VII. Synesthésies non visuelles
On peut dire qu'il n'y a pas de borne à la variété des phénomènes de synesthésie, et il n'est guère de liaison si capricieuse et si baroque qu'on ne puisse s'attendre à la rencontrer une belle fois. J'ai par exemple observé un étudiant, M. Y., chez qui le chatouillement du dos de la main
* Voir Galton, Inquiries into human faculty, p. 118 et 146. — T. F.
gauche, dans une région circonscrite répondant au 4'"* et au 5'"* métacarpien, provo(jue réguliôreinent dans la joiigauciiH une impression (jui lui fait faire la grimace et portei la main à sa ligure pour frotter le siège de cette sensation désagréable ; c'est comme si un (il mince, partant du coin de la bouche et se dirigeant en dehors, dans l'épaisseur d la joue, était tiré et se déplaçait d'une longueur de 1 à : eenlimélres; comme si, en d'autres termes, il y avait un forte contraction d'une fibre isolée du grand zygomatique. Celte sensation réflexe s'émousse au bout de peu de minut» si on continue à exciter légèrement le dos de la main, mai après quelques heures de repos elle est prête à rej)araîtravec toute son intensité ; le phénomène est plus pronon» • lorsqu'il lail thaiid, par exemple au gros de l'été. — Dan un ordre moins sensoriel et plus psychique, je mentionnerai le cas de M. G. G., 17 ans, à qui le mot quinze, surtout quand il le prononce lui-même, « rappelle le goût, et un peu la couleur, des petites fraises des bois, pilées et mélangées dans du vin rouge. » Il suppose que ce rapprochement, datant d'une époque indéterminée très lointaine, est dû à la similitude de l'impression « nasale » produite par la syllabe iji et du goût des fraises au vin « montant dans le nez, » mais il est probable que quelque incident fortuit oublié (association privilégiée) a contribué pour sa part à la fixation de cette liaison.
Je n'ai cité ces deux faits que comme spécimens des curieuses connexions qui peuvent exister, chez tel ou tel individu, entre des régions sensorielles ou des idées qu'on ne s'attendrait guère à voir réunies. Comme le chapitre desynesthésies en général excéderait les limites de ce travail. je me bornerai aux quelques cas où les phénomènes visuels interviennent, non plus à titre d'induits comme pour les photismes. m ii> à litre d'inducteurs.
J'ai déjà rappelé (p. 42-43) le fait que la liaison de la vue et des autres sens est très rarement réciproque. Autant sont fréquents les photismes d'origine auditive, autant le sont peu les phonismes d'origine visuelle (et de toute origine), pour employer le terme commode introduit par MM. Bleuler et Lehmann. Quant aux « olfactismes S> et aux phénomènes induits des autres sens, ils sont encore plus rares. Il s'en est très peu manifesté dans l'enquête Claparéde, dont le questionnaire il est vrai ne visait pas nominativement cette catéorie de faits. Voici deux échantillons de réciprocité optoaiiditive et opto-gustative : « La couleur de l'héliotrope a la saveur des amandes douces et vice versa, » écrit une étudiante dont j'ai déjà cité d'autres impressions, p. 121 ; il y a donc ici alternativement photisme et sapisme. « Quand je vois un tableau, dit un jeune homme de 19 ans qui a des photismes alphabétiques et musicaux, il me semble être à un concert ; le peintre s'étant attaché à mettre l'harmonie entre les couleurs, et les couleurs représentant chacune une note musicale, il a composé sans s'en douter une page de musique avec orchestration. »
Dans les exemples suivants au contraire il n'y a pas réciprocité : « Le bleu éveille l'idée de calme, de silence et de tranquillité, mais je n'ai pas la sensation inverse, » dit un ingénieur de 33 ans. L'induit est ici très vague et appartient au domaine de la sensibilité générale ou à l'ordre psychique ; à ce degré rudimentaire, les synesthésies sont fréquentes mais ne méritent plus guère ce nom, car elles ne consistent que dans la conscience nette du coefficient émotionnel de la sensation primaire, plutôt que dans une sensation secondaire
' Ce terme, dû à M. Gruber (loc. cit. p. 12), me paraît moins pénible que celui d'osmisme que réclamerait l'analogie avec photisme et phonisme. De même je préférerai sapisme à geusisme ou gustisme. 0 joies de la lexicologie !
éveillée par l'intermédiaire de ce coefficient; on peut doi rapprocher ce cas de celui déjà cité dans le premier alin( a de la p. 27. — « La vue d'une succession de couleurs, non écrit M. C. B., 25 ans, réveille en moi une suite de soi musicaux, harmonieux ou discordants suivant l'assembla des couleurs; je puis pour ainsi dire assigner à chaque coi leur une note de la gamme naturelle... ce phénomène scmn donc l'inverse de celui dont vous vous occupez. » M. 15. donne la série suivante comme exprimant, aux nuances pn la correspondance qu'il trouve entre les couleurs et 1 1 gamme de do majeur :
blanc bleu de ciel violet rouge orange vert jaune coul.fon< do d'en haut si la sol fa mi ré do d'en 1'
On pourrait encore citer ici les impressions confuses de l.i sensibilité générale (de mouvements, de poids, etc.) qu'éveille la vue de certaines figures spatiales, par exemple la forme graphique des lettres, des chiffres, etc. Mais ces remarques trouveront leur place lorsque nous parlerons des Personnifications.