‹ Des phenomenes de synopsie (audition coloree)Chapitre 7 sur 46 · III. Association privilégiée · texte numérisé non relu

III. Association privilégiée

L'association privilégiée joue un rôle énorme dans notre vie. Il y a des choses qui sont indissolublement liées dans notre mémoire ou notre pensée, non «ju'elles s'accompagnent habituellement dans la réalité ; mais parce qu'une fois, une s»Mile fois peut-être, pourvu que ce fût dans des circonstances favorables, leur rencontre nous a frappés et a laissé une trace indélébile dans notre tissu nerveux.

Telles, par exemple, ces visions de notre première enfance qui surnagent éparses, rari nantes in gurgile vasto, sur l'océan d'oubli où ont son)bré les autres souvenirs de la

même époque, sans que nous puissions dire avec certitude en vertu de quoi elles ont résisté de préférence à mille autres scènes qui, semble-t-il, les valaient bien. Nous supposons seulement, et cette supposition est après tout la seule acceptable, que cette immunité spéciale à l'égard du temps leur a été conférée par l'intérêt tout [particulier et personnel que ces incidents, souvent insignifiants en eux-mêmes et à nos yeux d'aujourd'hui, ont dû posséder alors. C'est leur valeur subjective sur le moment, c'est-à-dire le fait heureux qu'ils ont surgi à l'instant précis où le jeune être se trouvait justement dans les dispositions les plus propices pour en recevoir une ineffaçable impression, qui leur a procuré le privilège dont ils jouissent. J'ai rarement la vue ou l'idée d'un éléphant sans que jaillisse en moi la représentation confuse d'une énorme bête grise enfermée dans une petite maison blanclie où on lui jette des morceaux de pain. Cette image, qui m'a toujours poursuivi, remonte à un hiver passé au midi dans ma quatrième année ; de toutes les choses curieuses qui ont dû me fra|)[)er lors de ce premier voyage, il n'est resté que deux souvenirs conscients, l'un d'une scène où je fus fortement ému, et celui que je viens de rapporter, où je ne retrouve au contraire aucune émotion appréciable, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en eût point.

Dans la midtitude de liaisons d'idées dont l'éducation, l'expérience de la vie, et l'instruction encombrent notre cerveau, combien qui sont dues à l'association privilégiée, c'est-à-dire ont pris pied du premier coup, sans répétition, grâce à leur présentation au bon moment ! Certaines dates, certaines lois n'ont besoin d'être entendues qu'une seule lois, ou peu s'en faut, pour ne plus être oubliées ; d'autres <'n revanche, l'immense majorité, ne se fixent qu'au prix d'innombrables répétitions... quand elles se fixent! Affaire de chance. Il y a un degré de fluidité de la cire, et une

force lit* [>it^5Si()ii, (Jont l'IiciinMix r.oncoiirs donne à l'enipreinte du cachet son maximum de perfection ; en derii on an delà, le relief laisse plus ou moins à désirer. Il y a de môme pour la conscience ime certaine disposition, pour les centres nerveux un état d'excitation ou de distribution de l'énergie entre les divers plexus, <pii lavorisi' ;i tel point l'établissement d'une association qu'elle n'a plus grand'chose à gagner aux retours ultérieurs des mêmes éléments dans les ujômes relations, »'t qu'elle résistera victorieiisement à leurs nMirnutn's. méiuc répétées, dîuis (\^s relatiof)s différentes.

Cette sorte d'astrologie cérébrale qui influe sur les destinées de nos acquisitions a aussi ses aspects funestes. La contrepartie de l'association privilégiée pourrait s'appeler l'empêchement incurable. Quand une liaison d'idées se présente sous une heureuse constellation de tendances psychiques ou nerveuses, elle s'enracine d'emblée ; mais si les conjonctions lui sont défavorables, ce premier échec diminue beaucoup ses chabces de réussite pour une autre fois, (^est pis qu'un avortement momentané, c'est une habitude hostile engageant Tavenir, une prévention créée, un mauvais pli formé, dont le redressement nécessitera une dépense d'énergie souvent considérable. On m'a*jadis fait apprendre les départements de la France et leurs chefs-lieux dans de mauvaises conditions ; non seulement je ne les ai pas retenus, mais cet essai malheureux a détruit chez moi toute capacité à cet égard, et mes tentatives ultérieures pour combler cette lacune n'ont jamais abouti. Ce n'est qu'un exemple entre cent.

Que de sujets d'études auxquels, parvenus à l'âge de raison, nous demeurons réfractaires, non point faute de les avoir entendu ressasser, mais précisément parce que nous avons été comme vaccinés à leur endroit par d'intempestives

inoculations sur les bancs du collège ! Est-ce calomnier l'en- ' seignement secondaire, et rnôme supérieur, que de dire qu'il n'est trop souvent qu'un excellent traitement proj phylactique contre la contagion des sciences? — Je parle 1 de celui de mon temps, qui reposait sur le principe de ' l'association habituelle : répétez, répétez, il en restera toujours quelque chose. Et il en restait en effet quelque chose, I à savoir le dégoût, la lassitude et l'impossibilité pour plus tard d'ensemencer à nouveau ces régions cérébrales épuisées I par une culture maladroite et prématurée. \ Il paraît, heureusement, qu'on a changé tout cela. On S a enfin compris que le vrai principe de l'instruction est celui I de l'association privilégiée: ne se fi^e bien que ce qui vient à point, c'est-à-dire ce qui répond aux besoins et à l'état de développement des centres nerveux, ce au-devant de ' quoi l'esprit se porte comme de lui-même avec cette dispo- ! sition d'attention expectante, de curiosité en éveil, d'intérêt fécond, sans laquelle il est incapable de s'assimiler Iructueu- ! sèment les aliments intellectuels qu'on lui offre. Aussi ne voit-on plus de malheureux élèves perdre leurs forces et leur temps dans l'étude de problèmes qui n'existent point , encore pour eux, ou succomber sous le poids de programmes pour lesquels leur cerveau n'est pas mûr. L'enseignement, :■ en un mot, dans notre siècle de bon sens, ne consiste plus ^i à enfourner sans souci de ce qu'il en adviendra, mais bien plutôt à faire naître les questions, à stimuler la réflexion, à donner le désir d'en savoir davantage. Car mieux vaut la faim, ce cri naturel d'un bon estomac, — on trouve toujours quelques miettes à grignoter qui, si elles ne rassasient pas, au moins profitent — que l'impuissance mortelle de digérer î pour avoir été consciencieusement gavé selon toutes les \ exigences des examens. Mais quittons cette digression. Si j'ai insisté sur l'association privilégiée, c'est qu'elle me

parait luirisniu j)oui im«' Irrs grande [KUt daii> la diversité iudividuelli' des pliéiioinèiies de synestliésie. Je in'expliijiie en effet de cette manière qu'une ()ersonne, portée d'embirc par l'analogie émotionnelle à associer les sons élevés aux couleurs vives, ait conservé Thahitudr^ mystérieuse de voir Vi rouge, en v(;rtu de quehpie circonstance oubliée favorable à celte liaison particulière, et en dépit des innond)rables ca> où, dans la suite, elle a entendu la voyelle i sans avoir rien de rouge sous les yeux, et perçu celle couleur sans entendre • ette voyelle. L'ne circonstance différente, mais également propice, déterminera une autre personne à voir Tt jaune au lieu de rouge, etc. Pareillement, de deux individus enclins à visualiser les jours sous la forme de carrés contigus, si Tuii les alij^ne horizontalement, tandis (jue l'autre les met en colonne verticale, c'est probablement par suite de quelque horaire ou tableau de leçons ainsi distribué, dont rim[)ortance pratique, à une époque ancienne, a particulièrement gravé cette forme dans l'esprit du sujet, le rendant en quelque sorte insensible à l'arrangement différent des autres horaires cpril a pu rencontrer ultérieurement. FA ainsi de suite.

Je ne me dissimule point tout ce (jue l'application de ces trois prinL'i|)es, surtout des deux derniers, aux phénomènes synesthésiques a encore d'arbitraire et de discutable.

tlelui de l'association affective est le plus solide ; il réclame toutefois certaines restrictions. Pourquoi, par exemple, estce presque toujours les sons qui induisent des couleurs, et si rarement l'inverse ? Les phonismes sont en effet infiniment moins fréquents que les photismes. Il faut se borner à constater ci'lte susceptibilité spéciale (hi sens de la vue à vibrer

par sympathie, et l'élever elle-même à la hauteur d'une loi fondamentale de notre organisation. On peut la rapprocher du fait que, dans la perception externe, les images visuelles ont une tendance naturelle à venir compléter les impressions des autres sens, tandis que les images de ces derniers n'obéissent point avec la même docilité aux données de la vue. Nous pouvons fort bien voir un liacre au repos sans penser au brnit qu'il fait quand il est en mouvement, mais nous entendons difficilement un roulement de voiture ou un claquement do fouet sous nos fenêtres sans avoir aussitôt la vision mentale plus ou moins nette d'un véhicule et de son automédon. En termes physiologiques, cela signifie que les liaisons intercentrales qui unissent la sphère corticale visuelle à la sphère auditive sont plus perméables dans un sens que dans l'autre ; cela se comprend de reste par la sélection naturelle, quand on songe combien il a été avantageux à l'homme sauvage, et de tous les temps, que les sensations acoustiques réveillassent leurs associées optiques plutôt que l'inverse : les cris d'un animal encore caché peuvent, en évoquant son souvenir visuel, servir d'avertissement utile, tandis que l'animal une fois en vue, il est ordinairement superflu de se rappeler le son de sa voix pour le reconnaître et savoir la conduite que l'on doit tenir.

Le principe de Tassociation habituelle risque, par sa simplicité même, de devenir trompeur dans beaucoup de cas, et d'accaparer certains faits de synopsie qui en réalité ressortissent peut-être davantage à l'association affective ; les pholismes alphabétiques et numériques, entre autres, en offrent plus d'un exemple. Le principe de l'association privilégiée a le tort de ressembler quelque peu à un deus ex machina, qui apporte en désespoir de cause un semblant de « raison suffisante » lorsqu'on ne sait pas pourquoi, de plusieurs alternatives également possibles, c'est l'une qui a prévalu à l'exclusion des autres.

Le ^'rainl obstacle. <|ui s"op|M»M' a iiin- cxplicalioii (tMliiiiit (les syni'slliésies, et laisse toujours planer un scntiuienl d. (loiile cl (l'insécurité sur l'emploi qu'on y fait des principe> ci-dessus énoncés, c'est l'obscurité où se dérobe à peu prc «onslaninienl la naissance de ces phénomènes. Tandis (pi* nos souvenirs, même les plus lointains, jouissent presqu) tous «l'un certain degré de localisation dans le temps, ont une date plus ou moins précise, se rattachent à quelque circonstance assignable, les induits, eux, sont sans origin< consciente. Si les personnes (pii voient Vi rouge p. ex. se rappelaient avoir appris à lire dans un alphabet (îolorii où l't était ainsi peint; ou (|ue simplement le photisme de Vi se mêla instinctivement à la vague représentation de (piehjue page illustrée, alors tout serait plus facile à comprendre. Mais ce n'est pas le cas. Hormis im exemple, qui sera cité plus loin, où un diagrannne numérique est consciemment rapporté à un rêve ancien, ce (pii relègue \> mystère dans la genèse même de ce rêve, je ne me souvien> pas d'avoir rencontré de sujets sachant indiquer avec œrtittidc Torigine et la cause de leurs induits. Des suppositionen l'air, oui bien, on en recueille souvent. Celui-ci incrimim les abécédaires dont il s'esipeul-êlre servi dans son enfance. Celui-là pense que s'il chromatise les chiffres, c'est qu'il sr sera amusé un jour à les écrire avec des crayons de couleur. Un autre se rappelle qu'assistant un soir, ^out jeune et tombant de sommeil, à des expériences de physique sur le> llamnies de Konig, il se réveillait par moment et entendait un monsieur crier une voyelle en mêiTje temps que l'éclat 4lu gaz l'aveuglail : et il suggère l'idée que son audition colorée vient ;îCM/-^^rc de là, mais il le fait très dubitativement, sans aucun sentiment instinctif de la véracité de son hypothèse ; et d'ailleurs la variété de ses photismes dépasse de beaucoup cette explication simpliste. Etc. Même pour \e>

syiiesthésles tardives, à l'éclosion (lesc|U(3lles le sujet a assisté dans la jeunesse ou l'âge mûr, il est très exceptionnel qu'il puisse invoquer une circonstance précise pour expliquer que j tel son lui semble d'une certaine couleur, et (ju'il se repréj sente l'année ainsi plutôt qu'autrement. ] C'est, en d'autres termes, dans la sphère inconsciente de la personnalité que germent ces bizarres associations. Le j moi ne fait que constater leur existence quand elles arrivent, i lentement ou tout à coup, à dépasser le seuil de la cons- ■ cience et à forcer l'attention. Aussi les raisons par lesquelles ! il cherche alors à se rendre compte de leur pourquoi, restentelles toujours sujettes k caution.

Quoi qu'il en soit, (;t en attendant mieux, les trois principes que j'ai rappelés ci-dessus fournissent une explication h tout le moins possible de la j)lupart des synopsies. Mais ce n'est qu'en les voyant aux prises avec le détail des faits que le lecteur pourra justement apprécier leur valeur — et leurs insuffisances.

CHAMTHK III

DeM photlNincN Rlphalx'tiqne».

C'est aux psychologues possédant eux-mêmes de l'audition «olorée qu'il appartient d'entrer dans le menu détail de leur> expériences |)ersonnelles et de décrire tout au long le speclacle auquel ils assistent du dedans. Pour ceux qui sont consignés à la porte et réduits aux bruits divers parvenani jus(|u'au dehors, force est bien de se contenter de la colligation de ces renseignements souvent disparates, et de trouver dans une vue d'ensemble plus ou moins satisfaisante l;i revanche de ce que chaque observation prise isolément peut avoir d'inexact et d'incomplet.

Le résultat de ce petit travail, en ce qui concerne \e> 296 cas de photismes de l'enquête Claparéde, est de montrer <|ue la grande majorité des personnes possédant de l'audition colorée en ont pour les voyelles (247 personnes, soit 5 sur 6). Les sujets qui en accusent |)our les consonne.sont cinq fois plus rares (46). Un certain nombre en a pour les sons musicaux (62), les jours de la semaine (75), lechiffres (26), les voix, les bruits, les mots et les noms, les mois ou les saisons, les saveurs, les odeurs etc. Il est diffi- «ile d'évaluer la fréquence de ces derniers photismes d'aprè> Jes réponses écrites.

Si Ton donne le nom d'audition colorée totale à la réunion

(le tous les genres de photismes chez une même personne, on peut dire que cet idéal doit être rarement atteint dans la réalité; le fameux sujet de M. Gruber serait probablement le cas actuellement connu qui s'en rapproche le plus. Toutes les observations que j'ai recueillies ne concernent que des synopsies très partielles. Mais tandis que les uns ont des couleurs pour une foule de choses, lettres, sons, jours, noms letc, d'autres n'en ont que pour quelques-unes, et parfois ■exclusivement pour une certaine lettre, un certain mois, etc. Les combinaisons que j'ai rencontrées sont si variées qu'elles [ne permettent aucune conclusion générale. Il m'a seulement ;j)aru que l'extension de la synopsie à un grand nombre de Ichoses différentes n'est pas toujours en raison directe de son intensité (vivacité et précision des photismes), ni de sa permanence à travers la vie. Certaines personnes se souviennent d'avoir eu dans leur enfance des couleurs très nettes et obsédantes pour « tout au monde, » et cette riche fantasmagorie s'est évanouie avec l'âge. D'autres ne possèdent que de rares photismes, mais fortement accusés et persistants ; d autres encore en ont une grande abondance, quoique aucun ne soit très marqué.

La grande fréquence des photismes de lettres m'engage à les examiner un peu plus en détail, sous le nom de photismes alphabétiques} (comprenant ceux des voyelles, des diphtongues et des consonnes). Je passerai beaucoup plus rapidement sur les autres espèces de photismes.

Dans le formulaire de M. Claparède, la question concernant la couleur des lettres est à dessein aussi vague que possible, afin de ne pas imposer au lecteur la tâche, souvent très délicate et qui eût arrêté bien des réponses, d'indiquer ^exactement soit la cause inductrice du photisme (c.-à.-d. r>'il est provoqué par le son, le signe graphique, etc.) soit -on intensité (si la couleur est simplement pensée, ou ima-

ginée, IociIimm*. vA avec «jiitîlle ntilUUéj. Môme dans un iiilerrogaloire verbal ces (J(;tix points no sont pas toujours aisés à élucider ; voici toutefois quelques remarques à leur sujet.

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