PIERRE DE RESSE
u sera immolée hors des murailles de Jérusalem, etc. » Enfin le lever du jour suprême et le mouvement pai- ^ble et résolu du Sauveur au devtnt de ses bourreaux sont annoncés en «es termes : « Ses angoisses sont « lÊaintenant passées : le voicy qui s'advance. Voicy^ a ô profanes, ce Scévola qui, pour mettre sa patrie en u liberté et os(er la vie à ce tyran des enfera (appelez-le « Porsenna, si vous voules^, nb craindra pas de Ipettre, « non pas le bras seulement, mais tout le corps dans « les flammes d'une passion. Voicy ce fidèle Zopyre, « qui, pour rendre' celle rebelle Babylone du monde a entre les mains de son Père, sera blessé, mutilé, « ntvré, couvert de mille playes. Voici ce Codrus qui, a pour rendre la paix, non pas à la Grèce seulement, « mais généralement à tout le monde, a changé d'hâte bit, de Dieu se faisant homme, afin de mourir pour sa « patrie et, par sa mort, faire mourir les guerres, etc. >> En marge on lit : «Belles histoires profanes rapporte tées à Jèsus-Ghrist. »
Je ne me suis pas amusé à reproduire les singularités isolées de quelque obscur prêcheur de ce tempslà. J'ai dû choisir el j'ai choisi parmi les représentants les plus considérables de la chaire sous Henri IV. Celui que j'ai cilé est Pierre de Besse , très-inconnu à l'heure qu'il est, mais fort célèbre alors comme orateur
PIERRE DE 6ËSSE. 45
et commerécffvaii^. Ce sermon de la Pasâion fait partie du carêm^ qu'il prêcha en 1602, à Paris, dans Téglise de Saint-Séverin, devant une brillante assemblée, que présidait le jeune prince de Condé (1). Ce carême, qui en peu de temps, de 1602 à 1606, eut jusqu^à cinq éflitions (2), valut à son auteur la charge d'aumônier de la maison de Condé et de prédicateur ordinaire du prince. Plus tard, ayant prêché avec un suecès égal devant la cour, Pierre de Besse échangea ce titre contre celui de prédicateur du Roi. Les nombreux recueils de ses sermons se répandirent dans toute la France et passèrent même la frontièFe. On les traduisit.on Italie, en Espagne, en Allemagne ; on les contrefît à CambJray, à Douai, et en d'autres villes des Pays-Bas (3), où ce genre d'industrie était dès lors florissant. Lui-même, dans ses préfaces, se plaint amèrement du vol fait à ses libraires, et surtout des négligences et infidélités de la reproduction. « Juge, lec-
(4} Alors âgé de quatorze ans : père du grand Condé.
(2) V. ravertissement de la cinquième : Premières conceptions théologiques pour le carême^ dédiées à monseigneur le Prince^ Paris, 4606.
(3) F. le privilège placé à la fin du second tome du recueil intitulé : Conceptions théologiques sur tous les dimanches de Vannée^ preschées en divers lieuxi Paris, 4609; et Tavis au lecteur mis en tête des Conceptions théologiques sur toutes les [estes des saints^ Paris, 4648.
tf PIERRE DE BESSE.
« tem;^ » dit^il, « si ce n'est poiat un graid orëve-cœur n de voir mon ouvrage contrefaict, mes estoffes dé- « chirées, mes discours mis en lambeaux... les beaux ii caractères de Paris changés en meschantes petites <( lettres, le fin papiei? en brouillais» la Oi^tte correction « de mon impiHneur en famies, fatras, ^ietieries et a besongnes de village, bref les tableaux de couleurs « vifves et naifves en paisagts communs et peinctures 4( de Flandres... L'affliction m'est grande de voir mon « travail si mal employé, etc. »
Rien ne manqua donc au succès de Pierre de Besse, 6t Ton Qoniprend qu'il ait pu lui-même prendre au sér rieux et mettrelaïvement en montre sur les premiers feuillets de^ ses livres les quatrains et sodHets hyperboliques qui coururent à sa louange. On lui dit dans un de ces sonnets :
Abisme de savoir, thrésor inespuisable, Esprit fécond, isubtil, riche en inventions, Qui eust jamais pensé tant de conceptions Pouvoir naislre d'un cœur mortel et périssable?
Le ciel n'a tant de feux, ni la terre 'de sable, L'air tant d'oiseaux volians, la mer tant de poissons, Le printemps tant de fleurs, l'automne de moissons, Comme da traicts divers ton œuvre est admirable.
Voicy de quoy remplir le cœur, l'esprit, les yeux Des dévots, des subtils et des plus curieux ; La seule voix défaut pour tonner aux oreilles :
PIERRE DE BËSSE. ' 4T
Si la langue anûnoit ces discours que la plume é .
Représente muets en ce riche volume,
combien Ton oyroit éclater de m^ifVèilles !
Cet éloge, en wn pomt, tombe jtiste. L'^ceuvi'e de . Pierre de B«sse est, em effet, fort riche de inxicts rfixièj^ et il est difficile d'offrir una plus grande variété d'objets « aux subtils et aux curieux, » On a vu par les eîtations faites plus haut à quelles exhibitions bistoriques chaque leçon morale sert de prétexte ; jusqu'où va chez Vérudit orateur la bigarrure des exeraplv, Tamalgarae des peintures, et à quelles perpétuelles surprises on est exposé en le lisant. N'oublions pas qu'un autre ornement du sermgnP, fort à la mode akrs, la éknilitudej tirée dest pliénomënes de la nature, lui permet de mettre les livras de science, la zoologie, la botaitique, Tastronomie de son temps, ou celles des anciens, aussi doctement, aussi librement à contribution que les histoires profanes ou sacrées. De là mille emblèmes surprenants, choisis parmi les singularités, les prodiges, vrais ou faux, des divers règnes : le phénix, « oiseau unique, » image de la vérité, parce qu'il « ne vole que sur les montagnes d'Arabie, comme la « vérité ne se trouve que dans l'Église : » le rémora, « petit poisson, qui a la vertu si grande que d'ar- « rester en pleine mer les plus grands vaisseaux cin-
4S PIEftRE DE BESSE.
« glansrà pleines voiles» » emblème du péché » « pay « lequel f^t ârreslé ce grand navire' de l'humanité « voguant sur une mer de grâce; » lafoptaine d'Albanie, célébrée par Pline,* « p#ur c^ qu'elle a la vertu « d'allumer 1^ flambeaux esteints et d'esteindre les « torches allumées , » image de la piscine de pénitence, <( qui esteint les flambeaux du péché et ral- « lume ceux de la vertu, » etc., etc. (1). Ainsi toutes les merveilles de l'histoire, toutes les raretés de ki nature se réunissent pour former celte éUrange broderie, sous laquelle disparaissent à peu près la dialectique et la morale du sermon. L'impression que cause cette mosaïque érudite, peut se comparer à l'ébahissement qu'on éprouve en parcourant un de ces musées enoydopédlques mal ranges, où les curiosités leg plus diverses, capricieusement jetées, se rencontrent de manière à produire les plus singuliers contrastes.
Le style de Pierre de Besse offre les caractères propres à la langue oratoire du xvi* siècle, abondance excessive, diffusion, emphase, abus d'épithèles et de
(4) Conceptions théologiques sur le carême^ Paris» 4609, p. 207, 575. Ces belles choses sont fréquemment signalées à Tattention du lecteur par les notes marginales suivantes : Gentille similitudej exceUmte allégorie^ docte conception.