CHAPITRE II
Etiologie
Nous n'avons pas l'intenlion de faire ici, un exposé complet des causes capables d'engendrer la paralysie saturnine. Cet exposé a été fait un grand nombre de fois et se trouve, composé à peu près de? mêmes éléments, dans diverses publications et thèses inaugurales qui ont paru sur ce sujet. Parmi ces publications, il convient de mentionner plus particulièrement outre le traité de Tanquerel des Planches, l'article « Plomb » du Dictionnaire de Jaccoud dû a la plume de M. Manouvrier, et la £^ thèse d'agrégation de M. Renaut de 1875 sur V In toxication saturnine chronique.
L'éliologie de la paralysie saturnine est, en effet, celle de l'intoxication saturnine en général. Toutes les causes capables d'engendrer cette dernière, peuvent par conséquent donner lieu à la paralysie saturnine, à la condition toutefois, que l'imprégnation de l'organisme par l'agent contaminé soit lente, durable et complète ; la paralysie est en effet un signe d'intoxication saturnine chronique, et ne s'observe guère dans l'intoxication aiguë. Parmi les causes nombreuses pouvant lui donner naissance, les intoxications professionnelles tiennent le premier rang ; soit que l'ouvrier travaille dans les mines de plomb, ou à la fabrication des diverses préparations plombiques, soit qu'il emploie dans sa profession le plomb en nature ou un de ses composés, sels ou oxydes. A la tête de ces victimes de la paralysie saturnine, et souvent même avant les ouvriers travaillant dans les fabriques de blanc de céruse, il faut citer les peintres en bâtiments et les peintres sur laque (blanc de céruse ; minium), puis les soudeurs de plomb, les typographes, les étameurs, les fabricants de potée d'étain, les fondeurs en caractères, les tailleurs de limes. Ces derniers, qui taillent la lime sur une lame de plomb, sont généralement atteints d'une forme spéciale de paralysie et d'atrophie saturnine. L'affection, ainsi que Moë- ,< bius l'a montré, ne débute pas toujours chez eux par la para-^"^ lysie classique des muscles extenseurs du poignet et des doigts,
mais hien par celle des petits muscles de la main; de telle sorte que l'on peut observer chez ces ouvriers, pour ainsi dire à Tétat de pureté, la forme que nous décrirons plus loin sous le nom de forme Aran-Ducbenne, forme qui affecte une grand analogie, avec le type Aran-Duchenne do l'atrophie musculaire progressive.
On observe beaucoup plus rarement la paralysie saturnine dans l'intoxication accidentelle, soit alimentaire, soit médicamenteuse, telles par exemple que les intoxications consécutives à l'emploi de certains médicaments à base de plomb, à l'usage prolongé des cosmétiques ou dis fards, à l'introduction dans les voies digestives de boissons frelatées par la litharge, d'un liquide ayant séjourné dans les vases ou traversé des conduits en plomb. Les paralysies que l'on observait autrefois à bord des navires, et qui furent considérées pendant longtemps comme relevant de la colique végétale, de la colique sèche, de la colique du Poitou ou de Madrid, trouvent ainsi leur explication. On sait, en effet, depuis les travaux de Duchenne de Boulogne et de Lefèvre (1), que la soi-disant colique végétale n'est autre que la colique saturnine.
Aujourd'hui, il est assez rare que les causes accidentelles de l'intoxication plombique, déterminent des manifestations aussi graves que l'est la paralysie. Les symptômes de l'empoisonnement sont en effet assez connus, pour appeler dès le début l'attention du médecin sur les coliques, les myalgies, l'anémie profonde, le liseré gingival de Burton, qui précèdent généralement toute manifestation paralytique, faire rechercher les causes de ces accidents, et conjurer ainsi toute manifestation ultérieure de l'intoxication. Mais si l'on considère que, d'une part, l'étiologie est souvent difficile à reconnaître, et que, d'autre part, les paralysies peuvent, non-seulement survenir un temps plus ou moins long après la suppression de l'agent contaminé, connu ou ignoré, mais se manifester par des localisations autres que c^Ue de la paralysie classique des extenseurs, on comprend aisément, combien il importe au point de vue de la suppression de la cause, et par conséquent au poini de vue du traitement, de rechercher avec soin l'agent toxique. Cette recherche est d'autant plus importante, que la paralysie saturnine, par ses localisa-
(1) Duchenne (de Boulogne). De l'électrisation localisée, 1855, 3"* partie, chap. 111, 1). 514.
(2) I.EFÈVRE. RecUm'clies sur les causes do la colique sèche. Th. Paris^ 1859.
sations anormales, se rappro>^lic singulièrement de certaines névrites périphériques infeclieuses ou autres et que, dans le diagnostic des névrites périphériques en général, il s'agit avant tout et souvent exckisivement d'un diagnostic étiologique.
Nous nous sommes bornée à exposer ici, les intoxications professionnelles et accidentelles qui donnent lieu le plus fréquemment à la paralysie saturnine. Pour l'exposé complet des causes capables d'engendrer l'intoxication saturnine chronique, et par suite la paralysie, nous renvoyons au traité de Tanqucrel des Planches, au tableau synoptique de la thèse de M. Renaut, au ^ chapitre Etiologie de l'article de M. Manouvrier.
Mais il ne suffit pas d'être exposé pendant un temps ou moins long, aux causes multiples d'intoxications professionnelles ou accidentelles, pour être atteint fatalement de paralysie. Tous les ouvriers qui manient le plomb, ses sels ou ses oxydes, ne sont pas en effet également aptes cà subir l'action nocive du poison. Les causes prédisposantes de la paralysie saturnine, ne nous sont aujourd'hui guère plus connues que du temps do Tanquerel des Planches.
Il est incontestable, qu'une ventilation insuffisante ou défectueuse des ateliers, que la négligence des soins hygiéniques ou de propreté les plus élémentaires, que le fait de vivre, de manger, de boire dans des pièces chargées de poussières plombiques, que des excès de toute nature, en particulier des excès alcooliques, jouent un rôle indubitable dans l'apparition précoce des accidents saturnins, et favorisent le développement de la paralysie. Dans bon nombre de cas, la paralysie n'apparaît que chez les individus qui travaillent depuis longtemps les préparations de plomb, et qui ont déjà eu plusieurs fois la colique ; cependant on peut la voir survenir, chez quelques individus soumis depuis peu de temps au contact du plomb. On ne peut nier, en effet, à cet égard, des prédispositions et des immunités individuelles tout à fait spéciales et remarquables. Tel ouvrier, (Manouvrier) sans prendre des soins hygiéniques particuliers, restera des années dans un atelier chargé de poussière plombique, et ne sera jamais atteint d'intoxication saturnine ou n'aura que des accidents locaux insignifiants. Tel autre, (Tanquerel] présentera des phénomènes paralytiques déjà 8 jours après la première exposition au plomb.
La statistique que donne Tanquerel des Planches est extrêmement intéressante à cet égard : sur 102 cas de paralysies, 9 se sont manifestés dans le courant du premier mois de travail,
14 dans le courant des deux premiers mois ; 36 ont apparu dans le courant des deux premières années. Mais il est extrêmement fréquent, de voir apparaître la paralysie beaucoup plus tard : 32 cas après 10 années de travail, 13 cas après 20 ans ; Tanquerel a même observé un cas après une durée de travail de 52 ans.
D'après Remak, la fréquence de la paralysie dans le courant de la première année, serait aujourd'hui moins grande que du temps de Tanquerel des Planches. Les paralysies survenant dans le cours de la première année, relèveraient surtout d'intoxications accidentelles (fards, etc.). Les cas d'intoxications professionnelles, ne présenteraient des phénomènes paralytiques qu'après une durée de travail de 8 à 34 ans, en moyenne de 14 années de manipulations de substances toxiques.
Si la femme, si l'enfant sont moins sujets que Thomme à la paralysie saturnine, cela tient évidemment à ce qu'ils sont moins souvent en contact avec le métal. Mais si, par hasard, ils sont exposés aux causes d'intoxications professionnelles (typographes, ouvrières en dentelle, cigarettières, etc., etc.), ou accidentelles (emploi de fards ou de cosmétiques à base de plomb, usage prolongé d'injections vaginales à l'acétate de plomb, etc.), il n'est pas rare d'observer chez eux la paralysie. Les enfants sont très facilement atteints de manifestation saturnine. L'intoxication dans ce cas e^t rarement professionnelle, et s'observe plus particulièrement après l'ingestion des boissons, d'aliments frelatés, d'usage de bonbons, de jouets colorés au plomb, etc., et chez le nouveau-né, après l'application de préparations plombiques sur le sein de la nourrice (Bouchut)(l),ou l'usage de biberons à bouts de plomb (Flemmingl ou en caoutchouc vulcanisé plombifère, (13, 5 p. lOO de carbonate de plomb (Eulenburgj. Il est vrai que dans ces cas, on observe plus particulièrement la colique saturnine, mais la paralysie peut se manifester, témoin le cas rapporté par Duchenne (de Boulogne) fils (Obs. XIU) (2). Si la localisation de la paralysie saturnine n'affecte pas dans ces cas la localisation classique, une erreur de diagnostic avec la paralysie infantile est aisément possible.
En règle générale, la paralysie n'est pas le premier symptôme
(1) BoucHUT. Intoxication saturnine suivie de mort chez un enfant de 8 jours produite par l'eau de Mme Delacour mise sur les gerçures du sein de la nourrice. Gazette des hôpitaux, 1873, XLVI, n" 5.
(2) Duchenne (de Boulogne) fils. Be la paralysie graisseuse de Arch. gén. de méd., 1864, t. IV, 6« série. Ûbs. XVIII, p. Ii3.
de l'intoxication saturnine chronique ; non seulement on constate cliez les malades paralytiques le liséré saturnin des gencives, les plaques ardoisées de la joue ou des lèvres de Guliler, l'anémie et souvent la cachexie saturnine si spéciale, mais la paralysie est ordinairement précédée, accompagnée, quelquefois suivie, d'épiphénomènes aigus tels que la colique, l'arthralgie, plus rarement l'encéphalopathie. On sait, d'après la statistique classique de Tanquerel des Planches, que la fréquence relative des quatre formes est la suivante :
Coliques 1217
Arthralgie 755
Paralysie 107
Encéphalopatliie 72
Par sa fréquence et le moment de son apparition, la paralysie occupe donc le troisième rang, et vient se placer après la colique et l'arthralgie.
La colique étant la forme la plus commune de l'inloxication saturnine, il n'est pas étonnant, que la paralysie se développe plus souvent chez des individus atteints antérieurement de coliques, ou qu'elle survienne soit au cours, soit au déclin d'une colique. De ce fait, il ne s'en suit nullement qu'il existe entre ces deux manifestations : colique et paralysie, une relation de cause à effet, et si, en règle générale, la paralysie est précédée, accompagnée ou suivie de coliques, on observe néanmoins des ^ cas de paralysie, se développant chez des individus n'ayant jamais présenté de coliques. Tels sont les cas rapportés par Huxham, De Haen, Andral, Trousseau, Tanquerel des Planches, etc., etc. Tels encore les faits que Vulpian signalait au cours de ses cliniques. Gomme pour les autres manifestations saturnines, il existe en effet pour la paralysie, des prédispositions toutes particulières et tout individuelles, indépendantes souvent, malgré l'opinion contraire de Manouvrier, et de la préparation plombique, et de son mode d'introduction. Si l'observation faite par M. Manouvrier, que l^J3aiialysiejitJteml dû.pi^é^ férence,çhez lesdroi tiers le membre supérieur droit, et chez les gauchers le membre supérieur gauche, est très vraie et très exacte, ce fait doit très probablement être rapporté bien plus à la fatigue d'un groupe musculaire fonctionnel, qu'à l'action directe, locale du plomb à travers la peau ; c'est là du reste, un des points les plus obscurs et les plus controversés dans l'histoire de la paralysie saturnine.
La paralysie est rarement unique, on observe en effet généralement chez un même malade, plusieurs attaques répétées de paralysie. Pour que la paralysie se reproduise, il n'est pas nécessaire que le malade s'expose à nouveau après guérison, à l'influence de l'intoxication saturnine. Tanquerel cite un ouvrier qui a eu diverses rechutes de paralysies, plusieurs années après qu'il ne travaillait plus en contact avec le plomb. Chez des ouvriers depuis longtemps soustraits à toute cause d'intoxication, il suffit souvent d'une incartade de régime, d'un excès alcoolique ou autre, d'un surmenage quelconque, pour voir apparaître soit une attaque de colique, soit une attaque de paralysie. Comme pour l'étiologie tout entière de la paralysie saturnine, il s'agit ici encore d'une prédisposition individuelle.