les autres et pour lui-même; et en même temps il joignait à cette énergie naturelle l'âme la meilleure et l'esprit le plus fin. 11 y avait en lui à la fois de l'enfant, du bel esprit, du héros et du fanatique. Il ne prenait et ne faisait rien à demi. Or, quand on pousse l'attachement à un principe jusqu'à lui sacrifier toutes les douceurs de la vie, il n'en coûte guère d'y ajouter la philosophie. Et en vérité, de la part de Pascal, ce dernier sacrifice n'avait pas un très-grand mérite.
La philosophie s'appelait alors le cartésianisme. Pascal possédait parfaitement de cette grande philosophie la partie mathématique et physique , mais il s'était à peu près arrêté là. Moitié sévérité d'esprit, moitié défaut d'étendue, Pascal n'aspirait pas à des vues universelles sur la nature. C'était sans doute un moyen assuré d'éviter bien des erreurs, mais par là aussi il a manqué la plus grande gloire : il n'a point placé son nom parmi ceux des GaUlée, des Descartes , des Newton , des Leibnitz. Il faisait partie d'une petite société de gens d'esprit et de mérite où il était à la mode de dénigrer Descartes et de l'attaquer par ses mauvais côtés , par exemple, la matière subtile et quelques autres hypothèses, ce qui était assez facile, sans rien mettre à la place, ce qui était plus facile encore. De temps en temps, Descartes appliquait de rudes leçons au plus téméraire de cette petite société , l'emporté et jaloux Roberval ^. Dans l'affaire de la pesanteur de l'air, il y eut entre Pascal et Descartes un démêlé encore mal éclairci, où Pascal, qui adorait la gloire, eut au moins le
* Vie de Pascal, par M.^^ Périer.
' Montucla, Histoire des Mathématiques, t. II, p. 55 et 144.