‹ Des poèmes latins attribués à saint BernardChapitre 9 sur 21 · X. — Torneamentum B. Bemardi · texte numérisé non relu

X. — Torneamentum B. Bemardi

C'est encore le n® 902 de la Bibliothèque Mazarine qui nous offre cette prose rimée sous le nom de saint Bernard. En voici les premiers vers :

Quando nocte (2) video in choro conventum, Âd laudem domiaicam quemlibet intentum, Ësse me considero ad torneameutum, Ubi non est licitum ire somnoientum.

Le sujet est donc la comparaison de la vie monastique et d'un tournoi chevaleresque. Ajoutons que le poème a dix-neuf strophes ainsi rimées, ainsi finissant toutes par la même rime, ainsi parsemées de solécismes inexcusables.

(1) Yerzeichniss der Handschriften der Stiftsbibliothek von S. Gallen, p. 351.

(2) On lit ailleurs: Cum in nocte; ou bien encore In nocte dum videa, Dum in nocte.

Nous avons dit et répété pourquoi Ton ne peut se fier au manuscrit qui seul impute ce poème à saint fiernard. Tout démontre, d'ailleurs, Tinconvenance de l'imputation. On y chercherait en vain quelque trait heureux ; il est d'un illettré sans esprit. Neuf autres copies du môme poème se rencontrent, à la Bibliothèque nationale, dans les n^' 25434 des manuscrits français, 1472 et 1544 (fol. 72) des manuscrits latins (Nouv. acquis.) ; à la Bibliothèque de Dresde, n* 119 de la Théologie ; à la bibliothèque de Munich, dans les n«» 3594, 5613, 7750 et 7777; à la bibliothèque de Vienne, dans le n^ 883 ; elles y sont intitulées Torneamentum clericorum^ Torneamentum monachorv/m ou Torneamentum religiosorum^ et sont anonymes. Remarquons, en outre, que toutes ces copies sont mo« dernes ; ce qui nous donne lieu de croire que le poème Test aussi.

Si médiocre quUl soit, il a été publié, mais, comme il convenait, sans aucun nom d'auteur, dans le Sera^ peumy t. XVII, p. 285. Voir aussi VAnzeiger fur Kunde der deutschen Vorzeit, t. XVIII, p. 234. Les copies en étant plus nombreuses en Allemagne qu'en France, nous le supposons d'un Germain qui n'était pas né propre au badinage , car il manquait de légèreté.

XL Planctus B. Bernardi, Clarâsvallensis abbatù

Tel est le titre qui se lit en tête de l'édition que M« Wattenbach a donnée de ce poème rythmique : Moni^nenêa iMbsîisia, p. 29. Un moine se la-

mente de voir son ordre, autrefois bien traité par les princes .

Olim nostrutn ordinem principes amabant,

maintenant par eux délaissé, dédaigné. Pourquoi ce dédain? Oui, sans doute, son ordre peut être, sous quelques rapports, justement blâmé. Rien n^est parfait en ce monde. Mais ce qu'on reproche à tout Tordre n'est-il pas simplement imputable à quelques frères dévoyés ? Et n'est-il pas injuste de vouloir réduire tout un ordre à la famine, parce qu'on a des griefs contre tels ou tels de ses membres ?

Cette pièce se rencontre sans nom d'auteur dans les no» 1225 de la Mazarine, 2837 et 4423 de Munich, 925 de Saint-Gall et ailleurs ; et dans le manuscrit de la Mazarine elle a pour titre : Versus de statu moderno ordinis Carthusiensis. Le rimeur désolé serait donc un chartreux. Mais cela n'est guère vraisemblable. Quel reproche fait-on, dit-il, aux religieux de son ordre? On leur reproche de rivaliser, en fait de luxe , avec les plus opulents et les plus superbes mondains :

Nunc vidantes homines grandes apparatus, Equos et familias, splendidos ornatus, Dicunt : c Nisi locuples esset horum status, Non valerent ducere taies equitatus. »

Les chartreux voyageaient très rarement et très simplement, et à voir une telle escorte de serviteurs, im si grand appareil de chevaux parés , on ne rQconnaît certes pas un humble chartreux ; on dit : voilà

quelque abbé, quelque prieur de Citeaux, de Gluny. Cependant il ne faudrait pas conclure de là que le poème soit de saint Bernard.

Remarquons d'abord que le manuscrit auquel M. Wattenbàch en a fait Femprunt est daté de l'année 1471. C'est donc un manuscrit d'un temps suspect. Mais il se pourrait qu'il fût la copie d'un plus ancien, dont nous aurions moins le droit de récuser le témoignage. Eh bien, le texte lui-même va nous fournir un argument décisif contre l'attribution. Jaloux du crédit acquis par les ordres mendiants, de leur influence tous les jours croissante, des exemptions qu'ils obtiennent des papes, des bons traitements que leur font les riches laïques, le poète s'écrie :

Quid prodest tôt vineas, tôt agros tenere, Laborare jugiter et semper egere?

Mendicis ordinibus melius est vere Quam nobis qui taiia videmur habere.

Papa nihil exigit ab his sibi dari, Quia nudus aiiquis nequit spoliari.

In hoc soient ordines isti gloriari Quod possessionibus nolunt onerari.

Ipsi nihil possident, nec sunt indigentes ; Colunt enim divites, fréquentant potentes, Apud eos comedunt, dapibus utentes Quœ sibi conveniunt, nihil respuentes.

Il y a, nous le reconnaissons, d'assez heureux traits dans cette satire des ordres mendiants ; mais on n'en peut faire honneur à saint Bernard, qui n'a pas connu ces ordres, puisqu'ils ont été créés un demi-siècle après sa mort.

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