‹ Des phenomenes de synopsie (audition coloree)Chapitre 8 sur 46 · I. Complexité de Tinducteur · texte numérisé non relu

I. Complexité de Tinducteur

On peut dire que l'inducteur d'un pholisme alphabétique est le plus souv(Mit complexe, sans qu'il soit possible de fain' avec certitude la part de ses divers facteurs dans la production de l'induit.

Il faut se rap|)eler en effet que l'étal psychologique constituant la représentation de ce qu'on nomme vulgairement une IcUre n'est pas (juehjue chose de simple, mais un tout où se rencontrent plusieurs données, mieux encore plusieurs groupes de données élémentaires qui, si elles n'ont pas chacune une existence distincte pour la conscience non prévenue, existent néanmoins indubitablement comme facteur> physiologiques. Ces groupes sont au nombre de quatre principaux : — 1 . Le groupe auditif qui renferme pour chaque voyelle un ensemble simultané, et pour chaque consonne une série successive de sons ou de bruits, les un> essentiels et caractéristiques et les autres accessoires. — 2. Le groupe visuel, c'est-à-dire l'image de la lettre sous ses diverses formes tant manuscrites qu'imprimées. — 3. Le groupe arliculaleur , comprenant les multiples sensations musculo-tactiles que nous fournissent toutes les parties de la bouche, du larynx, et même de la poitrine, qui interviennent dans l'acte de la prononciation et de l'émission des sons. — i. Le groupe scripteur formé des sensations analogues accompagnant l'acte d'écrire.

La p upart de ces éléments sont, il est vrai, quasi absents

de la conscience habituelle. Ils n'y apparaissent distinctement que lorsqu'un effort exceptionnel d'attention et d'analyse volontaire les fait surgir de l'obscurité ; ce qui, en termes de physiologie, veut dire que l'excitation des centres corticaux correspondants atteint alors un degré qu'elle ne possède pas d'ordinaire. Mais même lorsqu'ils passent inaperçus, on peut théoriquement en tenir compte ; et, physiologiquement, on doit le faire et regarder la perception ou l'idée d'une lettre comme due au fonctionnement d'un plexus nerveux embrassant un grand nombre de centres qui vibrent avec des énergies très diverses. Dans les cas où il y a synesthésie, c'est-à-dire où ce plexus est relié à quelqu autre sphère sensorielle qui en est indépendante habituellement, cette liaison peut avoir lieu, soit par l'un seulement de ses centres constitutifs, soit par plusieurs à la fois. La première alternative se présente par exemple chez les personnes où le photisme est provoqué uniquement par le >on, et ne se rattache qu'à lui ; la seconde, chez celles beaucoup plus nombreuses, qui ne peuvent décider avec certitude si c'est au son exclusivement ou aussi à la forme graphique que répond la couleur de la voyelle.

Il peut aussi se faire que l'élément auquel le sujet attribue la couleur ne soit pas celui qui est la cause première du photisme ; il est en effet concevable que la liaison primitive, la voie originelle par laquelle s'effectuait la synesthésie, ait fini par céder le pas en importance à des liaisons nouvelles dont elle a elle-même favorisé l'établissement; ce qui au point de vue psychologique veut dire, par exemple, que la couleur induite au début par le son se trouve peu à peu transférée à la forme graphique et semble lui appartenir en propre, ou vice versa.

On peut s'attendre à toutes les combinaisons, à tous les ntrelacements imaginables, dans le fouillis de plexus

norveux ou «l'assorialions mentales qui lormunt le tissu (]<■ iiotn» vie rérêhrale ou psychologique ; et il n'est pas aisé dposer une cpieslion assez élastique pour prévoir toutes le possibilités. Voici à ce propos, une réponse instructive que j» iloisà l'obligeance d'un éniinent linguiste, M. X.

H Jo ne crois pas pouvoir répondre à la question (sm l.t couleur des voyelles) dans les termes où elle esl posée. Car voici la circonstance qui me frappe :

¥. Nous écrivons en français la même voyelle de quatr. manières différentes dans terram, plein, matin, chien. Oi quand cette voyelle est écrit(» ain, je la vois jaune pâle comme une brique mal cuite au four; quand elle est échl» m, elle me fait l'effet d'un réseau de veines violacées quand elle est écrite m, je ne sais plus du tout quelle sensation de couleur elle évoque dans mon esprit, et suis disposé à croire qu'elle n'en évoque aucune; enfin si elle s'écrit en {ce qui n'arrive qu'après un i précédent), l'ensemble du groupe ien me rappelle assez un enchevêtrement de cordes de chanvre encore fraîches, n'ayant pas encore pris la teinte blanchâtre de la corde usée.

« Ce n'est donc pas, semble-t-il, la voyelle comme telle, c'est-à-dire telle qu'elle existe pour l'oreille, qui appel!»' une certaine sensation visuelle correspondante. D'un autre côté, ce n'est pas non plus la vue d'une certaine lettre ou d'un certain groupe de lettres qui appelle cette sensation. Mais c'est la voyelle en tant que contenue dans cette expression graphique, c'est l'être imaginaire que forme cette première association d'idées, qui, par une autre association, m'apparaît comme doué d'une certaine consistance et d'une certaine couleur, quelquefois aussi d'une certaine foi^me et d'une certaine odeur.

• les attributs de couleur et autres ne s'attachent pas, autrement dit, à des valeurs acoustiques, mais à des valeurs

orthographiques, dont je fais involontairement des subs-

I voyelle x~\ , . . ,

tances. L être , est caractérise par tel aspect,

telle teinte, tel toucher.

« Je n'ai guère observé si dans les langues étrangères la série des correspondances est pour moi la même qu'en français. Il me semble en tout cas qu'elle y est moins intense, moins développée, moins précise.

« En français, a, c'est-à-dire , ^^ , est blanchâtre,

tirant sur le jaune ; comme consistance, c'est une chose sohde, mais peu épaisse, qui craque facilement sous le choc, par exemple un papier (jauni par le temps) tendu dans un cadre, une porte mince (en bois non verni resté blanc) dont on sent qu'elle éclaterait avec fracas au moindre coup qu'on y donnerait, une coquille d'œuf déjà brisée et que l'on peut continuer à faire crépiter sous les doigts en la pressant. Mieux encore : la coquille d'un œuf cru est a (soit de couleur, soit par la consistance de l'objet) mais la coquille d'un œuf cuit dur n'est pas a, à cause du sentiment qu'on a que l'objet est compacte et résistant. Uni^ vitre jaunâtre est a; une vitre de la couleur ordinaire, offrant des reflets bleuâtres, est tout le contraire de a, à cause de sa couleur, et quoique la consistance soit bien ce qui convient.

« Un a qui n'est pas écrit a, par exemple Va de roi, n'évoque pas ces idées — à moins que je n'écrive le même mot phonétiquement rwa.

r^ ^ . 1. fvovelle déterminée! « Ow, c est-a-du^e ' , évoque la sensa-

tion que donne un beau velours gris, ou un beau drap gris très

^ C'est-à-dire le tout complexe formé par la synthèse mentale des sons et des signes graphiques, — T. F.

inoelleiix. 1res foinlii de Ion. Lorsque la même voyelle, en allfinami par t'xcmple, s'écrit u, la sensation est foncié-

tî; rit In iiièino. niais incomparahl<MiH'nt m()'\u< for(<'.

rson rt 1 . , 1

, est acier bleu sombre. -

[son rt 1 , lettre uj

♦•st ar^MMii on vif-argent. — é fermé est bois brun foncé, ett 'i Je ne trouve aucune couleur aux saveurs et odeurs! Pour les sons et les bruits, la possibilité d'une corrélatioi nie send)le moins absolument exclue ; mais sMI fallait définii la couleur d*un cri, il me serait plus facile de dire quelles louleurs il ne représente pas, que de trouver la couleui (lu'il rappelle positivement. Seules les voyelles des mots on( pour moi iU':> couleurs assez définies. »

En fait de schémes visuels, M. X. possède deux di; grammes, l'un elliptique pour l'année; l'autre, pour la se-i maine. indéfini et formé de bandes claires pour le samer et le dimanche, foncées pour le vendredi et surtout l( jumii (Voir plus loin, Fig. 45).

r.elte observation est im[)ortante à divers points de viie^ .l'aurai à la rappeler plus tard comme exemple de personni-^ licalion. Ici elle nous intéresse surtout parce qu'elle montri clairement l'existence de photismes rattachés non h un indu( teur simple, mais à un ensemble complexe. Il est nalurelh ment impossible de déterminer les rôles respectifs qu'ont pi jouer à l'origine, dans la genèse de celte synopsie, U divers facteurs visuels, auditifs, articulateurs, et peut-êti scripleurs, entrant dans la composition des « valeurs ortb< graphiques » de M. X.

On peut dire que cette complexité de l'inducteur est \ï règle ; même lorsque le photisme est consciemment altribu^ au seul son, on découvre souvent que l'orthographe n'eî pas sans induence, de sorte que, chez un môme individu, 1| couleur d'un son change de teinte suivant qu'il se le repra

-ente écrit d'une façon ou d'une autre, ou qu'il n'en évoque aucune traduction écrite. Il n'y a du reste pas à s'étonner (|ue le cortège d'associés que chaque entité graphique traîne après elle, influe sur la couleur du son et puisse parfois l'annuler. Je connais p. ex. une personne pour qui le son o est d'un beau rouge vif lorsqu'elle ne se le figure pas écrit ; il passe au rose si elle se représente la lettre o (probablement, dit-elle, par influence du mot rose); il s'assombrit, lU contraire, jusqu'au grenat tirant sur le violet s'il est écrit liu, comme dans artichaut (par mélange de la couleur brune de Vu et bleue de l'a) ; enfin il s'éclaircit, et devient vaguefnent transparent au point de n'être plus rouge du tout, s'il est écrit eau (comme dans cadeau), tant par association avec l'idée de ce liquide que par la présence de Ve qui est de e ou leur claire.

Cet exemple suffit à montrer quelle compétition d'inlluences entrent en jeu dans la naissance des photismes alphabétiques. — Parlons maintenant de leur intensité.

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