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CHAPITRE VIII

De l'évolation des synopsles.

Il serait du plus haut intérêt de savoir quelle a été l'évolution des synesthésies dans l'animalité; malheureusement nous en sommes réduits à de pures conjectures sur ce point. Nous ne savons pas même si c'est bien le mot d'évolution qu'il convient d'employer ici plutôt que celui de régression, et si l'audition colorée n'est pas simplement la survivance, exceptionnelle aujourd'hui, d'un état de choses qui existait normalement à l'époque où les domaines sensoriels étaient moins différenciés que maintenant. Cette hypothèse a déjà été proposée par MM. Bleuler et Lehmann dans la trop courte note suivante : « Nous sommes portés à regarder la faculté de percevoir des sensations secondaires comme une sorte d'atavisme; il a en effet dû y avoir, dans le développement de la série animale, une étape où les diverses modalités sensorielles n'étaient pas encore séparées, chaque élément percepteur réagissant aux divers excitants. Mais nous renonçons pour le moment à poursuivre cette idée'. »

Il est clair d'autre part qu'on ne peut parler de synesthésies que là où il y a déjà des catégories de sensation bien distinctes, et que chez les protozoaires par exemple — dont

* Bleuler et Lehmann, loc. cit. p. 58,

la conscience ne s'élève apparemment pas au-dessus d'un état amorphe, où ce qui est dû aux vibrations lumineuses ne se détache point encore de la part afférente aux ébranlements mécaniques ou aux variations thermiques du milieu — il ne saurait être question de la couleur des sons ou des températures. Même après l'apparition d'organes sensoriels spécifiques, il ne peut guère y avoir de synesthésie proprement dite qu'entre des sens qui, dans la règle, sont excités séparément et indépendamment les uns des autres. Encore chez nous, il faut être très réservé dans l'admission de prétendues relations synesthésiques entre le goût et l'odorat, puisque la conscience vulgaire, non secourue par des artifices expérimentaux, commet nojubre de confusions entre les perceptions objectives de saveurs et d'odeurs; quand un sujet, par exemple, m'écrit qu'il lui arrive très souvent de trouver de l'odeur aux saveurs, je croirais bien risqué de considérer comme induites ces sensations olfactives, qui ont fort bien pu être excitées directement par l'action, sur la muqueuse nasale, du même aliment qui a engendré d'autre part la sensation gustative. Ce n'est pas à dire qu'il faille nier la possibilité d'olfactismes de saveurs, ou de sapismes d'odeurs (leur existence n'aurait rien que de fort naturel, étant donné le puissant coefficient émotionnel de ces deux sortes de sensations), mais leur constatation doit être entourée de grandes précautions, et jusqu'ici je n'en ai pas rencontré de cas bien certains.

Pour en finir avec les animaux, si jamais les conditions anatomo-histologiques de l'audition colorée viennent à être déterminées, dans les centres nerveux de l'homme, par de fines autopsies d'auditifs-coloristes éminents, on pourra examiner s'il se trouve quelque chose d'analogue dans le cerveau des bêtes. D'ici là, il faut se borner à interroger leurs phénomènes d'expression, spontanés ou accompagnant l'ex-

périmenlalion et la vivisection, et la difficulté de leur interprétation au point de vue de ce qui se passe réelh'ment dans la conscience, même des animaux supérieurs, sera longtemps un obstacle à la question de savoir s'ils ont de l'audition colorée. La chose n'a du moins rien d'improbable, et je me plais à croire que chez ceux, comme le chien, qui vivent autant par le nez que nous par la vue, et ont d'ailleurs une grande susceptibilité émotionnelle, les olfactismes sont aussi fréquents que les photismes dans l'espèce humaine.

Quant à cette dernière, les enquêtes futures nous dévoileront certainement beaucoup dé choses de la plus haute importance pour la signification des synesthésies et leur histoire probable chez nos ancêtres. D'après la loi biogénétique selon laquelle le développement de l'individu reproduit en raccourci celui de l'espèce, on peut inférer que les synesthésies ont dû être un fait général dans les premiers âges de l'humanité, puisque c'est surtout dans l'enfance et la jeunesse qu'elles abondent actuellement. On ne peut malheureusement pas attendre beaucoup d'éclaircissements, à cet égard, des documents historiques, car il faut être fort circonspect dans l'application des données de la philologie aux problèmes physiologiques, comme l'ont montré les discussions de naguère sur le prétendu développement du sens des couleurs depuis l'antiquité grecque. Ce serait, par exemple, très hasardeux d'interpréter comme une preuve d'audition colorée chez les prophètes hébreux le fait qu'ils se servent d'un mot signifiant voir, dans bien des cas où l'inspiration divine jaillissait en eux *sous forme de parole intérieure auditive ou motrice, et où il ne s'agissait aucunement de visions proprement dites; comme on l'a remarqué avec raison', le rôle capital que la vue joue dans notre expérience

* Voir W. Lotz, Geschichte und Offenbarung im alten Testamenty Leipzig, 1891, p. 92.

permet de supposer qu'ils ont pris des termes, désignant la fonction visuelle, dans l'acception plus générale de percevoir, et les ont appliqués métaphoriquement à des images du sens de l'ouïe. Mieux que tous les monuments du passé, l'examen des races inférieures actuelles pourra permettre des inductions sur la fréquence de la synopsie aux époques primitives de notre espèce, et il est à souhaiter que ce sujet soit introduit dans les questionnaires anthropologiques à l'usage des missionnaires et des voyageurs en pays sauvages.

Sî maintenant, pour en rester à l'évolution de l'audition colorée chez l'individu, nous retournons à nos moutons, je veux dire aux personnes qui ont répondu au dernier article de l'enquête Claparéde, relatif à l'apparition des phénomènes de synesthésie et à leurs variations au cours de Tàge, — nous trouvons que ces personnes sont au nombre de 21 3 (sur 371, soit environ les '/s)- C)n voit par le tableau X

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