TROUBLES PSYCHIQUES
Bien que Charcot (1884) ait signalé avant lui l'amnésie pure dans la polynévrite alcoolique, c'est à KorsakolT (1887) que revient l'honneur d'avoir mis en lumière les troubles psychiques des polynévrites. Ils ne constituent pas une entité morbide, mais sont une complication des névrites périphériques multiples, survenant ordinairement dans des cas graves. Ois troubles psychiques ne
1. Chez les diab(!' tiques ils paraissent cependant en relation avec une névrite (Cf. Lapinsky, 1901).
2. L'inversion des phosphates observée par Sgeierb (1903) ne doit pas se rattacher à l'affection névritique de son malade tuberculeux, syphilitique et neurasthénique.
sont pas propres d'ailleurs à l'afleclioa qui nous occupe, mais peuvent exister en dehors de la polynévrite (1) ou précéder son apparition comme dans le cas que voici :
Observation VI
Clinique médicale iconograpliique, obs. 30. (Service de M. le professeur Bernlieim).
Polyyiévrile avec psychose, consécutive à un érysipèle. Quatre mois avant le moment où l'observation fu*, rccueil-
1. Le syndrome de Korsakoff ^^eut exister sans aucun phénomène polynévritique chez les alcooliques (Charcot 1884, Raimann 1900, LucKERATH 1900. etc), cependant la persistance de l'amnésie Jans le cas de psychose polynôvritique serait plus grande que celle de l'alcoolisme même iavétéré et très intense (Sollier 1895). On peut aussi ohserver des troubles psychiques analogues à la suite de maladies infectieuses, de diarrhées persistantes et de choléra (Sêglas 1893) de traumatismes céphaliques, de tumeurs cérébrales (Monkemoller et Kaplan, 1899, Gi-iANGELLAY 1901), d'intoxicatio.i oxycarbonique (Trenel 18a5, GUDDEN 1896) etc., (TiLiNG 1892).
Le professeur Brouardel a rapporté à l'Académie de médecine en 1893 l'hiîtoire d'un médecin de Paris intoxiqué par les émanations (GO) du poêle d'un appartement voisin, qui après perte de connaissance de 6 à 7 heures, ne se rappelait plus les noms de ses clients, leurs demeures, les maladies dont ils soulïraient, ni même le nom et les doses des médicaments qu'il donnait habituellement. 11 ne recouvra la mémoire qu'au bout de 18 mois. ■
KoRSAKOFF croyait cependant que les symptômes névritiques s ^ réduits soient-ils, ne manquent jamais : cela n'est pas évident car on conçoit que l'agent toxique ou infectieux puisse agir sur certains neurones cérébraux sans atteindre les neurones périphériques»
ie, la malade qui est cuisinière, fut atLcinte d'un érysipèle à la face, qui se généralisa ensuite à tout le cor^>s, puis à la suite de cette infection, d'une néphrite qui guérit. Elle resla alitée deux mois, puis put se relever, faire son ménage, bien qu'ayant conservé une perte presque complète de la mémoire. Puis il y a un mois et demi, elle fut prise d'anorexie, de douleurs très vives dans les deux jambes, accompagnées de parésie et d'un état mental, caractérisé par de Tagitation nocturne, de l'inconscience, de l'abolition de la mémoire.
Etat actuel. — La malade a une forte constitution, est obèse, la face colorée. Le faciès est inerte, béat, animé d'un sourire sans expression. Elle écoute ce qu'on lui dit, mais semble n'en être nullement impressionnée. Elle répiond aux questions, mais sur un ton criard et nfantin.
La malade lève spontanément les bras en l'air, les mouvements du coude se font également bien; elle peut étendre et fléchir les mains sur lesavant-bras, exécuterdes mouvements de pronation et de supination ; les doigts sont infléchis^ les deux derniers complètement appliqués contre la paume de la main, les deuxième et troisième à demi-fléchis seulement, reposant sur le pouce dont la première phalange est en flexion. La malade ne peut exécuter avec les doigts aucun mouvement, à l'exception de quelques légers mouvements d'abduction et d'adduction des pouces, un peu plus étendus du côté gauche.
Les deux pieds sont en varus-êçiuin, avec un certain degré de grifl^e plantaire. Aucun mouvement des orteils. Aucun mouvement ni de flexion, ni d'extension, ni de latéralité, ne peut être imprimé au pied. La malade plie les genoux en glissant les talons sur le lit ; elle ne peut les élever en l'air. Quelques mDuvements de la cuisse sur le bassin.
Elle ne peut s'asseoir spontanément sur son lit. Quand
on l'assieil, elle rcs c quelque temps dans cctle p^s'llon, pais i-etombe.
Abolition absolue des réflexes. Sensibililc normale, sauf douleur de mollets à la pression. L'épaisseur du tissu cellulaire SDUs-cutanc empêche d'apprécier s'il existe de l'atrophie musculaire.
La perte du souvenir des faits récents est complète ; le souvenir des faits anciens est à peu près intact ; la malade dit son nom, le lieu où elle est née, dit où elle habite, le nom de son médecin ; elle sait qu'il y a 12 m^s dans l'année, que 3 fois 6 f)nt 18. Elle sait qu'elle est de l'année 1856, mais ne peut néanmoins dire son âge car elle ne sait en quelle année on est ; on lui dit 1896; néanmoins elle ne peut faire le calcul. Ne sait depuis combien de temps elle cs^ à l'hôpital, si c'est le matin ou le soir ; ne se souvient pas de ce qu'elle a mangé quelques instants auparavant.
Urines et selles involontaires.
Pendant les 6 mois que la malade passa au service, les symptômes observés allèrent sans cesse en s'atténuant, malgré une deuxième atteinte d'érysipèle léger. Elle arriva progressivement à se servir de ses mains, à marcher, mais la mémoire fut la fonction qui tarda le plus à réapparaître dans son intégrité. Le souvenir des faits récents n'existait pas encore d'une façon bien nette quand elle quitta l'hôpital.
Par suite de l'indépendance possible des troubles psychiques, le nom usité et commode de « psychose polynévrilique » est moins exact que celui de « cérébropathie psychique toxémique » (Korsakoff) ou de « neurocérébrite toxique » (Pierret). Celle réserve faite, vu le petit nombre des cas où le syndrome de Korsnkoff n'est pas accompagné de polynévrite, je me conformerai pour ma part à l'usage établi.
Cette complication est relativement rare, elle se produit surtout dans les polynévrites alcooliques (Obs. VII. XV) mais on la rencontre aussi dans les polynévrites puerpérales (obs. XXXI, Tuilant; Luntz) ; syphilitiques (Cestan),influenziques (Laboussinie, Cong. Marseille 1899) tuberculeuses (obs. XIV, Anglade 1900) ; dans les polynévrites sulfocarbonées (Raymond), paludéennes, arsenicales, etc. Dans le cours d'une polynévrite ordinaire assez grave, se développent soit insidieusement, soit après des oublis, de l'ahurissement intellectuel ou de l'excitation alcoolique, les troubles psychiques que Korsakoffa rangés en 3 catégories (1) qui comportent avec des intermédiaires toutes les combinaisons possibles :
1" Forme amnésique ;
2° Forme délirante à type du délire onirique de Régis ;
3'' Forme de confusion mentale.
L'amnésie souvent pure est le trouble essentiel et constant de la psychose polynévritique. C'est une amnésie « continue » parfois rétrograde, sans rémissions, et généralisée quoique non totale.
Elle porte surtout sur les faits récents que le malade oublie dès qu'ils se sont produits : il posera plusieurs fois la même question, s'étonnera qu'on ne s'occupe pas de lui après avoir été longuement examiné, oubliera qu'on vient de lui donner à manger, etc ; non pas que le malade n'acquière pas des idées, puisqu'il pourra parfois s'en
1. Ballet congrès Marseille 1899; voir aussi: Sollier 1895. Jolly 1897. SouKHANOFF 1897. Monkemoller 1898, Lépine 1898. Ballet Soc. méd. des hop. et Acad. méd. 1898. SouKHANOFPet Oorlofp 1898. Kahlbaum 1899. Anglade 1903. Ghangbllay 19D1. Trapéznikoff
souvenir après guérison, mais il ne peut ordinairement les conserver assez pour les exprimer de nouveau (l).Les faits anciens sont oubliés en partie seulement: il sait qu'il a des enfants mais ne peut dire ni leur nom, ni leur nombre, etc; la psychose laisse quelques reliquats « comme le soleil laisse quelques glaçons flottants sur une pièce d'eau qui dégèle (2) ». Il s'ensuit que le malade s'intéresse moins aux choses qui l'entourent, aussitôt vues, aussitôt oubliées, et que son jugement s'en ressent .-comment pourrait-il décider quelque chose puisque les éléments de son problème lui échappent.
Cependant le malade peut avoir conscience de son état; il dit « je ne sais plus » et ne paraît pas s'en étonner. Son humeur reste placide el douce, il est docile, incapable de se fâcher (non seulement à cause de l'oubli, mais aussi par suite de l'action dépressive de l'intoxication). Avec l'amnésie peut coexister le délire; celui-ci n'est pas systématisé, il est constitué par du subdélire le soir, des rêvasseries pendant la nuit, persistant parfois pendant le jour : le malade atteint de faiblesse et d'irritabilité de l'organisme psychique, brode sans cesse, pour répondre aux questions, des histoires extravagantes qu'il ne tardera pas à oublier, histoires sans suite, incohérentes, enchevêtrées, comme les conceptions du rêve.
1. On a comparé ceci à ce qui survie.it parfois cliez un Iiomme préoccupé qui a écouté sans entendre ou en pensant à autre cliose. Gharcot a expliqué par cette amnésie que les alcooliques niant leurs habitudes peuvent être de bonne foi, parce qu'ils ne s'en souviennent plus.