‹ Des prédicateurs du XVIIe siècle avant Bossuet (volume 4)Chapitre 12 sur 21 · FIN BE LA PRÉDICATION POLITIQUE · texte numérisé non relu

FIN BE LA PRÉDICATION POLITIQUE

taurée» d'autres» que la défaite de leur parti n'avait pas encore domptés, se permirent d'élever des doutes sur la sincérité de la conversion du Roi, ou de censurer sa politique ou sa vie privée (1). Quelques-unes de ces imprudentes agressions furent sévèrement punies; des édits très-rigoureux furent rendus contre les « prédicateurs séditieux (2). » Ces mesures portèrent le dernier coup au vieil esprit frondeur de la chaire. Toutefois, on en retrouverait encore quelque trace jusque dans les dernières années du règne. En 1609, tandis que le Roi, caché sous un déguisement, poursuivait en Picardie la belle Charlotte de Montmorency, princesse de Condé, le Père Basile, capucin, préchant à Saint Jacques de la Boucherie, disait « qu'on « avoit veu anciennement des empereurs et de nos rois « mesmes (dont il en nomma quelques-uns) qui s'este toient masqués et desguisés, mais non comme ceux « d'aujourd'hui, pour aller voir leurs maîtresses, des- « baucher les femmes de leurs subjets, et commettre <i des paillardises et adultères, ains à toute autre in- <( tention, scavoir pour apprendre du petit peuple et « du commun ce qu'on disoit d'eux et de leurs Est&ts^

(4) F. Ch. Labitte, Les prédicateurs de la Ligue, c. V, § 2. (2) isambert, Anciennes lois françaises j t. XV, p. 402 et 477.

90 n!f DE LA PRÊDICATIOIf POLITIQUE.

« pour y donner Tordre, s'amender et les réformer (l).» Un jour que Henri IV était venu au sermon avec une suite de dames, parmi lesquelles se trouvait la marquise de Verneuil, le Père Gontier, jésuite» s'interrompit pour demander au Roi « quand il se lasseroit « de venir entendre la parole de Dieu avec un se- « rail (2). » Ces sorties, et quelques autres non moins risquées (3), étaient comme un dernier souvenir, un dernier écho des hardiesses et des licences d'autrefois. Les traits de ce genre ne changent rien, en somme, à la phyi^onomie de l'ensemble, qui offre, comme je Tai dit, un caractère nouveau de discrétion et de respect. Dans la polémique avec les Réformés, cependant, la chaire ne se hâta point de répudier ces formes de dis- «iss^ion bruyantes et passionnées, ce langage amer et hostile dont la controverse religieuse s'était permis si aisément l'usage au xvi* siècle. Les noms offensants.

{4} L'Estoile, eolL Petitot, t. XLVIIl, p. 348.

(2) Ce jour-là, il est vrai, la Cour était distraite et bruyante, et la marquise faisait des signes au Roi pour le faire rire. Au lieu de châtier le prédicateur^ comme le lui conseillaient ses ministres, Henri IV pardonna, mais en roi et en homme d'esprit. Quand il revit le Père Gontier, il l'assura qu'il ne devait rien craindre, et le remercia même de ses corrections, mais en même temps il le pria de ne plus lui en adresser de telles publiquement. Journal de l'Ëstoile, coll. MidMtud, ]^ U^^ noie des éditears.

(3) Y. L'Sstofle, coIL Fietîlot, I. ILVIU, p. 334.

LA CIOKTROVERSE EN CEAIRE. 9f

les termes de mépris ou de moquerie» les anathëmes injurieux continuèrent à se mêler aux arguments, et changèrent trop souvent en dispute irritante ce qui aurait dû n'être qu'un éclaircissement pacifiqde ou une censure fraternelle. Un de ces prédicateurs dont fai es^ sayé plus haut d'esquisser l'étrange physionomie, Pierre de 9esse, dans une contestation avec lés ministres protestants sur les titres de leur mission, les appelait loups, pestes y furies, ministres de Satan^ et leur demandait en bouffonnant où étaient leurs « patentes, » leur prétendue réforme étant, dfsait-il, « toute composée de « paradoxes, de blasphèmes, de diablerie;;, de contra^ <c dictions, de privations, de négations, de zéro, de « rien, de fanfreluches (1). » Le même, réunissant divers traits de la vengeance divine sur les hérésiarques» après avoir retracé la fin d'un Ârius, d'un Manichée, d'un Nestorius, ajoutait : « Luther mourut plus douée* i( ment, car aîant bien chopiné et farcy la panse à un « souper, sans autre cérémonie, il alla coucher en « enfer. Zuingle, combattant contre les catholiques, « fut abbattu armé de toutes pièces, au rapport deCo- <( cleus. Le diable égorgea Gorolostade, à ce que di*

(4) Premières e^nuptûms théologiques, sur le carême^ Pam,'4Ga6,

n LÀ CONTROVERSE EN CIAIRE.

« sent les ministres de Basle. Et toi, Calvin» le plus « malheureux de tous, ne mourras-tu pas d'une mort K malheureuse? Il fut rongé des vers, comme un Hé- 4( rode, un Antiochus, un Maximin, et invoquant les « diables à la fin, tout enragé et désespéré, rendit la 4< vie (1). » Un autre, Yalladier, dans un sermon où il combattait l'hérésie de Calvin sur le Purgatoire, après avoir traité ses adversaires d^exécrables menteurs, de cerveaux démontés^ de satrapes de l'Enfer^ demandait d'où ils avaient pris celte erreur : « L'hérésie contre « les sacrements, ils l'ont puisée de Judas, » disait-il; « mais l'impiété contre les morts, ils l'ont prise de « Caïn ; et de faict, de Calvin, il faut ester peu de « chose pour y trouver Caïn. » Et de là, l'orateur s'engageait dans un long parallèle entre Calvin et Caïn, dont voici la conclusion : « ... Caïn fit tout ce qu'il fit « de haine qu'il portoit à son frère et d'envie mortelle : « Calvin, de pure haine qu'il portoit aux pauvres âmes, « et d'envie contre l'Église catholique, par un malta- « lent infernal, ne visoit pas seulement au Purgatoire, K ains à dresser une pure faction et révolte, pour « abolir toute forme d'église et de culte divin (2). »

(4) Premières conceptions théologiques sur le carême, p. 404 . • {%) Saincte philosophie de Vâme, édition de 4626, p. 364. Le même Valladiersoutenail que Luther avait été.engeadré par un in*

On est bien loin, comme on voit, de la mesure dans Fattaque, de la dignité dans la dispute, que garderont, malgré Tardeur de leur foi, un Bossuet, un Bourdaloue, répondant du haut de la chaire aux sectes dissidentes, de cet accent de charité qu'ils sauront mêler aux plus sévères avis ou aux sentences les plus rigoureuses. Sauf rappel aux armes, qu'on n'osait plus se permettre sous le règne du vainqueur de la Ligue, on croirait entendre encore retentir la parole agressive, presque haineuse, des Hennequin et des Vigor (1). Et même, parfois, dans le feu de la dispute, d'audacieuses protestations contre le récent édit de liberté religieuse et de paix partaient de la chaire, en présence même de la

cube (sermon sur les sortilèges). Tel était le style de la polémiqué en chaire. La controverse écrite se montrait beaucoup plus calme etplus digne dans les œuvres de Du Perron et de Coeffeteau.

(<) Ce dernier avait été jusqu'à dire que les hérétiques ne sont point nos frères, etqu'on est dispensé de prier pour eux. Sermons catholiques pour tous les jours de Vannée^ Paris, 1 597, p. 471 eH73. En 4683, Bourdaloue disait dans Toraison funèbre du père du grand Cpndé : « A Dieu ne plaise que j'aie la pensée de faire ici <c aucun reproche à ceux que Terreur ou le schisme ne m'empô- « chent point de regarder comme mes frères, et pour le salut des- « quels je voudrais, au sens de saint Paul, être moi-même ana- « thème! Dieu, témoin de mes intentions, sait combien je suis <c éloigné de ce qui les pourrait aigrir ; et malheur à moi, si un autre ui esprit que celui de la douceur et de la charité pour leurs personnes « se mêlait jamais dans ce qui est de mon ministère ! »

Cour» des mots provoquants, d'intolérants conseils

semblaient appeler une lutte nouvelle.

Ce même Père Gontier, qui tançait publiquement Henri IV sur son sérail, prêchant le jour de Noël 1608> devant le Roi, s'emporta contre les Protestants « jus- « ques à les appeler vermines et canailleSj jusques à a dire que les Catholiques ne les dévoient souj&ir a parmi eux (1). )»

Ces paroles firent g^and bruit et grand scandale. Le maréchal d'Omano, lieutenant général de Guyenne, tête fort vive, dit au Roi que <( si Ton eust presché a à Bordeaux devant lui ce que Ton avoit presché à a Paris en présence de Sa Majesté, il eust fait jeter le a prédicateur dans l'eau au sortir de la chaire (2). » Henri IV fit défendre au Père Gonlier de paraître désormais dans les chaires de Paris, excepté au Louvre, en sa présence; puis quelques jours après, il revint sur cet ordre, et lui rendit pleine et entière liberté de parole, « dont chacun, y* dit L'Estoile, « demeura fort « étonné. » Outre qu'il ménageait, en habile politique^ la puissante société à laquelle appartenait le Père Gontier, Henri IV, juge clairvoyant des sentiments et des

(4) L'EstoUe, coU. Petite L XLVIU, p. 348.

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LÀ OHtTROYERSfi EN CHAIRE. 9t

voeux de son pevple, redoutait peu l'effet de ees pro^ YOcatioDS. On était alors k la fin de Tannée 1609, et à cette date, la fièvre des guerres religieuses était trop bien calmée dans le peuple, les bienfaits de Tordre et de la paix étaient trop généralement compris et goûtés, pour qu'une parole incendiaire tombée de la bouche d'un prédicateur pût mettre le feu au royaume (1). Cependant il y avait dans ces derniers excès de la polémique religieuse sous le roi vainqueur de la Ligue, un autre péril dont Henri IV ne s'inquiétait pas assez peut-être. Ce qui s'agitait encore des fureurs fanatiques du siècle dernier dans quelques têtes exal-

(1) L'année suivante, deux mois après la mort du Roi, « les bruits « couroient partout, » dit TEstoile, « d'une Saint Barthélémy pro- <x chaîne, semés et aposlés à dessein par quelques brouillons d'Estat, « qui taschoient par tels artifices d'y porter le peuple; mais lequel « pour tout cela ne vouloit point mordre à l'appast, étant fait sage « par les exemples du passé. « Nous n'avons que faire des querelles « des grands, » disoit-il ; « qu'ils s'accordent, s'ils veulent, ou s'ils peu- « vent, tout ainsi qu'ils voudront, mais qu'ils ne nous y meslent « point; car nous ne savons que trop comme ces gens là ontaccou- « tumé de traicter leurs amis. Nous en avons mangé du chien, du « chat et du chevau, nous ne sommes plus d'avis d'y retourner pour « le pris. Qui trouvera goust à de telles viandes, qu'il ne les espargne « pas. De nous, nous en sommes si saouls et si haudis, que nous «( avons perdu l'envie de plus en taster. « — ^^Et telle estoitla voix de « tout le peuple et le commun langage de tous les crocheteus et « femmes par tous les marchés et places de Paris. » Journal^ coll. Pelitot, t.XLlX, p. 84.

tées, était dangereusement remué par la violence injurieuse de ces débats publics avec les protestants, par ces ardentes protestations contre la loi, qui retombaient en mépris ou en haine sur le prince auteur de la loi. Au bruit de ces furieuses invectives, de ces anathèmes séditieux retentissant dans les temples, la sombre folie d'un Ravaillac s'aigrissait encore» et la pensée du crime résistait mieux dans cette âme malade aux derniers scrupules d'une conscience égarée (1).

(1] f. les aveux de Ravaillac. Relation de son procès, dans les Archives curieuses de Vhistoire de France^ U XV, p. < 1 3.

Etat du clergé» en Frapce, à la fin du xvi« siècle. — Décadence de la discipline et des mœurs. — Tentatives de réforme du xvi® siècle reprises avec plus d'énergie et d'ensemble par le xvii®. — Mouvement religieux sous Henri lY et sous Louis XIII.

Si le règne de Henri IV n'a, en définitive, qu'une très- faible part à réclamer dans la réforme de l'éloquence religieuse au xvii* siècle, en revanche il vil poindre et se développer rapidement une autre réforme (1) plus essentielle, qui devait seconder et accé lérer la première. Je veux parler de celle qui commença à s'opérer en ce temps dans la discipline et dans les mœurs du clergé français.

Le xvr siècle, cette grande et mémorable époque dans l'histoire religieuse des peuples modernes, avait été surtout pour l'Église catholique un âge de résistance et de lutte acharnée. Sans cesse aux prises avec un adversaire, qui, parti d'une question de discipline.

(1) Ceci est vrai surtout des dernières années du règne.

avail finalement porté ses coups sur la hiérarchie et sur le dogme, le clergé orthodoxe avait plus songé à se défendre qu'à se réformer, et plus travaillé à refouler l'hérésie, qu'à combattre dans son propre sein les relâchements et les abus qui avaient été le premier sujet de plainte et le grief le moins contesté des nova- * leurs. L'ardeur même de la lulte^ soutenue ^vec les armes diverses de la controverse, de la politique et de la guerre, ne lui avait pas laissé tonte la liberté d'esprit et de conscience nécessaire pour le prompt et sûr achèvement de cette dernière œuvre. La réforme des mœurs, depuis longtemps réclamée par tous les esprits sensés et par toutes les nobles âmes, ne s'était donc qu'imparfaitement accomplie. Sans doute, le xvi* siècle avait eu ses héros de pureté, de charité, de grands pontifes, de grands Saints, animés d'un zèle ardent pour le rétablissement de l'intégrité et de la régularité ecclésiastique. Il avait eu son grand concile de Trente, qui, tout en frappant les sectes ennemies de ses décisions dogmatiques, n'avait pas craint de signaler luimême les désordres introduits dans la tribu sainte, et d'indiquer ou de prescrire d'énergiques remèdes. Plus d'une fois, sans doute, à ces chrétiens appels, les consciences s'étaient émues. Des Églises particulières, des Ordres religieux s'étaient régénérés par un

courageux effort : de nouveaux Ordres étaient nés et avaient rapidement grandi. Mais à côté de ces transformations salutaires, de ces créations fécondes, bien des faiblesses s'étaient perpétuées, bien des abus avaient énergiquement persisté : aucun renouvellement, profond et d'ensemble, n'avait pu s'accomplir. Une grande nation habituée à prendre Tinitiative des héroïques entreprises et des réformes utiles en tout. genre, la France était notablement en retard. Le clergé français, tout en s'illustrant par l'inflexibilité de son orthodoxie, par l'énergie de sa résistance aux nouvelles doctrines, n'avait pas assez rompu avec ces habitudes séculières et mondaines, avec cette facilité de mœurs où il était tombé au déclin du moyen âge, et qui lui avait attiré, de la part de ses amis comme de ses ennemis, tant de vives remontrances et d'amères censures. Le rôle actif qu'une fausse idée de ses devoirs l'avait entraîné à prendre dans les guerres de reli^on, ses étroites alliances d'alors avec les puissances politiques, dont il empruntait le secours contre l'hérésie, toute cette vie d'intrigues et de combats qui le mettait en contact journalier avec les vices raffinés des cours, avec les passions grossières de la foule, n'était pas faite, il faut en convenir, pour l'aider à retrouver son austère droiture el ses évangéliques vertus.

d'autrefois. Que tfécueils nouveaux s'étaient offerts à lui dans ces temps malheureux où le moine quittait son cloître pour les camps, où Tévêque dressait des plans de campagne dans le cabinet des princes, où le prédicateur débitait dans la rue de séditieuses harangueSy où la guerre civile» troublant tous les esprits, jetait chacun hors de sa condition et de son rôle! Le pouvoir temporel avait, d'ailleurs, suscité lui-même à la réforme religieuse de graves obstacles, en s'acquittant avec une facilité peu scrupuleuse du grand devoir que lui conférait le Concordat, en élevant aux premières dignités de TÉglise des hommes que ni la science ni la vertu ne marquaient pour cet honneur, incapables, par conséquent, de diriger le ministère saint dans p la droite voie. Le relâchement des mœurs ecclésiastiques, loin de se ralentir, avait donc fait peut-être de nouveaux progrès sous les princes de la maison de Valois, et pendant les troubles de la Ligue. Ce qui est certain, c'est qu'à la fin du siècle, au lendemain de cette orageuse période, les divers ordres du clergé, soumis à une sérieuse enquête par un pouvoir réparateur, avaient présenté un affligeant spectacle. Plus d'un diocèse réclamait en vain la présence de son évoque, que les soins de l'ambition ou l'attrait des diver- . tfssements profanes retenaient à la cour. Le clergé des

paroisses, recruté avec trop peu d'attentiou ou de choix, manquait généralement du degré d'instruction convenable aux minisires du culte, et, chez un grand nombre, la frivolité des habitudes, ou même la dissipation des mœurs s'ajoutait à Tignorance. La discipline n'était pas plus respectée dans Tétat monastique: une vie douce et molle régnait dans les maisons réputées jadis les plus sévères: le désordre de certains couvents allait jusqu'au scandale (1).

Un pieux et savant Oratorien, exposant soixante ans plus tard la situation morale de l'Église de France au début du xwV siècle, en indiquait ainsi les principaux traits : « Notre honoré Père (le cardinal de Bérulle) « s etoit appliqué aux besoins des prêtres et aux dé-

(4) V. ce que dit TEstoile des couvents de Longchamp et de Gif : Journal, coll. Petitot, l. XLVIII, p. 382; et, dans les Mémoires pour servir à Vhistoire de Port-Royal, Utrecht, 4742, en quel état était réduite Tabbaye de Maubuisson, en 4600; t. I, p. 428. — L*étrange coutume qui permettait à des laïques de posséder des abbayes dont ils touchaient les revenus, ne contribua pas peu au dérèglement des cloîtres : beaucoup d*abbayes données à des seigneurs ou à leurs protégés, étaient desservies par des prêtres pauvres et ignorants, auxquels le titulaire assignait un faible salaire, et dont l'autorité était nulle. V. États Généraux de 1 61 4, discours de M. Miron, président du Tiers, au Roi; recueil de La Haye, 4789, t. XVII, p. 83. On ne se faisait non plus aucun scrupule de mettre en religion avec le titre d'abbé des cadets de noblesse ou des bâtards de princes encore enfants. F. Dom Caîmet, Hist, de Lorraine, t. III, p. 746; Sainte- Beuve, Poi't'Royal, 1. 1, 2« édition, p. 83 et 206.

(( sordres qui s*étoient glissés parmi eux, et il en avoit « remarqué trois principaux qui étoient comme la « source de tous les autres. Le premier éloit le luxe et « Tavarice, qui ne se séparent jamais... Le luxe avoit « amolli le cœur des ecclésiastiques, les avoit engagés « en des dépenses inutiles et criminelles, et leur avoit « fait nourrir des chiens et des chevaux du revenu , « qui, leur ayant été donné pour nourrir les pauvres, « est seulement appelé leur patrimoine. Par une né- « cessité inévitable, l'avarice avoit suivi le luxe, et les « ecclésiastiques ayant dissipé leurs biens par leurs « débauches, ils avoient travaillé à les recouvrer par « des injustices aussi violentes que honteuses... Le « second mal, qui les entraînoit à leur perte, étoit Tam- « bition, qui, n'étant jamais contente, les faisoit sou- « pirer incessamment après les dignités ecclésiasti- « ques, et leur inspiroit un désir emporté de s'élever « au-dessus des autres. Ce mal étoit aussi commun « dans l'Église que dans l'État. On ne regardoit plus « les bénéfices comme des charges onéreuses, mais <i comme des honneurs éclatants, qui rendoient les « hommes illustres, et qui leur donnoient de l'autorité « et leur procuroient du revenu. Ils ne se souvenoient « plus de cet avis de l'apôtre saint Pierre : Neque ut do- « minantes in cleriSy sed forma facti gregis ex animo....

REPÛRMfi IV£U(>i£US£. 103

« £t pourvu qu'ils commandassent dans l'Ëglise, ils ne (c se mettoient pas en peine de Tédifier par leurs bons « exemples^.. Le troisième mal quiperdoit les prêtres « étoitleur inutilité. Comme ils n'avoient rien à faire, « et qu'ils passoient toute leur vie dans une molle oîsi- « vêlé, ils cherchoient à se divertir, et ne s'occupant « pas de leurs charges, ils tomboient malheureuse- « ment ou dans l'ivrognerie ou la bonne chère, ou « dans la dissolution et dans l'impureté. Les nioins « criminels étoient ceux qui s'amusoient à bâtir et à « chasser, et qui, prenant ces divertissements profa- « nés et séculiers, croyoient avoir beaucoup fait pour « eux et pour l'Église, s'ils évitoient les écueils où « d'autres faisoient naufrage (1). » De semblables témoignages, de tels aveux se retrouvent au commencement de presque toutes les histoires ou relations édifiantes composées en l'honneur des saints personnages qui furent les principaux ouvriers de la restauration religieuse dans la première moitié du xvii'* siècle. L'estimable biographe de saint Vincent de Paul, Abelly, nous apprend qu'un bon prélat, après avoir exposé au Saint tout ce que son zèle lui avait suggéré de faire pour le bien de son diocèse., ajoutait : « Mais c'est avec

(4) Discours prononcé dans l'assemblée de TOratoire, en 1666, par le P. Senault, suporiewr généZBl dic l'Ordre.

« peu de siïccès, pour le grand et inexplicable. ûom-^ « bre de prêlres ignorants et vicieux qui composent « mon clergé, qui ne se peuvent corriger ni par pa- « rôles ni par exemples. J'ai borreur, quand je pense « que dans mon diocèse il y a presque sept mille prê- « très ivrognes ou impudiques, qui montent tous les « jours à l'autel, et qui n'ont aucune vocation, » Un autre écrivait au même Saint : « Excepté le chanoine « théologal, je ne sache dans mon église aucun prêtre « qui puisse s'acquitter d'aucune charge ecclésiasti- « que ; vous jugez par là combien grande est la néces- « site où nous sommes d'avoir des ouvriers (1). » Sans doute les mœurs et les études n'avaient pas

(1) Abelly, Vie de saint Vincent de Paul^ 4664, 1. II, ch. ii, V, même ouvrage, L. I,ch. i^DeVestat de V Eglise de France, lorsque . Vincent de Paul vint au monde. Cf. la belle et curieuse Lettre de M. de Sainl-Cyran à un ecdésiaslique de ses amis touchant les dispositions à la prêtrise, 4648; la Vie de M, Bourdoise, éd. de 1784, p. 33 et 468; celle de M. de Condren, par le P. Amelotte, 4643, p. 94; celle de César de Bus, par P. Dumas, 4743, p. 72.— Un mot de Bossuet (oraison funèbre du P. Bourgoing, 4®"^ point) en dit plus que beaucoup de témoignages : « Soyez bénie de Dieu, « sainte compagnie, » s'écrie-t-il, en s'adressant à l'Oratoire naissant; « employez tout ce qui est en vous d'esprit, et de cœur, et de « lumière, et de zèle au rétablissement de la discipline si horrible- « ment dépravée et dans le clergé et parmi le peuple. » — Fléchier, avec une égale sincérité, et une force d'expression qui ne lui est point ordinaire, a tracé de cette dépravation un frappant tableau dans son panégyrique de saint Charles Borromée.

fléchi partout d'une maDière aussi grave. Même en ces temps de corruption, de purs et saints exemples, estil besoin de le dire? partaient encore des rangs du haut clergé ; et plus bas, dans celte ombre ou l'héroïsme chrétien se dérobe si souvent aux yeux des hommes, plus d'une âme restée vaillante et fidèle gardait inviolablement l'esprit et les devoirs du sacerdoce. Jamais, grâce à Dieu, le mal n'est absolu en ce monde : et de même que les temps de mœurs régulières et saines, d'ordre prédominant en toutes choses, ont eux-mêmes leurs vices et leurs abus, plus profonds souvent et plus graves qu'on ne pense, une part de bon sens et de vertu, souvent plus grande qu'on ne suppose, se conserve dans les âges de trouble moral et de licence ; et même alors, le nombre des esprits droits, des cœurs honnêtes, reste, grâce à Dieu, considérable, et c'est ce qui soutient à l'ordinaire les sociétés les plus ébranlées par leurs propres désordres, et leur donne la force d'y survivre. Mais enfin, malgré ces nécessaires et salutaires exceptions, l'état général ^ clergé français, au temps dont je parle, était fait pour inspirer les plus graves inquiétudes aux amis de la religion et de la patrie, et le mal appelait d'énergiques remèdes.

Les circonstances morales qui viennent d'être relevées avaient eu naturellement grande influence sur

la condition de Téloquence religieuse au xyr siècle et an commencement du xvn'. Tous ces travers d'esprit et de langage que j'ai curieusement et peut-être trop longuement signalés dans les prédications du règne de Henri IV» si semblables à celles de la Renaissance, peuvent sans doute et doivent être attribués en partie à rimperfection du goût, à l'inexpérience du talent, à l'excès involontaire de l'admiration et du respect pour l'antiquité païenne récemment restaurée, à ce qui restait encore de rudesse dans les mœurs publiques et de barbarie scolastique dans l'éducation du clergé. Mais il est difficile de ne pas voir aussi la trace d'un grave affaiblissement moral dans cet abus d'érudition profane qui substituait une curieuse variété de souvenirs i l'étude religieuse des plus redoutables problèmes, et remplaçait l'édification par le divertissement ; dans ces subtilités de bel esprit, dans cet euphuisme mondain qui assimilait le sermon aux plus frivoles productions de la littérature à la mode, et rabaissait tris** tement le rôle du prédicateur, en trahissant chez lui un aveugle besoin de plaire , une misérable vanité d'auteur en quête de louanges et de succès ; dans ce cynisme de bouffonnerie, qui, au milieu d'une société beaucoup moins simple et moins naïve que celle du moyen âge proprement dit, n'avait plus la même in-

nooence, et ne pouvait se couvrir des mêmes excuses. Et comment TÉglise aurait-elle pu déchoir, comme nous l'avons vu, dans sa discipline et dans ses mœurs, sans s'écarter plus gravement qu'elle ne l'avait fait encore des vrais principes de la prédication, sans en délaisser plus complètement les meilleurs modèles? Où l'entière adhésion de l'âme aux leçons que la bouche répète, où l'intime harmonie et, pour ainsi dire, l'étroite solidarité des sentiments avec lès doctrines, des mœurs avec la parole, est-elle plus nécessaire que dans la chaire de vérité, et où les tristes effets de leur divorce doivent-ils être plus sensibles? Là, le pervertissement du goût, la décadence du talent suivent plus irrésistiblement que partout ailleurs l'abaissement des âmes(l). On le voit donc, c'était à la condition d'un travail double, en quelque sorte, d'un double progrès, intellectuel et moral, littéraire et re-

(4) « Un clerc mondain ou irréligieux, s'il monte en chaire, est « déclamateur. » (La Bruyère, De la chaire, XXIV). Ceci soit dit, pourtant, sans méconnaître ce qui fait proprement le mystère de la parole chrétienne. Il est de foi que, toute défigurée et ravalée qu'elle est alors, la prédication garde ses divines vertus : le Verbe agit par lui-même sur les âmes disposées à l'entendre, malgré l'insuffisance ou l'indignité du prédicateur. V. ce que dit Bossuet du prédicateur invisible. Sermon sur la parole de Dieu : V. aussi dans le Sermon sur les vaines excuses des pécheurs, comment il explique cette parole de saint Augustin : Lege uvam inter spinas pendentem, sed de vite . nascentem, III* point. '

ligieux, que la réforme de Téloquence sacrée pouvait enfin s'accomplir au xvir siècle. Cette réforme exigeait sans doute un degré de plus de politesse et d'art, un sentiment nouveau des bienséances, une culture plus complète de Fesprit; mais surtout elle devait naître du réveil salutaire des consciences, de Tébranlemenl religieux des cœurs, elle n'était possible que par la renaissance des antiques vertus sacerdotales et des œuvres apostoliques au sein de l'Église ; elle ne pouvait grandir que par les progrès mêmes de l'esprit de sacrifice et d'amour, source unique de vie et de puissance pour la chaire.

Ce grand mouvement, d'où le clergé français devait sortir régénéré, commença peu après le rétablissement de l'ordre politique et de la paix. Le signal fut donné, dès les premières années du siècle nouveau, par des hommes admirables, en qui la fermeté du caractère et la science du gouvernement des âmes se joignaient aux élans d'une piété ardente et d'une impétueuse charité. En peu de temps accoururent sur leurs pas de nombreux disciples, empressés à les seconder dans leur lutte contre des travers obstinés, contre des passions rebelles. On vit alors, comme en ces âges de péril et d'épreuve, où l'Eglise cherchait dans la vertu des asisocialions religieuses un raffermissement et une dé-

fense, on vit naître et s'étendre rapidement de nouveaux Ordres, tous institués selon la même pensée d'amendement el de progrès, tous animés, dès l'origine, du plus généreux esprit. L'Oratoire français, imitation originale et féconde de celui de saint Philippe deNéri, naquit à la voix de Tillustre cardinal de Bérulle. Sous la conduite de deux de ses disciples, Adrien Bourdoise et Eudes de Mézeray (1), deux autres sociétés se vouèrent, comme l'Oratoire, à l'exercice des vertus cléricales et à la direction des séminaires (2). Le premier modèle achevé de ces pépinières de prêtres que les siècles précédents n'avaient pas connuesj le premier séminaire au complet fui créé par le pieux et savant Olier (3). Deux humbles prêtres, l'un gentilhomme et ancien soldat, l'autre paysan illettré, frappés de la misère morale où languissait le peuple des villes et des campagnes, faute d'instruction religieuse, se chargèrent de rappeler le clergé à l'accomplissement de ce grand devoir : César de Bus forma, sous le nom de Prêtres de la doctrine chrétienne, une légion d'infatigables catéchistes : Vincent de Paul envoya jusque dans les

(1) Frère de rhislorien.

(2) La communauté des prêtres de Saint-Nicolas du Chardonnet. — La compagnie des Eudistes.

(3) Congrégation de Saint-Sulpice.

moindres bourgades ses modestes et zélés Missionnaires, en même temps qu'il multipliait pour le soulagement des pauvres ses institutions de charité, les plus bienfaisantes et les plus vivaces que le christianisme ait enfantées dans les temps modernes (1). Tandis que les congrégations nouvelles, sociétés de prêtres sans vœux, formées pour le redressement du clergé séculier (2), travaillaient à Tenvi à ce grand ouvrage, la réforme pénétrait, non moins résolue, non moins active, parmi les innombrables confréries monastiques dont les siècles passés avaient couvert la France. Une petite troupe de zélés Bénédictins (3) ranima dans l'Ordre entier la vie de prière et de travail, Tétude des saintes lettres, le goût de l'érudition religieuse et patriotique. L'antique esprit de Cîteaux se réveilla parmi les fils dégénérés de saint Bernard. Un des couvents de cet Ordre, purifié et agrandi, fil revoir au monde étonné les mœurs des premiers solitaires chrétiens : l'Eglise admira les vertus de Port-Royal, et profita de ses exemples, tout en combattant ses doctrines.

(1) V. Feillel, La misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul, Paris, 4862, ch. X et XIX.

(2) Peu de nouveaux Ordres monastiques s'étabiireat en France au xvu® siècle^ si ceu'est pour les femmes (Visitandines, Carméliies, Ursulines, etc.).

(3) La Congrégation de Sainl-Maur.

RÉFORME REUGIEUSE. 44 i

À ce raîeuuissement de vie spirituelle et morale au seiû du clergé^ répondit ua mouvemeot analogue de la société laïque* Les conversions éclatantes,, les exemples mémorables de ferveur et de charité se multiplièrent parmi les personnes du siècle. On vit des familles entières^i touchées de quelque accident imprévu, ou seulement pour avoir lu le livre si populaire alors de saint François de Sales (1), embrasser d'un ardent courage la règle chrétienne des mœurs, et s'y tenir au milieu même du monde qu'elles abjuraient sans le quitter. De pieux laïques rivalisèrent de vertus avec les plus héroïques représentants du sacerdoce.

En général, il y eut dans cette société sauvée d'hier et rajeunie, qui cherchait un sol ferme sous ses pas, il y eut retour involontaire et contagieux aux croyances et aux habitudes religieuses. De là, en partie, le sérieux, la gravité , qui vinrent s'unir à l'urbanité et à l'élégance des mœurs nouvelles. Sans doute, il ne faut

(1) V Introduction à la vie dévote. — « On peut dire, mes sœurs, « qu^avant votre samt instituteur, fesprit de dévotion n^était a presque plus connu parmi les gens du siècle. Oa reléguait dans « les cloîtres la vie intérieure et spirituelle, et on la croyait trop « sauvage pour paraître à la cour et dans le grand monde. François « de Sales a été choisi pour TaUer chercher dans sa retraite et pour « désabuser les esprits de cette créance pernicieuse. II a ramené la <( dévotion au milieu du monde. » Panégyrique de saint François de Sales, prêché par Bossuet dans un couvent de. la Visitiiti4>a,. 4 ^^ point.

I f 2 RÉFORME RELIGIEUSE.

rien surfaire» et» même en signalant les grands courants salutaires, on doit toujours tenir compte de l'inévitable mélange. Les nouvelles mœurs gardèrent plus d'une trace des anciennes, et dans cette activité plus régulière» parmi ces goûts épurés et ces instincts d'ordre renaissants» il y eut place encore à bien des saillies et à bien des licences où revivaient l'esprit aventureux et la morale facile de l'âge précédent. Les archives intimes des règnes de Louis XIII et de Louis XIV, si curieusement explorées de nos jours» et récemment complétées par la découverte de nouveaux et expressifs témoignages» ne nous laissent rien ignorer de ces nuances variées et de ces contrastes, et nous font assez connaître ce qu'il y eut d'imparfait et de fragile dans la rénovation religieuse et morale de ce temps » sitôt interrompue par l'invasion d'un autre xvi' siècle, bien autrement hardi que le premier. Après tout, cependant» et toute réserve faite, le mouvement dont je viens de rappeler les principales circonstaoces fut grand et sérieux» et eut ce caractère de haute inspiration et d'expansion féconde qui distingue les crises morales les plus glorieuses dont l'histoire ait gardé le souvenir (1). A voir s'élever coup sur coup, dans la

(1) « Qu'importe, » demande l'auteur de Port-Royal racontant les rudes travaux de la réformatrice de tant de couvents au xvii® siècle,

première moitié du siècle, et au delà, tant de saintes et bienfaisantes compagnies, vaillamment appliquées à leur tâche, tant d'hommes éminents par les dons réunis de la contemplation mystique et de la charité pratique, comment douter de la réalité et de la profondeur de cô-mouvement, et quel esprit sérieux n*y verra la vive et irrésistible action du sentiment chrétien, tout à coup ranimé après un trop long temps de langueur et de sommeil, et éclatant au sein d'un monde vieilli avec la pureté et Tardeur des anciens jours? Ce n'est pas aller trop loin que de saluer, d'accord avec les historiens spéciaux de l'Église, ce qu'ils ont appelé la Renaissance religieuse du xvii^ siècle. C'est reconnaître ce qui a été véritablement l'inspiralion première et comme Tâme de la grande litléraluro chrétienne de cet âge, dont nul ne conteste la richesse et la puissance. Autrement, la supériorité de cette littérature, que Ton a pu justement comparer à celle des Pères, serait un fait inexplicable. D'où seraient

de l'héroïque Angélique Arnauld, « qu'importe que tout cela n'ait « pas duré, et qu'elle se soit usée à une œuvre passagère? Depuis « quand le bien dure-t-il sur la terre? Tout l'effort, même celui des «c plus saints ici-bas, n'est-il pas passager par les résultats, et n*cstff ce pas à recommencer toujours? Le plus ou le moins n'y fait : rien « n'aboutit ; c'est l'effort seul, c'est la pensée qui nous est comptée. » Part-Royaly 1. 1, 2*^ édition, p. 206.

venues alors, en effet, dans TÉcole, dans le Cloître^, dans la Chaire, tant d'œuvres excellentes ou sublinies, qui font du xvii* siècle comme un nouvel âge classique des lettres sacrées, si cette féconde agitation religieuse n'avait doublé les forces de la pensée chrétienne, en répandant une foi plus pure et plus élevée, un enthousiasme plus profond? Jamais les grandes idées religieuses et morales n'inspirent mieux le génie, que lorsqu'elles naissent de toutes parts autour de lui, et lui arrivent, en quelque sorte, du fond vivant de la société qui l'entoure. Bossuet, Pascal, seuls avec leur génie, leur foi et leurs études, non soutenus et portés, comme ils le furent, par tout un courant de mœurs nouvelles et de croyances rajeunies, se seraient-ils élevés aussi haut? Un âge de mâles et saintes réformes, d'institutions héroïques inspirées parle vrai, l'impérissable esprit chrétien, pouvait seul enfanter le dernier des Pères de l'Église (1).

L'histoire de l'éloquence sacrée au xvii** siècle se rattache donc par le lien le plus étroit àcelledestrans-

(1) C'est un auteur laïque, c'est La Bruyère, qui osa le premier donner ce nom de Père de VÉglise à Bossuet (Discours de réception à TAcadémie française) : mais Massillon (Oraison funèbre de Monseigneur), le Père Delà Rue (Oraison funèbre de Bossuet, fin des 4*'^et 2*"'' points) ont parlé de Bossuet comme La Bruyère : et la postérité a ratifié leur jugement.

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formations heureuses que subit l'Église gallicane de 1600 à 1640. Je devrai donc plus d'une fois recourir à celle-ci, pour mieux saisir le caractère et mieux apprécier l'œuvre des modestes, mais utiles devanciers de Bossuet dans la chaire. Ici, comme ailleurs, l'étude littéraire n'a tout son intérêt et tout son prix qu'en s'écUiranteten »e complétant par celle des inslituti<«£ et des mœurs : et même n'est-ce pas surtout quand elle s'occupe de l'espèce d'éloquence la plus indépendaste de Tari proprement dit, et, en un sens, la moins littéraire, que la critique a besoin de ce genre de secours?

L'Oratoire. — Esprit et fin de cet Institut. — Le prêtre et le prédicateur selon M* de Bérulle. — Saint Vincent de Paul à l'Oratoire. — Premiers disciples de M. de Bérulle dans la chaire. — Le Père Bourgoîng. — Le Père Le Jeune, dit le Missionnaire aveugle. Son œuvre, sa vie. — Le Père Senault. — Ecole de Saint-Magloire.

Des prélats peu favorables aux projets formés par M. de Bérulle pour l'établissement d'une congrégation nouvelle, lui demandant un jour quels seraient les statuts de sa confrérie : « Mes règles, » dit-il, « les voici : » et il leur récita un verset de saint Paul sur les devoirs du prêtre (1).

Former des prêtres, en effet, par le moyen d'une sorte de société sacerdotale d'émulation et de perfectionnement, non liée par des vœux, sans autres engagements que ceux de la prêtrise, sans règle particulière, telle fut la simple, et pourtant nouvelle, à bien

(4) Ad PhUipp. lY, 5, G. ^Histoire du cardinal de Bérulle^ par Tabaraud, Paris, 4817, 1. 1, p. 464.

L'ORATOIRE. fO

des égards, et très-féconde pensée, d'où naquit Tinstitul de l'Oratoire.

Ce ne fut pas, à proprement parler, un établissement nouveau dans l'Église ; ce ne fut point un ordre nouveau après tant d'autres. Ce fut comme une pieuse conjuration pour régénérer l'Ordre saint par excellence, celui qui « sert non d'ornement, mais de fonde- « ment en l'Église (1), » ÏOrdre de la prêtrise, qu'on peut dire, l'Ordre de Jésus-Christ même. « Car, » disait M. de BéruUe, « c'est l'Ordre que par lui-même il a « immédiatement institué : l'Ordre de ceux qui sont « ses ambassadeurs sur la terre, qui parlent en sa per- « sonne, qui dispensent ses mystères, qui annoncent 4( ses vérités, qui donnent son sacré corps, qui com - « muniquent son esprit, qui, en son nom, lient et dé- « lient les âmes, ouvrent et ferment les portes des « cieux (2). »

Plein de cette pensée, M. de Bérulle préféra pour ses disciples à tout autre nom celui de Prêtres de F Oratoire de Jésus; voulant que ces ecclésiastiques associés sous sa direction pour s'exciter mutuellement à toutes les vertus de leur état, ne reconnussent d'autre patron et

(\) CEuvrcs de Bérulle, 1644, p. 4022.

(%) Vie de Bérulle, par Habert de Cerisy, Paris, 4646, p. 347.

118 L'ORATOIKE.

d'autre institutetir que l'auteur même et le modèle du sacerdoce, Jésus-Christ, le prêtre souverain, le pontife éternel (1).

Demander au clergé de se montrer tout simplement fidèle à son origine et à sa mission, d'être lui-même, c'était, pensait-il, offrir au zèle des serviteurs de Dieu uue assez ample matière. « C'est au prêtre, en effet, » disait- il, « qu'il appartient de former Jésus- Christ dam

« les âmes Que si le sacerdoce a une fin si excel-

ii lente, une puissance si céleste, un effect si divin, « que devons-nous estre en ce ministère? Quel doit <* estre nostre soin, quelle doit estre nostre pureté, « nostre piété, nostre charité, nostre humilité, et quel <i art et quelle industrie faut-il pour une chose si « grande, si nouvelle en la terre, si rare au ciel, et <( que le ciel mesme reçoit de la terre comme un « fruict que la terre cultivée de Dieu rend au ciel « et à Dieu mesme? Ars artium cura animarum (2). » — « Puisque Dieu, » disait-il encore, « nous appelle « aux fonctions angéliques, disposons-nous aussi à

(i) V. De Béralle, Œuvres^ p. H03; Préface des Œuvres^ par le Père Bourgoing ; Vie (ms.) de Bérulle conservée aux Archives de l'Empire, M. 179 A, L. III; Ch. de Condren, Idée du sacerdoce de /. C. Paris, 4677, p. \ etsuiv.

(2) De Bérulle, Œuvres, p. 623 et 62i-

« une vie angélique, pour estre dignes d'un ministère « si élevé, si sainct et si efficace (1). »

Dans cette haute et pure idée que, les yeux fixés sur le divin modèle, il se formait du prêtre, M. de BéruUe ne séparait pas la science de la piété, les travaux qui j éclairent Tespril, des œuvres que la charité inspire. Il / croyait fermement qu'il appartient à ceux que l'Écriture appelle le sel de la terrey d'être les plus savants, comme ils doivent être les plus saints : il ne recon-naissait pour véritable ecclésiastique et prêtre accompli que celui en qui les lumières du docteur s'unissaient au dévoûment du pasteur et à l'autorité du pontife (2).

Ce n'était pas en vain que le fondateur de l'Oratoire avait écouté les avis et reçu les inspirations du saint

(1) De Bérulle, Œuvres, p. H 00. Cf. Vie de Ch, de Condren, par le Père Amèlotte, Paris, 4643, c vi et vu.

(2) « Aulhorilé, saincteté, doctrine : trois beaux fleurons de la cou- « ronne sacerdotale. — - Mais le temps, qui corrompt toutes choses, « ayant mis la relasche en la plus grande partie du clergé, et ces trois « qualités, que Tesprit de Dieu avoit joinctes ensemble, estant divi- « sées par l'esprit de Thomme et l'esprit du siècle, l'authorité est « demeurée aux Prélats, k saincteté aux Religieux, et la doctrine <c aux Académies. Hœreditas nostra versa est ad alienos : il faut « reprendre nostre succession légitime, etc. » Œuvres^ p. 1262. Cf. Fromentières, Oraison funèbre du P. Senault, Œuvres mêlées^ p. 285,294.

évoque de Genève, qui un jour, dans une de ses homélies synodales, disait aux prêtres de son clergé : « Je « vous puis dire avec vérité qu'il n'y a pas grande « différence entre l'ignorance et la malice ; quoy que <( l'ignorance soit plus à craindre, si vous considérez « qu'elle n'offense pas seulement soy mesme, mais « passe jusques au mépris de Testât ecclésiastique : « pour cela, mes très-chers frères, je vous conjure de (( vacquer sérieusement à l'estude ; car la science à un <c prestre, c'est le huUiàne sacrement de la hiérarchie « de l'Église, et son plus grand malheur est arrivé de tt ce que l'Arche s'est trouvée en d'autres mains que « celles des Lévites : c'est par là que notre misérable « Genève nous a surpris... • (1). »

Remarquables paroles ! loyal et salutaire aveu ! On ne pouvait plus hautement proclamer la nécessaire alliance de l'étude et de la prière chez le prêtre, ni signaler avec plus de franchise et de courage la brèche que, dans les derniers jours du moyen âge, l'oisiveté et l'ignorance d'un clergé amolli avait ouverte à l'esprit remuant et à la science hardie des novateurs. Au moment où parlait ainsi saint François de Sales, celte brèche n'était point réparée encore. En France sur-

(1) Saint François de Saies, Œuvres, Paris, 4836, 4^, t. Il, p. 604.

L'ORATOIRE. m

tout, le clergé catholique tardait à ressaisir son antiqiie supériorité de savoir et de lumières (1). La grande controverse, celle qui emprunte ses armes à la connaissance approfondie de rÉcrilure et des Pères, n'avait reparu que tout récemment, sous Henri IV, dans le mémorable duel théologique de Du Perron et de Du Plessis-Mornay. Une école d'actifs et savants controversistes, en état de faire face de toutes parts aux assauts de la critique protestante, était encore à créer. Mais surtout il y avait, en tout ce qui touche à l'esprit du dogme et à la morale, il y avait à recourir de plus près aux saints livres et aux écrits des Pères, pour en tirer le suc, pour en exprimer, pour ainsi dire, la moelle nourrissante. 11 y avait à rapprocher l'enseignement chrétien de ces sources vives où il avait presque cessé de puiser directement, avec lesquelles il ne communiquait plus à l'ordinaire que par des canaux étroits et détournés. Même au commencement du XVII'' siècle, la mode des sommes abrégées de théologie, des extraits portatifs d'auteurs sacrés, des répertoires alphabétiquement rangés de citations pieuses et

(4) Les hommes qui dans la controverse, dans Thistoire ecclésiastique, dans le gouvernement moral du clergé, ont le plus fait honneur à TEglise du xvi® siècle, appartiennent à Tltalie : Bellarmin, Baronius, saint Charles Borromée, saint Philippe de Neri, saint Pie Y.

d'exemples moraux, celte mode depuis trop longtemps répandue dans le clergé orthodoxe, se soutenait encore (1). Une indolente routine protégeait la fortune de cette espèce de littérature religieuse de seconde et de troisième main, qu'on disait excellente pour populariser la science au sein du clergé, et qui ne servait guère qu'à lui ménager de doux et dangereux loisirs,

(4) La vogue persistante de ces manuels et de ces compilations, dont le catalogue historique complet remonterait jusqu'à la fameuse Biblia pauperum [V.Hist, litt. de la France^ l. XX, p. 64, article de M. J. y. Le Clerc sur Nicolas de Hanapes), est attestée par le titre et la date des ouvrages suivants : Promptuarium prœdicabile e sacris litteris, Limoges, 1640. — Flosculi de virtutibus et vittis e sacra scriptura^ doctoribus et philosophis ordine alphabetico sélectif 4640. — Viridarium christianarumvirtutum e sacrosanctœ script, sanctotorutnque P.P, sententiis constructum^ concionatoribus utilissimum, Mayence, 4640. — Summa prœdicantium ex omnibus communibus locis locupletissima ^ Anvers, 4643. — Apparatus cûncionatorum^ seu lod communes ad conciones ordine alphabetico digestif Lyon, 4 64 4. — Evangelicus concionator ubi locuples materia et forma concionibus suppeditatur^ Lyon, 4622. On fabriquait même pour plus de commodité, et afin d'épargner des frais d'imagination aux prédicateurs, des choix variés de similitudes, d'allégories et d'emblèmes, ou, comme on disait alors, d'hiéroglyphes. Le plus curieux de ces recueils est celui qui porte ce litre : Artifex evangelicus» sive similitudinum ac symbolorum sUva^ quœ ex omnium pêne artium officinis petita^ ad usum condonatorum concinnata swnf, ordine alphabetico^ Cologne, 4640. F. les articles Caupo^ ChirurguSy Faber ferrarius^ Meretrix^ Mcechus. V. surtout l'article Bombardarius. Le Bombardier, c'est la mort : la bombarde, c'est sa puissance de destruction ; la poudre dont est chargée la bombarde, c'est le péché, etc.

Le gcûie d'utilité auquel cette espèce d'écrit pouvait le plus justement prétendre, avait été depuis longtemps proclamé par un honnête compilateur du xV" siècle, qui, sur un commode répertoire de prédications toutes faites, avait ingénument écrit en manière de titre et d'avis: Dors tranquille^ Dormi secure (1).

Le fondateur de FOratoire, dans Tactive carrière qu'il ouvrait au zèle des nouvelles recrues du sanctuaire, fît une large part à ces fortes études où la foi s'anime et s'échauffe autant qu'elle s'éclaire. De bonne heure, dans toutes les maisons de la Société, séminaires ou lieux de retraite, sous forme de lecture, d'enseignement ou de conférences, régna l'usage assidu, familier de l'Écriture et des Pères. M. de Bérulle faisait lire ces derniers jusque pendant les repas. Lui-même avait toujours à la main les écrits d'un Père grec ou latin. « Il témoignoit, » dit un biographe, « un amour ii et un respect particuliers pour saint Augustin et pour u saint Bernard. Il disoit qu'il aimoit mieux lire un il chapitre de saint Augustin que de conférer avec «( lésâmes les plus élevées. Il lisoit souvent saint Ber- « nard pendant qu'il mangeoit. Une dame de ses pa-

(4 ) Y. sur le caractère et la popularité de ce recueil un article de Cb. LaihïiXe^Revue de Paris dïi^ février 4839.

42i L'ORATOIRE.

a rentes le voyant ainsi occupé, lai demanda si celte « lecture ne rincommodoit point. Il lui répondit que, u s'il étoit dans un parterre parsemé de fleurs, il pourii roit bien en cueillir en mangeant; qu'ainsi, il pou- « voit bien recueillir les belles fleurs qui étoient dans « les écrits de ce Père, en même temps que la néces- « site Tobligeoit de prendre quelque nourriture (1). » Bossuet, qui ne doutait pas que la meilleure préparation au ministère <i établi dans FEglise pour être « lumière, comme les yeux sont le flambeau du « corps (2), » ne fût, après la prière, Tétude, Tétude continuelle de Dieu dans les livres de Dieu ; Bossuet, accoutumé à méditer incessamment la sagesse des divines paroles, et, comme il Tosait dire, « à en ruminei- « nuit et jour le sens (3) ; » Bossuet, si plein des Pères, qui invitait hardiment les jeunes prêtres à quitter pour la lecture de leurs écrits, celle de leurs meilleurs interprètes, « parce qu'après tout, » disait-il, « on trouve « chez eux plus de principes, plus de cette première a sève du chrisiianistne... parce que, » disait-il encore, « pleins de cet esprit primitif qu'ils ont reçu de

(h) Vie (ms.) deM. de Bérulle, conservée aux Archivesde l'Empire, M. 179 A, p. 90.

(2) Réflexions sur un écrit de M. Claude.

(3) Sermon Sur le mélange des bans avec les méchants^ exorde.

« plus près, et avec plus d'abondance, de la source « même, souvent ce qui leur échappe, et qui sort na- « lurellemenl de leur plénitude, est plus nourrissant « que ce qui a été médité depuis (l) ; » Bossuet, dans les louanges publiques qu'il adressait un jour à l'Oratoire, ne pouvait manquer de relever hautement et de célébrer avec complaisance ce goût d'^étudés directes, de science profonde et sanctifiante, auquel se reconnaissaient, entre tous, les fils spirituels de M. de Bérulle : « Là, » dit-il en parlant de l'Oratoire, « pour « former de vrais prêtres, on les mène à la source de la « vérité : ils ont toujours en main les saints livres, pour « en chercher sans relâche la lettre par l'élude, l'esprit « par l'oraison, la profondeur par la retraite, l'efficace « par la pratique, la fin par la charité, à laquelle tout « se termine, et qui est l'unique trésor du chrislia-^ « nisme, chrisHani nominis thésaurus^ comme parle Ter- « tullien (2). »

(1) Défense de la traditio7i et des Saints Pères^ 1. IV, ch. xvin.

(2) Oraison funèbre du P. Bourgoing, 1*' point. — Les mômes besoins, le même esprit revivent dans TOratoire ressuscité de nos jours, si j'en crois un éloquent discours du P. Gratry, où il demande à TËglise, pour faire face aux périls des temps nouveaux, « une nou- « velle manifestation de lumière chrétienne, de science et de raison « chrétietine^ de sagesse catholique. » Discours sur le devoir intellectuel des chrétiens au xix® siècle.

426 L'ORATOÏUE.

Elever des prêtres par une telle discipline, c'élaît infailliblement préparer à la chaire des orateurs plus dignes d'elle. Avec la science utile et les bonnes moeurs, le sacerdoce devait retrouver l'éloquence vtout au moins, ne pouvait-il manquer de ressaisir d'abord l'esprit et le ton de la prédication, en attendant qull en retrouvât les beautés souveraines et les sublimes grandeurs.

M. de Bérulle faisait mieux encore que de recommander à ses disciples la prédication saine, appuyée sur une doctrine solide, ni ambitieusement ornée, ni familière jusqu'à la bassesse, simple et naïve avec retenue et gravité (1) : lui-même leur donnait Texemple, non dans la chaire, où une modestie excessive ne lui permit jamais de se produire, mais dans les entretiens de dévotion et de direction où il leur expliquait les saints engagements de leur état. On ne pouvait l'entendre, disent ses biographes, sans être subjugué par la force de sa raison et gagné par l'attrait de sa

(1 ) « Sur toutes choses, il oonjuroit les prédicateurs de ne jamais « rien dire en chaire que ce cpii pouvoit édifier le peuple, et d'éviter « le mauvais goust de son temps et les basses plaisanteries, qui « n'étoienl propres qu'à faire rire en un lieu où, disoit-il, il est bien « plus nécessaire de faire pleurer. » Recueil ms. des vies de quelques prêtres de VOratoire^ par le Père Cloyseault, Archives de TEmpire, M. M. 634.

bonté (1). Sa correspondance spirituelle, ou Tentretien épistolaire prend souvent le ton et Tallure de l'allocution pieuse, peut nous donner une idée du caractère et de Fascendant de sa parole. Dans la forme négligée et un peu redondante d'un premier jel, ces lettres se distinguent par une marche de raisonnement tranquille et ferme, et par un heureux mélange de gravité et de mansuétude : on y sent à la fois Tautorilé du docteur, le zèle affectueux du chargé d'âmes, et l'élévation contemplative du mys tique (2). Cette partie de ses œuvres est, je crois, plus susceptible d'être lue et goûtée de nos jours que ses traités sur les Mystères, même que son fameux livre Z>e l'état et des grandeurs de Jésus^ qui lui a valu sans doute une juste réputation de profondeur théologique, mais où il a le tort de ressasser à satiété les mêmes considérations abstraites sur les relations des per-

(1) Habert,p.8n. — L.d'Attichy, DevitaetrehusgestisP.BeruUii, Paris, 4649, p. 475. — Caraceioli, Vie du cardinal deBérulle^ Paris, 4764, p. 150, 476, 232. — Tabaraud, 1. 1, p. 278.

(2) V. p. 9^0 des Œuvres^ la lettre écrite aux Pères de TOratoire; une autre aux mêmes, p. 4264 ; à une religieuse Carmélite, p. 4 4 63 ; à la duchesse de Guise, p. 4080, fort belle lettre de consolation, d'où il n'y aurait à retrancher qu'une comparaison, selon le goût du temps, du chrétien avec le phénix; à la reine Marie de Médicis, p. 4304. Cette dernière lettre contient un éloquent éloge de saint Charles Borromée.

sonnes divines entre elles et avec la nature humaine» et où, trop souvent, il s'affuble sans nécessité d'un ingrat jargon d'école.

Aux leçons par lesquelles M. de Bérulie s'efforçait de préparer à la chaire de dignes ministres dans sa compagnie naissante, se joignirent celles d'un excellent prêtre, son ami, dont le nom, encore peu connu, devait bientôt après retentir glorieusement dans tout le monde chrétien. Durant les premiers temps de son séjour à Paris, en attendant qu'une occasion favorable lui permît de commencer ses grandes entreprises de charité, saint Vincent de Paul venait souvent, dans cette modeste maison du faubourg Saint-Jacques, à l'ombre de laquelle grandissait l'Oratoire, partager les dévotions et les travaux de M. de BéruUe (1611-1613). Il fut donné ainsi à la jeune congrégation d'admirer de près les vertus, d'entendre les conseils, de recueillir les exemples du futur instituteur des prêtres missionnaires et des filles de charité. Le saint homme n'avait ni le profond savoir, ni les hautes conceptions, ni la politesse noble et aisée de son ami. Son naïf langage était un peu agreste, comme sa personne. Toute sa science, disait-il de lui-même, et tout son art se bornaient à répéter bonnement à ses semblables les maximes de Jésus-Christ. Mais avec quelle lumière il

L'OKATOIRE. «29

les leur présentait! Avec quel tact et quelle douceur ii savait en faire l'application aux besoiiis et aux souffrances de leurs âmes! Prudent autant que zélé^ d'une charité infinie, qu'éclairait un ferme discernement dû à une profonde connaissance des bommes, austère et miséricordieux 9 simple et habile, vrai apôtre, quelle parole était plus propre que la sienne à décrier les froides élégances ou les misérables jovialités des prédicateurs à la mode, et à ranimer dans l'Église et dans le monde le goût perdu du vrai langage chrétien? Exemple d'autant plus frappant de simplicité évangélique, et d'autant plus contagieux, que souvent, par un involontaire élan de douleur et de tendresse, à la vue de certaines misères, l'humble orateur s'élevait tout à coup au sublime du pathétique, et communiquait irrésistiblement à tous les cœurs l'émotion dont le sien était rempli ! On sait quelles larmes coulèrent autour de lui, et quelle œuvre sainte s'accomplit d'enthou* siasme, le jour où, prêchant pour ces petits enfants sans mères, qu'une charité trop lente hésitait à sauver par un dernier bienfait, il s'écria au terme de son dis* cours : « Or sus. Mesdames, la compassion et la charité K vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos « enfants ; vous avez été leurs mères selon la grâce, u depuis que leurs mères selon la nature les ont aban*

tm L'ORATOIRE.

« données : voyez maînleoant si vous voulez ausçiks ^ abandonner. Cessez d'être leurs mères^ pour deve- 4( oir à présent leurs juges. Leur vie et leur mort sont « entre vos mains ; }e m'en vais prendre les voix et les a suffrages; il est temps de prononcer leur arrêt, et de «c savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde i( pour eux. Ils vivront, si vous continuez d'en prendre <i un charitable soin ; et, au contraire, si vous les aban- «. donnez» ils mourront et périront infailliblement; l'exil périence ne vous permet pas d'en douter (1). » Quel

(1) Abelly, Vie de saint Vincent de PawZ, Paris, 4664, L. I, p. 144. r. chez le même biographe quelques beaux fragments d'une conférence du Sainl sur la responsabilité du prêtre, L» II, p. S123; d'admirables paroles sur la vertu de simplicité, recueillies par ses disciples, L. Ilf, p. 235; une touchante effusion de cœur sur les souffrances des pauvre» laboureiurs rumés par la guerre dans les pays de frontières, L. I, p. 200. — F. aussi dans la plus récente Histoire de saint Vincent de PauT, par Tabbé Maynard, quelques passages de ses lettres, c<Hiaervées aux ardâves des MissiDus, dans lesquels il recommande lui-même à ses disciples ce qu'il appelait sa petite méthode àe prédication; T.ÎI,p. 3^3, 394.— Toiit récemment, en 4858, ont paru deux volumes de Sermons de saini Vinrent de PatU, éê sês coopérateurs et successeurs immédiats pour les missions des campa- "gnés^ recueillis par l'abbé Jeanmaire. Cette publication ne contient en réalité que des sermons des premiers Pères de laMiaaioii, tenus et remaniés en 4742, par ordre du supérieur J. Bonnet, pour servir de modèles aux membres de la Société, F. l'introduction. La pièce la plu& précieuse de ee recoeil est un petit avis tout pratique sur la manière de prêcher le peuple, rédigé en h 666 par M. Aimeras, second supérieur de l'Ordre, d'après ses souvenirs des conférences de Saint- Lazare, dans lesqudto ce sujetavail été trailé en présenoedu Saint.

maitm de la chaire eûl pu mieux c&re ? Bossmt^ im» cette reocoDtre» aurait été sans doute autreiseiit ék^ Jiueut que saint Viocenl de Paul ; mais il n'aurait pas pu Fétre davantage.

Combien de telles leçons fructifièrent dans TOra* toire» à quelle distance les nouveaux sermonnaires sortis de cette école eurent bientôt laissé derrière eux leurs devanciers les plus applaudis, nous voudrions pouvoir le dire autremrat que sur la foi des meilleurs juges contemporains et d'une tradition non sus^peote: nous voudrions pouvoir certifier nous-roêpie ce progrès par Tespèce de preuve la plus concluante, par celle qui se tire de Fétude même des œuvres. Cette satisfaction ne iM)us est qu'incomplètement donnée, beaucoup de ces pr^pa^tairs d'une meilleure méthode noyant pas songé à faire lire au public ce qu'ils lui avaient fait entendre, ou n'ayant laissé de leurs paroles qu'un fragile souvenir sur des feuilles manuscrites, qui n'ont pas survécu à la dispersion des archives de l'Oratoire. Rien ne nous est resté des touchantes instructions fM lesqueUea le célèbre Père Paul Métezeau attirait peuple et cour, dès l'année 1617, dans l'église nouvellemaut eoustruite da la rue Saint-Honoré (1), ni des

(4) Près de Thôtel Du Booebage, où TOratoire s'était transporté en quittant le faubourg Saint-Jfaeques. Cette église, devenue bientôt

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missions qu'il prêcha âvec tant de fruit dans les années suivantes, et dont le succès ne contribua pas peu au rapide développement de sa compagnie. Les villes qu'il avait évangéliséeSy témoignaient aussitôt le désirde posséder des ouvriers formés à une telle école. Séminaires et collèges de TOratoire naissaient comme par enchantement où il avait passé. Les évéques le réclamaient à Tenvi pour leurs principales chaires. L'archevêque-cardinal de Bordeaux, M. de Sourdis, l'ayant retenu pour prêcher dans cette ville, lui donna pour toute mission ces mots adressés à son clergé : Mitto ad vos alterum Paulum in cathedra. « Il ne se « trouva point, dit le Père Batlerel, au-dessous de cet « éloge si court et si magnifique. Le parlement de « Bordeaux, ravi de l'entendre, changea plus d'une « fois les heures de ses séances, quand elles ne cai< draient pas avec celles de ses sermons, que Dieu « bénit par des conversions éclatantes (1). » Œuvres

insuftisanle, fut remplacée en 4630 par celle qui se voit aujourd'hui au même lieu près du Louvre.

(4) Mémoires domestiques (ms.) du P. Batterel, Archives de TEmpire, M. 448, p. 239. — Le Père Métezeau, né en 4582, mourut en 4632, à Calais, en préchant le carême. Il était frère de l'architecte Clément Métezeau, qui construisit la digue de La Rochelletet sur lequel on fit ces deux vers :

Dieitur Ârchimedes terram potuisse movere :

iEquora qui potuit sistere, non minor est.

d^enseignement didactique ou de morale ascétique, les écrits que le Père Métezeau a laissés, ne nous rendent rien de ses talents d'orateur. Seules, la science et la piété du zélé prêtre revivent pour nous dans sa Theologia sacra^ tout imbue de la sagesse des Pères, dans ses traités De sancto sacerdotio et De lu vie parfaite^ livres d'une haute spiritualité, où respire un mysticisme fervent sans raffinements et sans molles langueurs.

Un nom et des souvenirs sont également tout ce qui reste de Tœuvre parénétique de ce fameux Père Bourgoing, qui fut pendant vingt-huit ans le second infatigable de MM. de Bérulle et de Condren dans la création et raffermissement de l'Oratoire, à qui les vertus de son laborieux apostolat valurent l'honneur d'être élevé, lui troisième, par le libre choix de ses confrères, aux fonctions de supérieur général de l'Ordre, dont il s'acquitta avec un zèle ardent et parfois excessif, et qui eut, après sa mort, l'heureuse fortune d'être loué par Bossuet.

Si l'oraison funèbre du Père Bourgoing a dit la vérité sur son talent, il faut vivement regretter que ce talent se soit évanoui sans laisser de traces.

« Ne nous étonnons pas, » dit Bossuet, « si ce Père « prêchoit si saintement au peuple fidèle le mystère de

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