PIERRE DE BESSE
traits pittoresques, placage de latinismes et de provincialismes ; et avec cela, une certaine sève, une certaine vigueur , cette allure jeune d'un idiome encore indécis et très-mêlé, mais riche et plein d'avenir. Joignez à cela des traits d'humeur indigène (Pierre de Besse était Limousin) , une sorte de verve, un peu épaisse, mais assez vive et gaillarde, s'épanchant à travers cette érudition poudreuse, et animant de ses saillies tout ce fatras pédantesque. Ces caractères font penser à l'œuvre religieuse d'un poëte contemporain formé à la même école littéraire, qui eut grand renom sous le règne de Henri IV, et même au delà, à Du Bartas, auteur de la Semaine, ce sermon interminable en vers sur la création. C'est, chez le prédicateur et le poëte . didactique, la même intempérance d'imagination descriptive, le même fouillis chatoyant de tableaux et de similitudes ; c'est le même étalage de savoir encyclopédique, égayé d'humeur vive et facétieuse; mais surtout, c'est le même abus de tropes dans le style. La recherche du nouveau, de l'imprév^u, en fait de métaphores, les conduit l'un et l'autre, à chaque instant, au grotesque. Ces figures bizarres du prédicateur, les aqueducs de la grâce j c'est-à-dire, les sacrements, les allumettes des vicesy à savoir, les mauvaises pensées, le procureur d^ Abraham, pour Jésus-Christ, V Infante delaTrinOé^^om
m DIVERS PRÉDICATEURS,
la Vierge, le concierge des démons, pour Lucifer, semblent dérobées au poëte qui appelait, comme on sait, les vents, les postillons d^Eoky le soleil, le grand dite des chan^ ddlesy et Dieu, le grand maréchal de camp de tunivers.
Il y a un peu plus de doctrine et moins de fleurs dans les sermons de Gaspar Seguiran, jésuite, qui se fit à la mjême époque une réputation d'éloquence à peu près égale à celle de Pierre de Besse. Ce prédicateur descend un peu plus dans les sujets qu'il traite, et ne se borne pas à quelques textes édifiants, à quelques avis chrétiens, à demi enfouis sous les arabesques de l'érudition et les festons de la rhétorique. Mais s'il nous expose avec plus de suite et d'insistance les vérités de la foi, c'est, le plus souvent, en nous forçant à passer avec lui par les épineux détours de la vieille méthode scolastique, c'est en nous faisant subir ces arides distin" guOf ces formules obscures, ces rébarbatives locutions d'école (1), dont la rencontre , toujours déplaisante,
(i) LaMacette de Régnier, à force de suivre « les prêcheurs, » Sait -w^'estfcypostase avecque syndérèse.
Ces mots d'école étaient ridiculement prodigués alors dans la chaire. Comme on disait hypostase pour personne^ syndérèse pour conscience^ on disait philautie pour amour-propre^ compulsoire pour motifs les parties potentiaUs de Vâme pour les facultés^ etc. Une bonne religieuse de ce temps, ayant retenu des sermons qu'elle entendait pas mal de mots de ce genre, aimait à les placer dans la-conversaiion. Elle en avait même fait un cahier, non sans brouiller le
WYERS PRÉDICATEURS. oi
pous est particulièrement importune et fâcheuse dans l'éloquence évangélique. S'il traite de la prière, c'est moins encore pour en montrer les divines puissances, et y exciter affectueusement les âmes, que pour en distinguer les différentes sortes, et définir, comme en une somme théologique, robsécration, V oraison, la postulation, etc. En homme ferré sur la logique, il examine successivement les vertus quantum ad effectum, quantum ad affectum : définit le péché originel privatio rectitudinis in esse ; la présence de Dieu dans l'âme qui le connaît et qui l'aime, prcesentia Deiper m^dum objecti œgniti, et, en s'y prenant ainsi, réussit merveilleusement à obscurcir les choses les plus simples, à refroi-
sens de quelques mots. Ainsi elle avait confondu sur ce cahier o«fîpéristase (opposition de deux forces) avec philautie (amour de soi). « Un jour, chez la supérieure, qui estoit malade d'une grosse fièvre, a le médecin s'estant plaint que la chambre estoit trop fr^sche, et que « cela feroit redoubler Tardeurde la fièvre, à cause de Tantipéristase, « la sœur cherchant dans son cahier et trouvant dessus, pour glose, a le moi amour-propre^ entra en zèle contre le médecin, et dit à une « des sœurs comme en murmurant : « Voilà un médecin fort entendu « aux choses spirituelles, qui dit que nostre sœur a de Tantipéris- « tase, c'est-à-dire, de Tamour-propre, comme si c'estoit un grand « amour-propre de chercher un peu de soulagement à l'ardeur d'une « fièvre véhémente, et durant le chaud qu'il fait : ce n'est pas aux « médecins déjuger de cela, mais aux confesseurs; il feroit mieux « de se mesler de son métier. » Anecdote racontée par saint François de Sales à Camus : Esprit du bienheureux saint François de Sales, Paris, 4639-44, t. III, p. 248.
52 DIVERS PREDICATEURS.
dir les plus grandes et les plus touchantes. Lui aussi, d'ailleurs, quoique moins bel esprit et visant moins au succès littéraire que Pierre de Besse, il a ses accès d'érudition païenne, d'archéologie curieuse, de symbolisme amptigourique, et ne le cède en rLen alors aux plus mauvais modèles.
C'est lui qui, au terme d'une instruction sur l'entière gratuité de la Grâce, met en scène les divinités de l'Olympe de la manière suivante : « Semble que les « poètes ayent en aucune façon ombragé ceste vérité, « quand, par leurs fables et fictions, ils ont dit qu'un « jour tous les dieux et toutes les déesses s'assemblè- « rent au ciel devant le grand Jupiter, pour faire choix <^ et eslite d'arbres qui leur seroient à un chacun d'eux <K les plus favorables. Jupiter tout le premier retint le « chesne pour son eslite ; Apollon print le laurier, Junon « le genèvre, Vénus la myrrhe; et ainsi des autres. Mi- <c nerve, voyant tel choix, commença à rire, disant qu'il « eust esté plus à propos d'eslire des arbres portans <& fruits, que de choisir ainsi les plantes infructueuses, « et qui ne rendent que des feuillages et de l'ombrage, tt Jupiter prend la parole, et dit : « Tout beau : ce n'est « pas à cause desfruicts que les dieux eslisent les arbres, « ce n'est que pour tant que tel est leur plaisir et volonté < souveraine.» Ainsi, si nous sommes justifiez, ce n'est
DÎVPRS PRÉDICATEURS. 53
« pas pour le sujet de nos œuvres seulement, mais c'est * « dé grâce (f). » C'estle même prédicateur qui, citant et commentiant ces paroles mystiques de l'Époux à l'É- . pouse, c'est-à-dire, du Sauveur à l'Église, venter tuus eburneusy veut à toute force découvrir un sens profond, non soupçonné, sous le mot eburneusjet finit par y trouver une image*de la régénération de l'humanité par le baptême : l'ivoire étant mis là, nous fait-il remarquer, poifr désigner l'éléphant, qui, au dire des naturalistes, ije délivre de son fruit^ dans les eaux ; de même que l'Église enfante les fils d'Âdapi à une nouvelle vie dans Jes pndes baptismales (?).
Qu'ton le sache bien, l'auteur de ces ingénieux rapprochements était un des prédicateurs les plus goûtés du règne de Henri IV : un contemporain nous apprend que «tout le monde couroit après lui, et qu'on en faisoit « un merveilleux cas (3). » En 1607, sa compagnie
(4) Sermons doctes et admirables sur les Évangiles des dimanches et (estes de Vannée^ preschez en divers lieux par un docte et célèbre personnage de nostre temps^ Paris, 4647, p. 32. Ce litre, à la fois anonyme et peu modeste, est exactement reproduit par les bibliothécaires des Jésuites à la fin de Tarlicle Gaspar Seguiran^ dans le catalogue des ouvrages de ce Père. Bibliotheca scriptorum sodetatis Jesu^ par Ribadeneira et Alegambe, Anvers, 4643, p. 453.
(2) Sermons doctes et admirables^ p. 4 46.
(3) Journal de Pierre de l'Estoile, coll. Petitot, t. XLVUI, p. 4 95. Cependant Henri IV^étant allé un jour entendre ce prédicateur si vanté, a en fist peu d'estat, et, au sortir, dit que, de fond (c'est-à-dire d'éru-
montra la haute opinrioû qu'elle avait de son talent» en renvoyant prêcher en terre hérétique, au cœur même ' du calvinisme français, à La Hochelle. PrphablemenP un tel orateur eût fort étonné la population protestante de cette cité, si on l'eût laissé remplir sa mission « mais, en dépit des lettres royales dont il était porteur, l'entrée de la ville lui fut refusée : et* plus tard, les Rochellois ne consentirent à l'admettre que pour trèspeu de temps, par pure formalité, et uniquement pour faire acte d'obéissance a\i Roi (1). Sous le règne suivant, la renommée croissante du Père Seguifaç le fil appeler au poste de confesseur du prince (1621), (ju'il / garda pendant quelques années. Il fut . dans • cette charge le successeur des célèbres Pères Coten* et Arnoux (2). . ' *
« dition), il croioit bien que ce Père en avoit, mais que de jugement « et d'éloquence, il n'en avoit point. » L'Estoile, ibid. — Le prince de tant d'esprit et de génie, qui si souvent trouva lui-même l'éloquence naturelle et vraie, ne pouvait être dupe de la mauvaise rhétorique de son temps. Plus d'une fois, impatienté de la lourde érudition et de la subtile faconde qu'il retrouvait partout, il s'en vengea par de vives saillies, aussi sensées sous leur familiarité gasconne, aussi dignes de servir de leçon que les meilleurs traits échappés à Malherbe dans sa lutte contre les mêmes travers. F.rEstoile, coll. Petitot, t. XLVJI, p. 447.
(4) Voir dans les Économies royales de Sully, ch. ix, le très-curieux récit de cette affaire.
(2) G. Seguiran, né en 4669, mouraten 46i4. V. Bibîiotkeca scriptorum soc. Jesu. • •
DIVERS PRÉDICATEURS. m
On s'étonne moins, .au reste, des succès obtenus par de semblables talents, lorsqu'en étudiant d'autres monuments de l'éloquence de cet âge, plaidoiries, hai^tngues de cour, diècours politiques, etc., on retrouve beaucoup de traits érudits et d'enluminures emblématiques du même genre, beaucoup de bizarreries (l'esprit et de langage aussi fortes. Les assemblées où l*on traitait ji'intérêts et d'affaires eurent ellesmêmes leurs ^Pierre de Besse et leurs Seguiran. N'oublions *pas qu^ l'heureuse révolution de goût commencée ijar un 'Malherbe ne se développa que lentement, .et eut d'abord des effets plus sensibles sur la ^poésie que sur Téloquence. Les États Généraux de" 1614. entendirent sans rire M. de Marmiesse, orateur du Tiers, dire que les trois ordres, « s'ils se brouilttloient par jalousie, seroient comme les trois déesses, « dont la contestation fatale pour la pomme de beauté « mit la discorde dans l'assemblée des dieux (1) ; » et cpmparer les ménagements que MM. du Tiers comptaient garder dans les choses qui intéressaient le clergé « aux précautions que prenoit l'aigle enlevant « Ganymède, de resserrer ses ongles en dedans, et de « ne toucher qu'aux vestements de ce bien-aimé des
{\ ] Étals généraux, recueil de La Haye, 1 789, t. XVI, 2« partie, p. 59.
56 DIVERS PRÉDICATEtJRS.
. « dieux (1). » Dans la même assemblée, un orateur du clergé opinant pour que, dans Tinlérêt de la dignité royale, le contrôle des finances de la maison du prince ne fût pas poussé trop avant, observait que, *c^ en « l'ancienne loy, le souverain pontife estant dans le « sanctum sanctorum tiroit Je rideau, de peur que le « peuple n'eût la connaissance des mystères qiri se « traitoient là dedans ; » et proposait « d'en user de <( même aux finances de Sa Majesté, esquelles il jie « falloitpas pénétrer si avant, de. peur tf offenser le « prince. » Et de là, il s'engageait dans un long et minutieux parallèle de l'arche d'alliance et des coffres du Roi, jusqu'à comparer les premiers financiers duroyaume « aux séraphins qui couvroient l'arche. ». Comment l'assemblée accueillait-elle cette argumentation saugrenue? L'organe du Tiers, .Miron, répondait du ton le plus grave, que, « dans l'amcienne'lôy, la « vérité n'étoit que figurée : mais que, dans la loy <• évangélique, tous les secrets ayant été divulgués et « mis ^n lumière, la compagnie, vivant selon cette loy « nouvelle, avoit cru devoir avoir un éclaircissement
(1 ) Souvenir de ces deux vers de Martial :
Jithereas aquila puerum portante per auras, Illsesum timidis unguibus hsesit onus.
EpiGR. 1. I, vu.
« entier de ce qui estoit porté par les estats du Roi et « de la régence de la Reine (1). ;>
Pour que rien ne manquât à l'étrange composé de défaoïts de tout genre qu'offrait en ce temps l'éloquence religieuse, une aulçe célébrité delà chaire sous Henri IV, ïwi en élalaïiV «omme les prédicateurs qui viennent de passer sous nos yeux, beaucoup d'érudition profane et de bel esprit allégorique, y ajouta, par un sin- * giilier mélange, des. traits nombreux de cette verve , burlesque qui s'était si librement déployée dans le sermon, au moyen âge^ et qualaRewissance n'en avait point bannie. Le burlesque proprement dit, avec ses images basses, ses Saillies triviales, ses allDcutions bouffonnes, se trouve en abondance,, et souvent fort grossier, dans les œuvres de Valladier, contemporain .et rival de Pierre de Besse et de Gaspar Seguiran, prédicateur du roi sous Henri IV el sous Louis XIII. Écoulez-le, dans son sermon sur la Mort, apostropher les riches inhumains et impénitents : a Vaches grasses, qui « estes au mont de Samarie (il leur applique la prédiction « du prophète Amos), vous qui destruisez les pauvres; le « Seigneur a juré par son sainct; voilà que les jours vien»
(4) Éuis généraux, recueil de La Haye, 4789, t. XVI, 2« partie, p. 42, 43.
5$ DIVERS 1>RÉDICATEDRS.
« dront sUr vous; et ils vous eslemront Sur des Içviers^ et (f fairont bouillir vos membres en des marmites bouillantes. « Vous estes gras de chair, gras de lard, gras de plai- « sir : tart mieux pour le diablp , bon pour* la marmjte « du diable : et reliquias vestras in dlis ferventibusy «et « vos reliques es marmîtes bouillant^; * c'est-à-diwi, Jâ « charQligne de vostre copps, qui reste agrès quej'âme « en est séparée. Vous voyez |e beau bœuf. violé au « mois de mars : bn luy dore les cornes, on fe couvre4ie « fleurs : quoy faire? pour la boucherie. Dans une .« heure, on l'assofliimëra, on t*efe«orchqra, en t'esven- « trera,on te bouillira, on te roslira. aveuglement « pitoyable (1) ! »' Enttodez-le s'écrier dans un^sernu)» 'sur rAduitère, à propos de Tarrêt prononcé par Juda sur l'adultère Thamar, Producito eam, ut comburatur... : « qu'il faudroit déchois pour brusler toutes celles «.de France! Les forests d'Ajrdenne n'y suftiroient • « pas (2). » Voyez enfin- la comparaison qu'il établit' de point en point entre la femme. et le diable, dans Ce sermon sur l'Origine de l'âme, où il examine la question de savoir si la femme a été faite comme l'homme à
(1 ) Métanéalogie sacrée^ sermons sur toutes les Évangiles du caresme^ preschez à Paris à Saint-Jacques de la Boucherie^ Van 4 609. Paris, 4646, t. 1, p. 855.
(2) Métanéalogie sacrée^U I, p. 710.
rimage de Dieu (1) : et vous reconnaîtrez dans ce prédécesseur de Bossuet, si voisin dô lui parla date, un . héritier direct des Menot et des Maillard. Au reste» je l'ai dit, bien (jue souvent trivial, Vàlladier n'en est pas pour cela plus^ naturel ni plus simple. A côté de ces saillies populaii'es reparaissent Tobseure terminologie djècole, le luxe des citations païennes, la recherche des sens figurés et des e»Blèmes poussée jusqu'au dernier degré de subtilité^ la phraséologie oratoire tournant ap galimatias. Le mêi6e homme qui compare, en ' ^anguef rabelaisienne, le riche impénîtenl; et imprévoyant au bœuf-^rasy est l'auteur de cette épître di- > .1 , . . .
thyrambique à Marie de J\^édicis, qui figure en tête dur gros rëcueiK jie sermons intitulé l^aincte phihsophie dA Vâme t k Madame, le ^ divin amoureux, chaste* « ment passionné desjparfaictej^ beautez .de l^espouse, « s'occûpant doucement à l'admiration des merveilles « que la nature a le plus enrichies en l'architecture « admirable de vosâre sexe, nie iicentie de les relever « d'un grand estageplus haut jusqu*aii couronne- « ment du frontispice de l'âme ; c'est tout le projeot de ^ cet ouvrage que je présente à Vostre Majesté, où je « vay costoyant les femelles beautez d'une dame par-
(1) La saincte 'philosophie deVâme^ semions pour V Advenif prèsdm à Paris, à Saint-Médéric, Van 4 61 SI. — Paris, 4642.
60 DIVERS PRËDIGÂTEURS.
« faicte en parallèle des agréables pourfils de la Subs* « tance immortelle-, qui anime ce corps, source ori- « ginaire de toutes ces be^utez passagères et esva- « DOûissantes. Je le vois se. mirant ore% dedans les « agréables rapports et linéaments d'tm visage at- « trayant ; tantost haut louant Fartifice de cette poîc- « trine jumelle , ouvrière artiste de la liqueur nourri- « cière des vivants; puis admirant avec un chaste, « mais éloquent silence. la divine fécondité du sein et « du jardin maternel, ouvrter émerveillable de Ja* pro- « pagation de nostre espèce. Ce sont comme les trois^. « estages de cette structure et de ce palais royal que la « saincte Triade , architecVrice de l'univers, bàstit de « la cosie d'Âdàm , puisque le répertmre sacré de la « Genèse saincte nous dit signamment jque' Dieu bastit * « la femme .comme uû beau p^ais, et œdificcwit, etc. « Le Seigneur Dieu basfit et édifia la femme de la coste <i qu'il avoit prinse en Adam. Le Père effigia sa pro- « vidence en la structure de la poictrine nourricière ; « le Fils, sa sapience en la perspective raccourcie des « sens éminents en la face; le Sainct-Esprit , sa bonté « en la fécondité du parterre plantureux où germent « les humains, comme arbres renversez en la pbiloso* « phie platonicienne. Ce visage albastrin aux yeux de « colombe, à la tresse crespée de mille crespillons en
1^ guise de troupeaux qui repaissent errants et comme « ondoyants et vagabonds aux costeaux de Galaad ; « aux deux rangées de perles orientales, blanches' << comme les ouailles qui sortent du lavoir; aux joues « verecundee et vermeilles, cogime la fente d'une gre- ¥, nade ; aux lèvres déliées et empourprées , comme « un filet de soiàcramoisie, d'où découle le miel avec •« l'ambre et ]e beaume , est vraiment le séjour agréa- « ble où Pindare, le poêle, faisoit asseoir les Grâces « Carites,* etc. (1). » ' •
Et le prédicateur, continuant à amalgamer Salomon, Ronsard (2) et Platon, poursuit jusqu'aux plus incroyables détails cette description, qui s'applique à la fois à' l'Épouse du Cantique des cantiqueSy figurant l'excellence de l'âme humaine et les perfections divines, et à la reine Marie de Médicis (3), à cette opulente beauté qui resplendit encore dans les vivants portraits de Rubens.
Ces extravagantes fantaisies trouvaient des admira-
(4) Saincte philosophie de Vâme, Paris, 4612.
(2) V, Ronsard, Amours^ 1. I, élégie ccxxii; 1. II, élégie II.
(3) C'est du moins ce que j'ai cru comprendre. L'Estoile disait de la dédicace d'une thèse de théologie qui venait de paraître : « C'est « une vraie grottesque où l'on n'entend du tout rien. » Journal^ coll. Petitot, t. XLVIII, p. 326. Il n'aurait pu mieux dire de cette préface de Valladier.
tenrs, et même en grand nombre. Peu de prédicateurs furent ^\m goûtés, plus recherchés que ne le fut en 'son temps Yalladier. Arrivé. à Parisien 1608, après de brillants succès à Lyon et dans les provinces, il y conquit aussitôt la vogue,^ et devint l'orateut favori de la cour. 11 fut en 1610 un des prédicateurs chargés 4e prononcer le panégyrique funèbre de* Henri IV. 'Même après qu'il se fut retiré de la chaire, sa gloire se main-' tint longtemps encore : en 1626, »n réimprimait pour là troisième fois le curieux "recueil de sermons qu'il avait si éloquemment dédié à la Reifte (1).
(1) André Valladier est compté ordinairement parmi les prédicateurs jésuites. Il eut en effet ces religieux pour maîtres, et entra luimême dans 1^ compagnie à vingt et un ans : mais il en sortit en 1 608 à la suite de graves démêlés avec ses supérieurs, et obtint du pape Paul V l'annulation de ses vœux. Nommé en 4 611 , par le crédit de son protecteur, le cardinal de Givry, à Timportante abbaye de Saint- Arnoul, de Metz , il ne put prendre possession de celte dignité qu'après de longs et orageux débats avec un compétiteur que soutenait une partie de la cité. Il eut ensuite une vive querelle avec les magistrats de Metz au sujet d'un citadin qu'il avait fait mettre dans sa prison abbatiale pour larcin, et qu'un des Treize de Metz était venu délivrer à main armée. Plus tard, de violentes discordes éclatèrent entre l'abbé et ses religieux. Ceux-ci allèrent jusqu'à supplier le pape de déposer Valladier, comme indigne de ses fonctions par ses désordres et sa folle conduite. Ce qui est du moins attesté par les écrits - n^mes de l'abbé de Saint-Arnoul, c'est la vivacité extrême de son humeur et l'irascibilité de son caractère. Jusque dans les préfaces de ses recueils de sermons, il rappelle ses griefs et exhale ses rancunes avec un emportement voisin de la fureur, et poursuit ses adversaires des plus grossières injures. On peut consulter sur sa vie, omise dans
Mais ce qui marque mieux encore la vogue et Tascendant du déplorable genre qui triomphait alors, c'est de voir des hommes de beaucoup d'écrit et de talent, infiniment supérieurs aux Pierre de Besse, aux Yalladier, etc., et, par certains côtés, supérieurs à leur temps-, se rabattre à la mesure commune en abordant la chaire, accepter sans lutte les travers qu'ils y trouvaient établis, et en prendre docilement leur part. Quand on voit figurer parmi les œuvres religieuses du . poêle Bertaut, âbbé d'Aulnay, puis évêque de Séez , sous Henri IV, un volume de sermons composés à loisir vers la fin de sa vie, qui ne s'attendrait à trouver dans ce recueil quelque chose du Sens judicieux, de l'élégance tempérée, de l'heureuse retenue qui distinguent ses vers sérieux ou profanes, et qui font de lui, entre Ronsard et Malherbe, un utile promoteur du bon goût et du bon langage, un introducteur poli de la
la Biographie universelle^ VHistoire de Met%^ par les Bénédictins de la congrégation de Saint-Vannes; le Journal de TEstoile, coll. Petitot, t. XLIX, p. H9; V Auguste Basilique^ Paris, 4615; la Tyrannomanie ou Plainte au Roi^ Paris, 1615, deux factums de Valladier ; Bibliotheca scriptorum soc, Jesu^ Rome, 4 676, p. 60. Outre les recueils de sermons déjà cités, on a de Valladier les Strômes sa- * crés de la pénitence^ sermons pour les fêtes des saints, Paris, 1 623 ; Parallèles et célébrités parthéniennes^ sermons sur la Vierge, Paris, 4 626 ; et deux oraisons funèbres. Tune du cardinal de Givry, l'autre du fameux ligueur Montgaillard; toutes deux détestables. Valladier mourut en 4638. 11 était né à Saint-Pal, dans le Forez, en 4565.
belle et savante poésie du grand siècle ? On s'y trom- " perait cependant : comme prédicateur, Berlaut ne se sépare en rien de l'école dont nous^venons, d'étudier les tristes œuvres: tout au plus, en lasuivant, réussit-il à âti éviter les singularités les plus fortes, les licences ' les plus choquantes : mais il n'y tente aucune amélioralion sérieuse, n'y introduit aucune réforme, et paraît même n'en pas comprendre la mauvaise direction et le vice radical. Ses sermons, après tout, sont de la famille , de ceux de Pierre de Besse et de Seguiran (1). Son oraison funèbre de Henri IV débute comme les plus mauvaises déclamations de VallacTier : « Donc la mi- « sérable poincte d'un vil et meschant couteau remué « par la main d'une charongne enragée et plustot ani- <^ mée d'un démon que d'une âme raisonnable, etc. » Le reste ne vaut pas beaucoup mieux (2). Comme l'évêque Bertaut , le cardinal Du Perron ^ut un des hommes les plus éclairés, un des auteurs les plus polis de son temps. Poëte ingénieux et correct, tout à fait digne de son maître Des Portes, il fut, en prose, par la clarté forte et pressante de ses écrits de controverse, par l'habile précision de sa parole dans les discussions
(4) Sermons sur les principales [estes de Vannée, Paris, 1613. (2) Discours funèbre sur la mort du feu Roy^ Paris, 1640.
politiques (1), par l'élégance mesurée de sa correspondance (2), un des meilleurs ouvriers de la langue du XVII* siècle entre Montaigne et Balzac. Le premier, Du Perron, sut apprécier Malherbe encore peu connu, et le signala àFattention et aux bienfaits de Henri IV (3). Les jugements qu'on a retenus de lui sur certains auteurs contemporains , sur certaines questions d'art et de style (4), révèlent un esprit judicieux et fin, un goût très-cultivé et déjà sévère. Cherche-t-on ces qualités dans les quelques sermons qu'il composa pour ses ouailles d'Évreux ou de Sens, ou pour la cour de Henri IV? On ne les y retrouve que très-affaiblies et gâtées par un mélange de défauts qui les rend presque méconnaissables. Il y règne une solennité exagérée de langage, une abondance diffuse de mots qui rappellent trop les essais oratoires de sa jeunesse, l'oraison funèbre de Marie Stuart, le panégyrique de Ronsard, L'histoire
(1) F. la Harangue prononcée devant les États Généraux de 4644 sur V article du serment^ Paris, 1615; réponse très -adroite aux gens du Roi sur les limites de Tobéissance due aux princes, écrite avec une netteté et une fermeté remarquables pour le temps.
(2) Ambassades et négociations de V illustrissime et révérendissime cardinal Du Perron^ avec ses plus belles et éloquentes lettres^ tant d* Estât et de doctrine que familières^ Paris, 4629.
(3) Vie de Malherbe, par Racan.
(4) Perroniana^ Cologne, 4669 :. articles Métaphore, Langue, Du Bartas, Mathieu,
66 DIVERS PRÉDiCATEUaS,
profane, la fable païenne, y ont leurs libres entrées; le bel esprit s'y joue dans l'érudition, comme chez les orateurs précédemment cités. Un sermon pour le jour de Pâques commence par la description du repas offert par Antoine à Cléopâtre, à la fin duquel cette reine fit fondre en une coupe et avala une perle rare d'un prix inestimable. Combien est au-dessus de ces dépenses et prodigalités royales le repas dans lequel k Nostre Seigneur « trailte et festoyé aujourd'huy toute l'Église.-.! Il dis- « sout et détrempe, pour honorer ce festin, non une « perle visible et corruptible, mais une perle invisible K et inestimable, cette perle céleste et divine par laie quelle tout le monde a esté rachepté, etc. » Plus bas Du Perron applique la peinture des Harpies {Enéide^ 1. III) aux maîtres d'erreur qui sont venus troubler ce « sacré banquet, » et <i gaster et ravir la viande céleste « préparée aux fidèles , » c'est-à-dire , à Luther et à Calvin. Voilà à quoi s'amusait dans la chaire le sévère critique du poëte Du Bartas et de l'historien Mathieu, l'invincible antagoniste de Du Plessis - Mornay (1).
(4 ) Le grave ayoeat Marion s'écriait un jour, après Tavoir entendu : « Ce n'est pasun homme, c'est nn ange. » (Sainte-Beuve, PorP-Royal, t. I, 2® édition, p. 64.) Et peut-être le trouvait-il divin, précisément par ces endroits-là. Du Yair, probablement, en jugeait mieux. K. ce que dit celui-ci du style à la mode dans son judicieux traité i)e Vélôquence françoise et des raisons pourquoH^lle est demeurée si ^se.Paris, 4 606.
Tant on a de peine à s'affranchir du tour d'esprit contemporain, et à secouer le tyrannique empire de la mode!
Voici encore, parmi les prédicateurs de ce temps, un personnage fameux de la cour de Henri IV, le jésuite Pierre Colon, confesseur du Roi, homme de beaucoup d'esprit, qui joignait à une remarquable capacité pour les affaires, à une rare habileté politique, une élégance séduisante de manières, une conversation polie et ingénieuse (1). On ne s'en douterait guère en lisant ses sermons, où, au milieu d'une théologie aride, toute pleine d'entités et de quiddilés, viennent se placer de longs tableaux descriptifs des choses de l'autre monde, un Ciel, un Enfer, un Purgatoire, une Descente aux limbes, représentés avec toutes sor^s de détails sensibles, et montrés à l'imagination et aux yeux
(4 ) C'est par tout cela qu'il plut si fort à Henri IV, et non pas seulement, comme le veut V Anti-Coton^ par ses tolérances et facilités de confesseur. Un pamphlet latin, qui courut en 1609, accusait ce Père de s'être attiré la confiance et l'amitié du Roi par enchantements et sortilèges, surtout par le moyen d'un miroir magique {spéculum constellatum)\ dans lequel il pouvait à volonté lui découvrir l'état des cours étrangères, les desseins secrets des princes, etc. De studiis /esuitarum ahstrusioribus relatio^ cité par l'Esloile, coll. Petilot, t. XLVIII, p. 2«4. Sorcier, le Père Coton l'était par l'habileté et le charme. Un grand et merveilleux miroir qu'il pouvait consulter à toute heure au profit de son royal pénitent, c'était la société ellemême, mêlée et présente à tant de choses, et en possession de tant de secrets.
par un procédé d'exposition tout matériel. Prêchant sur le Jugement dernier, il déroule en forme de prologue tous les bizarres prodiges par lesquels doit s'annoncer la catastrophe finale pendant les quinze jours qui précéderont immédiatement le dernier (1) : puis il dispose la scène : « Au costé de nostre Rédempteur « sera dressé un throsne magnifique pour sa très « saincle Mère.... ; autour il y aura des sièges pour les « Apostres. » Il décrit Tarrivée du Juge précédé de sa bannière, « qui est le royal estendart de la saincte « Croix , oriflambe d'une admirable splendeur » : il fait parler les personnages : on entend successivement les actions de grâces des élus, les plaintes des damnés. Pour ne nous rien laisser ignorer, l'auteur va jusqu'à nous dire en quelle langue doit être prononcée la sentence. On croirait entendre un de ces récits pieux composés sur le patron des Mystères, que les prédicateurs du moyen âge introduisaient dans leurs exhortations ,
(1) «... La troisième journée, les monstres marins, les dauphins et a balènes paroistront sur la plage ; les lyons, léopards et panthères, « pesle-mesle avec les taureaux, les loups et les chiens, frémiront, « mugleront, hurleront espouvanlablement ; pour monstrer les inft jures qui ont esté vomies contre Dieu et les blasphèmes qui ont « tant de fois comme ébranlé les colonnes du firmament... » Sermons sur les principales et plus difficiles matières de la foy. Paris, 4647, p. 693. C'est là ce qu'au moyen âge on appelait prêcher les quinze signes, V, Etude sur Villon par Campaux, p. 94.
OU plutôt, car la simplicité, Taccent naïf de ceux-ci ne se retrouvent plus, on croirait lire le livret d'une de ces pièces religieuses que les Jésuites jouaient à certains jours, dans leurs collèges (1).
C'est aussi un sermon à spectacles que celui où le même Père traite de l'Enfer : le sujet y est mis en scène, pour ainsi dire : toutes les variétés de peines sensibles sont passées en revue, décrites avec des détails précis, complets, étalées dans toute leur horreur. Le prédicateur montre tout, dit tout à l'avance. Il n'oublie même pas de marquer la distance qui sépare les vivants de l'Enfer : 1160 lieues seulement, la terre, au centre de laquelle l'Enfer est placé, n'ayant que 7,000 lieues de circuit (2). Je ne voudrais pas rendre la société à laquelle appartenait le Père Coton, responsable des singularités et des excès de sa manière. Toutefois, dans un certain procédé d'oraison familier aux Jésuites, dans ce précepte sans cesse répété par le fondateur, Assistez aux mystères par les yeux de l'imagination; voj/e^, touchez, goûtez les mystères, qui
(^ ) Il y eut dans ce temps-là môme, à Lyon, une grande représentation du Jugement dernier donnée par les Jésuites. F. dans le journal de PEstoile, coll. Petitot, t. XLVill, p. 87, de curieux détails sur cette solennité, et sur les suites fâcheuses qui en résultèrent pour plusieurs.
(2) Sermons sur Us principales, etc. p. 790.
70 DIVERS PRËDIGÀTEIJRS.
fail le fond des ExercMa, on retrouvoait peut-être l'origine de cette rhétorique minutieusement descriptive, de ce dévot réalisme (1). * ' : Quoi qu'il ^n soit, les {Hrédications du Père Cotmi eurent un immense succès. Tandis qu'il exerçait son ministère à Grenoble, Lesdiguières, alors lieutenant du Roi en Dauphiné, extrêmement curieux d'entendre un si grand orateur, et cependant «l assez bon hugue- (< not pour ménager là-dessus ses pasteurs, pratiqua i< un chemin dérobé de son logis jusqu'à l'église, où, 4c d'une fenêtre qu'il avoit fait faire exprès, il entendoit u le sermon sans être vu. » ( Vie du Père Coton par le Père D'Oriéans, Paris, 1688, p. 35.)
Suivant un autre biographe, Henri IV était ravi du génie de son confesseur pour la prédication. Les jours de iHTÔne, il le conduisait à l'église dans son carrosse, et plus d'une fois le prit par la main pour le mener à sa
(1) V. Exercitia spiritualia^ Rome, 4576. Les prescriptions de Tartîcle V se rapporteni justement à la pensée de FEnfer. Voici comment il faut appliquer les cinq sens à ceUe pensée : « Punctum primum est spectare per imaginationem vasta inferorum incendia et animas igneis quibusdam corporibus inclusas. Secundum, audire imaginarios planetss, e^iilatas, Todferaliones> bliapheodas in Christum et Saaetofi ejas erumpentes. Tertium, imafinario diam ^adu fumum^ sttlfur, et sentis» eiJ^nsdamseu fecis atque jpotredinis graireolentiam penentire. Qvartum, gmstare similiter res amarissinas^ ui laerymas, rancorem, conscientiœque vermem. Quintum, tangere quodam nodo ignés illos, quorum tacta anima» ips» ambunutar» »
DIVEBS PRÉDICATEURS. 71
chaire (1). Nous avons quelque peine à croire, cependant, surtout après avoir recueilli le jugement de ce prince sur Féloquence du Père Seguiran, qu'il ait eu au fond beaucoup de goût pour celle du Père Coton. Qtîe devait dire un pareil auditeur, lorsqu'il entendait définir la Béatitude, ou le Paradis, « un palais royal, où les << planètes servent de galeries, le firmament, de salle « basse, le premier mobile, de chambre , le cristallin^ « d'antichambre, et l'empirée, de cabinet; >> et la charite, « la pierre, non philosophale des artchimistes, « mais théologale du Sainct Esprit, pour laquelle cornac poser, le fils de Dieu a esté calciné dans les flancs « de la Vierge, fixé sur la croix et sublimé sur les « cieux (2) I »
Je ne m'arrêterai point à discuter le mérite du prédicateur dominicain Coeffeteau, non plus que celui de Tévêque d'Aire Cospéan, avec les critiques qui ont fait à ces deux orateurs l'honneur de leur attribuer une première réforme de la chaire sous Henri IV (3) . Les ser-
(4) Bibliotheca scripL soc. Jesu, Anvers, 1643, p. 378. Pierre Rouvray, Vita Patris Pétri Cotoni, Lyon, 4660, p. 82.
(2) Sermons sur Us principaUs^ etc. p. 325 et 845. V. Du Perron sur certaines façons de parler du P. Colon, Perrorùana^ Cologne, 4669, article Coton.
(3) Ch. Perrault, Hommes iUusùres^ Paris, 4700^ t. lU, p, 5 ; Goui^ Bibliothèque française^ t. II, p. 294 ; Vatibé Guillon, Modèles de r éloquence chrétienne^ Paris, 4837, Diaeours prélimiBaire.
mons du premier n'ont pas été conservés; et si Ton juge du caractère et de la valeur de sa parole par Toraison funèbre de ce roi, qu'il prononça en 1610, il semble Savoir aucun litre sérieux à l'exception qu'on a faite en sa faveur. Cet ouvrage en effet, offre, à première vue, une ressemblance frappante avec ceux dont je viens de m'occuper. La Bruyère, évidemment, ne songeait point à ce discours de Coeffeteau, non plus qu'à son Tableau des passions humainesy fastidieuse compilation des œuvres morales d'Aristote, il n'avait en vue que le correct auteur de la traduction de Florus (1), quand il écrivait : « Un slyle grave, sérieux, scrupuleux « va fort loin : on lit encore Amyot et Coeffeteau (2). » Quant à l'évêque d'Aire (3), la gloire d'avoir perfectionné dès ce temps-là l'éloquence de la chaire, ne peut lui être attribuée que par une sorte de malentendu. Il y a deux parties dans la vie de ce prélat, deux hommes, qu'il faut soigneusement distinguer (4). Il y a le vieil évêque éclairé et mûri par une expérience
{^) Publiée en 4621. Paris, f>.
(2) Des ouvrages d'esprit^ XLV, éd. Walckenaer.
(3) Plus tard évoque de Nantes, puis de Lisieux.
(4) C'est ce que n'a peut-être pas assez fait M. Floquet dans son excellente histoire de Bossuet, quand il trace d'après deux biographes du xvu» siècle, R. Le Mée et J. B. NouUeau, le portrait de Gospéan ; Etudes sur Bossuet^ t. I,p. 400^
d'un demi*siècle, instruit par tout ce qu'il avait vu s'accomplir de progrès dans les lettres sacrées et profanes sous Louis XIII et Richelieu, qui, au terme de sa longue carrière, donnait en effet l'exemple d'une éloquence grave et épiscopale, et, témoin du premier succès de Bossuet dans cette mémorable soirée de l'hôtel de Rambouillet, savait pénétrer tout le génie du jeune orateur, lui adresser sur ses études d'utiles conseils, et prophétiser sa gloire : et il y a le brillant évêque du règne de Henri IV, plein de zèle et de feu, mais écrivain subtil et esclave de la mode, qui, dans l'éloge de la victime de Ravaillac, ne craignait pas de citer Pythagore, Salluste et Plutarque, et d'entrechoquer des antithèses, de jouer sur les mots, comme dans le passage suivant : « David, au deuxième livre « des^Rois, déplore la mort de Satil,... maudit le lieu « où il estoit mort et les montagnes innocentes qui « avoient reçeu son sang. Paris, ce seroit une trop « grande dureté, mais une très-injuste cruauté de vous « maudire pour avoir reçeu le sang devostre Roy. <c Ce sang vous a affligé, non pas déshonnoré, vous a <( rendu misérable, non pas coulpable : mais vous trou- « verez bon, ce croi-je, qu'au lieu de prier que la pluye « et la rosée ne tombent pas sur vous, je désire que « la pluye et la rosée de vos larmes ne cessent de
74 DIVERS PRÉDICATELRS.
V tomber sur le funeste lieu où vostre grand Roy est <( tombé : et que vos enfants ne se trouvent jamais « dans cette malencontreuse rue, qui tire à bon droit « son nom du fer, mais qui devroit Favoir tiré des bi- « ries, de la félonie, de l'Enfer, sans tesmoigner par
V leurs soupirs, que le vray père, le plus grand hon- (i neur, le plus cher amour de Paris, l'a teincte de soD « sang (1). » On se demande si c'est bien le même homme qui, trente ans plus tard, mettait le jeune Bossuet en garde contre les applaudissements du salon d'Arténice, et l'invitait à chercher uniquement ses modèles dans les Pères de l'Eglise. Tels sont les contrastes que peut offrir dans une longue vie, à certains âges de révolution littéraire, l'histoire d'un même esprit.
(4) Oraison funèbre prononcée dans la grande égUse de Paris aux obsèques de Henry le grand, Paris, 4»}40 : — Paris, 4854, avec une notîce sur l'auteur, par M. Ch. Livet. — On relèvera, si l'on veut, dans ce curieux discours, quelques traits énergiques, quelques mouvemenls d'un pathétique vrai. On pourra le citer comme un des écrits où la langue française semble vouloir se débarrasser des longues et vagues périodes du xvi® siècle, et commence à marcher d'une allure plus dégagée et plus ferme. (A. Fremy, Des variations du style français au xvii® siècle, thèse de doctorat, 1 843.) Je ne vois là, en somme, aucun commencement sérieux de progrès pour la chaire : pas plus que dans l'oraiaon funèbre de Henri IV, par Fenollîel, évêque de Montpellier, œuvre du plus triste goût, si on la juge sur une lecture complète, et non sur quelques pages raisonnables, justement citées, et un peu trop admirées par M. Poirson. Histoire éh^ règne â$ ïïenri IV ^ U II, p. 739.
Le géûie de Féloquence religieuse a-l-il donc entièremeut fait défaut à la France dans les premières années du XTir siècle ?
Ne l'oublions pasv un grand évêque de ce temps, un grand saint, le plus aimable de nos moralistes chrétiens, le plus original des prosateurs français entre Montaigne et Eossuet, l'illuslre auteur de Ylntroduction à la vie dévote et du Traité de Vamour de Dieu, saint François de Sales, a été un infatigable prédicateur; et de ces trente années de prédication, il est resté quelques sermons originaux, et d^'aulres, en beaucoup plBS grand nombre, recueillis de souvenir, ou rédigés sur des notes plus ou moins complètes, par de pieux auditeurs.
Ne parlons que des orignaux (1). On y retrouve
(1) Ce sont : 4* un sermon sur TAssomption, un autre sur la Pentecôte, et vingt-trois abrégés ou plans de sermons, le tout publié pour ia première fois, diaprés les manuscrits, en 4640, daaa ré(filion in-f^des Œuvres complètes dressée par le jésuite Talon; 2° un sermon pour le jour de saint Pierre, également tiré d'un manuscrit par FédUeur des Œuvres complètes de 4665, in-f»; 3*» Toralson fonèbre du duc de Mercœur, prononcée et imprimée en 4602. Excepté ces quelques écrits, dont l'authenticité est incontestable, on n*a sous le nom de Sermons de Tévéque de Genève que les rédactions des religieuses d'Annecy, revues et remaniées par le commandeur de Sillery pour l'édition de 4 640. La préface du P. Talon ne laisse sur ce point aucun doute. Plus tard une nouvelle révision de ces mêmes sermon» fui exécutée par l'ordre de madame de Chantai. D^àle commaodeiir de Sillery y avait fait tant de changements qu'il mérilaitf dit le
sans doute celte vive ardeur de charité, cette onction douce et persuasive, cette science de nos faiblesses et de nos misères, ce tact délicat des mystères du cœur, qui font du maître de Philothée et de Théotime un guide si attrayant et si sûr de la vie morale et religieuse. On y retrouve cette imagination vive, fertile, riante, tout éprise des beautés et des grâces de la nature extérieure, qui sans cesse puise à cette source des peintures animées, des comparaisons fleuries, pour en égayer les abstractions de la morale et de la théologie, et pour rendre Içs leçonsde l'une et de l'autre plus sensibles et plus frappantes. On y admire enfin un talent d'écrivain tout libre, tout naturel, exquis néanmoins et supérieur, qui façonne, dégage, assouplit la langue, sans la dépouiller de ses richesses originelles, sans lui enlever ses tours naïfs et ses grâces ingénues.
Et cependant, ce n'est pas dans ses sermons, ou du moins dans le peu qui nous en reste, que ce grand et aimable esprit se montre à nous avec tous ses avantages, avec toute sa supériorité sur les autres écrivains du temps.
P. Talon, d'en être considéré comme le second auteur. On voit avec quelle réserve on doit chercher la manière et le génie de saint François de Sales dans ces textes dont il n'a pas écrit une seule ligne, et auxquels tant de mains ont travaillé.
Si Ton a pu signaler chez lui parmi les beautés les plus franches, et dans ce naturel même qui le distingue, une veine de subtilité et de faux goût , s'il a été accusé d'avoir, lui aussi, plus d'une fois sacrifié littérairement à la mode, c'est par les sermons surtout qu'il a pu prêter à ces reproches.
Ces imperfections des sermons, comparés avec ses écrits de piété d'un autre ordre, tiennent peut-être à la différence même des genres. Je m'explique. Quand il composait son admirable Introduction à la' vie dévote^ saint François de Sales faisait une chose entièrement nouvelle; il écrivait en français, pour les mondains , sous forme familière, et dans le langage du monde luimême, un traité de morale pratique s'appliquant à tous les détails de la vie, dans les différentes conditions sociales. En ce genre d'écrit religieux, qui était encore à créer, comme aussi dans ses Épîtres spirituelles^ où sa piété s'épanche sous la forme d'une conversation intime, d'une confidence affectueuse, il pouvait suivre sans obstacle et sans gêne l'impulsion de son heureux génie : il était naturel, parce que rien ne l'empêchait d'être lui-même. Dans le sermon, au contraire, il trouvait une voie tracée, des procédés en vigueur, des formes autorisées par l'usage, consacrées parle succès; il trouvait un genre établi et régnant despoliquement,
dont il était bien difficile , même du bon sens et au génie, de s'affranchir du premier coup, quelles qu'en fassent les imperfections , les étrangetés même : il corrigeait en partie ces défauts, les adoptait lui-même en partie, cédant à son insu à Tautorité de la tradition et à Fentraînement de Texemple.
Le goût particulier de saint François de Sales pour les grands écrivains mystiques du moyen âge qui avaient plié l'éloquence religieuse aux besoins de leur esprit, aux habitudes de leur théologie, le mettait en contact avec une école de prédication à la fois inspirée et raffinée, prodigue Jusqu'à l'excès, jusqu'à l'abus» d'explications allégoriques de l'Écriture et de similitudes ingénieuses.
N'est-ce pas d'après celte coutume, encore presque générale de son temps, de chercher partout dans les saints livres l'envers du sens apparent, que l'évêquc de Genève expliquant à ses auditeurs la sublime lé* gende placée sur l'arbre de la croix, appelait leur attention sur le mot Nazarenus, qui signifie fleuri : <c ce « qui est, » dit-il, « un autre très grand sujet de glori- « flcation : car, par la croix, nostre âme a esté parée « des belles et sainctes fleurs de tant de vertus, de tant « d'auréoles si odoriférantes. C'est là où nostre Sei- « gneur s'est rendu rose de martyre, violette de mortî-
« fication, lys de pureté, estant, non seulement pur a luy-mesme, mais encore purifiant: lectulus ncster <c floriduSf etc. (1). » N'est-ce' pas dans le même esprit qu'il prêtait un sens mystérieux au nombre des disciples, ou frères, rassemblés autour de saint Pierre le jour de la Pentecôte (2)? n'est-ce pas par le même tour d'imagination pieuse qu'il voyait dans Moïse retiré des eaux, la figure du grand apôtre saint Pierre, qui, lui aussi, pêcheur appelé du rivage de la mer, fut retiré des eaux par le divin Maître (3) ?
Il est vrai que dans une lettre Sur la méthode de bien freschei\ écrite en 1604 pour le frère de madame de Chantai, André Fremiot, qui venait de s'asseoir sur le siège archiépiscopal de Bourges, entre autres conseils excellents donnés à ce prélat et à tous les prédicateurs, il recommande d'épuiser les richesses du sens littéral, et, pour le sens allégorique, de s'en tenir aux interpré-
(K) Plan d'un sermon pour le jour de l'Invention de la sainte Croix : Œuvres^ Paris, 1640, t. II, p. 404.
(-2) « Erat autem turba centum et viginti^ ils esioient cent et vingt. « Douze estoient les Apostres au commencement, et maintenant ce a nombre de douze a été multiplié par dix. Il faut apprendre que si a noiis voulons recevoir le Sainct Esprit, il nous faut multiplier et « enrichir les douze articles de la foy par Tobservation et exécution « des dix commandements de la loy. » Sermon sur la Pentecôte, J&id. t.n,p.'12.
(3) Sermon pour le jour de saint Pierre.
talions naïvement tirées et sortant de la lettre (1)* Mais un peu après, comme exemple d'allégorie naturelle et légitime, il propose cette glose des paroles de Dieu SUT Esaii et Jacob : Duo sunt gentes in utero, et duo po^ puli ex ventre dividentur, populusque populum superabit, et major serviet minori. « Esaû, » dil-il, « représente le <( corps, qui est l'aîné; car avant que l'âme fût créée, « le corps fut faict et en Adam et en nous. Jacob « signifie l'esprit, qui est puîné; en l'autre vie, l'esprit « surmontera le corps, lequel servira pleinement à « l'âme et sans contradiction. » Ou encore, « Esaû, « c'est l'amour-propre de nous-mesmes : Jacob, l'amour « de Dieu en nostre âme : l'amour-propre est l'adné, « car il est né avec nous ; l'amour de Dieu, puîné, <c car il s'acquiert par les sacrements et pénitences : « et néanmoins, il faut que l'amour de Dieu soit le « maistre, et, quand il est en une âme, l'amour- « propre sert et est inférieur. »
Dans la même lettre, il accorde qu'on « se peut « servir de l'Ecriture par application avec beaucoup «c d'heur, encore que bien souvent ce qu'on en tire ne « soit pas le vrai sens ; comme saincl François disoit
(4) ÉpUtres spirituelles^ première édition, Lyon, 4629, L 1, lettre 34. V. aussi Esprit de saint François de Sales ^ Paris, 4639, T. I, p. 230.
SAINT FRANÇOIS DE SALES. 9i
« que les aumosnes estoient panis angelorumj parce que « les anges les procuroient par leurs inspirations. » Par ces concessions, rexcellenle règle posée d*abord perdait sans doute un peu de sa vertu et de son efficacité. M
Et dans ces exemples empruntés à la nature extérieure,' dont il assaisonne si volontiers sa morale, et trop abondamment peut-être, est-il nécessaire de faire remarquer qu'à côté d'images simples, justes et charmantes, trouvées dans les scènes familières de la vie champêtre, tirées de l'abeille, du lis, de la rose, il en a d'autres, prises d'un monde fantastique, d'une nature problématique et singulière, et ajustées à son idée avec un détail de comparaison minutieux et alambiqué, comme ce parallèle du phénix et de la Vierge, dont il ornait un sermon prononcé à Paris en 1602, à l'âge de trente -cinq ans? (c Le phénix mourut par le feu, et « ceste saincte dame mourut 4'amour. Le phénix « assemble des busches de bois aromatique, et les » posant sur la cime d'un mont, fait sur ce buscher un « si grand mouvement de ses aisles, que le feu s'en a allume aux rayons du soleil. Cette Vierge assemblant « en son cœur, la croix, la couronne, la lance de <( nostre Seigneur, les posa au plus haut de ses pen- « sées, et faisant sur ce buscher un mouvement de
« continuelle méditation, le feu en sortit aux rayons « des lumières de son fils» etc. »
Sans doute Taimable génie de Tévêque de Genève se marque jusque dans les défauts qui déparent son .|f éloquence de prédicateur. Même en ces parties quintessenciées» saint François de Sales est très-supérieur à ces orateurs du temps, tels que les Pierre de Besse» les Seguiran, dont il suit alors la manière. Chez lui, les pensées subtiles, les images raffinées n'ont rien de pédantesque : le bel esprit dans ses sermons n'est point affecté, au sens propre du mot, et n'a rien d'ambitieux : ce n'est point la recherche étudiée d'effets surprenants et nouveaux : c'est un tribut involontaire payé à la mode par une imagination vive et brillante; c'est, si Ton veut, le jeu innocent d'un esprit fin,* ingénieux et fécond, auquel ont manqué les leçons d'une forte discipline littéraire^ et qui s'est développé à l'école de saint Bonaventure au moins autant qu'à celle des Pères et des classiques anciens. Saint François de
Sales peut être subtil, il n'est jamais pédant, ni rhéteur. On retrouve, on sent jusque dans ses combinaisons d'idées ou d'images les plus singulières, dans ses paraphrases et ses paraboles les plus inattendues et les moÎBs simples, U plus parfaite simplicité d'âme, une exquise candeur, l'oubli de soi le plus complet, une
onction tendre etchannante qai gagne le cœur. Grâce à ce caractère d'affectueuse naïveté partout répandu, les défauts même de cette éloquence deviennent aimableSy et quelque chose de plus encore : dulàa et sancta vitia (1).
Mais enfin, cette parole si propre à toucher les âmes, n'était pas la plus propre à réformer la chaire, étant eWe^ même, en bien des choses, malgré les inspirations qui la vivifiaient, trop fidèle aux habitudes de Téloquence contemporaine, et à demi complice de ses travers.
C'était à des esprits plus sévères, à des talents d'un éclat moindre, sans doute, d'une originalité à coup sûr inférieure, mais plus contenus et plus sobres, qu'il était réservé d'entreprendre et de pousser efficacement l'œuvre d'épuration et de réforme dans la chaire française.
Ce que le sermon devenait à l'école de François de Sales, entre les mains de ses disciples immédiats, de ses fervents imitateurs, on peut le voir en jetant les
(4) Ce que Fénelon a dit de saint Augustin semble fait pour Févéque de Genève : v llcorrrige le jeu d'esprit, autant qu'il est pos- « sible, par la naïveté de ses mouvements et de ses affections. Tous « ses ouvrages portent le caractère de l'amour de Dieu : non-seule- « ment il le sentait, mais il savait merveilleusemeni exprimer au c dehors les sentiments qu'il en avait. Voilà la tendresse qui fait « l'éloquence. » . Dialogues sur Véloquence^ III® partie. Œuvres^ Paris, LebelJ823; t XXI,p. 444.
yeux sur les homélies du célèbre Pierre^ Camus, l'élève préféré et le plus cher ami du saint, son auditeur assidu et sou biographe vigilant pendant vingt années. Je sais la part qu'il faut faire au goût particulier de ce prélat bel esprit , à son imagination excentrique, à sa verve intempérante. Mais même en tenant compte, autant qu'il convient, de l'infériorité du disciple et de ses travers personnels, llnfluence du maître n'est-elle pas reconnaissable , sa trace tfest-elle pas visible, pour ainsi dire, dans ces applications pieusement tourmentées de l'Écriture, dans ces analyses à perte de vue des délicats mystères du Cantique des cantiques^ dans ce style tout bariolé d'images familières et de comparaisons pittoresques, où la pensée s'amoindrit, se rapetisse, à force d'être représentée aux yeux et matérialisée pour ainsi dire ; dans ce déluge d'emblèmes dévots puérilement décrits, cœurs brûlants, cœurs percés de flèches, autels prenant feu sous le rayon, lacs de fleurs entrelacés, etc.? En écoutant l'étrange parole de ce Camus, bien souvent on croirait entendre un saint François de Sales en belle humeur, plus folâtre, plus exubérant et plus bigarré : l'imitation , indiscrètement et follement poussée, va, si l'on veut, jusqu'à la charge; mais au fond, la méthode se retrouve à peu près pareille; le genre est le même. Parmi les nombreux défauts qui
ont si fort compromis la réputation de Févéque de Belley , et dont on s'est trop souvent égayé pour qu'il y ait intérêt à s'y appesantir ici (1), je n'en vois qu'un duquel son illustre maître soit réellement innocent. Je veux parler de l'abus choquant qu'il fait, comme tant d'autres orateurs de cet âge, des citations profanes. Sans s'interdire les maximes et les histoires puisées à cette source, saint François de Sales avait eu le bon sens de n'en faire usage qu'en certaines rencontres, avec discernement et mesure. Il avait, dans sa lettre sur la chaire, expressément recommandé la sobriété en cette matière, disant qu'il était bon de citer les vers des poètes quelquefois^ « comme saint Paul « avait fait d'Aratus et de Ménandre (2), » et que, pour les histoires profanes, il fallait s'en servir « comme l'on <t fait des champignons, fort peu, pour seulement ré- « veiller l'appétit. » Camus, dominé par son étonnante et intempérante mémoire, entraîné par son humeur curieuse et volage, prodigue moralités, histoires.
(4) J'indiquerai seulement comme lecture curieuse, très-propre à donner une idée de ce prédicateur, deux sermons intitulés, Tun, Les espines préférables aux roses^ Homélies quadragésimales ^ Paris, 46<5, l'autre. Le %odiaque spirituel en la conversion de saint Patt/, Homélies festives^ Rouen, 4636 ; et la première des Homélies pané' gyriques de saint Ignace^ Paris, 4623.
(2) Àct.j xvu, 28. — I Cor., XV, 33.
contes, anecdotes tirées des sources les plus diverses, rassemble pêle-mêle les souvenirs les plus disparates. Pour plus de bigarrure, ce sermonnaire émaillé de sentences de poètes, est poète lui-même. Souvent, au lieu de citer textuellement les poètes anciens, il les présente, sans les nommer, traduits envers français de sa façon, c'est-à-dire habillés à la moderne, en style, de Du Bartas ou de Pibrac. Je crois même qu'il se permet quelquefois d'introduire dans la chaire certains auteurs contemporains, <( de la brigade de Ronsard, i^ comme l'avait fait avant lui le Père Coton, dont un sermon est tout rempli de quatrains empruntés à Ykis-tmiographe poëte Pierre Mathieu (1).
Il est donc permis de conclure qu'en fait d'éloquence sacrée, le xvu^ siècle se contenta d'abord de suivre et de continuer le xti"", et ne fit guère autre chose sous Henri IV, et même dans les {Nremiëres années du règne de. Louis XIII.
Pour ne rien omettre, cependant, il y a unediffô* rence à noter, un progrès à enregistrer , progrès définitivement accompli dès les premières années du siècle. Alors, en effet, deux choses furent séparées, que les
(4) C'est ainsi qvfrle Père Coton désigne Ini-méme en chaire eei auteur. V. dans les Sermons sur Jet priMpoZes tt U$ pims difluUâs matières de la Foy^ le sermon sur la mort.
FIN D£ LA PRÉDIGAnON POLITIQUE. 87
âges précédents avaient vues plus d'une fois s*unir dans la chaire et s*y confondre en un mélange équivoque, je veux dire le libre et pacifique enseignement de la morale et de la justice chrétiennes, et la critique directe et agressive du gouvernement des sociétés et de la gestion du pouvoir , la lutte généreuse contre les appétits et les iniquités du monde, et l'intervention passionnée dans les débats orageux du siècle, la religion, en un mot, et la politique. Alors enfin, et pour toujours, la chaire renonça à ce hardi contrôle sur les actes du souverain temporel, à cette libre censure des vices de l'État ou des fautes du pouvoir, qu'elle s'était fréquemment arrogée au sein de l'anarchie du moyen âge, qu'elle avait exercée avec moins de mesure encore au milieu des tourmentes religieuses et civiles du xvi* siècle, et qui, parfois généreuse et salutaire, avait trop souvent dégénéré en opposition partiale et violente, ou même en hostilité démagogique et factieuse : elle abdiqua décidément tout rôle politique, et se réduisit à son droit de censure sur les mœurs, en s'interdisanl ce qu'elle s'était permis trop de fois, le blâme ouvertement dirigé contre les personnes, les peintures morales portant un nom d'homme, ou s'appliquant trop visiblement à quelqu'un. Par là » malgré ce qu'elle garde encore.
M FIN DE LA PRÉDICATION POLITIQUE. r-/;
comme on Ta vu, de témérité et de caprice, la prédication sous Henri IV offre pourtant des allures plus régulières, un esprit nouveau de mesure et d'ordre. Si Ton songe aux exemples de turbulente audace et de licence qu'elle trouvait dans un passé tout voisin, si Ton se reporte à quelques pas de là, en pleine Ligue, à <5es luttes furieuses où triomphait Téloquence incendiaire des Aubry, des Rose, des Boucher, des Guincestre, on est frappé de la discrétion, de la modération prudente de leurs successeurs immédiats, du caractère exclusivement religieux de leur parole , des respects qu'ils se plaisent à rendre à l'autorité et à la personne du prince, de leurs vœux empressés pour l'affermissement de l'institution monarchique et des pouvoirs réguliers. Le contraste est complet, et témoigne vivement de la révolution qui venait de se faire dans l'État, et de celle qui s'opérait dans l'esprit et dans les mœurs politiques de la nation.
Il s'éleva bien encore çà et là, surtout dans les chaires de province, quelques plaintes chagrines sur l'issue de la lutte, quelques clameurs de mécontents contrôle nouveau pouvoir. Tandis que la plupart des sermonnaires ligueurs s'effaçaient dans l'ombre et le silence, ou, changeant effrontément de rôle, s'empressaient eux-mêmes de glorifier et de bénir la monarchie res-