CHAPITRE VII
Des personnifications.
Je donne le nom de personnifications à des induits qui, s'enrichissant d'emprunts à divers sens et d'idées intellectuelles, dépassent de beaucoup en complexité les photismes et les schémes, et aboutissent à la représentation d'individus concrets et déterminés. On comprendra vite ce dont il s'agit par un exemple appartenant aux cas on peut dire extrêmes, où la personnification touche à son apogée. Je dois l'observation suivante à l'obligeance d'une personne de 46 ans, bien portante, très instruite et cultivée. M""® L., qui a bien voulu me donner à la fois un résumé écrit de ses impressions et de nombreuses explications verbales complémentaires.
M"® L. a de tout temps personnifié les chiffres, au point qu'elle pourrait facilement écrire le roman de plusieurs d'entre eux. — « 1, 2, 3, sont des enfants sans caractère déterminé; ils jouent ensemble. — 4 est une bonne femme paisible, absorbée par des occupations matérielles et s'y complaisant. — 5 est un homme jeune, ordinaire, commun dans ses goûts et dans son extérieur, dépensier, égoïste. — 6, jeune homme de seize à dix-sept ans, très bien élevé, poli, doux, d'un extérieur agréable; tous ses goûts sont relevés. Intelligence moyenne. Orphelin. — 7, mauvais sujet.
quoique bien élevé; spirituel, prodigue, gai, aimable; capable de 1res bonnes actions à l'occasion, très généreux. — 8 est une dame très digne et comme il faut. Elle est liée avec 7 et a beaucoup d'influence sur lui. Elle est la femme de 9. — 9, mari de M"® 8, égoïste, maniaque, personnel, ne pensant qu'a lui-même, grognon, reprochant sans cesse à sa femme une chose ou une autre; lui disant, par exemple, qu'il aurait mieux fait d'épouser un 9, puisqu'entre eux deux ils auraient fait 18, tandis qu'avec elle il n'arrive qu'à 17. M. 9 aime beaucoup à se droguer, et à essayer entre autres les remèdes annoncés dans la quatrième page des journaux. »
1 0 et les autres nombres ne sont l'objet d'aucune personnification. — Cette dramatisation des chiffres en individus à caractères déterminés poursuit M™^ L. lorsqu'elle fait ses comptes ; elle trouve à chacun un timbre de voix particulier et entend leur conversation, ce qui ne laisse pas que de la distraire et de la troubler dans ses additions. Ces personnages lui apparaissent de face et en entier ; leurs traits ne sont pas très nets, mais ils ont toujours le même costume (tout cela reste d'ailleurs à l'état d'images mentales et n'atteint pas au degré de l'hallucination). Ce ne sont point des personnes réelles de sa connaissance, aussi ne sait-elle à quoi attribuer ce phénomène qui remonte aussi haut que ses souvenirs et n'a presque pas varié. Quelques-unes seulement de ces créations se sont un peu modifiées à mesure qu'ellemême a grandi et avancé en âge ; c'est ainsi que 7, qui était un « méchant homme » lorsqu'elle était enfant, est devenu plus tard un mauvais sujet, de mœurs quelque peu relâchées : et 4, qui avait jadis la figure d'une cuisinière longtemps au service de ses parents, a perdu dans la suite cette physionomie spéciale, mais est resté une personne vouée à des occupations matérielles, une femme de charge quelconque.
M™' L. possède quelques autres phénomènes intéressants quoique moins marqués. Elle n'a d'audition colorée que pour certains sons musicaux, graves, qui lui paraissent violets. Les trois premiers jours de la semaine n'éveillent chez .3lle aucune synopsie ; mais les quatre derniers offrent des traces de symboles et de personnifications : « Jeudi est un rond ; vendredi, un nuage gris ; samedi, quelque chose d'aimable. Dimanche a la figure de mon père : douce, vénérable, encadrée de cheveux blancs. » — Elle n'a qu'un seul diagramme, celui des nombres : «De 1 à 10 je vois les chiffres en ligne verticale, montante ; de 10 à 20, ligne inclinée de droite à gauche ; de 20 à 30, ligne absolument verticale, comme le serait une échelle posée contre un mur ; de 30 à 100, lignes indécises, vagues. » — Elle présente enfin à un degré notable la tendance à rechercher la distribution symétrique des lettres et des mots : «Les noms et les mots qui ne sont pas composés d'un nombre régulier de li ttres m'ont toujours fait une impression désagréable, et causé un vrai chagrin à mes yeux. Les titres de livres, les enseignes de magasins, me donnent toujours sous ce rapport un vrai travail : je compte les lettres, et si elles ne sont pas en nombre pair, je coupe les mots de façon à mettre une lettre isolée au milieu des autres ; ainsi pour les mots Japon, seule, je les écris en pensée de cette manière : Ja-p-on, se-u-le. »
Ce tourment de la symétrie dans la composition ou la juxtaposition des mots n'est pas un fait rare. Je l'ai rencontré souvent plus marqué, et avec des variantes, chez d'autres personnes. Supposez-le poussé à l'extrême et devenant une obsession préjudiciable à la vie individuelle ou sociale, et vous pourrez, sous le nom savant de symétromanie typographiquCy ajouter un article de plus au chapitre déjà si riche de l'arithmomanie des psychiatres contemporains. Réduisez-le au contraire à de faibles proportions, et vous re-
tomberez sur un instinct universel, ramification de ce besoin (l'ordre et de distribution régulière des choses dans l'espace, (|in est à la racine de tous les arts et inspire les grands maîtres comme le plus vulgaire barbouilleur d'enseignes.
Pour en revenir aux cas de personnifications, ils sont rarement aussi marqués que le précédent' ; beaucoup en revanche laissent deviner plus aisément le facteur analogique qui, chez M"' L., n'apparaît clairement que dans l'assimilation du saint jour du dimanche à la figure respectée de son père (lequel était pasteur). Je devrais dire les facteurs analogiques, car ils sont nombreux, et c'est justement leur réunion en un faisceau indivisible qui empêche de les bien distinguer dans cet exemple ; mais ils se présentent dissociés, comme on va le voir, dans divers autres cas où le processus de personnification est moins complet, plus rudimentaire, et ne s'étend qu'à certains caractères tels que le sexe, ou l'aspect physique, ou les qualités morales, etc.
L'idée du genre ou du sexe est parfois induite par les chiffres (Galton a noté ce fait, que je n'ai pas encore rencontré bien qu'il ne doive pas être rare) et plus souvent par les jours de la semaine ; c'est ainsi qu'une dame de 29 ans déclare que lundi, mercredi et vendredi sont masculins, mardi et samedi féminins, et dimanche neutre. Plus fréquemment encore certains jours font l'effet pairs, les autres impairs, bien que les avis ne concordent point sur ces attributions*, non plus que sur le genre. Supposez maintenant que
* Deux cas de personnifications des chifires, tout à fait analogues à celui que j'ai rapporté, viennent d'être publiés par M. Patrick, dans l'article déjà cité plus haut, où l'on trouvera aussi d'intéressants exemples de schèmes visuels. (Pop. Se. Month., févr. 1893, p. 508-510.)
' Il ne s'agit pas ici de la parité ou imparité attribuée aux jours en vertu de leur numéro d'ordre dans la semaine ouvrable, mais de qualités senties. Ce que j'ai dit plus haut à propos des nombres (p. 132) s'applique en eflfet également au pair et à l'impair : il y a, dans ces essences
ce besoin de donner un sexe à des choses qui n'en comportent guère, telles que les chiffres ou les jours, se combine chez un sujet avec la tendance à les voir en couleur ; alors l'imagination fondra volontiers ces caractères complexes dans la représentation de personnages humains vêtus d'une certaine façon, comme cela se passe chez E. C. , petite fille de 1 0 ans, qui trouve que le samedi est un homme habillé de rouge, le vendredi une femme en bleu, le jeudi un homme en écossais, etc.
L'évocation de propriétés purement physiques conduit à des personnifications (si l'on peut encore employer ce terme ici) sous forme d'objets inanimés. On en a vu un exemple dans le cas de M. X. (p. 50) chez qui certaines entités orthographiques induisent l'idée d'un mélange de phénomènes visibles, audibles, tangibles etc., comme nous en présentent les choses matérielles. Des mots entiers ont parfois le même effet: «chaque fois, dit p. ex. M. W. H., 22 ans, que j'entends, lis ou pense l'un de ces deux mots Mardi et Mars, je pense à un plat d'œufs battus, dont ils me semblent avoir la couleur et la forme. »
Au lieu de qualités physiques, ce peuvent être des dispositions morales qui sont prêtées à l'inducteur ; c'est ainsi que M"^ G. G., 17 ans (qui n'a que des traces de photismes, et le schème hebdomadaire en points de la fig. 37), trouve a gai, e moqueur, i fat, etc. Plus souvent encore il ne s'agit
en apparence si abstraites, quelque chose de sensationnel, qui passe inaperçu pour la plupart des gens tant cela est vague et indéfinissable^ mais que certaines personnes éprouvent très nettement et ressentent non seulement dans les jours, mais dans tout au monde, jusque dans les visages et... les légumes. C'est ainsi qu'un sujet, qui présente une foule de phénomènes de ce genre, voyait jadis paires ou impaires toutes les figures qu'il rencontrait, suivant la longueur du nez, etc., et trouve encore les laitues et la rhubarbe impaires, le riz et les macaronis pairs, et ainsi de suite. Mais ce n'est plus là un fait de personnification proprement dite.
pas de qualités exclusivement matérielles ou morales, mais de ces manières d'être qui, telles que la lourdeur, la gaucherie, l'élégance, etc., relèvent à la fois des deux domaines parce que, physi(|ues en elles-mêmes, elles nous frappent et nous intéressent particulièrement chez nos semblables, où elles prennent une signification morale. C'est à elles qu'aboutissent volontiers ces impressions vagues (dont j'ai déjà parlé p. 121) que les mots font souvent sur nous indépendamment de leur valeur de convention ; il est difficile de savoir si la cause en est dans la nature auditive, graphique, articulée, etc., du mot, ou dans un tissu d'associations intellectuelles faiblement réveillées ; ce qu'il y a de sûr, c'est que la complexité de l'inducteur n'a d'égale que celle de l'induit, qui participe à la fois de la plupart des sens et du domaine moral. « Charlotte, dit une dame de 37 ans, est trop lourd, massif, pâteux ; Hélène est transparent comme un morceau de glace ; Adèle est trop léger, mince, frêle, etc. » Des qualificatifs de ce genre, capables de fonctionner à la fois au propre et au figuré, peuvent facilement donner lieu aux amplifications de la fantaisie et provoquer la création de personnages à caractères physiques et moraux déterminés. On sait la tendance qu'ont les enfants, et beaucoup d'adultes, à se raconter à eux-mêmes des histoires qu'ils inventent, et combien il suffit de peu de chose pour mettre en branle cette faculté de dramatisation.
Les signes graphiques isolés, tels que les lettres et les chiffres, sont peut-être encore plus aptes que les mots entiers à servir de points d'attache à ces riches broderies, grâce à la puissance des formes spatiales comme telles, indépendamment de leur grandeur absolue, soit pour induire des impressions indéfinissables de la sensibilité générale ou du sens kinesthésique, soit pour réveiller des images à contours extérieurs analogues. Il ne faut pas grand'chose en cette
matière pour stimuler la fantaisie créatrice, dont chacun a sa dose, aux rapprochements les plus inattendus: la courbe d'un chiffre, la panse ou les déliés d'une lettre, comme les veines du marbre ou du bois, le profil d'un nuage ou de la flamme, et les dessins-attrapes où il faut «chercher le chat, » toute forme spatiale en un mot, même incomplète et flottante, peut rappeler une autre chose visible, le contour d'un objet, la silhouette d'un animal, le port, l'attitude, ou les traits d'une personne et par contre-coup son caractère.
M™" J. G. 53 ans, voit des visages dans les fleurs, les nœuds du bois, etc. ; « dans les fleurs, ce sont des visages de bébés, dans les autres cas des figures grimaçantes. » — Une dame d'une quarantaine d'années a de tout temps remarqué que les chiffres lui paraissaient, par leur forme graphique, avoir chacun une expression propre bien déterminée : 3 a quelque chose de gauche, 4 a l'air solide, carrément posé, etc. — Un jeune homme de 16 ans, qui se représente les lettres en majuscules imprimées, trouve G, D, B lourds, obèses, ternes; N, G, I, F, élégants, ainsi que 3, 7, \ ; H, Z, M, R, 2, 5, 8, solennels et sombres, etc. — « Il y a un certain temps, dit M"^ P. G. 16 ans, chaque fois que j'écrivais la lettre /, je voyais une de mes amies faisant la révérence; cette impression va s'effaçant. » — «Certains chiffres, écrit M. R. S. 20 ans, me donnent le schéma de personnes connues, le 3 et le 5 surtout. Parfois, en voyant un 5, je me dis : Voici monsieur un tel. C'est une chose qui m'a toujours frappé, et dont je n'ai jamais pu m'expliquerla cause. » — Et à un autre, M. H. B. 21 ans, qui a des photismes et quelques schèmes, consonnes et chiffres apparaissent « comme des images d'êtres corporels qui ont une face antérieure et une face postérieure, une tête, tin ventre et un dos; sauf le zéro et les lettres m, n, x, v. » — Ces exemples succincts suffisent à montrer qu'il existe une gradation conti-
nue depuis le processus vulgaire d'assimilation, qui est à la base de toutes nos perceptions et ne passe inaperçu qu'à cause même de sa constance, jusqu'aux personnifications les plus riches et les plus fantastiques comme le cas de M'"* L. nous en a offert un spécimen.
Il est encore un facteur dont l'importance ne doit pas être méconnue dans la genèse des personnifications. Je veux parler des trésors cachés de sympathie et d'antipathie que nous tenons en réserve non seulement pour les choses et les gens, mais encore pour des entités aussi abstraites que les lettres et les chiffres. Ces derniers surtout jouissent chez tout le monde d'une faveur très diverse ; nous ne sommes point impartiaux à leur endroit, il en est que nos centres nerveux ont adoptés d'une façon spéciale au détriment des autres, souvent à notre insu. On a dés longtemps constaté que dans les observations astronomiques, météorologiques, et autres, dont la fixation en chiffres laisse une certaine marge à l'appréciation personnelle des observateurs, ceux-ci en profitent pour commettre des injustices inconscientes, en s'arrêtant p. ex. à certaines décimales plutôt qu'à d'autres lorsqu'ils ont à évaluer une fraction d'intervalle. Cette préférence inégale pour les différents chiffres peut être mise en lumière par une expérience aussi simple qu'abrutissante : demandez à une personne quelconque de vous dicter ou d'écrire elle-même trois ou quatre cents chiffres (de 1 à 9) pêle-mêle, aussi vite que possible, et en n'accordant à ce travail que juste ce qu'il faut d'attention pour ne pas se laisser aller à répéter les nombres toujours dans leur ordre naturel. La récapitulation de ces nombres, sortis de la mécanique nerveuse livrée a elle-même, vous montrera qu'ils ne lui sont pas tous également familiers; au lieu que chacun des 9 chiffres constitue en gros le 14 7o ^^ ^^ liste totale, il s'en trouvera (et de différents suivant les personnes) qui n'y figureront que pour 2
ou 3 7o ^ peine, tandis que d'autres y monteront jusqu'à 20 '/,. Je n'examine pas ici les causes multiples qui concourent à ce fait brut, je remarque seulement qu'à côté des inlluences agissant sur tout le monde, telles que le millésime courant, il y a un coefficient personnel considérable, dont la plupart des individus ne se doutent pas, mais que d'autres sentent fort bien. Un monsieur que je priais de se soumettre à cette petite épreuve (bien entendu sans l'avertir de mon but), me prévint d'emblée qu'il ne dicterait presque point de 4, n'ayant jamais aimé ce chiffre et l'évitant autant que possible. Un autre, M. D. professeur de mathématiques, m'écrit : <i Je déteste le chiffre 8, et quand je suis fatigué je ne puis pas l'additionner; pour faire une addition dans laquelle il y a par exemple les addendes 8 et 5 qui se suivent, j'additionne 1 3 d'un coup; ou quand j'en suis à 31 et qu'il y faut ajouter 7 puis 9, j'additionne 9 d'abord afin de ne pas tomber sur 38, ou bien j'additionne 1 6 en une fois. Quand j'étais tout petit garçon, je haïssais le 6 ; vers sept ou huit ans j'ai commencé de haïr le 8, probablement parce que j'ai beaucoup de peine à en former le graphique. » Certaines personnes comptent les objets trois par trois, plutôt que par groupes de deux ou autrement, etc. Les idiosyncrasies de ce genre sont extrêmement répandues et variées, et personne peut-être n'y échappe complètement.
Mais ces phénomènes sortent déjà de mon sujet, et je ne les ai rappelés que parce qu'ils trahissent une tendance contribuant évidemment à façonner l'individualité morale des chiffres dans les cas de personnification.