TABLEAU IX
PHOTISMES NUMÉRIQUES
(Les couleurs sont placées dans l'ordre de leur fréquence.)
Total des cas
Bleu :M
Rouge 22
Brun 19
Jaune 18
Vert 17
Gris 16
Incolore 12
Noir 11
Blanc 7
Violet 6
d'autant plus de force dans les multiples de ce chiffre 1 A l'appui de cette fantaisie, je note que chez les deux seules personnes qui ont un unique photisme de chiffre, c'est le 8 qui en est l'objet et qui précisément se trouve bleu; et de plus je peux citer un cas où les chiffres 2, 4, 6, 8, ont respectivement des photismes bleu pâle, bleu, bleu plus foncé, bleu marine, et où la dame de 36 ans qui jouit de cette propriété depuis de longues années, sent très nettement que cette gamme de saturations croissantes exprime la progression des chiffres correspondants. Il resterait à expliquer pourquoi 4 fait si souvent exception et participe beaucoup
moins que 6 et 8 à la couleur bleue (consciente ou inconsciente) de son sous-multiple. Peut-être l'analogie sensible de ce chiffre pointu et anguleux avec le son perçant ou la forme de Vi, ou encore la ressemblance visuelle de quatre, avec les lettres ou ua, éclipsent-elles les rapports abstraits des nombres 4 et 2. Lé fait est que sur dix-sept 4, il en est douze qui ont le même photisme qu'une des voyelles a, i, u, ou, ei pas un qui ait la couleur de o ou de e.
Je fais grâce au lecteur des spéculations du même goût par lesquelles on peut à la rigueur ramener la plupart des photismes numériques à des associations habituelles et spécialement verbales. Le fait qu'on le peut ne prouve pas qu'on le doive, et pour mon compte je suis porté à croire que les vraies raisons des photismes numériques sont plus souvent qu'il ne semble du ressort de l'analogie émotionnelle. La dame ci-dessus éprouve dans la succession de ses bleus la même sensation, disons le mot, la même émotion d'accroissement que dans la série arithmétique 2, 4, 6, 8; et quant à la liaison initiale de la couleur bleue avec le nombre 2, bien loin de sentir ou d'être disposée à accepter qu'elle soit due à l'assonance deux-bleu, elle l'attribue pareillement à une analogie, plus aisée à ressentir qu'à exprimer, dans i'émotion très subtile que ces choses lui procurent. Le nombre 2 — et par là elle entend expressément l'idée abstraite du nombre, et pas du tout le mot deux entendu ou prononcé, non plus que la forme graphique du chiffre arabe 2 ou romain II — lui semble gracieux et léger (comme étant une très faible quantité) en même temps que symétrique, posé, complet, solide (comme nombre pair); et il lui rappelle par là la couleur douce et légère, en même temps que tranquille, franche et bien assise, du bleu de ciel pâle. Ce n'est d'ailleurs pas sans peine et sans recherche qu'elle a recours à ces termes, tous inadéquats et impropres à rendre exactement
rimprossion immédiate qu'elle reçoit également de cett(^ nuance et du nombre 2.
On no s'étonnera pas de la délicatesse et de la subtilité d»^ ces analogies alTectives; mais on ne doutera pas non pUis d. leur existence sous prétexte qu'un nombre est quelqii» cJiose d'absolument abstrait et dépourvu de tout caractère émotionnel. Car enfin comment l'homme en serait-il venu compter, et comment l'animal distinguerait-il deux objets d'ui seul ou de trois, s'il n'y avait une différence immédiate sensible, une différence émotionnelle, entre l'état de con< cience total où nous met la vue d'une chose, l'ouïe d'un souj la blessure d'un doigt, et l'état où nous plonge la vue d( deux objets semblables, la succession de deux sons, um blessure à deux doigts, et ainsi de suite? L'accumulation, dans les centres nerveux, d'impressions simultanées, ou se succédant cà des intervalles convenables, engendre une disposition de tout l'organisme qui varie avec le nombre de ce^ impressions, jusqu'à une limite (différente suivant le degré. de développement de l'espèce et de l'individu) où l'adjonc- . lion de nouvelles impressions ne produit plus de modifications assez nettes pour être distinguées, et où par conséquent les nombres supérieurs ne peuvent plus être sentis, mais deviennent l'objet d'une représentation artificielle et symbolique... chez les êtres qui en sont capables. Ces états émotifs différents, qui sont les sensations primordiales de de une, de deux, de trois choses quelconques (oiseaux,, coups de bâton, souvenirs, etc.), voilà la souche affective et. vivante sur laquelle peuvent se greffer les photismes de chiffres, et d'où en somme, plutôt que de purs caprices sans, raison, tant d'écoles depuis les Pythagoriciens ont tiré \o germe inconscient de leurs spéculations sur la symbolique des nombres.
Il va de soi que cette association affective est, plus encore
ici qu'ailleurs, souvent soutenue ou remplacée par des associations habituelles ou privilégiées de tout genre. On expliquerait difficilement, sans ces apports étrangers, la variété et les singularités des photismes numériques, qui ne se bornent point aux 9 premiers chiffres, mais s'étendent parfois très loin, et se combinent avec l'arrangement spatial dans tes diagrammes numériques colorés. Les dizaines ont ordinairement les nuances de leur chiffre caractéristique, parfois avec de faibles variétés de teintes. P. ex. M"' S. P. 25 ans <^dont j'ai cité quelques photismes de noms p. 1 22) voit : de '10 à 20, gris fi gris) ; de 20 à 30, vert pâle (3 vert pâle) ; de 30 à 40, rose rouge (3 rose); de 40 à 50, jaune (4 jaune); de 50 à 60, gris bleu (5 gris bleu) ; de 60 à 70, jaunâtre (6 café au lait); de 70 à 80, même nuance, mais un peu plus foncé (7 brun jaune) ; de 80 à 90, brun (8 brun foncé) ; de 90 à 1 00, gris foncé (9 gris foncé) ; ensuite très indécis. Quelques sujets trouvent cependant des couleurs aux dizaines sans en avoir pour les nombres simples.
Certaines personnes n'ont de photismes que pour quelques chiffres, ou leur voient non des couleurs, mais des intensités lumineuses diverses (clair, sombre, éclatant). Une dame de 32 ans, p. ex., voit seulement « 14, 16, 17 et 18 clairs. >> Comme pour les lettres, le photisme des nombres tantôt affecte le chiffre qui est vu comme imprimé en couleur, tantôt en est indépendant et constitue une tache informe plus ou moins nettement imaginée, ou bien encore il s'étale dans i'espace sur la région correspondante d'un diagramme. La couleur peut servir de lien d'association entre des objets matériels qui la présentent aux yeux, et les valeurs numériques qui l'induisent dans l'imagination ; en sorte que, le jeu spontané de la fantaisie aidant, les sujets se livrent parfois malgré eux à de surprenants calculs. P. ex. M"'' L. B. (que j'ai citée p. 57-58) additionnant des objets suivant leur
nuance, a le sentiment qu'une chaise rouge sur laquelle est posé un coussin bleu vaut 12, ces couleurs étant pour elle- 1 celles du 4 et du 8.
Une conséquence plus utile des photismes de chiffres s» trouve dans le secours qu'ils prêtent à la mémoire des dal» et des événements historiques. Qu'il me soit permis de citer intégralement, à ce propos, une note doublement intére santé parce qu'on peut la comparer avec une autre du mèm observateur remontant à dix ans en arriére. Il s'agit de M. 1baron d'Osten Sacken, dont la réponse, en date du T.\ juillet 1892, m'est parvenue par l'obligeant intermédiaire de M. le prof. Schiff.
« Je visualise les jours de la semaine ainsi : mercredi orangé ; jeudi, brun ; samedi, bleuâtre très clair; les autn jours sont indéfinis. Les mois : février, noir bleuâtre ; mars^ rouge pâle; mai de même, rougeâtre; août, jaune; les au- 1res sont moins bien définis. Les chiffres: I, noirâtre; 2^ jaune; 3, rouge pâle; 4, brun; 5, grisâtre; 6, brunâtre approchant de la couleur chocolat; 7, vert; 8, bleu noirâtre; 9, à peu prés comme 6. Le 2 jaune et le 7 vert sont lesmieux définis. Je ne me souviens pas à quelle époque de ma vie je me suis aperçu de l'existence de ces phénomènes je les ai eus sans y faire attention.
« La visualisation des chiffres en couleur trouve dans ma mémoire une application particulière à la chronologie. Chaque siècle a pour moi une couleur à lui, déterminée par la couleur du chiffre centenaire. Ainsi la couleur du 18'"* siècle est verte, déterminée par le chiffre 7 qui a cette couleur ; la couleur du 1 7"® siècle est déterminée par le bi unàtre du chiffre 6, quand je pense aux événements du H""* siècle, je me les représente sur un fond brunâtre qui, l'année 1700, passe brusquement au verdâlre du chiffre :. Cette habitude chez moi est irrésistible, et il me semble
l'avoir eue depuis l'âge où j'ai commencé à m'occuper de chronologie. Elle me facilite la mémoire des dates, qui se trouvent ainsi arrangées dans des espaces bien définis de vision intellectuelle.
j « Il y a quelques années, j'ai répondu dans le même sens ^ au questionnaire de M. Francis Galton, qui a reproduit dans son ouvrage la lettre que je lui ai écrite'. Je n'ai pas cet ouvrage sous la main, mais autant que je me souviens du contenu de ma lettre, je n'y ai pas fait mention des couleurs des jours de la semaine et des mois. »
Les couleurs de M. d'Osten Sacken pour les chiffres sont les mêmes qu'il y a dix ans. Quant à leur origine, dans sa j lettre à Galton il suppose, sans y attacher beaucoup d'importance, qu'ils proviennent peut-être de l'emploi, à l'âge de 10 ou 12 ans, d'un tableau chronologique sur lequel les siècles étaient figurés par des carrés à bords coloriés. Ses photismes numériques, dans ce cas, ne seraient donc pas dus à l'analogie émotionnelle, mais à une association privilégiée qui aurait transféré aux chiffres et aux siècles la couleur d'une chose extérieure associée. Il est probable qu'il en est le plus souvent ainsi pour cette catégorie de photismes.