PRONOSTIC
Les plaies de la plupart des veines ne sont pas dangereuses, mais il en est qui le sont beaucoup. Toutes peuvent devenir* mortelles par la phlébite qui les suit, et les plus innocentes, celles que l'on pratique sur les veines superficielles comme moyen thérapeutique, ne font pas exception , comme chacun le sait. Nous n'allons nous occuper ici que de celles qui dépassent en gravité la mesure de la saignée. Le danger des blessures des veines est en rapport avec le calibre et l'importance fonctionnelle du vaisseau ; il doit tout naturellement varier beaucoup avec les diverses régions. Dès la plus haute antiquité on a porté un pronostic fâcheux sur les plaies des veines profondes du cou et du tronc (1), et pendant longtemps même on a douté de la possibilité de leur guérison. Aujourd'hui , tout en restant très-réservés , nous ne condamnerons pas un individu auquel la jugulaire interne aura été coupée ; la science compte plusieurs cas de succès par la ligature , et Ambroise Paré lui-même avait déjà prouvé que la sentence Hippocratique n'avait rien d'absolu. Quant aux veines pro-
(1) Lés plaies sont mortelles quand elles intéressent les grosses veines. (Hipp- Prorrhet., II.)
fondes du tronc , inaccessibles à nos moyens chirurgicaux, notre pronostic sera aussi peu rassurant que celui des anciens. Une simple piqûre à la veine cave a été suivie du plus funeste résultat, ainsi que nous l'indique la GCXLIIP observation de Delamothe, dont voici le résumé : « Un gentilhomme reçut un coup d'épée à quatre doigts du nombril ; hémorrhagie considérable ; — pansement av.ec une tente; — mort au bout de trois jours.
» A Tautopsie on trouve la veine cave percée comme par une saignée seulement.»
Ces plaies sont en général promptement mortelles , que le sang s'écoule à l'extérieur ou qu'il s'accumule dans les cavités splanchniques. Si l'ouverture de la veine est assez grande pour permettre un écoulement rapide , la mort est presque instantanée. A l'autopsie d'Henri IV on trouva une division d'une des veines pulmonaires ; la plaie pouvait admettre le petit doigt. La mort était immédiatement survenue. Des cas pareils ne sont pas rares, et sur les champs de bataille on en observe tellement, que leur publication n'offre plus qu'un médiocre intérêt. Quant aux petits vaisseaux des cavités splanchniques, ce sont eux qui fournissent ces épanchements sanguins , qui compliquent les plaies pénétrantes de la poitrine ou de l'abdomen et en gênent la guérison sans toutefois la rendre impossible. 'ont'-'
A la tête, ces plaies sont très-graves, lorsqu'elles sont intracrâniennes , mais non pas tant par la perte de sang que par la phlébite, ou mieux encore , par les désordres cérébraux, que produit la cause vulnérante (1).
Les blessures des veines de la racine des membres rentrent aussi dans celles dont le pronostic est très-grave, mais elles peuvent avoir des suites très-bénignes, si, immédiatement après l'accident, le blessé est convenablement traité.
(1) Rollet, Des hémorrhagies traumatiques du crâne. Thèse de Paris, 1848.
î)apuytren cite dans sa Clinique , t. V, un cas de mort relatif à un enfant dont la veine crurale avait été ouverte. La compression fut appliquée entre la plaie et le cœur, le blessé perdit tout son sang et mourut au moment où on l'apportait à r Hôtel-Dieu.
Voici un fait semblable , qui nous a été communiqué par M. Alexandre Viennois , interne des hôpitaux de Lyon.
Un enfant de douze ans, jouant avec un couteau, le laisse tomber; il veut le retenir, et serre instinctivement les cuisses. Dans ce mouvement rapide la pointe du couteau pénètre dans les chairs, et une hémorrhagie abondante se déclare. Une personne étrangère à l'art, sans s'inquiéter de la source de la blessure, serre fortement un mouchoir autour de la cuisse. Le sang continue de couler; on transporte le blessé à l'Hotel-Dieu de Lyon , mais quelques minutes après il était mort.
A l'autopsie on trouva la veine crurale blessée à quatre travers de doigt au-dessous de l'arcade Fallope. La plaie avait environ 6 millimètres; elle était presque transversale. L'artère crurale était parfaitement intacte.
Est-il besoin de dire que cette gravité sera subordonnée à rétat antérieur du sujet, à la plasticité du sang et à l'abondance de l'hémorrhagie... Et ici il n'est plus nécessaire de combattre une erreur, née des vieilles idées, qu'on retrouve encore cependant dans des traités de chirurgie assez récents. Les hémorrhagies veineuses sont moins graves, disait-on, que celles qui proviennent des artères, à cause de la nature même du sang veineux. Il est vrai que le sang artériel contient un peu plus de fibrine que celui qui circule dans les veines; mais cette quantité est-elle donc suffisante pour réaliser une différence appréciable? Alors que les deux sangs étaient réputés choses très-distinctes, que l'un était délié et chargé d'esprits^ tandis que l'autre était grossier et terrestre^ il était rationnel
d'admettre que la perte de Fun était plus préjudiciable que l'écoulement de l'autre, mais aujourd'hui que nous savons qu'il suffit du contact de l'air pour les rendre tout à fait identiques, nous ne pouvons admettre cette théorie sans preuves : or, ces preuves n'existent pas ou sont tout à fait illusoires.