‹ Des phenomenes de synopsie (audition coloree)Chapitre 5 sur 46 · I. Association affective · texte numérisé non relu

I. Association affective

Par association affective, j'entends celle qui s'effectn»entre deux représentations, non pas à cause d'une ressemblance qualitative (elles peuvent être disparates comme un son et une couleur) ni en vertu de leur rencontre régulièr( ou fréquente dans la conscience, mais par suite d'une ana-

logie de leur caractère émotionnel. Cliaque sensation ou perreption possède en effet, à côté de sa qualité objective ou de son contenu intellectuel, une sorte de coefficient subjectif provenant des racines qu'elle plonge dans notre être et de la façon toute particulière dont elle nous impressionne, nous plaît 011 nous déplaît, nous excite ou nous apaise, en un mot nous fait vibrer tout entiers.

La source de cette coloration affective, de cette valeur inotionnelle, qui s'attache à toute sensation, même la plus indifférente et la plus strictement objective en apparence, réside dans les multiples réactions organiques qu'engendre toute excitation qui vient ébranler notre système nerveux. La rapidité et l'énergie des battements du cœur, le rythme de la respiration, la tonicité des muscles, les échanges nutritifs dans l'intérieur des viscères, l'activité des glandes, etc., tout en nous subit le contre-coup des chocs que le monde extérieur imprime à nos centres cérébraux par le canal des sens. Ces mille modifications dans toute notre masse corporelle, réagissant à leur tour sur le cerveau par les nerfs sensibles qui pénètrent nos tissus, éveillent dans la conscience «des sensations internes faibles, vagues, presque indiscernables chacune pour son compte, mais qui contribuent à notre disposition générale du moment et forujent ainsi, autour de îa perception qui leur a servi de point de départ, une sorte d'auréole émotionnelle plus ou moins marquée.

On conçoit que deux sensations absolument hétérogènes et incomparables par leur contenu objectif, telles que la couleur rouge et le son i, puissent toutefois être comparables et se ressembler |)lus ou moins par ce retentissement qu'elles ont dans l'organisme ; et l'on conçoit du même coup que ce facteur émotionnel qui les accompagne puisse devenir entre elles un trait d'union, un lien d'association par lequel Tune réveillera l'autre.

Celle assoclalion des sensations par leur côté subjectif est au fonii la hase principale des phénomènes de syneslhésie ; d hien des auteurs l'ont «iéjà invorpiée avec raison pour expliipier Taudilion colorée. Si on ado[)te la langue psycliolo-

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gique on parlera, comme M. Wundt\ par exemple, de l'analogie des sensations par leur tonalité affective. Si on préfère une terminologie physiologique, on dira, avec M. Féré, (pie l'audition colorée repose sur une équivalence des effets physiologiques*. Ces expressions reviennent en somme au même pour peu que l'on admette la théorie proposée et si brillamment défendue par M. W. James', etcjue tous les faits

« w. Wundt. Phys. Psydiologie, 3»* Aufl. Leipzig 1887. Kap. X. - Cb. Féré. Patholoffie des Émotions, Paris 1892, Chap. I. " W. James. What is an émotion? Mind, vol. IX, p. 188 (1884) : et Princ. of Psychology, New- York 1890, vol. II, chap. XXV.

tendent à conlirmer, que ce que nous appelons Vémotioii causée par une perception, est tout bonnement l'ensemble des sensations de retour, dues aux modifications réflexes produites dans toute l'étendue de Torganisme par cette perception. Le dessin schématique ci-contre représente cette conception et fait aisément comprendre comment une donnée de la vue et une donnée de l'ouïe (pour ne parler ici que de ces deux sens) peuvent s'associer à la faveur de leur similitude de réactions physiologiques.

Toute excitation lumineuse qui frapppe l'œil produit un double effet dans l'organisme. D'une part elle monte au centre cortical visuel V, où elle provoque les phénomènes moléculaires qui ont pour concomitant (pour face interne, dans le vocabulaire courant) le fait de conscience que nous jippelons sensation de lumière ou de couleur. D'autre part, en vertu de connexions nerveuses innées, elle va réagir sur ce que j'appellerai en bloc le centre d'innervation des organes, c'est-à-dire sur les centres vasomoteurs, trophiques et tuUi quanti (peu importe où et quels ils sont au juste) qui régrssent à notre insu toutes nos fonctions organiques. Les modifications qui en résultent dans les trois grands départements classiques de la musculature, des viscères et de la circulation se répercutent en retour, par les nerfs afférents, sur les centres ou plexus corticaux S, dont le fonctionnement se traduit dans la conscience par cet ensemble confus de sensations internes que nous appelons le sens vital, la cénesthèse, ou l'état émotif lorsqu'il est plus accentué que de coutume'.

' Il va bien sans dire que les ronds de la lig. 1 sont purement symboliques, et, surtout lorsqu'il s'agit de la sensibilité générale ou de nos idées intellectuelles, n'impliquent aucunement l'existence d'un « centre, » limité et circonscrit, localisé dans quelque recoin spécial du cer-

Le rayon lumineux a ainsi produit dans le cerveau et la conscience deux Impressions, l'une directe v, l'autre réflexe s, (|ui s'unissent et ne forment qu'un tout vs, une ussociation dynamique des rentres S et V an point de vue nerveux, une sensation à tonalité allective au point de vue mental. Que niainlenant une excitation sonore vienne atteindre l'oreille, elle aura aussi ce double effet ; mais suivant que ses réactions organiques seront semblables ou non à celles du rayon lumineux, la sensation auditive a s'accompagnera de ce même coefficient émotionnel s déjà lié à la sensation visuelle», ce qui pourra réveiller cette dernière, ou, au contraire, d'un coefficient s difTérent si ce n'est diamétralement opposé, qui, au lieu de favoriser le rappel de v, tendra plutôt à l'inhiber. La traduction consciente de cette action inhibitoire se trouve peut-être dans les photismes négatifs dont il sera question plus loin.

Nous ne savons à peu prés rien sur les processus physico-chimiques des sphères sensorielles de l'écorce cérébrale, mais nous pouvons inférer leur extrême variété de celle des données que nous fournissent les sens de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, etc.

Au contraire, les sensations internes (abstraction faite de leurs degrés excessifs où elles atteignent à la douleur) sont d'une pauvreté qualitative qui contraste étrangement avec celle richesse des sensations externes. L'entrain et l'excitalion d'une part, la dépression et l'affaissement de l'autre, sont les deux pôles entre lesquels notre disposition organique oscille, en suivant une ligne presque droite, et sans ofTrir à beaucoup prés des ramifications de nuances comparables en éclat à celles des sens spécifiques. On peut rapprocher cette

donnéa psycliologiqiie du fait que les modifications réflexes produites dans la masse de l'organisme par une excitation l'xtérieure, sont presque uniquement quantitatives, linéaires en quelque sorte comme le mouvement du mercure dans le thermomètre : relâchement on contraction des fibres musculaires, accélération ou ralentissement de la respiration ou des battements du cœur, abondance ou pénurie des sécrétions, dilatation ou rétrécissement des vaisseaux, etc. Tout cela est bien monotone vis-à-vis de l'infinie variété des perceptions objectives, et le tableau des tensions musculaires ou des vitesses du pouls paraît singulièrement terne comparé à la palette des couleurs, à la gamme des sons musicaux et à l'opulente cuisine des parfums et des goûts. Cette difïérence peut éclaircir divers points : r On comprend d'abord, comme je l'ai déjà relevé plus haut, qu'en dépit de leur hétérogénéité, des perceptions de sens différents puissent avoir un coefficient affectif identique, puisqu'aii point de vue de leurs réactions organiques tous les domaines sensoriels se mesurent à la même échelle purement quantitative. Le son bas et ronflant d'un grand tuyau d'orgue ressemble plus au sifflet perçant d'un chef do train, en tant que relevant comme lui de l'audition, qu'à une couleur foncée, c'est-à-dire à un phénomène de vision. Cela n'empêche pas, qu'au point de vue émotionnel, le son bas, par le fait qu'il tend à diminuer, je suppose, le tonus des muscles ou à ralentir les battements cardiaques, va de pair avec la couleur sombre qui a exactement les mêmes effets, tandis qu'un abîme le sépare du son aigu dont le résultat est, au contraire, d'augmenter la tension musculaire et la vitesse du pouls. Les sons élevés, à leur tour, donnent sous ce rapport la main aux couleurs éclatantes, par-dessus le mur qualitativement infranchissable qui sépare la vue de l'ouïe. 2^ Le peu d'éclat et de variété des sensations internes

Dxpliqijo au»i «ju ou les perde de vue si l'acilemeut, éclipsées i|ii*elles sont par les perceptions objectives bien plus frappantes. De là rélonneinent de beaucoup de personnes la première fois qu'on invoque devant elles l'élément aiï(M'til des sensations. Il faut avouer qu'à l'état habituel, et riiez l'individu sain, ce côté émotionnel est peu [uononcé dans les sens supérieurs tels que la vue et l'ouïe, et y passe ordinairement inaperçu. Toutefois il y existe encore, et un peu d'attention ou «pielques petits artifices de grossissement l'y décèlent sans peine.

Regardez, par exemple, le paysage successivement à travei*s une vitre rouge et une vitre verte ; sans tenir particulièrement de la nature «lu taureau, vous remarquerez bientôt la dilTénMiee «le disposition, de Slimmimg, qui accompagne l'enqjloi de ces verres de couleur. Le roulement du tonnerre n'a pas non plus, indépendamment de toutes les associations d'idées intellectuelles, le don de nous émouvoir exactement de la même façon (|ue le chant aigu du grillon.

Cette valeur subjective de la sensation brute est encore bien plus marquée dans les sens inférieurs ; et il est inutile de rappeler combien nous sommes différemment impressionnés selon qu'il fait froid ou chaud, que nous respirons des vapeurs ammoniacales ou le parfum d'une rose, etc.

Des lueuves plus scientiliques, parce qu'obtenues au moyen d'instruments précis, se trouvent dans les variations que la perception de sons, d'odeurs, de couleurs différentes, produit sur la force musculaire mesurée au dynanométre, sur la courbe de la respiration ou du pouls enregistrée par la méthode graphique, etc. El cela non seulement chez les hystériques, — ces grenouilles de la psychologie expérimentale, comme les a si bien nommées M. Féré ', — mais

• Revne philosophique, octobre 1S85, p. 347.

encore chez les sujets normaux. Ce n'est pas le lieu d'insister sur ces observations, aujourd'hui bien connues \

Tant s'en faut d'ailleurs que ces procédés auxiliaires soient toujours nécessaires pour révéler le coefficient émotionnel des sensations. Nombre de personnes le sentent directement et spontanément. « En général, nous écrit par exemple une étudiante, les différentes couleurs influent sur mon système nerveux. La couleur verte me donne toujours la sensation de repos, de calme ; le bleu produit une sensation agréable, le rouge m'inspire une inquiétude, le noir agit comme le rouge ; le jaune rougeâtre me donne une sensation très agréable. Quand je ferme les yeux je vois des raies de différentes couleurs, suivant les différents états moraux. Pour la musique, les mélodies tristes influent sur moi comme le vert, le chant comme le bleu. Un bruit très fort me donne une sensation de rouge (quelquefois de noir); les sons aigus ont des nuances claires, etc. » On saisit bien ici la relation de l'audition colorée avec la sensibilité au facteur émotionnel des impressions sensorielles.

Il n'y a donc pas à s'étonner que les synesthésies reposant sur ce coefficient affectif des sensations, deviennent quelquefois plus intenses et obsédantes dans les états exceptionnels où l'organisme est particulièrement impressionnable. J'ai connu une dame qui n'avait pas d'audition colorée habituellement, mais qui à la suite d'une maladie resta quelques temps dans un état de faiblesse pendant lequel la vue des bocaux rouges qui ornent la devanture des pharmacies lui donnait la sensation du roulement d'une lourde charrette sur le pavé, et réciproquement ce dernier bruit faisait surgir Fimage du bocal rouge. Un certain nombre de sujets doués

' Voir entre autres Féré, Sensation et mouvement^ Paris 1887, et La pathologie des émotions, Paris 1892, chap. 1^'".

d'autlilioii colorée pormanonto ont ('gahMiioiit remarqué que Ci) [)li6nomène gagne notablement en vivacité dans les iiioinenls de fatigue, d'énervement, d'émoiivité plu? inar(|iiée que de coutume ; ces états d'hyperexcitahilité semi-morhide ne font qu'exagérer ce qui existe déjà faible ment en dehors d'eux. Il va sans dire que conclure de là à la nature pathologique de l'audition colorée aurait la même valeur que traiter la mémoire ou l'association des idées de phénomènes maladifs, parce qu'elles sont-souvent surexcitées ou accélérées dans le délire de la fièvre ou de l'aliénation mentale. La recrudescence qu'un phénomène présente dans certains états morbides n'est jamais à elle seule une preuve qu'il soit lui-même un fait morbide. Si l'audition colorée ne se présentait que dans des états anormaux ou chez des névropathes, on serait assurément autorisé à la déclarer pathologi(jue, mais comme c'est fort loin d'être le cas, puisqu'on la rencontre chez nombre de personnes d'ailleurs parfaitement saines de corps et d'esprit, et franches de charges héréditaires appréciables, ce serait une pure pétition de principe que de déclarer ces gens malades, ou héréditairement tarés, par la seule raison qu'ils trouvent des couleurs aux sons.

H faut d'ailleurs reconnaître que ce renforcement des synesthésies dans les états de faiblesse et d'irritabilité n'est point constant. Un médecin doué d'audition colorée, dans l'observation psychologique duquel j'ai pleine confiance, m'a assuré ne l'avoir jamais éprouvé, et avoir au contraire été frappé du fait que l'intensité înodérée de ses photismes^reste toujours la même, et ne subit pas de modification dans les périodes de fatigue ou d'émotion même très profondes. La régie générale semble toutefois bien être que les synesthésies sont favorisées et accrues dans les moments de faiblesse irritable. Ceux-là même qin sont le plus réfractaires aux

phénomènes d'aiiditioii colorée, ressentent alors distinctement, et souvent d'nne façon très pénible, la secousse rpie chaque perception un peu vive ou brusque imprime à la masse corporelle ; secousse qui à l'état habituel est trop faible pour être remarquée, et va se perdre, ou se trouve neutralisée, dans l'ensemble total des mille réactions que la complexité du milieu extérieur et intérieur provoque dans tout notre organisme.

3** Il est encore un trait qui s'explique aussi par le peu d'éclat et de fixité de ces contre-coups intérieurs des perceptions sensorielles ; c'est la variabilité, d'un individu k l'autre, des associations fondées sur eux. Leur nature terne et indécise laisse en efTet une très giande marge aux liaisons à Haître.

Les couleurs claires, par exemple, tendent d'une manière générale à se souder avec les sons élevés en vertu de leurs réactions semblables; mais (|ui décidera quelle couleur claire en particulier va, à l'exclusion (\q:> autres, s'attacher à tel \ son déterminé plutôt qu'à vingt autres sons d'une acuité peu différente ? Il y a là une latilude considérable laissée au } hasard ou aux caprices individuels ; et tous nous en profilons, s'il est permis de s'exprimer ainsi, d'une manière ou d'une autre :

Les uns renoncent à toute audition colorée spécifiée, et

se contentent du vague rapprochement (universellement

senti et admis, comme en f(mt foi les métaphores du langage

l usuel et le jargon des critiques d'art) que notre constitution

nous impose à tous entre les sons aigus, les couleurs écla-

I tantes et criardes, les sensations tai'tiles perçantes, certaines

\ odeurs piquantes ou pénétrantes, etc. ; ou encore entre les

! sons sourds, les teintes étoufTées, les touchers onctueux, et

ainsi de suite. Ces analogies, faibles et indistinctes mais bien

réelles, que tout le monde reconnaît entre certaines impres-

sions de sens diUcrenls, sont en sonnne de raiidition coloré» à Télal naissant, embryonnaire, envtiloppé ; et il y a un» suite continue, une gradation insensible de cette syneslhési» en germe, dont certainement personne n'est exempt, jus- «pi'aux phénomènes induits les plus étonnants par leur pré cision e! leur vivacité.

Les autres, ceux qui s'accordent le luxe d'une auditio roiorée bien définie, usent de la liberté cpie leur laisse I nature élastique des réactions émotionnelles, pour se décider de la façon la plus variée et la plus arbitraire en ap|)arenc dans le choix illimité des liaisons possibles. Comme toutefoi les termes de choix, de liberté et d'arbitraire, ne sont null part moins en place que lorsqu'il s'agit de ces détermination aveugh's et instinctives où notre réflexion consciente ne jou»^ aucun rôle, il faut bien sn|)poser que la naissance des synes- Hiésies spéciliées. sur le terrain général de l'analogie émotionnelle, est soumise à des causes particulières fondées dans la nature physiologique ou mentale de l'individu (pour ne pas invoquer son Psychique Inconscient). Ici se présentent tout naturellement les deux autres principes d'association, qui viennent au secours et parfois à la traverse de l'association affective pour engendrer les induits déterminés.

Mais avant d'en parler, comme ce sont surtout les photismes qui ont figuré dans les remarques précédentes, il n'est peut-être pas superflu de montrer que les schémes également trouvent en grande partie leur explication générale (sinon détaillée) dans l'association affective, et qu'on peut, muUitis mutandis, leur appliquer le dessin de la page 2i.

< 11»/. Ifs schémes en effet l'inducteur et l'induit ne sont

plus tous deux, comme dans le cas des pliolismes, de 1 simples données sensorielles ne demandant pas mieux que ; de s'accrocher l'une à l'autre par leur auréole affective inévitable. L'induit est, ici, une forme ou construction géométrique, c'est-à-dire de l'avis général, la chose du monde la plus dépouillée de toute auréole affective, la plus indilTérente et sèche qui se puisse rêver. L'inducteur de son j coté ne possède quelque valeur émotionnelle évidente que dans la classe des symboles, où il consiste soit en perceptions sensorielles, soit dans le souvenir d'une chose qui. comme tel jour ou tel mois, présente une tonalité subjective bien marquée en vertu des impressions diversement agréables ou désagréables qu'elle nous laisse. Dans les diagrammes, l'inducteur est toujours une série parcourue et embrassée par la pensée, l'année, la semaine, les époques de l'histoire, les nombres ; or il ne semble pas que ces actes de l'entendement soient de nature à remuer nos entrailles de façon à en faire jaillir une émotion quelconque.

Toutefois, en y regardant de plus près, on retrouve sous ces conceptions géométriques ou sériaires, si abstraites el purement intellectuelles au premier aspect, l'élément affectif capable de leur servir de lien.

Au point de vue physiologique d'abord, chacun de nous est une république modèle dont toutes les parties sont solidaires, et où « qui touche l'un touche l'autre. » Rien ne saurait par conséquent se passer dans notre corps, et surtout dans notre système nerveux, que l'ensemble ne s'en ressente à quelque degré. Ce ne sont pas seulement les nerfs périphériques secoués par les vibrations de l'air ou de l'éther qui réagissent sur l'innervation des organes internes, mais ce sont aussi les centres supérieurs du cerveau, tous ces plexus dont le fonctionnement est le corrélatif matériel de nos idées, de nos souvenirs, de nos opérations intellectuelles. Si le rond

V de la 11". I i,p. --» représeiiU^ cette lois le proccs.^iirorlii-al (|uelc(>n(jue cjui répond à hi notion de la série infinir des nombres, et le rond A le processus accompa^'nant ridée d'une droite s'élevant jus«|ue dans les profondeurs vertigineuses de j'espac-e. il se pent foii hiori ipie ces processus. quand ils ont lieu, aient un retentiss(înient i(lenti(|ue sur no> fonctions digestives, circulatoires, musculaires ; et que, par cette similitude de leurs chocs en retour sur le centre S de la sensibilité générale, ces deux processus contractent une alliance dont la traduction consciente sera la représentation des nombres smi^ la forme d'une ligne verticale illimitée.

L'observiiih.ii iisj/rholofiique de son côté confirme l'exislen< I 'I ' elle atmosphère émotionnelle autour des figurespatiales et des séries abstraites. Pour commencer par le> constructions géométriques, ce n'est (pi'en apparence et superficiellement considérées (pi'elles semblent indiiïérentes. purement idéales, dépourvues de tout élément sensationnel et par coiisét|iieiil MlVeclif. Mais au fond ce facteur ne leur fait jamais eiitiéremi'iil défaut, et elles le puisent ;i deux sources :

En premier lieu, chaque forme spatiale conserve quelque chose des sentiiihuts (livcr> que nous inspirent les objets où nous la trouvons éminemment représentée dans la vie (juotldicnne. Un angle aigu, par exemple, en évoquant le vague souvenir de tous les instruments pointus et agiles. nous met dans une légère disposition de crainte salutaire ou de prompt élan, hitu dilTérente de celle où nous place l'aspect inofïensif et hiut empreint de bonhomie du cercle, (jui rappelle confusément les assiettes et la pleine lune, la monnaie et les toupies, le jeu de paume et les fonds de tonneaux. Je ne crois pas nécessaire d'insister là-dessus, et je laisse au lecleiii h snin de pousser dans les détails hi recherche de ces valeurs esthétiques, dont les diverses

formes spatiales sont comme imbibées par association avec les usages et qualités des êtres matériels où nous les rencontrons.

En second lieu, et ceci mérite qu'on s'y arrête davantage, il faut songer au coefficient émotionnel, trop souvent oublié, qu'indépendamment de toute idée associée ces formes possèdent par elle-mêmes, en vertu des sensations de mouvement inséparables de leur exécution, réelle ou suggérée, dans l'espace. Quels que soient les organes de ces sensations de mouvement, la part qu'y prennent les muscles, les surfaces articulaires, les viscères, les canaux semi-circulaires, , etc., toujours est-il qu'elles existent et que le ton affectif qui I les accompagne donne une valeur émotionnelle propre, un intérêt subjectif distinct, à chaque ligne, à chaque forme spatiale vraiment perçue ou simplement représentée en imagination.

Il est vrai que ce côté affectif des représentations spatiales est très peu marqué, et que l'étude de la géométrie contribue encore à le faire oublier. On sait, en effet, que le géomètre pratique admirablement la loi divine de l'oubli de soi-même ; seulement ce n'est pas pour songer à ses semblables, c'est pour faire abstraction de toute réalité concrète et n'envisager que l'espace absolu, le vide illimité, dans lequel il n'y a ni haut ni bas, ni avant ni arrière, ni côtés, mais uniquement des distances positives ou négatives à des repères arbitrairement créés. Les termes vertical et horizontal n'ont pac de sens pour lui, pas plus que monter, loscendre ou aller à plat; il ne connaît que des perpendiculaires, des parallèles, des obliques, et ainsi de suite. Mais pour l'animal vivant il en va autrement. Il ne lui est point égal d'avoir à gravir ou à descendre une même pente, de marcher en avant ou à reculons, de suivre toujours la même direction ou de décrire un angle ; et ce n'est que pour l'âne

ili' Biiridan, non pour h's ânes «mi chair et en os, (jii'il esl absolument imliffércnt (le tourner la tête à droite ou à gauche. Car tout niouveuxMit réellement exécuté par nous l'est à nos dépens, dans un espace non point vide, mais rempli de forces contraires qui se disputent notre pauvre guenille, et || à partir d'une origine imposée qui est notre moi organique. Il en résulte que tout mouvement a une valeur émotionnelle à lui : lever le bras droit m'impressionne autrement que le laisser retomber, autrement encore que lever le bra> gauche ; et une même circonférence ne m'émeut pas tout à fait de même selon que mon regard on mon doigt la parcourt dans le sens des aiguilles d'une montre ou en sen> inverse. Cette seconde alternative me donne en petit l'impression que doit éprouver un chat qu'on caresse à rebrousse- i poil.

Je ne disconviens pas qu'il n'y ait une grande différence entre un mouvement qu'on exécute avec tout ou partie de sa masse organijjue, et une forme que l'on contemple en spectateur passif. Les cercles que la mouette décrit dans l'air avant de s'abattre à la surface de l'eau, ont évidemment une autre valeur pour elle que pour moi, qui la suis du regard, nonchalamment appuyé contre la balustrade du pont, ou qui, du coin de mon feu, me la représente les yeux fermés. Pourtant cette valeur émotionnelle n'est jamais totalement absente des figures même simplement imaginées, et toute ligne ou forme spatiale nous donne, jusque dans la pure construction mentale que nous en faisons, quelque chose des impressions que nous éprouverions à la parcourir en réalité.

Ce coefficient sensationnel, esthétique, subjectif, qu'aucun tracé géométrique ne saurait entièrement dépouiller, constitue le point d'attache des schémes à leur inducteur et permet de faire rentrer ce genre de synopsie sous le principe général de l'association affective.

I. 'inducteur, de son côté, doit naturellement présenter aussi ce facteur émotif. Mais c'est ce qui ne manque point. J'ai déjà fait remarquer à propos des symboles l'émotion résultante que nous laisse on peut dire chaque mois, chaque jour, presque chaque instant, en raison de ses occu[)ations caractéristiques ou des circonstances, tant externes qu'internes, qu'il ramène avec lui (travail ou loisir, conditions atmosphériques, état de santé etc.). O'iand ces moments successifs, portant chacun son estampille affective bien marquée, SQ réunissent dans la série totale de l'année, de la semaine j ou du jour, à la collection de leurs valeurs propres viennent i s'ajouter encore les sensations de contraste ou d'uniformité I qu'engendre le passage de chacun au suivant. Ainsi se dé- I ^age, de ces séries vécues et remémorées, un ensemble d'impressions qui n'est pas sans analogie avec celui que fournit le tracé d'une tigure dans l'espace.

D'une façon générale, on peut dire que toute série s'imi posant comme telle à la conscience, possède par là même ^' une certaine puissance émotive, qui émane à la fois de la nature individuelle de ses éléments et des rapj)orts surgissant entre eux dans la chaîne totale, et grâce à laquelle elle peut r éveiller dans l'imagination ime figure spatiale d'un caractère affectif analogue. Tantôt les termes se succèdent avec une monotonie et une similitude de contenu qui rappellent ila ligne droite. Tantôt surgissent des accidents, des complications, des anomalies, dont la traduction géométrique [•consiste tout naturellement en changements de direction et irrégularités diverses. Ici la série se déroule d'ellemême, aisément, comme si la mémoire n'avait qa' k descendre le courant. Ailleurs elle nécessite un effort, et l'on croirait remonter une pente abrupte dans le temps ou l'enchaînement .logique des idées. Partout le cours intérieur de la pensée et jdu souvenir trouve instinctivement son expression plus ou

moins a(Jé(|ual(3 dans un certain inouveiiimt (l(3s lignes da lespace.

Môme la série numéri(|ue, lliéoriqiiement si continue il uniforme, peut faire naître quehjue variété d'émotion par les inéj,'ales dilïicultés (jue présente son accpiisition dans le jeune âge, et les relations diverses (pii s'établissent entre ses éléments. (Ju'on se reporte à ce (jue doit éprouver l'enfani dans ses promenades obligatoires à travers les nombres. Quelle différence d'allure entre les deux ()remiéres dizaim — dont pres(pie chaque membre a un nom à lui, absolument arbitraire et sans lien logiqui; avec les aulres — et lesuivantes où, grâce à la composition transparente des terme> on peut galoper à son aise comme sur une allée bien plane, sauf à ralentir ou à s'arrêter net au contour, vu que trent* ou quarante ne se déduisent pas aussi facilement de trois on (le ipiatre «pie vingt-sept de vingt et de sept. Plus tard, quand viennent les grands sauts périlleux du livret, il y a tel nombre, bon enfant et sympathique, d'emblée retenu, qui constitue un pied à terre solide sur lequel on retombe toujours avec plaisir; tel autre, au contraire, qui échap|>e obstinément quand on en a besoin.

Un petit garçon a presque du premier coup appris le produit de 12 fois 12 et de 4 fois 8 ; en revanche, c'est à peine si au bout de [)lusieurs mois de leçons il arrive à dire sans trop d'hésitation que 7 fois 8 font 56, et à ne pas répondre trois ou quatre bêtises avant de retrouver combien font 4 fois 6.

('/est dans ce domaine que l'association privilégiée, dont je parlerai tout à l'heure, joue un rôle prépondérant. Notons seulement ici le cachet durable de difTiculté ou d'aisance, de continuité ou d'arrêt, que chez un individu donné, les mille hasards du dedans et du dehors peuvent imprimer aux diverses parties de la série des nombres, et qui se traduira

dans la re|)rés(3iitation spatiale par des accidents de même caractère émotionnel. De là ces diagrammes infiniment variés : tantôt de la simplicité d'nne droite indéfinie ; tantôt régulièrement périodiques et mettant en relief les étapes principales telles que les dizaines ; tantôt bizarrement contournés, et comme brisés ou tordus de souffrance, dont l'existence est une énigme pour ceux qui ne les possèdent pas, et au contraire la chose la plus naturelle du monde, la plus « allant de soi » (quoique inexpliquée) pour leurs propriétaires.

. jNous voici revenus au même point (ju'il y a (juelques pages. De tous les caprices individuels dont fourmillent les diagrammes, comme de la diversité extrême des photismes, le principe de l'association affective prend assez peu souci. Il fournit une explication générale de la synesthésie ; mais les détails concrets, les particularités de chaque cas donné, lui échappent, et ce n'est que par l'adjonction des deux principes auxiliaires suivants qu'on arrivera cà en rendre compte — si tant est qu'on y arrive.

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