‹ Des poèmes latins attribués à saint BernardChapitre 7 sur 21 · VI. — Sequentia de diejudicii — De divite mortuo · texte numérisé non relu

VI. — Sequentia de diejudicii — De divite mortuo

et cet.

Selon Gavanti, Bzovius et Léandre Alberti (i), plusieurs bibliographes, qu'ils ne nomment pas, se seraient gravement trompés en attribuant à saint Bernard cette séquence du xiii® siècle :

Cum recordor (2) moriturus Quid post mortem sim futurus,

(1) Leyser, HisL poetar., p. 423.

(2) Ailleurs : Cum revolvo.

Terror me terret venturus, Quem expecto non securus...

L'auteur serait, assurent-ils, le cardinal Latino Malabranca, dit Frangipane, qu'on appelle encore le cardinal Orsini. Ce qui n'a pas empêché M. Daniel de reproduire l'opinion émise par les bibliographes censurés, et dMmprimer de nouveau sous le nom de saint Bernard les deux strophes de ladite séquence (1). Mais avons-nous simplement à dire que M. Daniel s'est ici trompé, la restitution faite par Gavanti méritant une pleine confiance ? Nous ne saurions nous en tenir là; la question n'est pas en effet, résolue; elle est à résoudre.

Faisons d'abord remarquer que la prétendue séquence est encore un fragment de poème. Gavanti, Bzovius et Léandre Alberti ont pu rencontrer, dans quelques manuscrits, ce fragment isolé, comme il Test, par exemple, dans le n** 902 (fol. 183) de la bibliothèque Mazarine ; mais les huit vers qui le composent sont tirés d'un poème qui n'en a pas moins de trois cent quatre-vingt-huit (2), et ce long poème, commençant par :

Heu ! heu I mala mundi vita, Quare me délectas ita ?

se trouve dans les n*- 2389 et 15163 de la Biblio-

(1) Daniel, Thesaur. hymnol, t. II, p. 123.

(2) Nous en pouvons citer d'autres extraits. Ainsi, dans son Catalogue des vus. de Turin, Pasini mentionne, t. II, p. 273, un extrait différent qui commence par :

Cum revolvo puro corde

In qua mundus manet sorde...

thèque nationale, ainsi que dans les n** 424 de Berne, 252 de la Palatine, au Vatican, 3121 de Vienne et 5833 de Munich. Ajoutons qu'Eugène de Levis Ta depuis longtemps publié tout entier dans ses Anecdota sacraj p. 119, 124, que M. Édel. Du Méril Ta donné de nouveau, le supposant inédit, dans ses Poésies populaires du moyen dge^ p. 108, et que nous en avons enfin une troisième édition faite récemment par M. Mone sur deux manuscrits de Trêves et de Reichenau (1). Voilà pour ce qui concerne l'œuvre ellemême. Maintenant, pour ce qui touche Fauteur, disons d'abord qu'il n'est nommé dans aucun manuscrit. Les bibliographes suivis par M. Daniel n'ont donc pu rapporter à saint Bernard un fragment de cette œuvre qu'en faisant de leur chef, sans garants, une attribution plus ou moins téméraire. Or, non seulement le style négligé de cette pièce ne rappelle en rien celui de saint Bernard, mais encore elle nous offre, dès la première strophe^ toute une série d'allusions à la vie de l'auteur, où l'on voit clairement qu'il était séculier, non régulier. Saint Bernard n'a donc point affaire ici.

Est-il néanmoins certain que^la pièce soit du cardinal Latino Malabranca? Ce cardinal, étant homme d'esprit et lettré, peut avoir laissé quelques poèmes. Cependant presque tous ceux qu'on lui donne lui sont disputés. Ainsi, quand on le dit auteur de la prose Dies irx (2), les Mineurs crient au larcin et la revendiquent pour deux de leurs confrères, les uns pour

(1) Hymni latini, 1. 1, p. 411, 415.

(2) Eggs, Purpura docta, t. I, p, 223.

Thomas d6 Gelano (1), les autres pour saint Bonaventure. Mais, quel que soit l'auteur véritable du Dies ircBj voici des témoignages qui contestent au cardinal Malabranca, sinon la fausse séquence, du moins lé poème dont elle ne devait pas être séparée. Eugène de Levis le réclame pour un Franciscain très peu connu, Pierre Gonnella de Tortone, et Salimbene pour Primat (2). Orque valent elles-mêmes ces assertions contradictoires î

Le n^ 2389 de la Bibliothèque nationale nous est signalé comme un manuscrit du xn"* siècle; sûrement il n'est pas postérieur au premier quart du xiii^ Le poème, dont il nous offre une copie défectueuse, incomplète, conséquemment faite sur une autre, n'est donc pas de Latino Malabranca, nommé cardinal en 1278, mort en 1294. Pour la même raison il n'est pas de Pierre Gonnella, qui vécut, au rapport de Sbaraglia, dans les dernières années du xiu® siècle ou les premières du xiv® (3). Ainsi deux des auteurs allégués doivent être et sont écartés. Reste le troisième. Primat. Salimbene, qui le ^désigne, est certainement beaucoup plus digne de notre confiance que Gavanti, Bzovius et Levis. Né dans la ville de Parme en l'année 1221, il rédigeait sa Chronique en l'année 1282. Quand donc il assignait le poème à Primat, il ne faisait pas une conjoncture; il reproduisait le témoignage d'une tradition qui n'avait pas encore beaucoup vieilli. Mais nous avons distingué deux

(1) Wadding, Annal Minor. ad ann. 1228, art. 78.

(2) SalimbeDe, Chron,^ p. 357.

(3) Sbaraglia, Suppl. scriptor. Waddingiy p. 732.

poètes surnommés Primat : Tun d'Orléans, qui vivait au milieu du xii* siècle, au temps de saint Bernard ; l'autre, de Cologne, qui parut à la fin du même siècle et se fit surtout connaître dans les premières années du suivant (i). Auquel des deux la pièce est-elle attribuée par Salimbene ? Elle est en vers rythmiques, et Pun et Tautre ils n'ont guère composé que de ces vers-là. C'est la complainte d'un pécheur qui s'accuse d'avoir cédé trop souvent aux séductions de la vie mondaine, et qui, craignant l'arrêt de son juge, implore sa miséricorde. Eh bien, les deux Primat n'ont pas eu meilleur renom Tun que l'autre ; ils ont encore eu cela de commun qu'ils ont été deux vauriens. Si donc nous n'hésitons pas à croire que l'auteur du poème est l'un des Primat, nous ne savons si c'est celui d'Orléans ou celui de Cologne.

La pièce De divite moriuo est sous le nom de saint Bernard^ à la Bodléienne, dans le n° 515 des Codio. Laud, misc.f où elle commence par :

Quando dives moritur In très partes dividitur.

Dans le même manuscrit, sous le même nom, on lit quelques vers de même fabrique, dont tels sont les premiers :

Cum sim moriturus, Mihi, Christe, non sis duras.

Mais le manuscrit est du xv^ siècle, et les deux pièces ne se rencontrent pas ailleurs. Il nous serait

(1) Notic. et ewtr, des mss.. t. XXIX, 2« part., p. 259 et suiv.

probablement facile de montrer, si nous en avions le texte entier, qu'elles sont pseudonymes.

VIL — Floretus

Quoique ayant, disait-on, professé le mépris de ce monde^ saint Bernard avait néanmoins pris soin d^enseigner aux jeunes mondains quels sont les usages et les lois de la bonne compagnie. Telle est la matière d'un poème intitulé Floretus^ souvent copié, souvent imprimé, qui commence par

Nomine Floretus liber incipit ad bona cœptus, Semper erit tutus ejus documenta secutus.

Parlant ailleurs de ce poème, nous en avons déjà désigné douze copies anonymes (1). En voici d'autres qui le sont pareillement: Maiçarine, 902; Gharleville, 234; Saint-Gall, 587; Berne, 205. Il est également sans ^ucun nom dans le volume publié par Denis Mellier, où se trouvent en outre, comme nous l'avons dit, deux des poèmes De contemptu mundi.

Cependant les éditions où le nom de saint Bernard se lit au titre oii dans la glose sont très nombreuses. Hain en mentionne six, dont quatre de Cologne, sans date, chez Henri Quentell; une de Strasbourg, de Tannée 1478; une de Deventer, de l'année 1499. Ajoutons à cette liste une édition sans date de Trepperel; une autre, dé l'année i516,in-4°, donnée par le libraire Pierre Petit ; deux autres enfin, des

(1) Notices et ewtr. des mss., t. XXVII, part. II, p. 26.

POÈMES lATINS. 4

années 1513 et 1520, avec un commentaire de Jean de Gerson^ publiées dans la ville de Lyon par les libraires Jean Huguetan et Jean Marion. Le Floretus est pareillement honoré du nom de saint Bernard dans toutes les éditions des Aît^tores octo; ce nom s'y trouve, non pas au titre, mais dans la glose, et cette glose a été reproduite, en 1499, par le libraire Lenoir, dans un recueil déjà cité, qui contient seulement six des auteurs, ou, pour mieux dire, six des poèmes précédemment unis.

Voilà donc bien des témoignages en faveur de saint Bernard, ou plutôt, car Tœuvre est détestable, contre lui. Mais ce sont tous des témoignages récents. Interrogeons les anciens copistes, (c Nous convenons, d dit Clémencet, que ce poème porte le nom de (( saint Bernard dans quelques manuscrits (1). » £h bien, c'est là ce dont, pour notre part, nous ne convenons pas. De tous les manuscrits que nous avons rencontrés, aucun ne nomme Tauteur saint Bernard, et c'est au xv® siècle que, pour la première fois, on a mis ce poème à son compte. L'attribution est imputable à quelque éditeur, peut-être simplement à quelque libraire.

Pour la justifier, on trouvait sujBOisant de conter une fable. Nous avons fait connaître celle qu'on avait fabriquée pour donner à saint Bernard le premier des poèmes De co7itemptu mundi ; nous en lisons la suite dans les scolies du Floretus. Saint Bernard n'avait pu, dit-on, décider son jeune frère à quitter ce monde.

(1) HUU littér. de S. Bemardt^. 383.

Des vers si beaux, d'une éloquence si persuasive, ne l'avaient pas touché. Il résolut alors de montrer à ce jeune obstiné comment on peut, même hors du cloître, mériter l'estime des honnêtes gens et gagner le ciel. Voilà dans quelle intention il écrivit le Floretus:

On ne disait pas, il est vrai, qu'on avait la preuve du fait ; mais on assurait que Thistoriette venait de loin, transmise par la tradition. Les gens étaient donc à peu près libres d'y croire ou de n'y pas croire. C'était néanmoins rendre la tradition responsable d'une erreur qu'elle n'avait pas commise. Dans les manuscrits où le Floretus est mis à la charge de quelqu'un, on rencontre les noms de certain pape Clément, de saint Bonaventure et de Jean de Garlande (1); jaàiais, comme nous l'avons dit, celui de saint Bernard.

Saint Bernard étant donc mis de côté, faut-il faire un choix entre Jean de Garlande, saint Bonaventure et le pape Clément ? Les auteurs de Y Histoire littéraire ont tenu pour Jean de Garlande, mais sans appuyer leur opinion de quelque raison valable. En fait, on a toujours ignoré l'auteur de ce poème. S'il s'est caché par modestie, cette rare vertu l'aura bien servi. Le moyen âge nous a laissé quelques bons poèmes, et beaucoup de mauvais. Un des plus mauvais est certainement celui-ci. Il vaut donc mieux pour l'auteur qu'on ne sache pas son nom.

(1) Notices et extr. des mss.^ t. XXVII, part. II, p. 25-27.

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