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CHAPITRE IT

Symptomatologie.

Le tableau symptomatique est très différent selon que l’arrachement du cuir chevelu est complet ou incomplet.

Lorsque l’arrachement du cuir chevelu est incomplet, il arrive parfois que toute la masse des cheveux a été saisie par l'instrument vulnérant, et l’ouvrière prise par derrière résiste par son propre poids, de telle façon que c’est le long du rebord orbitaire que les téguments cèdent d’abord, là où la solidité épicrânienne fait place à la minceur palpébrale. Dans ces conditions, toute la calotte épicrânienne retombe sur la nuque à la façon d’un capuchon; les vaisseaux et nerfs frontaux sont rompus, les temporaux sont élongés ou déchirés, mais il reste un large et vasculaire pédicule qui comprend tous les téguments postérieurs avec tout ou partie de ceux des oreilles.

Dans d’autres cas, le cylindre en rotation au lieu de saisir la totalité des cheveux limite son action au groupe de ceux qui lui sont présentés par l’ouvrière, ce sont tantôt ceux du synciput comme dans l'ob-

servation XXXVIII, tantôt ceux d'une portion plus ou moins latérale (cas de M. Franchomme).

Quelle que soit l'étendue de l’arrachement incomplet, il y,a peu d’hémorrhagie primitive, dans aucun cas il n’a été question de ligature. On n’a même pas eu à faire de compression ; l’'hémorrhagie paraît n’entrer que pour une part minime dans l'émotion dont nous avons recueilli les témoignages ou les souvenirs.

Il ne paraît pas non plus que la douleur soit aussi vive qu'on le penserait de prime abord. La première impression est plutôt la frayeur; puis vient un état de stupeur dont il est bon de tirer parti pour observer patiemment tout le détail des premiers soins.

Dans l'exploration, l'appréciation et les soins que comporte l’état local, il y a toujours un élément d'encombrement : c’est le paquet de cheveux dont l’arrangement incorrect témoigne d’une main troublée, sinon émue, dont le sang agglutine toutes les parties déclives et dont le chirurgien connaît tous les dangers, puisqu'ils peuvent renfermer des microbes pathogènes accumulés depuis des mois et même des années. Aussi est-il élémentaire d’en débarrasser tout d’abord impitoyablement et totalement le cuir chevelu dont il s’agit de sauvegarder les restes.

On est frappé du contraste lorsqu'on explore ensuite les surfaces cruentées. Les éléments anatomiques s’y trouvent différenciés avec une netteté qui ne laisse aucune hésitation. Les bords de la

plaie ne sont pas défigurés par la coloration ecchymotique; on les débarrasse aisément du sang qui les humecte encore ; il n'y a que peu ou point de corps étrangers professionnels; aucun débris de vêtements n'est venu les surcharger. Les organes voisins sont hors de cause ; les traumatismes des membres qui coexistent sont trop distincts d'avec l’arrachement du cuir chevelu pour n'être pas considérés comme des épiphénomènes.

L'arrachement est réellement complet, parachevé lorsque le cuir chevelu est séparé d’avec le reste du corps. C'est alors qu'on le présente au chirurgien dans une serviette, dans un papier.

Dans de semblables conditions, l’état général est une stupeur vraiment profonde. Le choc présente à peu près l’allure d’un collapsus. La blessée parait entendre difficilement, ses réponses sont lentes, brèves, alanguies, le visage est pâle, les lèvres décolorées, le pouls rapide, la soif assez vive et la température plus ou moins élevée.

11 n'y a pas d’hémorrhagie primitive, pas non plus d’hémorrhagie secondaire.

Il n’y a aucune lésion circonvoisine.

Tout l'intérêt, toute la sollicitude est sur la pièce anatomique rapportée par l'entourage.

Il est à l’honneur de ceux qui ont été aux prises avec ces difficultés inconnues, de reconnaître qu'ils ont toujours fait ce qui était possible en réappliquant les téguments ainsi déplorablement altérés : c'est faire œuvre réellement médicale que de lutter

encore pour la conservation d’un organe avec aussi

peu de chances de succès. C’est une façon en acte d'encourager quand même la blessée et son entourage et d'accumuler les tentatives rationnelles alors

même qu'il reste si peu d'espoir.

OBSERvVATION XXX VII finédite). — Le 2 novembre 1898, la petite Rachel N.., voulant rendre service à une des ouvrières d’une fabrique de rideaux, se précipita avec vivacité sous latable d’une machine à coudre. Là se trouve l’arbre de couche qui transmet la force motrice et qui passe à 30 centimètres audessus du sol avec une vitesse de 480 tours par minute. Voulant replacer la courroie sur la poulie, l’ouvrière approche inconsidérément la tête, avec une insouciance enfantine; ses cheveux étaient laissés flottants, à la façon de beaucoup de petites filles de 12 à 13 ans (c'était son âge), sans tresse ni résille. Ils furent saisis, enroulés autour de l’arbre de transmission, entrainant avec eux la totalité des téguments du crâne, y compris ceux du front, la partie supérieure du pavillon de l'oreille gauche et la moitié des téguments de la nuque.

I] ne semble pas que l’enfant ait perdu beaucoup de sang, ni qu'elle se soit trouvée en état de véritable syncope.

M. le docteur A. Jousser, arrivé presque aussitôt après l’accident, trouva l'enfant dans un état de collapsus et en relevant le linge humide qui recouvrait la tête, il mit à découvert les tissus épicrâniens et s’empressa de demander les téguments qui manquaient. Ils avaient été heureusement recueillis dans un linge propre et conservés dans de l’eau tiède. Le chirurgien s'empressa d'enlever à grands coups de ciseaux les cheveux de toute la surface; il s'efforça de stimuler la vitalité de ce vaste et important lambeau par des frictions qui achevaient d’ailleurs le nettoyage.Il le déposa ensuite dans une eau non plus tiède, mais réellement chaude, enfin il reconnut les points de repère non seulement par le pavillon de l'oreille gauche mais encore et surtout par les deux sourcils.

Dès qu'il eut replacé le lambeau dans sa situation régulière, il assura l'écoulement régulier des liquides par l'interposition de deux mèches de gaze iodoformée, une en avant, l’autre en arrière. Puis il fixa le lambeau en le suturant au crin de Florence, non en surjet, mais par points passés, Un panse-

on

ment antiseptique fut placé par dessus et la blessée fut transportée en voiture à l'hôpital de la Charité dans le service de M. le professeur Duret.

Le 3, toutes les mèches de gaze iodoformée sont supprimées et le pansement est simplement renouvelé,

Le 4, l'état est trouvé stationnaire, il ne paraît y avoir aucune indication nouvelle à remplir, bien que la température s'élève le soir à 39.5. Le pansement est simplement renouvelé,

Fig. 24.

= D'après une photographie.

Le 5, on constate une coloration verdâtre des téguments du front, surtout dans la portion médiane. Sous les téguments et jusque vers le pariétal droit, on perçoit de la crépitation en même temps que de la fluctuation; les points de suture de la face sont enlevés aussitôt et il est pratiqué une incision verticale sur le milieu du front. La blessée n’accuse aucune douleur. 11 s'écoule un liquide verdâtre, sanieux, fétide.

Le 6, ik y a encore un peu de rétention d'un pus verdâtre, mais sans gaz et sans fétidité, vers la région temporo-pariétale du côté droit. Il s'écoule par un espace disponible entre deux points de suture, L'œdème des paupières est un peu moins important, et l'enfant apprécie, non sans satisfaction, qu'elle parvient à entr'ouvrir quelque peu ses paupières, surtout celles du côté droit. Sans lui faire quitter son lit, on profite d’un

moment de bonne lumière pour prendre quelques photographies. Le soir, la température monte à 39, le pouls bat à 132.

Le 7, le sphacèle des téguments du front a augmenté; ils ont une couleur gris verdâtre; un pus fétide s'échappe de la plaie. La température est 37.4 le matin et le soir 39.5.

Le 8, le boursouflement œdémateux des paupières et de la face a disparu, l'enfant peut ouvrir facilement les yeux. Les téguments du front sont devenus de couleur brun noir sur les bords de l'incision pratiquée le 5. On constate de la crépi-

Fig. 25, — Profil gauche, mon- Kig. 26. — Profil droit, montrant

trant es de la ligne la ligne de section du cuir che-

de section dans la région mas- velu passant au-dessus de

toïdienne et son passage dans l'oreille.

le pavillon de l'oreille gauche. Croquis de M. PuJEBET d'après une Croquis de M. PujeBEr d'après une photographie.

photographie.

tation gazeuse en arrière, au niveau de l'occipital. Le pansement humide est renouvelé. T. m. 3704, s. 3904.

Le 9, on enlève toute la portion sphacélée des téguments frontaux. La partie ainsi mise à nu correspond à peu près à tout l'os frontal. On y voit des bourgeons charnus d’un rouge vif. Cette opération amène des cris de l’enfant; le nettoyage et le pansement de cette partie de la plaie sont très douloureux, T. m. 3904, s. 388,

Le 10, on renouvelle le pansement. L'enfant est dans le même état, mais souffre beaucoup. T. m. 3702, s. 3902.

Le 11, le pansement est souillé de pus sur tout le pourtour de la plaie et dégage une odeur extrêmement fétide. On enlève tous les points de suture qui restent à la partie postérieure, La douleur que produit le nettoyage de la blessure est intense.

7 3 Fig. 27. — La ligne de section au-dessous des sourcils.

Croquis d'après une photographie.

On doit renoncer même à se rendre compte de l’état des tissus restant sur le crâne. Le pansement est fait avec de la gaze imprégnée de vaseline. T. m. 37°6, s. 38°8.

Le 12, on trouve un pus abondant et fétide à la nuque, le cuir chevelu se soulève au moindre contact, et laisse échapper des portions sphacélées; cette exploration est tellement douloureuse qu’on ne peut la prolonger. T. 37%.

Pendant les jours suivants le reste du lambeau s’est totalement sphacélé laissant à nu le péricrâne dans les régions pariétales, et découvrant au contraire des bourgeons fongueux et saignants sur les régions frontale et occipitale.

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