VI. Genèse des diagrammes
Malgré l'invariabilité prétendue des schèmes, et l'absence ordinaire de souvenir précis sur leur origine, il est clair qu'ils ont dû passer par une période de formation, et que le
petit enfant ne les a pas apportés tout faits dans ce monde. Pour les photisines, on pourrait à la rigueur imaginer qu'en vertu d'anastomoses innées certaines impressions sensibles du jeune être fassent jaillir en lui de la lumière ou de la couleur avant qu'il ait jamais ouvert les yeux ; ce qui conduirait à tolérer la possibilité de sensations visuelles chez un aveugle-né. Mais, quand il s'agit des schémes, il faut bien que l'individu sache ce que c'est que l'année, la semaine, l'alphabet, ou apprenne à compter, pour que le diagramme se développe, — à moins de supposer qu'un diagramme provenant des ascendants ne puisse surgir un beau jour dans la vision mentale, sans cause et sans signification, simplement parce que les centres nerveux correspondants ont atteint le développement convenable, tout comme, arrivé à un certain âge, le menton reproduit de lui-même la barbe paternelle. Cette apparition d'images ou de réminiscences ancestrales sans chiquenaude extérieure est toutefois plus que douteuse, et il est prudent, jusqu'à preuve du contraire, de restreindre l'action de l'hérédité à une prédisposition, qui favorise certaines constructions mentales ou l'établissement d'associations déterminées plutôt que d'autres, pourvu que de leur côté les circonstances du milieu ambiant s'y prêtent et viennent faire l'appoint.
En matière de schèmes visuels, l'influence héréditaire est frappante et se manifeste avec éclat dans la moindre enquête ; mais il est très difficile de juger jusqu'où elle s'étend, je veux dire de décider si elle porte seulement sur l'existence générale des diagrammes et ne fournit que la tendance à une schématisation spatiale quelconque, ou si en une certaine mesure elle engage aussi les détails de forme, de localisation, de grandeur, etc. Je ne suis point au clair là-dessus, malgré des documents très nombreux, mais toujours incomplets par quelque bout. L'art d'importuner son prochain, ver-
balement ou par écrit, aux fins d'établir comment lui, ses sœurs, sa tante ou son grand-père se représentent l'année, les nombres, et le reste, exige actuellement une dose de persévérance et des aptitudes naturelles qui ne sont pas le lot de tout le monde, et dont j'avoue humblement être très dépourvu ; et quand la mode aura fait un jeu de société de ces inquisitions familiales, il est malheureusement probable que la science n'en voudra plus. M. Galton, qui est passé maître en fait d'enquêtes psychologiques, a publié à peu prés autant de cas où des diagrammes consanguins diffèrent du tout au tout par les détails, que d'exemples d'analogies manifestes, n'allant d'ailleurs jamais jusqu'à l'Identité. Pour le moment j'incline à croire que l'hérédité, toute-puissante quant à la prédisposition générale, a ordinairement peu d'influence sur les particularités concrètes ; les ressemblances partielles sont si amplement compensées par les discordances, qu'on peut toujours se demander s'il n'y faut pas voir une coïncidence fortuite, ou l'effet d'un même milieu, de l'imitation, etc. Il est clair qu'a priori tout porte à admettre la vraisemblance d'une action de l'hérédité même sur des points insignifiants; car pourquoi la courbure d'un diagramme ne se léguerait-elle pas, comme celle du nez et quantité de tics mentaux ou physiques? Mais, en fait, les diagrammes appartenant à plusieurs membres d'une même famille sont de rares exceptions ; je peux par exemple citer une mère qui voit les nombres en spirale comme une de ses filles, et l'année en angle comme une autre ; mais ce sont les seuls traits communs un peu évidents dans ce groupe de six personnes, les parents et quatre enfants, qui toutes possèdent des schèmes. A titre d'exemple relatif à l'hérédité, je rapporterai seulement l'unique cas où les circonstances m'aient jusqu'ici permis de poursuivre la diathése diagrammatique à travers trois générations.
M™*^ P., 64 ans, a de tout temps possédé (outre des photismes de voyelles) trois diagrammes, dont elle ignore l'origine et la cause, pour la semaine, l'année et les nombres (fig. 66). Les deux premiers ont pour matière un simple contour polygonal continu, sans couleur déterminée ni noms écrits; ils sont localisés en face d'elle, à portée du bras étendu ; celui de l'année est de la grandeur approximative d'un pied carré, celui de la semaine notablement plus petit. Le scbéme numérique, formé par la succession des chiffres écrits, sans couleur assignable, se développe capricieusement dans l'espace : il s'éloigne en faisant d'abord quelques zigzags, puis se dirige graduellement en haut et à droite, de sorte que 50 est à environ \ '/a mètre en avant du sujet, un peu plus haut que ses yeux, et 100 se trouve à 3 m. de sa tête, en haut et sur la droite. Toute date et tout nombre se présentent immédiatement localisés à leur place sur le schéme correspondant.
M""' B., 38 ans, fille unique de la précédente, est exempte (Je photismes et n'a que deux schémes (fig. 67). Celui de l'année est à la fois tracé et écrit, étant formé d'un contour ovalaire continu, noir sur fond blanchâtre, autour duquel rayonnent les noms des mois, de son écriture, avec initiale majuscule. Ce schéme est dans un plan frontal très éloigné, à une distance d'une cinquantaine de mètres, et d'une longueur analogue, de sorte que du milieu d'une chambre M""* B. n'en aperçoit que le mois de janvier à travers la largeur de la fenêtre située en face d'elle. Elle y localise immédiatement toutes les dates auxquelles elle pense, bien qu'aucun signe sur ce contour ne marque les jours ni même la séparation exacte des mois. Pour la semaine. M""' B. a un schéme rectiligne, qui s'éloigne dans le plan sagittal médian en montant un peu, à partir de la région hypogastrique ; il a aussi de grandes dimensions, car les jours y sont représen-
tés, sans noms écrits, par des lignes noires égales d'envintn six pieds de long, séparées par des intervalles plus pelit> . Ii»s lignes des dimanclies sont de même grandeur, mais transversales. Vers la fin de la seconde semaine, qui est à une distance de vingt à trente mètres, le schème perd sa netteté et devient tout à fait confus dans le cours de la troisième semaine ; ce diagramme est f\\e, c'est toujours le lundi qui est au point de départ et touche à l'iiypogastre, le jour actuel, quel qu'il soit, étant vu à sa place sur la première semaine. Ces deux schémes ont existé de tout temps, n'ont pas varié d'intensité, et sont inexpliqués. Au point de vue de riiérèdité, c'est de sa mère que M"^ B. tient sa disposition aux diagrammes (car son père n'a pas de phénomènes de synopsie), mais on remarque qu'il n'y a guère de ressemblance de détail entre leurs schémes, sauf la forme cyclique de l'année ; encore les deux contours sont-ils bien différents, et opposés par le sens des mois.
Par son mariage, M°'^ B. est entrée dans une famille où il existe de l'audition colorée ; son mari a des photismes alphabétiques, un schème elliptique pour l'année, et pour les semaines successives une suite transversale de droites un peu inclinées, dont les extrémités ne se touchent pas mais sont séparées par une différence de niveau de la façon suivante ^-^^^^^.--'''^^^-^^^; . Il y aurait donc à faire le départ de cette double hérédité dans les phénomènes synoptiques de leurs enfants, si l'on trouvait des analogies d'une génération à l'autre; mais ce n'est guère le cas.
Leur fils aîné, âgé de 17 ans, a pour toute synopsie un schème annuel ayant la forme d'un octogone irrégulier direct. — Le second, 1 2 ans, a des photismes alphabétiques qui diffèrent sur tous les points de ceux de sa grand'nière maternelle, et ne concordent avec ceux de son père que sur Vu qui est rouge pour tous deux ; quant à ses diagrammes (fig.
o4, p. 166) le seul détail d'aspect héréditaire se trouve dans les ressauts séparant ses années et ses dizaines et rappelant ceux des semaines paternelles. — Deux filles (outre deux autres enfants encore trop jeunes pour être interrogés) sont privées d'audition colorée, mais possèdent des schèmes dont elles ne peuvent fournir l'explication, qui remontent aussi loin que leurs souvenirs et ont été jusqu'ici en augmentant (le précision et d'intensité. Ceux de la seconde, 14 ans (fîg. 68), ne sont pas localisés, mais flottent dans son imagination sans qu'elle puisse leur assigner une grandeur ; l'année est un tracé fermé continu, la semaine une colonne verticale de lignes horizontales égales et équidistantes, le tout de couleur noire sans fond assignable et sans mots écrits ; les autres schèmes ne sont pas tracés, mais écrits, le numérique et l'horaire en chiffres, l'alphabétique en majuscules imprimées. L'aînée, 15 ans (fig. 69), a des diagrammes localisés ; celui de l'année, un polygone formé de droites disjointes figurant les mois, est en face d'elle, à la distance d'une paroi (2 à J mètres), et a environ 1'"50 de large. Celui de la semaine, formé de lignes détachées noires, sur fond noir, de 5 à 6 cm. de long, sans signes graphiques, est beaucoup plus rapproché, à portée de la main. C'est aussi à cette distance qu'apparaissent le diagramme horaire, portant certaines heures seulement séparées par des intervalles vides, et occupant une longueur. totale d'environ 60 cm.; et le diagramme numérique écrit en chiffres d'un bon centimètre de haut, formé de deux portions latérales inclinées, et d'une portion transversale d'environ 1 m. de long, située en face du visage et allant de 12 à 50 ou 60. Ce schème numérique sert aussi de diagramme chronologique ; la série des siècles coïncide ;ivec celle des nombres, le XIX'"^ siècle p. ex. étant représenté au point 1 9 (en chiffres arabes), et les temps antérieurs a notre ère amenant une prolongation oblique à gauche et
au-dessous du zéro ; mais lorsqu'il s'agit d'années, p. ex. de rintorvalle de 1877 à 1892, c'est alors le siècle qui coïncide avec la ligne des nombres, 1800 et 1900 tombant sur I et 100, et la |)ério(le en question sur la [)ortion d*^ 77 à 92.
Dans ces exemples appartenant à trois générations, les dissemblances l'emportent de beaucoup sur les ressemblances. L'année est toujours du type fermé chez les femmes, mais présente de grandes divergences de détail ; la semaine n'a pas deux fois la même allure, non plus que la série numérique ; la discontinuité des jours chez M'"^ B. se retrouve chez l'une seulement de ses tilles et n'existait pas chez sa mère ; la localisation est extrêmement variée d'une personne à l'autre, etc. — On trouvera deux autres exemples d'hérédité, ou plutôt du peu d'influence que l'hérédité exerce sur le détail des diagrammes, dans les fig. 57-59, et 74-76.
Une fois donnée la prédisposition héréditaire, comment les schémes naissent-ils dans la conscience et quelles sont les conditions qui déterminent leurs particularités ? C'est là un point fort obscur. Je n'ai rencontré qu'un seul cas où l'origine du diagramme fut catégoriquement rattachée à un fait précis, c'est le schème numérique de M. L. C. (fig. 9 p. 157) consistant en une ligne coudée à angle droit aux points 100 et 1000, sur laquelle les longueurs de 1 à 100 et de mille à un million sont égales entre elles et à celle de 1 00 à 1 000 ; les deux branches parallèles se continuent jusqu'à -\- ce ei — 00 , qui se rencontrent à perte de vue dans les nuages. Pour l'origine de cette représentation, dit M. C. , « sauf la notion de l'infini qui s'est simplement ajoutée à la figure pendant mes études mathématiques, elle remonte à un
rêve que je puis avoir fait à l'âge de 5 à 8 ans, dont le souri venir (surtout au point de vue des lieux) m'est resté très î net. » (Par contre M. C. n'a aucun souvenir de l'époque à ;j laquelle il a commencé à voir l'année en cercle, et il pense j que cela doit remonter à sa première notion des mois.) Si Il ce schéme numérique a choisi l'occasion d'un rêve pour ij éclater dans la conscience, nul doute qu'il ne s'était préal lablement mûri à l'ombre sous l'influence des notions d'arith-
I métique, étant l'expression évidente des grandes coupures j] que les mots spéciaux cent, mille, million, font dans notre
II nomenclature ; quant à l'égalité attribuée ici à ces étapes !; grandement dilîérentes en valeur absolue, il ne faut pas s'en ! étonner, car le sentiment n'y regarde pfas de si près quand
il dicte ses analogies ; les fougueux de la loi de Fechner
|; pourront d'ailleurs y voir un exemple de la progression,
r même plus que géométrique, qu'un excitant intellectuel doit
suivre pour répéter le même effet sur la conscience. Un cas
[voisin, mais plus aisé à comprendre, se trouve dans la
[S fig. 80, où la même forme représente les unités jusqu'à
mille, puis les milliers eux-mêmes jusqu'au million; son
propriétaire, M. J. W., fait aussi remonter ses diagrammes
à l'âge «où il a appris ces choses (7 à 9 ans), » mais sans
date d'apparition subite comme dans le cas précédent.
On peut dire, en thèse générale, que les schémes se forment soit dans l'enfance, lors de l'acquisition des premières notions usuelles, soit quelques années plus tard sous l l'influence des études ; certaines personnes, comme le sujet \ de la fig. 73 (dont j'ai parlé p. 182), ont des diagrammes j différents datant de ces deux époques, et chez d'autres les i schémes d'enfance subissent des corrections ou des adjonctions dans cette seconde période, surtout ceux pour les , nombres au moment des leçons de mathématiques. Mais quel i que soit l'âge auquel naît le diagramme, sauf de très rares
exceptions comme le cas de M. C, son apparition n'est jamais brusque ; il se développe et s'installe subrepticement, et quand la pensée du sujet est pour la première fois attirée sur lui, il a le sentiment d'être en présence de quelque chose d*ancien dont il ne s'était pas explicitement rendu compte jusque-là, d'une vieille connaissance qui lui tient doucement compagnie depuis longtemps déjà, en sorte qu'il ne sait pas à quel moment elle a fait son entrée silencieuse dans la conscience, ou ne peut l'indiquer que vaguement, soit en se rappelant le temps où à coup sûr elle n'était pas encore là, soit surtout en démêlant dans sa physionomie des indices non équivoques de son origine.
La plupart des schémes sont en effet d'une signification assez transparente, et laissent sans peine deviner les associations émotionnelles ou habituelles qu'ils expriment. Cela n'empêche toutefois pas les explications fournies par les sujets d'être généralement hésitantes et de ne guère dépasser le rang d'hypothèses, très vraisemblables assurément, mais enfin dépourvues d'une certitude personnelle complète. Cet élément de doute et d'ignorance, qui plane aux yeux du sujet sur la genèse de ses propres diagrammes, résulte à la fois de leur formation insidieuse, étrangère à la réflexion et à la volonté consciente, et de leur aspect toujours entaché de caprice et d'arbitraire. Cela se voit même dans les schémes hebdomadaires ; il n'y a pas de diagrammes qui portent plus ostensiblement que ceux de la semaine l'estampille de leur origine, par le relief donné au dimanche, ou à d'autres jours marquant dans la vie du sujet ; mais si l'importance et la valeur afTective des différents jours sont la source évidente d'où le schème a jailli, cela ne montre pas d'où il a tiré sa configuration individuelle, et pourquoi, de toutes les façons imaginables de symboliser dans l'espace le rythme émotionnel de la semaine, c'est celle-là qui a été choisie plutôt que
d'autres. Aussi, abstraction faite des diagrammes dont Tarrangement en cases est le clair reflet de quelque horaire ou programme de leçons, la forme concrète des schémes hebdomadaires reste-t-elle presque toujours inexpliquée au sujet, bien qu'il reconnaisse dans la représentation inégale des jours la traduction des sentiments caractéristiques qu'ils lui inspirent.
La genèse des diagrammes annuels suscite des considérations analogues. — Parfois l'association habituelle est leur cause évidente. Par ex. M. A. F., qui conçoit l'année en bloc comme un cercle, mais se la représente dans la suite de ses mois comme une droite partagée en cinq périodes (fig. 30 p. 161), pense que ces divisions «datent du temps du gymnase et doivent correspondre aux divisions de l'année scolaire bavaroise. » Dans bien des cas, le calendrier est évidemment en cause (fig. 76) et plusieurs personnes le déclarent caté- .igoriquement : « Je me représente l'année comme un almaîiach,dit p. ex. M. A. B. 68 ans, les premiers six mois formant le premier côté ou la première page, la seconde page contenant les six derniers mois.» — Mais ordinairement les choses sont plus compliquées. Voici p. ex. les remarques de M. M. B. sur son ellipse annuelle (fig. 12): «Cette représentation de la position des mois sur une courbe ovale, et non circulaire, vient peut être de la vue de dessins astronomiques où l'excentricité de l'orbite terrestre est exagérée à dessein. Cependant je la crois antérieure chez moi à toute notion astronomique. Passant depuis mon enfance l'hiver à la ville et l'été à la campagne, j'ai été peut-être amené à diviser la courbe annuelle en deux moitiés symétriques et à points fixes (d'où la nécessité d'une courbe elliptique), la moitié au-dessus du grand axe pour l'hiver, la moitié audessous pour l'été. » Cette supposition me paraît plausible, bien que je ne voie pas trop en vertu de quoi l'hiver est en
haut, et Tété en bas plutôt que l'inverse. Il n'importe d'ailleurs, mon but étant justement, en citant cet exemple, de montrer combien les sujets ayant un schéme sont peu au clair sur ses causes certaines, et doivent se contenter de probabilités. Comme M. B., bien d'autres personnes invoquent, évidemment à juste titre, l'influence des occupations pour expliquer que leur année s'écarte du cercle parfait ou ne soit pas un ovale symétrique, les affaires, les vacances, les examens ou les règlements de comptes etc., imprimant une courbure spéciale ou une longueur démesurée à certaines époques.
Quant à l'antériorité supposée du diagramme à toute notion astronomique, je pense qu'ici encore M. B. a raison. Je ne dis pas que l'instruction ne puisse pas modifier parfois un diagramme préexistant (rendre p. ex. elliptique une année circulaire ou irréguliére, ce qui a pu être le cas chez M. B. quoiqu'il n'en ait pas souvenance), ou même en faire naître de toutes pièces ; cela arrive certainement, comme on l'a vu plus haut. Mais je veux dire que la forme ovale de l'année n'a pas besoin, pour jaillir, d'attendre l'enseignement du mouvement de la terre autour du soleil. Car c'est moins cette froide région des idées scientifiques que la couche vivante du sentiment qui est capable d'alimenter le germe des schémes et de déterminer la forme qu'ils revêtiront ; en particulier lorsqu'il s'agit de l'année, les deux types principaux qu'elle affecte peuvent fort bien s'expliquer par les deux impressions opposées qu'elle fait naître : suivant que l'individu est plus frappé par la fuite continue et irrémédiable du temps, ou par le retour des mêmes circonstances, il sera enclin à un diagramme annuel illimité ou fermé. La part revenant dans cette seconde alternative aux conceptions astronomiques est probablement très minime, et se borne à donner, chez quelques rares personnes, une plus grande ré-
WL 213
^Hilarité géométrique à uae figure fermée qui était déjà là et ^Evait pour fondement premier la périodicité annuelle des ^piverses particularités de l'existence.
^L Les diagrammes vraiment elliptiques sont en effet l'excep- |H|on, et ici je ne parle pas, cela va sans dire, des dessins toujours plus ou moins inexacts effectués par le sujet sur le papier, mais de la forme idéale sous laquelle il se représente Tannée. «Cet ovale est encore trop régulier, telle époque devrait être plus bombée,» me disait par exemple un monsieur qui venait de me tracer une espèce d'œuf ; et il corrigeait sa figure sans arriver à rendre d'une façon qui le satisfît pleinement la courbe asymétrique dans laquelle son imagination incarnait instinctivement l'année. J'ai souvent constaté des faits de ce genre et en ai été d'autant plus frappé que, n'ayant moi-même aucun diagramme obligatoire, je trouve également naturel de donner à Tannée la forme d'une droite, d'un cercle, ou d'une ellipse suivant qu'on veut rendre l'écoulement du temps, le retour des saisons ou la révolution de la terre, pourvu que ces représentations prétendent à l'exactitude géométrique. Mais l'idée de la concevoir comme une ligne brisée à certaines époques, ou €omme une courbe qui n'est qu'à peu près régulière, m'étonne et me heurte, et je ne m'explique ces déviations de Tidéal mathématique que comme des suggestions du domaine éminemment capricieux de la vie affective. J'ajouterai qu'on trouve le type fermé chez des enfants de 8 à 10 ans, où il s'explique bien moins par des notions cosmographiques, à peine assimilées, que par le souvenir et la prévision des événements aimés ou détestés qui reviennent chaque année remuer jusqu'au fond la sphère émotionnelle du jeune âge. La formation des diagrammes pour la série numérique n'est pas entourée de moins d'obscurité que celle de Tannée. J'ai déjà indiqué à plus d'une reprise (p. 36, 165) la part
probable qu'y prennent les divers sentiments accompcagnant son entrée dans la mémoire, et Ton a par exemple vu plus^ haut M. L. attribuer le palier 11-12 à une difficulté dans Tacquisition de ces nombres ; mais si plausibles que soient ces suppositions, elles restent des suppositions en l'absence de souvenirs pour les appuyer. (Je recommande en passant à ceux qui manient l'hypnotisme mieux que moi, quant ils mettront la main sur un sujet muni de diagrammes ou de photismes, de demander à ses personnalités sous-jacentes leur avis sur l'origine de ces faits; de suggérer des synopsies à des personnes qui n'en ont pas, il y a là de jolies expériences à faire.) Jusqu'ici je n'ai rencontré qu'un incJividu qui ait conservé quelque mémoire du développement progressif de son diagramme numérique. Il s'agit de M. G. G. (déjà cité p. 136), qui possède de l'audition colorée et plusieurs schémes (fig. 76), à savoir : un schéme alphabétique qu'il voit en face de lui, écrit en minuscules cursives, alignées sur deux rangs dont les extrémités seules sont bien distinctes ; une semaine formée de sept petits anneaux noirs reliés par un fil qui en fait un cercle de 1 cm. de diamètre, situé horizontalement, un peu à sa gauche, comme sur une feuille de papier sur laquelle il écrit ; un schème d'année imité du calendrier, à noms de mois en lettres grasses illisibles, localisé au même endroit que le précédent ; un diagramme chronologique pour les années de notre siècle seulement ; enfin un diagramme numérique à la construction duquel il a assisté à mesure qu'on lui enseignait à compter plus loin. Il se souvient du temps où il n'avait que la première vingtaine, verticale; quand il apprit les nombres suivants, ils s'alignèrent d'emblée horizontalement, sans qu'il sût pourquoi ; puis se forma un nouvel angle droit, qui se plaçait indifféremment à 50 ou à 60 (mais jamais entre deux); maintenant encore cette hésitation subsiste, en gêné-
rai le coude se trouve à 60 quand il descend de 100, et à 50 quand il parcourt les nombres en sens inverse. Tous les chiffres au-dessous de 1 20 sont immédiatement vus à leur place ; au delà, le diagramme n'est plus guère utilisé (sauf pour certains cas spéciaux, tels que i 44) et il finit en pointe vers 200, après avoir répété son coude à 1 50 ou 1 60 indifféremment. Ce qui est à noter, c'est que tout en se rappelant les allongements successifs de son.schèrae, M. G. n'a aucune idée sur les causes ou circonstances qui en ont déterminé la forme, la direction, les angles, etc. Cette ignorance (ou cet oubli), qui est de règle générale dans les phénomènes de synopsie, constituera le grand obstacle à leur explication définitive.
On voit par cet exemple que les diagrammes croissent et progressent. C'est aussi un fait connu que chez beaucoup de gens ils périclitent et s'effacent avec l'âge. Peut être leur arrive-t-il aussi de subir des arrêts de développement avant d'avoir atteint leur maturité ; le frère aîné du sujet précédent, doué de photismes, n'a pas de schèmes sauf qu'il voit « vaguement juillet en haut, décembre et janvier en bas » (fig. 63, mais les deux arcs de cercle y sont trop nets et réguliers); dans cette trace d'année, de même que dans les fragments de schème numérique (fig. 64) qui m'apparaissent en certaines occasions et dont j'ai parlé p. 201 , on serait tenté de voir des ébauches ou des formes frustes de diagrammes inachevés.
Ce qui est en tout cas certain, et c'est le point sur lequel je désire attirer l'attention en terminant ce chapitre, c'est que les diagrammes se modifient dans leurs détails et même parfois dans leur forme générale, surtout chez les enfants et
les jeunes gens. On parle souvent de l'invariabilité desschémes; mais si ce mot doit s'entendre littéralement, ce n'est probablement qu'à partir d'un certain âge auquel les formes schématiques ont fini par se fixer et devenir des cadres rigides. Avant d'en arriver là, elles ont certainement éprouvé des changements depuis leur première apparition. J'ai récolté plusieurs exemples de ces transformations de diagrammes dans le cours d'un intervalle plus ou moins long; quelques-uns se rapportent aux figures que j'ai reproduites.
La petite fille de la fig. 70 attribuait l'an dernier une même longueur à tous les mois; actuellement elle leur assigne avec beaucoup de décision des longueurs variées, sans d'ailleurs pouvoir indiquer la raison de ces différences, qui sont peut-être l'expression automatique du vol lent ou rapide du temps au gré des occupations et des événements. — Le changement a été plus prompt et plus marqué chez M. A. G. frère, plus âgé de deux ans, de M. G. G. cité il y a un instant; on peut constater dans, la fig. 75 les modifications subies par ses schémes en huit mois. La semaine n'a pas varié (mais la seconde fois il l'a dessinée telle qu'il la voit, en mots écrits, non en lignes tracées) et présente toujours la descente du vendredi et du samedi, et le saut du samedi au dimanche. Il en est de même du diagramme des années de ce siècle (non reproduit dans la figure; c'est une simple droite, oblique de gauche en bas à droite en haut où sont les années futures, le sujet se plaçant lui-même en 1880). Les diagrammes alphabétique et horaire (ce dernier elliptique, de i m. de haut, est à une distance de 1 7, ^' ^^ avant du sujet, dans un plan vertical très oblique, le jour, de couleur rouge jaune, étant plus rapproché, et la nuit, noire, à l'opposite; ni lignes ni mots, mais les heures en chiffres arabes), n'ayant pas été dessinés il y a huit mois, ne permettent pas de comparaison. En revanche le schéme numérique
qui, en juillet 1892, était très précis jusqu'à 30, mais assez vague au delà, s'est complètement transformé; il est devenu vertical jusqu'à 1 00 (plus loin il continue obliquement en haut et à gauche) sauf un replat un peu bombé pour la seconde dizaine. Le schème annuel, qui était en angle ouvert en bas, a conservé juillet et août à son sommet, mais s'est fermé, et, détail curieux, garde en quelque sorte une trace de ce processus dans la forme pointue du nouvel an ; cette ellipse a environ 1 m. de diamètre, et se trouve localisée dans un plan obhque, à 1 7^ ^^^* ^'^ ^^j^t, comme un pupitre incliné sur lequel il lirait; les noms des mois y sont écrits de sa main, peu distinctement, en noir sur fond espace; c'est un diagramme fixe, servant à la représentation de toutes les durées et de toutes les dates y compris le moment présent. M. G. est surpris lorsque je lui montre ses anciens dessins, n'ayant aucun souvenir de ces formes différentes. C'est là un fait général ; le possesseur d'un diagramme s'imagine volontiers qu'il l'a toujours eu comme cela (à l'intensité prés, dont les variations frappent davantage) et ne se rappelle aucun changement d'aspect, ce qui semble indiquer la lenteur des modifications, mais jette quelque doute sur l'assertion des nombreuses personnes qui affirment avec la plus entière conviction qu'elles ont « toujours vu de même. » Le sujet de la fig. 82, p. ex., qui, outre des photismes musicaux, possède un diagramme annuel complexe (ellipse avec les jours des mois distincts), et un schème numérique constitué par les nombres ordonnés en colonnes formant des espèces de gradins, dit : « Étant encore petit enfant, j'ai toujours vu ces dessins, sans les avoir jamais dessinés jusqu'à présent ; il peut y avoir dix ans, tous ces phénomènes étaient beaucoup plus intenses. » La mémoire du sujet n'est toutefois pas une caution suffisante contre la possibilité de changements graduels, oubliés à mesure, dans la forme de ses
schémes. Il serait important de suivre ce développement des diagrammes chez les enfants; on se heurte malheureusement à la difficulté qu'en leur faisant dessiner trop souvent leurs schémes, on court le risque d'en fixer prématurément certaines formes dans leur imagination et d'en fausser ainsi l'évolution naturelle. Le mieux est sans doute d'en recueillir un seul tracé par an ou tous les six mois, et de ne jamais leur en parler dans l'intervalle.
Un dernier exemple de modification de schème pour finir. M. E. C. (fig. 65 p. 169) m'avait soigneusement dessiné son année à l'âge de 16 ans et demi (automne 1889). Deux nouveaux dessins (été 1892 et mars 1893), identiques entre eux mais différents du premier, montrent qu'en trois ans la courbe annuelle, tout en conservant son allure générale, s'est notablement adoucie. M. C. n'a pas eu conscience de ce changement, et lorsque je lui ai récemment présenté l'ancien tracé, il en a été fort étonné, puis a fini par se souvenir qu'en effet il fut un temps où octobre lui semblait, soit par le son du mot, soit par l'été de la S'-Martin, se mettre en travers de la série des mois d'automne terminés en emhre. M. C. a par contre observé spontanément que son diagramme hebdomadaire n'est pas immuable, mais varie sous l'influence des occupations, du genre de vie, bref de tout ce qui modifie le cachet émotionnel des différents jours. Il est à noter toutefois que ces altérations remarquées par le sujet lui-même ne portent pas sur la forme géométrique, mais sur les couleurs et l'intensité de la représentation.