DUE A DES CAUSES ACCIDENTELLES
Avec ce sous-groupe, nous entrons dans une première catégorie de faits excluant complètement, ou presque, les hypothèses de 1 « autosuggestion » et des « inférences subconscientes ». Le nombre des hypothèses qui restent à la dis-position du chercheur se restreint donc dans un cercle où domine avec une évidence plus grande le supernormal.
XIII e Cas. — Le D r Macnish, dans son ouvrage à juste titre célèbre : Philosophy of Sleep , raconte l’épisode suivant :
Certains prétendent que quelques personnes ont eu en rêve l’indication précise du jour de leur mort ; et. pour appuyer cette croyance, on m’a plusieurs fois rappelé le cas curieux de M. M., né à D r , maintenant décédé. — Il s’agit d’un cas digne d’être rappelé, non pas qu’il assume des caractères supernormaux, mais simplement pour l’extraordinaire coïncidence entre le rêve et l’événement.
M. D. rêva une nuit qu’il se trouvait a cheval dans la campagne, et qu’il descendait pour se rafraîchir dans une auberge placée sur son chemin ; là, il trouva réunies diverses personnes de sa connaissance, mais toutes décédées. Elles 1 accueillirent très joyeusement, l’invitèrent à s’asseoir et à
boire en leur compagnie, ce à quoi il consentit de bon cœur. Lorsqu’il voulut quitter cette étrange réunion, les amis exigèrent de lui la promesse qu’il reviendrait les voir le jour même où il était venu, six semaines précises plus tard; il promit d’exécuter fidèlement ce projet, monta à cheval et rentra chez lui. — Telle est la substance du rêve, qu’il raconta en plaisantant à ses amis, sans méditer sur lui un seul instant, étant un homme supérieur à toute forme de superstition.
Cependant la suite des événements devait se trouver assez curieuse, et surtout douloureuse ; car, six semaines précises s’étant écoulées depuis le songe, et le jour où tombait l’engagement pris de rendre visite aux amis défunts dans l’auberge — en voulant faire sauter à son cheval une barrière interposée entre lui et son chemin, il tomba et se tua ».
Le D r Macnish considère l’épisode comme « une extraordinaire coïncidence », et rien de plus. A ccordo 11 s-le donc ; mais tous les lecteurs ne partageront pas^sôn opinion, qui pourrait être légitimement accueillie dans le cas où il n’y aurait eu que coïncidence de mort pure et simple, c’està-dire si la mort pour cause accidentelle s’était produite un jour qui n’était pas le jour désigné d’avance ; mais la mort s’étant vérifiée dans le fatidique quarante-troisième jour, ce qui porte les calculs des probabilités contraires à l’hypothèse des « coïncidences fortuites » à des chiffres absolument exorbitants, cette hypothèse devient théoriquement insoutenable. Mais enfin, seulement par excès de rigorisme dans l’applica-
tion des méthodes scientifiques, on peut tout * de même aller jusqu’à l’accueillir ; on observera pourtant que si l’hypothèse en question peut sembler légitime devant un cas dont la réalisation se repose sur un seul facteur , elle devra être considérée comme inadmissible dans les épisodes dont la réalisation implique une convergence inextricable de circonstances imprévisibles et accidentelles, comme on le verra à mesure que je citerai de nouveaux faits.
XIV e Cas. — Louis Blanc, dans son Histoire des dix ans (vol. II, p. 222), à propos de la tragique mort en duel de son ami le journaliste Armand Carrel, raconte ce qui suit :
Un matin, Armand Carrel raconta à ses amis qu’il avait fait un rêve dont le souvenir le troublait ; et il s’exprima en ces termes : « J’ai vu en rêve ma mère, qui venait vers moi vêtue de deuil, les yeux gonflés de larmes. Je lui demandai avec la plus grande inquiétude : « Pour qui donc pleures-tu ? Peut-être pour mon père ? » — « Non ». — « Peutêtre pour mon frère ?» — « Non ». — « Et alors pour qui pleures-tu ? » « Pour toi, mon enfant î »
Le jour qui suivit le rêve prophétique, Armand Carrel écrivit dans le National l’article provocateur de la réponse de M. de Girardin, source du duel qui causa sa mort ».
En voulant conserver la plus sévère rigueur dans l’application des méthodes scientifiques, j’observerai qu’ici — bien qu’il s’agisse d une
mort pour cause accidentelle — l’hypothèse d’une inférence subconsciente combinée à une « coïncidence fortuite » est digne de considération. On peut bien supposer en effet qu’Armand Carrel, dès la veille, avait dans la tête la substance de l’article qu’il entendait publier dans le National ; de sorte que pressentant les haines de partis qu’il aurait déchaînées, et ne pouvant qu’en être préoccupé, il aurait déterminé le rêve en question, où les préoccupations auxquelles il était en proie auraient pris une forme symbolico-prémonitoire.
XV e Cas. — Le D r Cari Du Prel, à l’occasion de la mort tragique du Roi Louis de Bavière et du D r von Gudden au fond de l’étang du parc, raconte dans le Monistischen Seelenlehre ces détails :
Quelques jours avant le départ du D r von Gudden pour Hochenschwangau, auprès du roi Louis II dont le déplacement pour le château de Berg n’était pas encore décide, le D r von Gudden vint déjeuner de mauvaise humeur et raconta à sa femme que toute la nuit il avait été persécuté par le rêve qu’il avait fait, où il se battait avec un homme dans l’eau. La veuve du D r von Gudden a raconté plus tard ce rêve à la députation de la Société anthropologique de Munich à l’occasion des compliments de condoléances qu’elle recevait des membres de la Société. Le professeur W., qui était membre de la députation, en fit part à la Société et, comme je tiens le récit d’un des témoins, on peut y croire en toute confiance. »
Voici les observations du D r Du Prel, à ce sujet :
Il est assez clair que le D r von Gudden a eu en rêvant une vision très nette, dont la forte impression sur les sens lui en a rendu le souvenir possible après le réveil. Malheureusement, la personne du roi s’est affaiblie en un homme quelconque. Si cet affaiblissement avait été plus effacé et que le souvenir de la vision se fût tout à fait perdu, l’impression sur le sentiment à l’état de veille se serait manifesté comme une frayeur indécise d’un événement incertain dans l’avenir; mais c’est là justement la caractéristique de la plupart des pressentiments .[Annales des Sciences Psychiques , 1897, p. 125).
Je n’ajouterai aux intéressants commentaires de Karl du Prel qu’une simple remarque ; c’est que, malgré l’affaiblissement des souvenirs, et la faute de désignation de la personnalité du Roi, la situation perçue en rêve de se trouver au fond de Veau se débattant contre un homme , est si spéciale à l’événement survenu, qu’elle exclut d’une manière absolue l’hypothèse des « coïncidences fortuites ».
XVI e Cas. — M lle Dudlay, de la Comédie- Française, a bien voulu nous donner ces détails sur la triste fin de la jeune actrice M lle Irène Muza, morte brûlée au cours de l’hiver 1909; ils contiennent quelques rectifications au récit paru
dans le Light , 1909, p. 122.
C’était une spirite convaincue et un médium rare. Elle écrivait dans un état particulier, semblant dor-
mir et étrangère à tout. A la fin d’une séance, le 30 janvier 1908, on demanda : « Voyez vous quelque chose pour le médium ? » Elle écrivit : « Elle quittera les siens , mais n'aura pas en 1908 la réalisation de ses projets ». — « Et après ?» — « Reviendra en France ». — Et après ? — « Je ne veux pas en dire davantage ». Elle jette le crayon et de grosses larmes coulent de ses yeux. On lui redonne le crayon et on répète : « Et après ?» Toujours pleurant, elle écrit : « C'est trop horrible , je préfère m'arrêter. »
Réalisations : Au printemps, elle parlait pour l’Argentine. Ses projets ne se réalisèrent pas. Elle rentrait à Paris en janvier 1909 et le 23 février elle était victime d’un horrible accident. Pendant une lotion antiseptique, ses cheveux s’enflammèrent, elle fut en un instant une torche vivante et, quelques heures après, elle mourait dans d’atroces souffrances héroïquement supportées.
Ce sont ces formes de prémonition qui, recueillies et coordinées en bon nombre, porteraient à inférer l’existence de quelque chose de semblable à une « fatalité » régnant d’une manière mystérieuse sur les destinées humaines.
A moins qu’on ne veuille, à l’occasion de cet épisode, recourir à l’hypothèse « réincarnationniste », selon laquelle l’esprit lui-même aurait librement préétabli —— dans un but d’expiation ou d épreuve cette triste fin de sa propre existence incarnée ; dans ce cas, le Moi subconscient aurait déterminé l’accident en exerçant une action suggestive sur la coiffeuse.
XVII e Cas. — Le baron Joseph Kronhelm, <Ie Podolie (Russie), fournit ces détails sur la mort d’un haut fonctionnaire du Ministère de la Marine russe : cette mort survint au mois de juin 1895, à la suite d’une collision entre deux navires sur la Mer Noire :
« Au commencement de l’année 1895, M me Lukawski fut réveillée une nuit par des gémissements de son mari, qui, dans son sommeil, jetait ce cri :
« Au secours ! Sauvez-moi ! » et se débattait avec les mouvements d’une personne en tram de se noyer. Il rêvait d’une terrible catastrophe en mer, et, une fois complètement réveillé, il raconta qu’il se trouvait à bord d’un grand navire, qui coula soudain à 1? suite d’une collision avec un autre navire; et il s’était vu lancé en mer et englouti par les flots. Le récit achevé il ajouta : « Je suis maintenant convaincu que la mer causera ma fin; « Et si ferme était sa conviction, qu’il commença à mettre ses affaires en ordre, comme un homme conscient d’avoir ses jours comptés. Deux mois se passèrent sans que rien se produisît, et l’impression du rêve s’affaiblissait déjà dans la mémoire de M. Lukawski, lorsque tout à coup un ordre lui parvint du Ministère, de se préparer à partir avec tous ses subordonnés pour un port de la Mer Noire.
Au moment de prendre congé de sa femme, a la gare de Pétersbourg, Lukawski lui dit : « Te souvienstu de mon rêve ?» — « Mon Dieu ! Pourquoi me le demandes-tu ?» — « Parce que je suis sûr que je ne reviendrai plus ; que nous ne nous reverrons plus ».
y[me Lukawski s’efforçait de le tranquilliser, mais
lui, avec un accent de profonde tristesse : « Tu peux
dire ce que tu veux, mes convictions ne se changeront pas, je sens que ma fin est proche, et que rien ne pourrait l’empêcher... Oui, oui, je revois le port, le navire, le moment de la collision, la panique à bord, ma fin... tout revit devant mes yeux ». — Et après une courte pause, il ajouta : « Quand le télégramme annonçant ma mort te parviendra, et que tu prendras les vêtements de deuil, tu devrais omettre le long voile sur le visage que je déteste ». — Incapable de répondre, M me Lukawski éclata en sanglots. Le sifflet du train cria le signal du départ ; M. Lukawski embrassa tendrement sa femme, et le train disparut.
Après deux semaines d’inquiétude extrême, M me Lukawski apprit par les journaux qu’une catastrophe entre deux navires — le Wladimir et le Sineus — s’était produite dans la Mer Noire. En proie au désespoir, elle télégraphia pour obtenir des informations a 1 amiral Zelenoi à Odessa ; après plusieurs jours d’anxieuse attente, elle reçut cette réponse : « Aucune nouvelle jusqu’à présent de votre mari, mais il est sûr qu’il se trouvait à bord du Wladimir ». — L’annonce officielle de la mort de son mari lui parvint une semaine après.
Il faut ajouter que, dans son rêve, M. Lukawski s était vu lutter pour la vie avec un passager, incident qui se réalisa avec une merveilleuse exactitude. Dans la catastrophe, un passager du Wladimir —• M. Henicke — s’était lancé en mer avec une bouée de sauvetage. M. Lukawski, déjà dans l’eau, se dirigea vers la bouée dès qu’il l’aperçut, et l’autre lui cria : « Ne vous y accrochez pas ; elle ne soutient pas deux personnes ; nous nous noierions ensemble ». — « Mais Lukawski s’en saisit malgré cela, disant ne
pas savoir nager. « Alors, prenez-la dit Henicke je suis bon nageur, et je m’en tirerai tout de même ».
. \ ce moment, une grande ondée les sépara ,
M. Henicke put se sauver, mais Lukawski alla audevant de sa destinée ». ( Lighl , 1899, p. 45).
Voici un premier cas de l’ordre auquel je faisais tout à l’heure allusion, dans lequel la convergence de circonstances imprévisibles est telle à éliminer totalement l’hypothèse des coïncidences fortuites. Une fois cette hypothèse éliminée, il n’en reste que trois à la disposition du chercheur : la « réincarnationniste », la « fataliste » la « spiritualiste ». Gomme l’hypothèse réincarnationniste semble exclusivement applicable à des cas dépendant de la libre volonté de « l’esprit » qui s’incarne (et un cas de mort par collision de navires , ne peut pas dépendre d’un acte volitif), il s’ensuit que celle-ci non plus ne répond pas aux exigences du moment ; nous devrons donc recourir à la seconde hypothèse, celle « fataliste ». Mais elle n’est pas davantage applicable au cas présent ; ou du moins, notre esprit s égare, si nous songeons à l’inextricable enchevêtrement de faits qui auraient dû se coordonner et conveiger de toutes parts pour l’accomplissement des destins imperscrutables d’un fonctionnaire russe : destins qui, bien que très tristes, ne semblent pas moralement proportionnés à la tragique grandiosité des moyens qui concoururent à les déterminer.
Et alors, pour soulager notre pensée de tant
de perplexités troublantes, il ne resterait qu’à se réfugier dans l’hypothèse « spiritualiste » : en partant du postulat de Laplace et de Lodge, selon lequel, philosophiquement parlant, il serait donné à un Esprit Infini de contempler indifféremment le passé et le futur en termes de coexistence ou de séquence; en adaptant, avec Myers, ce postulat aux minuscules affaires humaines, par la supposition d’une innombrable hiérarchie d 'Intelligences finies interposées entre notre esprit et une Anima-mundi , lesquelle, à mesure qu elles s’élèveraient hiérarchiquement, jouiraient d’une vision toujours plus étendue dans le passé et le futur ; enfin, en attribuant à cette hiéraichie spirituelle la genèse des prémonitions d’ordre complexe et merveilleux, prémonitions qui, par action hiérarchique descendante, parviendraient télépathiquement aux sub consciences humaines.
Certains trouveront ces conclusions hardies ou gratuites, mais il est très certain qu’une fois la réalité des faits admise, elles apparaissent comme étant les seules philosophiquement pensables ; à moins- qu’on ne veuille attribuer à la subconscience humaine des facultés d’mférence si merveilleuses, qu’elles prévoieraient — comme dans le cas en question — à trois mois d’intervalle, qu une collision entre deux navires désignés doit survenir dans la Mer Noire, que sur l’un d°eux doit se trouver le percipient, lequel périra dans la catastrophe,et y périra d’une manière donnée.
Supposer tout cela, ce serait conférer en partie l’attribut divin de l’omniscience à la subconscience humaine ; mais comme omniscience est corrélatif d’omnipotence, on ne pourrait attribuer à la subconscience une fraction de la première, sans lui attribuer implicitement une fraction de la seconde ; mais alors, le percipient aurait dû se montrer au moins assez puissant pour se sauver lui-même.
XVIII e Cas. — Je termine ce sous-groupe par deux cas ayant des enfants pour percipients.
M. Domenico Fleres, Conseiller de Cour d’Appel à Palerme, écrit au D r Innocenzo Calderone, Directeur de la Revue Filosofia délia Scienza, la lettre suivante :
Palerme , 14 juin 1910. — En relisant, comme je le fais souvent, votre docte périodique, je me suis trouvé devant un article signé de mon jeune et estimable ami, l’avocat Guido Russo Perez, qui rapportait un cas de prévision du futur à propos du désastre de Messine, cause de si néfastes événements pour ma famille et pour mon patrimoine.
Je veux, moi aussi, vous raconter non pas un cas, mais plusieurs traits de la vie de mon adorée petite-fdle, enfant d’une de mes fdles, qui vint illuminer ma maison et mon cœur comme un rayon de lumière et que ce cruel désastre engloutit, obscurcissant ma vie entière.
Ce sera pour moi un épanchement, puisqu’il ne me reste d’Elle que le passé, que je me remémore tout le jour, arrosant de larmes chacun de mes actes,
chacun de mes moments, parce que tout me parle d’Elle
Ma fdle — vous la connaissez — avait épousé à Naso, celui de Messine, un de mes neveux, qui y habitait. Cependant, surtout après la naissance du bijou qu’était ma petite-fille, je souffrais à la pensée qu’elle et ma fdle dussent végéter en ce pays de montagne ; je fis donc de tout, et cette œuvre me fut maudite par la Nature, pour les tirer de là. Après beaucoup de travail, je parvins à procurer à mon gendre la possibilité de s’établir à Messine.
Pour moi, c’était un bonheur; Messine était ma terre natale. Là se trouvaient les familles de mes trois frères et sœurs, et d’autres chers parents. A Messine et dans sa province étaient mes propriétés ; là m’aurait appelé ma dernière station en prenant ma retraite.
J’écrivis tout de suite à ma fdle qu’elle et les siens se tinssent prêts pour le prochain déplacement de leur famille ; mais je dus taire pour le moment, à cause de certaines circonstances, l’endroit où je les aurais appelés. Je leur écrivais cette lettre avec joie, ce qui leur fit supposer qu’ils devaient venir me rejoindre à Palerme. Ma petite fille, qui vivait ordinairement avec moi, se trouvait alors avec ses parents, à Naso. Sa mère lui dit : « Sais-tu que nous allons quitter Naso ?» —- « Oui, maman ». — « Nous irons chez les grands-parents à Palerme ». — « Non, pas à Palerme ». — « Mais si, nous irons à Palerme ». — « Non, maman — répéta avec chagrin l’enfant — pas à Palerme ; à Messine ! » — Comment l’avaitelle pressenti ?
Et ils allèrent à Messine. Et par son travail, par mes relations de famille, par nos propriétés, mon
gendre était parvenu, en moins d’un an, à ouvrir en mai 1907 l’une des plus belles pharmacies, des plus centrales, des plus accréditées, des plus fructueuses.
En octobre suivant, ma famille et moi, nous nous trouvions en villégiature dans mes terres, à Bauso, à quelques kilomètres de Messine. Vers la fin du mois, nous descendîmes à la ville, ma femme et moi, pour saluer ma fille et toute sa famille, car mes vacances prenaient fin avec le mois.
Quand ma femme, quelques instants avant le départ, prit notre joie, notre adorée petite-fille dans ses bras, et la serrait, l’embrassait, l’enfant regardait sa grand-mère d’un œil de tendresse attristée.
« Mon adorée, tu ne peux comprendre encore quel chagrin éprouve grand’mère à te quitter.
‘— « Oui, grand’mère, .nous ne nous reverrons plus ! »
— « Nous ne nous reverrons plus ? Non, tu viendras pour le carnaval nous rejoindre à Palerme !
— « Non, grand’mère, nous ne nous reverronsplus ! »
Deux njois plus tard, le désastre l’avait engloutie dans les décombres avec toute sa famille, dont, vous le savez, il ne me resta que ma malheureuse fille, veuve, et privée de ses enfants !
Le soir du dimanche 27 décembre, il y avait eu une fête de famille chez mon gendre. Vers minuit la mère avait mis au lit son petit garçon, et procédait ensuite à la toilette de nuit de ma petite-fille. Au moment où elle changeait les petites chaussettes de l’enfant, celle-ci, souriante, lui dit : « Maman, tu me mets les chaussettes de la mort !» — « De la mort, non... de la nuit, dois-tu dire ». — « Et la fillette alla au lit toujours en souriant, mais répétant tou-
jours : « Les chaussettes de la mort. » — Ce qui attrista la pauvre mère.
Environ six heures plus tard... la mort abattait Messine et tous ses habitants !
Je vous remercie, si vous avez eu la patience de me lire jusqu’ici ; amicale patience î J’ai pu épancher ma douleur de chaque jour, de chaque heure, après dix-huit mois ». {Signé: Domenico Fleres. Revue citée. 1910, p. 108).
Ce cas — où il s’agit d’un pressentiment de mort perçu par une enfant presque ignorante de la signification du mot, et dans lequel la mort est due à un cataclysme terrible et imprévisible — suggère les memes considérations que le précédent.
XIX e Cas. — César de Vesme, dans le vol. II, p. 297, de son Histoire du Spiritisme, rapporte ce fait raconté par Foissac :
Il y a un an, me trouvant à Edimbourg j’allai dans une villa rendre visite à un de mes vieux amis, gL y My, Holmes. J’y trouvai tous les visages obscurcis par la tristesse. M. Holmes avait, le jour même, assisté à un enterrement dans un château des environs ; il me raconta que le petit garçon des maîtres du château avait souvent épouvanté sa famille en manifestant de ces phénomènes que l’on attribue à la seconde vue. On l’entendait parfois, gai ou triste sans cause apparente, le regard profond et mélancolique, prononcer des paroles sans suite, ou décrire d’étranges visions. On essaya, mais en vain, de combattre cette disposition par de violents exercices physiques et un système d’études variées, avec
l’appui d’un médecin éminent. Huit jours auparavant, la famille se trouvait réunie. On vit tout à coup le petit William, à peine âgé de douze ans, pâlir et rester immobile ; tous prêtent l’oreille, et 1 entendent prononcer ces paroles : « Je vois un enfant endormi, couché dans une caisse de velours, avec une couverture de soie blanche ; tout autour, des couronnes et des fleurs. Pourquoi mes parents pleurent-ils ?... cet enfant, c’est moi ».
Frappés de terreur, le père et la mère saisissent William, le couvrent de baisers et de larmes. 11 revient à lui, et s’adonne avec une vive ardeur aux jeux de son âge. Une semaine ne s’était pas écoulée lorsque la famille, assise à l’ombre après le repas, chercha l’enfant qui se trouvait là, un instant plus tôt. On ne le voit pas,on l’appelle, aucune voix ne répond. Cent cris de douleur s’entrecroisent, on parcourt le jardin dans tous les sens : William a disparu. Après un heure de recherches et d’angoisses, on trouve l’enfant au fond d’une vasque dans laquelle il s’était noyé, en se penchant sur elle, pour ressaisir un petit bateau que le vent avait poussé loin du rivage... »
Cas intéressant, lui aussi, et que les hypothèses « fataliste », «réincarnationniste », « spiritualiste», se prêteraient également bien à expliquer. Je ne me prononcerai pour aucune, abandonnant cette tâche aux lecteurs.