I. Des diverses espèces de diagrammes
Liasses d'après leur inducteur, c'est-à-dire la nature d choses dont la série est l'objet de la représentation schém tique, les diagrammes que j'ai rencontrés se répartissent dans les espèces suivantes selon leur ordre de fréquence.
1 . Diagrammes Annuels. Ce sont de beaucoup les plus communs. Sur 193 personnes ayant accusé des diagrammes dans l'enquête Claparéde, 143, soit les trois quarts, ont un diagramme de l'année, dont les portions répondent le plus souvent aux divers mois, quelquefois seulement à des divisions plus générales telles que les saisons.
2. Diagrammes Hebdomadaires ou des jours de la semaine, chez 83 personnes (soit 43 7o)- — Théoriquement, entre les diagrammes annuels et les hebdomadaires, on s'attendrait à trouver les diagrammes mensuels. Mais, en fait, je n'en ai pas observé qui eussent une existence indépendante, de sorte que ce n'est pas la peine de leur ouvrir un compte spécial. Ceux que j'ai rencontrés se réduisent en effet toujours soit à ta subdivision en jours distincts des lignes ou espaces: exprimant les mois dans un schème d'année (v. p. ex. fi 76 et 82), soit à l'utilisation de la première trentaine du. schéme numérique pour représenter les dates du mois,
ommeon le verra p. ex. chez le sujet de la fig. 17, ainsi que dans la fig. 12, où la verticale ascendante figurant les années du siècle représenterait également les jours du mois et les centaines.
3. Diagrammes Numériques, même fréquence que les précédents (82).
4. Diagrammes Chronologiques. Je réunis sous ce nom les formes spatiales représentant soit les âges de la vie, soit les années du siècle, soit les siècles eux-mêmes ou des périodes encore plus vastes de l'histoire. A la rigueur on pourrait y joindre aussi les représentations du Temps, selon sa division fondamentale en présent, passé et avenir. Mais cela risquerait de mener loin. Car il est à présumer que la grande majorité des gens possèdent à quelque degré cette sorte de schématisation et conçoivent vaguement le temps comme une dimension rectiligne, dans laquelle nous avançons à la rencontre des événements futurs, à moins que ce ne soient eux qui coulent de l'avenir au passé par le point où nous demeurons immobiles et où ils nous enveloppent un instant.
Sans doute, en soi le Temps n'est pas l'Espace; l'intervalle que par la mémoire nous sentons exister entre une impression qui fut et une impression qui est, n'a en son essence rien de commun avec une distance géométrique dont les deux extrémités sont simultanément; la succession temporelle est hétérogène, pour ne pas dire contradictoire, à la coexistence spatiale. Mais il n'en reste pas moins que ces deux choses, si distinctes pour la pensée abstraite, contractent d'indissolubles alliances dans notre vie psychologique concrète. Le Temps a une invincible tendance à se traduire en Espace. Je ne sais s'il y a beaucoup de personnes qui puissent, en écoutant sonner l'heure, sentir les coups déjà frappés tomber dans le passé et s'éloigner progressivement à chaque nouveau coup qui résonne, sans que jaillisse en elles,
nelle ou confuse mais perceptible à quelque degré, l'irnag. spatiale (le points ou de choses quelconques qui s'en vont. séparées par des vities comme les perles d'un <'liap«'let qu'on égrène.
Pareillement, si — au lieu de ce passé immédiat, à Tétai naissant, non encore détaché du présent mais confondu aver lui dans la sensation primordiale de durée actuelle — nou> songeons au passé et à l'avenir proprement dits, plus lointains, combien y a-t-il d'individus qui ne leur assignent quelque région ou direction déterminée relativement à leur moi organique? Il est vrai qu'on le fait généralement sans le remarquer, mais enfin on le fait, et ici, comme dans tous le produits automatiques de l'imagination, il régne une granddiversité suivant les individus, peut-être même suivant le races ou les époques. Les Grecs du temps d'Homère, à en (Toire le double sens d'oTrtaaw (derrière, et à venir), auraient regardé le passé s'envoler devant eux, et marché à reculons vers les événements futurs qui les surprenaient ainsi à l'improviste*. L'homme moderne fait volontiers l'inverse, et se précipite au-devant de l'avenir en laissant le passé derrière lui; c'est au point que certains sujets déclarent ne pouvoir en aucune façon visualiser les choses écoulées parce qu'elles sont derrière leur dos, et que d'autres n'y arrivent qu'à grand'peine en les ramenant par un efîort volontaire au-devant d'eux ou en se retournant vers elles en imagination. Plus souvent encore, si j'en juge par les observations que j'ai recueillies, la ligne du Temps n'est pas sagittale (antéro-postérieure), mais oblique de droite en haut, où point l'avenir, à gauche en bas où le passé se dérobe dans les profondeurs de l'abîme ; parfois aussi elle est transversale et
' A moins, ce qui est encore plus plausible, que l'avenir ne leur parût venir à leur rencontre, les événements les plus éloignés se trouvant alors derrière les plus rapprochés.
va horizontalement de droite à gauche. Je n'ai pas encore eu l'occasion de vérifier si ces directions sont habituellement renversées chez les gauchers, ni trouvé d'exemples où le Temps soit vertical (je ne parle ici que du temps en général, non des périodes limitées et subdivisées, siècles, années etc., (|ui, on le verra, peuvent présenter toutes les orientations). J'ai laissé de côté ces représentations du passé et de l'avenir pris en bloc, parce que s'il fallait compter comme atteints de la diathése diagrammatique tous ceux qui cèdent peu ou beaucoup à cette obsédante manie de spatialisation du Temps universel, il est probable que peu de mortels, si même il s'en trouvait, pourraient se vanter d'en être exempts. En revanche, quand on s'en tient aux cas où les divisions secondaires de la durée en époques, siècles, années, sont l'objet d'une représentation instinctive et constante de la part de l'individu, on trouve que cela est notablement plus rare. Il n'y en a qu'une douzaine d'exemples (6 7o) dans la statistique Claparéde ; encore coïncident-ils le plus souvent avec les diagrammes numériques, comme on verra.
5. Diagrammes Horaires. La représentation des vingt-quatre heures, soit distinctes, soit réunies en groupes à la manière des veilles antiques, est encore plus rare. Par contre, la division de la journée en deux parties seulement, jour et nuit, ou matin et après-midi, est plus fréquente, et s'allie volontiers à la représentation des jours soit isolés sous forme de symboles (fig. 77), soit réunis en schémes hebdomadaires (fîg. 65); mais alors on ne peut plus guère la compter comme un diagramme spécial.
6. Diagrammes Alphabétiques, liant les lettres de l'alphabet dans un ordre spatial déterminé. Comme les deux espèces précédentes, ils sont peu abondants, et ne se présentent que chez des personnes possédant d'autres formes, par conséquent dotées d'une forte tendance à la schématisation.
7. Diagrammes DIVERS. On peut s'attendre à rencontrer oicasionnellenienl bien d'autres espèces de diagrammes. En elTel, ainsi que je l'ai déjà dit p. 35, tout ce qui est susceptible de se faire sentir comme série à ia conscience, pounn, dans une imagination visuelle bien disposée, induire spontanément (juelque construction spatiale correspondante en vertu de secrètes et subtiles analogies affectives. En voici deux exemples.
L'un est celui d'un ingénieur de 28 ans, très impressionnable, grand amateur de musique, dépourvu d'audition colorée et de diagrammes des genres précédents, mais éminemment visuel et chez lequel la musique se traduit immédiatement en courbes géométriques, dont il lui semble qu'il pourrait trouver Téquation, tant elles sont précises. Ces lignes se déroulent dans son imagination, noires sur fond grisâtre, à mesure que le morceau s'exécute ; chaque instrument de l'orchestre éveille la sienne propre, et toutes ces courbes se croisent et s'entre-croisent en conservant un certain caractère commun qui dépend du genre de musique ; Beethoven p. ex. suscite surtout des lignes brisées, Wagner un mélange de courbes et de droites, etc. « Dans la musique, dit aussi M"* A. S., 65 ans, je vois des arabesques, des grecques, dedessins divers. » Ces diagram^mes mmkaux, traduction immédiate et automatique, sous forme spatiale visuelle, du mouvement rythmique et mélodique des impressions sonores, se produisent certainement à un degré plus ou moins rudimentaire et par fragments incomplets chez un très grand nombre de personnes; ce n'est toutefois que par extension qu'on peut les appeler des diagrammes, puisque leur nature mouvante, leur apparition successive au gré du développement musical, les opposent aux formes fixes et stables, envisagées d'un seul coup, qui constituent les classes précédentes.
L'autre exemple m'est fourni par les diagrammes de maladies d3ins lesquels une jeune fille de 18 ans enferme le souvenir des nombreuses épreuves physiques qu'elle a traversées, diphtérie, fièvre typhoïde, rougeole, migraines, etc. Des lignes continues ou irréguliéres, avec brisures, lacunes, interposition de figures anguleuses, de barres, de signes variés, traduisent pour elle le cours accidenté de ses diverses affections, les hauts et les bas, les crises et les rechutes, la convalescence. Je n'ai malheureusement pas encore pu obtenir sur ce cas très intéressant les détails complémentaires que je désire, et je ne le cite que pour mémoire, comme spécimen d'un genre de diagrammes dont on trouvera sans ; doute d'autres exemples.
Les médecins, eux aussi, figurent volontiers l'évolution des maladies par des courbes telles que celle de la température ; mais il y a, entre leurs représentations graphiques conventionnelles et cette schématisation spatiale instinctive d'une période vécue, une différence de même nature qu'entre l'invention de la géométrie analytique par Descartes et l'apparition d'un diagramme de l'année chez un enfant de huit ans. Cela ne veut pas dire que le travail raisonné du savant, qui élabore délibérément une représentation schématique adaptée à certaines fins voulues, n'ait pas, comme dernier fondement psychologique ou cérébral et comme condition ultime de possibilité, la même « faculté innée » dont le fonctionnement inconscient aboutit à la création des diarammes; à savoir la faculté de construire une figure spatiale dont les caractères, longueurs, angles etc., signifient quelque chose, c'est-à-dire ne sont pas aperçus pour euxmêmes et n'ont aucun intérêt propre, mais tirent toute leur valeur et leur importance des faits qu'ils représentent analogiquement, rapports numériques abstraits ou vibrations émotionnelles. Cette idendité fondamentale du processus de sché-
malisation ne supprime toutefois pas la grande dilTérence qu'il y a, en prali(|u«>, entre la cén'hratlon inconsciente dont les [H'oduits nous sont livrés tout faits, et l'activité intellectuelle qui s'exerce au grand jour de la conscience sous la direction de l'attention volontaire et de la réflexion.
On trouve d'ailleurs des cas intermédiaires, où il n'est pas aisé de faire la part exacte de ces deux sources; tels sont ce (ju'on peut appeler les diagrammes loyif/ues qui, chez nombre de savants, viennent au secours de la pensée abstraite. C'est ainsi que pour M. E., professeur de médecine, la série et l'enchaînement rationnel des idées, dans la préparation d'une leçon, se traduisent sous forme de lignes se subdivisant dans une direction horizontale de gauche à droite, comme un arbre couché à terre dont le tronc, représentant l'idée maîtresse, se bifurque en branches qui, par leurs ramifications croissantes, expriment la filiation des idées à développer. Ce mode de représentation, favorisé par l'emploi de fiches portant des notes sur les sujets à traiter, permet à M. E. de composer en quelques minutes un discours d'une heure. Dans ce cas, le choix et l'arrangement des idées, œuvre de l'intelligence consciente, sont considérablement aidés par ce cadre schématique automatiquement fourni par l'imagination. Je connais aussi un professeur d'histoire, M. E. D., chez lequel aucune période historique n'est retenue, assimilée, comprise, tant qu'il n'a pas réussi à la symboliser par une figure de mécanique dont les lignes, représentant les partis politiques et les forces de toute nature en jeu dans une société donnée, expriment, parleurs entre-croisements et leurs directions, l'état d'équilibre ou de mouvement de cette époque. Ce n'est pas sans peine et de nombreux tâtonnements que M. D. arrive à mettre ainsi l'histoire en théorèmes de statique et de dynamique, et en cela ses diagrammes résultent d'une élaboration consciente et volon-
taire; mais l'instinct directeur de ce travail, cette impossibilité d'embrasser les événements et d'en posséder l'intelligence autrement qu'en les coulant dans un moule géométrique, cette contrainte intérieure qui lui fait chercher sa satisfaction intellectuelle et la lui laisse trouver exclusivement dans ce genre de construction spatiale, voilà la manifestation indéniable de la tendance diagrammatique.
A des degrés faibles, cette tendance est très répandue, et l'on peut dire qu'elle préside à la naissance et à l'emploi de tous les diagrammes en général, scientifiques ou vulgaires. Dans la mesure où ils sont le produit d'une poussée naturelle, spontanée, et se présentent à l'esprit du chercheur comme une heureuse trouvaille, ils relèvent de cette faculté automatique de synopsie ou de schématisation spatiale qui nous occupe ; dans la mesure où ils impliquent un travail de réflexion, de calcul, de choix, ils sortent de notre cadre et ressortissent aux fonctions de l'intelligence consciente. Mais qui ne sait combien la limite de ces deux domaines est flottante, insaisissable; combien, non seulement chez le savant et l'artiste, mais jusque dans la vie intellectuelle rudimentaire du plus humble profane, il y a un mélange intime et perpétuel de voulu et de spontané, de péniblement cherché et de reçu par grâce, d'efïorts réfléchis et de mystérieuses ^1 inspirations !
j. Il y a en somme un fil continu reliant les diagrammes 'proprement dits, qui se font tout seuls et s'imposent d'eux- , mêmes dans la vision mentale de certaines personnes, aux représentations spatiales que tout le monde se forge à l'oc- \ casion, plus ou moins volontairement, pour introduire de i l'ordre et de la clarté dans des matières non spatiales. Mais I comme en pratique il faut bien s'arrêter quelque part, je ;, coupe ce fil après la demi-douzaine de catégories énoncées n en premier lieu et ne m'occupe point des dernières formes
de schématisation, plus vagues et changeantes, dont je viens de rappeler l'existence. — J'ajoiite qu'en ce qui concerno les diagrammes proprement dits, certains sujets n'en possèdent qu'un seul (ordinairement celui de l'année ou des nombres), tandis que d'autres en ont deux ou trois, et quelques-uns présentent toute la collection ou peu s'en faut, comme on en trouvera des exemples dans les figures 11, 19, 68, etc.