‹ Des prédicateurs du XVIIe siècle avant Bossuet (volume 4)Chapitre 14 sur 21 · LE PÈRE BOURGOING · texte numérisé non relu

LE PÈRE BOURGOING

en scène, n'aurait sans doute pu rien écrire, même dans les genres religieux les plus éloignés du ton de la chaire, sans se révéler par quelques traits de force et de lumière, sans enlever sur son passage quelquesunes de ces belles et naturelles fleurs de Télocution : pukhritudinem elocutionis vi rerum rdpiL Or, les écrits de dévotion que nous avons du Père Bourgoing (Vérités et excellences de Jésus^Christ, Exercices de retrait spirituelle f Direction pour les missions, Homélies, ou courtes réflexions sur les Évangiles, etc.), ne nous offrent qu'une riche provision de connaissances théologiques et un grand fonds de sentiments chrétiens, mis en œuvre avec méthode et simplicité, dans une langue sérieuse, mais terne, un peu traînante, parfois confuse, encore mal débarrassée, à ce qu'il semble, des langes du latin.

Il est aisé, d'ailleurs, en relisant l'oraison funèbre du Père Bourgoing, de voir dans quel esprit elle a été

lides et constamment meilleure que ces trois ou quatre françaises qu'on a vues sur le même sujet (ce n'était pas difficile, si ces éloges français étaient tous dans le goût de celui que j'ai retrouvé, signé du nom deJ. Gaucher, bibl. Sainte-Geneviève, X, 926). Ajoutez que M. de Bérulle étant mxrrt le % octobre^ et sa mort n'ayant pu être connue en Flandre que vers ^40, le P. Bourgoing se trouva pourtant en état de faire et de prononcer son discours dès le 47, ce qui marque une heureuse facilité d'esprit. Xinsi^il aurait mis près d'une semaine, et non deux jours ^ à ce travail.

m LE F£KE B0UR€OIN&.

eomposée. Là, comme plus d'une fois ailleurs, Bossuet se propose moins d'exprimer en traits vivants et fidèles Timage d'une créature mortelle, que de fturtifier et d'élever les âmes par de généreux préceptes et par de purs exemples. Si, dans ce portrait d'un prêtre ver* tueur, la réaMté s'est illuminée et embellie des reflets de ndéal aperça et contemplé d'abord; si le héros, sans cesse confronté avec le type du vrai ministre de lésus-Ghrist, a fini par ne s'en plus distinguer; rorateor sacré n'a pas voulu flatter une mémoire, mais instruire, édifier une assemblée de prêtres, en posant au milieu le modèle du pasteur accompli. Cette oraison funèbre, oserai-je le dire? est en partie l'éloge du prière.- c'est un admirable sermon sur l'esprit et les obligaticms de la prèli^se, au moins autant que Féloge du vénérable Oralorien. Par là, ce beau discours sacerdotal offre de grands rapports avec l'éloquent panégyrique de saint Sulpîce, où la fête d'un prêtre béatifié a permis à Bossuet d'exposer dans toute leur étendue les redoutables devoirs de la cléricature, et d'en célébrer toutes les grandeurs.

Un éminent critique avoue francberaent avoir trouvé dans l'éloge de B<nirgoing, comme dans cchii du grand m^tre de Navarre, un assez sensible désaccord entre le ton et le sujet même. La faute en est, selon lui, à ces

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premiers sqjets tforaisons futièbres, modestes et rela* tivement étroits (Bourgoing, Cornet, Yôknde de Motiterby, célébrités d'école oa de coogrégation), à l'exacte meswe desquels avait peine à se réduire eette grande éloquence, (^impatiente de déployer ses ailes. > — « Bossuet, » dit M. Sainte-Beuve, <( avait besoin de sa- « jets ampèes etélevés : ici, en attendant qn'il loi en K vienne, il agrandit et rehausse ceux qu'il traite; mais « il y paraît quelque disproportion. Il tonnait «n peu « dans le vide en ces moments, ou plutôt dans un es- (c pace trop étroit : sa voix était trop forte pour le «c vai^eau (l), »

Quelques bons sermons, conservés du Père Bout* going, auraient peut-être plus réellemeirt fait pour sa

(1) Causenes du Lundis T. X, 2^ article sur Bossuet; Cours de littérature professé à l'Ecole normale supérieure, mai <8€0; Péri- Rdyai, t. II, 2® édition, p. 154, — Le docteur Hermant disait « qme, « dans cette oraison funèbre, Bossuet avoit excellé en un point, qui « étoit dVoîr su dorer les vertus du d^unl, et couUr légèrement « sur ses défauts, » (Histoire manuscrite du Jansénisme, citée dans le&Vies de quelques prêtres de V Oratoire^ Archives, M. 220). Ces défauts du Père Bourgoing étaient un goût tracassier de règlements, et une manière de gouverner un peu tranebaale «t despotique, qui avaient soulevé contre lui, dans ses dermères aaaées, «ne véritable tempête au sein de TOratoire. Bossuet a fait plus que de cauieir légèrement sur ces 4élsiuts : il n'en àk absolùme&itriea. Mais,. devant TOratoire présent aux fuaérailles, pouvait^l, même d'«iift main délicate, toucher à cette plaie saignante?

44a LE PÈRE LE JEUNE.

gloire de prédicateur que cette page éloquente, où Bpssuet ne le célèbre qu'en le transfigurant.

Nous saurons plus exactement à quoi nous eu tenir avec un autre disciple de Pierre de Bérulle, qui eut aussi, dans ce temps, grand renom de vertu et d'éloquence, et dont l'Église française a gardé pieusement la mémoire. Il nous est heureusement permis d'aborder^de près et de connaître le Père Le Jeune , un des plus saints prêtres de l'Oratoire, et le prédicateur le plus remarquable que cette compagnie ait produit avant Massillon.

Les sermons du Père Le Jeune sont entre nos mains. Prouoncés pour la plupart de 1625 à 1660, ils furent recueillis et publiés par lui-même de 1662 à 1669 (1). Ce sont moins des sermons proprement dils que d'édifiantes instructions sur tout ce qui peut intéresser un auditoire chrétien. Le Père Le Jeune, prêchant ordinairement devant un peuple nombreux, en qualité de missionnaire, préférait ce genre de communication plus simple et plus direct avec l'auditoire. Parfois même

(4) A Toulouse, chez Jean Boudet, imprimeur des États, 8 vol. in-S®, d'une exécution assez défectueuse. Le Père Le Jeune avait pefrdu la vue, et ne put surveiller lui-même l'impression. — Deux autres volumes de sermons furent ajoutés après sa niort. Trois autres éditions suivirent de près celle de Toulouse : Rouen, 4667; Mayence, 1667; Paris, 4669.

il fait ce que Fénelop regrettait de ne pas voir faire plus souvent aux prédicateurs de son temps , it transporte dans la chaire les habitudes familières du catéchisme. MaiSy sous celte forme modeste, il excelle à donner, sur chaque point du dogme ou de la morale, un précis de doctrine puisé aux meilleures sources, substantiel et solide, autant que clair et facile à retenir. Il sait mettre à la portée des plus humbles esprits ce que la religion a de plus sublime ou de plus délicat, par Tordre habile et par la simplicité lumineuse de la leçon. Il a toute la science du docteur et du théologien, et la communique, sans recourir au langage technique du docteur ou du théologien, sans cesser de parler comme tout le monde. Â peine relève-t-on quelques restes du procédé scolastique dans sa langue tout usuelle et naturelle. Il abonde, comme saint François de Sales, en images familières, en comparaisons sensibles , qu'il applique très-heureusement à son raisonnement ou à son idée, avec moins de grâce, sans doute , et de relief que l'évéque de Genève, mais avec un bon sens ingénu et populaire. Les yeux toujours fixés sur ses auditeurs, il mesure attentivement toutes ses paroles à leurs dispositions et à leurs besoins : sur quelque partie du domaine religieux qu'il se porte, il est toujours près d'eux, avec eux. Il les interroge avec bonhomie, mais

m LS PiRE LE JEDNE*

avee le clairvoyant regard d'un guide moral éprouvé , sur les igiM)rauce& qui absoureissent et corrompent leur f^, sur les préjugés ou les passions qui faussent ou égarent leur oonscieaee; il leur fait confesser à euxmêmes, avee une exactitude qui prévient toute objeotiop, avec une naïveté de langage qui rend l'aveu plus frappant, les maladies de leur âme» les vanités et les misères de leur vie. Il les appelle à la pénitence avec la patience et la douceur d'un ami, parfois aussi avec la sévérité d'un }uge; mais alors même qu'il menace ou gronde, on sent encore sous la rudesse de la voix l'ac* cent ému d'un cœur paternel. On ne saurait mettre dans la conduite des âmes par la parole plus d'expé* rience,^ de bon sens, de charité. Ce n'est pas un grand orateur; ce n'est sans doute, comme on va le voir, qu'un très-imparfait écrivain ; m^is c'est un vrai maître de la vie religieuse, donnant à tous du haut de la chaire de vives et pénétrantes leçons : c'est donc un vrai prédicateur. Aucun, peut-êtrCf n'a mieux mérité ce nom, de saint François de Sales à Bossuet.

Le Père Le Jeune n'est guères lu aujourd'hui que dans quelques maisons religieuses, où on le propose avec raison aux jeunes gens comme un très-bon modèle de la prédication évangélique. Pour le faire un peu connaître, quelques citations sont donc indispensables*

LE PtRE LE JEDIUS. 443

La fin d'im seraK>n sur la spiritualité et la dignité de Fàme humaine ik)u& offre une faniliére, mais énergique allQetttioB aux pécheurs» qui, tout entiers aux affaires et ^ux plaisirs du monde, n'ont point souci de leur âme» et réservent à peine à Dieu quelques actes d'une piété distraite et machinale. Malgré l'imperf^tion du langage» malgré la rudesse un peu triviale de quelques traits» on ne lira peut-être pas sans intérêt ce passage :

« Bref, mes frères, considérez vostre vie ; voyez

« ee que vous faites depuis le matin jusciues au soir; « depuis le commencement de l'année jusques à la H io; vous verrez qu'il n*y a rien de quoy vous « ayez, moins de soin que de voslre ftme et du ser- «1 vice de Dieu, pour qui elle est créée. Le matin « vous dites le Pater ou YAve^ en vous habillant, ou « allant au marché; le soir, vous faites vos prières, ^ estant couché et à demy endormi, avec aussi peu ^ de révérence que si vous parliez à un laquais; le 4( reste du jour, vous ne pensez à Dieu, vous ne n parlez de luy, non plus que s'il n'y en avoit point, a sinon peut-estre pour le blasphémer; les Dimanches 41 et les Jours de Feste, vous entendez une petite messe « en pensant au ménage et aux affaires du monde; et « voilà comme l'année se passe, et après ceUency une

« autre ; et enfin, vous vous trouvez à la mort. Or di- <c tes-moy, en conscience, faites-vous ainsi des autres « choses qui sont à vous ? Si vous avez une vigne, n'y « faites-vous aller qu'une fois Tan ? ne la faites-vous « cultiver qu'un peu le matin et le soir ? ne la faites-vous « pas soigneusement défricher, labourer, tailler, lier, « émonder, engraisser? Quel soin avez-vous de tout <c ce qui esten vostre maison? Combien de fois visitezu vous vos armoires, vos coffres, vos celliers, vos gre- « niers, pourvoir si on ne vous dérobe rien, pour em- « pécher que rien ne se perde, que rien ne s'égare, « que rien ne se gâte, que rien ne soit en danger de se « perdre ? Même, vous ménagez, j'ay honte de le dire, « jusques à un bout de chandelle, vous ne voulez pas « qu'il se perde. Allez, allez, n'avez-vous point de K honte d'avoir tant de soin de ce qui est corruptible, « et d'en avoir si peu de ce qui est immortel et incor- « ruptible? Avoir tant de soin de ce qui est hors de « vous, et en avoir si peu de ce qui esten vous^ et qui « est la meilleure partie de vous? Avoir tant de soin « de ce qu'on peut acheter avec un peu d'argent, et « en avoir si peu de ce qui coûte la vie et le sang pré- « cieux du Fils de Dieu ! Où est la foy que vous devez « ajouter à cet avertissement de l'Oracle de vérité : « Que profite à l'homme de gagner tout le mondey s'il perd

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« OU endommage son âme ? Ruminez ces paroles, el allez « en paix (1). »

Quelques phrases peu eorrecles» quelques détails un peu crus» ou trop heurtés^ doivent-ils nous, faire méconnaître ce qu'il y a de vivacité persuasive et même d'élévation dans ce langage? Sans y songer, le bon missionnaire touche un instant au sublime , quand il dit : « Voilà comme Tannée se passe; et après celle- « cy une autre; et enfin, voîâs votis trouvez à la mort. »

Un de ses sermons sur le commandement de Taumône nous offre la plus pure doctrine des Pères de l'Église sur l'importance et les effets de ce grand devoir, résumée avec une instructive précision, avec une touchante candeur.

Voici comment, dès son exorde, le prédicateur s^ap-

(4) Sermon De la spiritualité de Vâme{éd. de Paris, 4 669, 1. 1, p. 38) en un seul point. Les instructions du Père Le Jeune n^ont pas toujours les deux ou trois parties d'usage : mais il suit toujours un plan, et même, le plus souvent, il se conforme à cette division par points, qu'on a traitée, sans raison, de méthode inutile et fftcheuse. Dans l'éloquence qui enseigne, observer un ordre n'est pas tout : il est bon de le marquer, pour être mieux compris, mieux suivi : de là les divisions et subdivisions. Or, les grandes divisions principales ne peuvent être bonnes à quelque chose, que s'il y en a fort peu : on s'est donc habitué à diviser tout le sermon en deux ou trois parties. Quand ce partage est faux ou forcé, prenez-vous^n au sujet mal choisi ou à l'insaffîsance de l'orateur : l'usage en soi n'a rien de bizarre, et n'est pas, quoi qu'en ait dit Voltaire {Siècle de Louis X/F, c. xxxu), une

pUque à rattaeber le précepte de Taumoûe au plan de la sagesse éternelle, et à en montrer le caractère tout divin : qu*on me permette de citer tout ce commencement, qui me paraît très-propre à faire connaître le mélange d*élévation chrétienne et de bonhomie familière particulier au Père Le Jeune :

« Bmtus homo quem tu erudieris^ Domine^ etdelege tua « docueris eum, beclaratio sermonum tviorum illunUnat et « intdlectum datparvulis. Ces paroles sacrées du Pro- « phète Royal, et mille autres semblables qu'il fait ré- « sonner en ses Pseaumes, nous donnent sujet de dire « avec saint Augustin, que « le thrône royal de Jésus « est une chaire de l>octeur : >^ que ses lois sont autant « de leçons qu'il nous fait; et que ses commandements <« sont des enseignements : Thronus impet^antis est ea- « thedra erudientis. Il n'en faut point d'autre preuve que « le commandement qu'il nous fait, d'estre charitable « envers les pauvres : car, si la vie éternelle consiste en « la connoissance de Dieu, comme il dit; ce comnian- « dément de charité ne nous monstre pas seulement le t( chemin le plus facile et le plus asseuré de la vie étcr- « nelle, où nous verrons Dieu face à face; mais il nous

gêne pour la chaire. V. VEssai sur V éloquence de la chaire dtt cardinal Maury, t. 1, c. vi, Du plan d'un discours. Cf. Vinet, Hamilé^ tique^ II» ffârtie, De to disposition.

« frit aussi oonneitstré dès cette vie ses attributs in« « compréhensibles et ses perfections divines. »

« Car» quaAd Dieu nous commande l'aumosne» il nous «< monstre sa puissance» sa souveraineté» et le domaine i( absolu qu'il a sur toutes les richesses et les posses-* « siens de la terre ; qull en est le maistre» le sdgneur a et le propriétaire; que nous n'en sommes que les « dépositaires» les fermiers et les dispensateurs t que « nous sommes les receveurs» les oeconomes et Ihréso* « riers : Homo quidam êrat div^f qui hab^at miticum» « Un Seigneur monstre qu'il ^t maistre d'ude ferme» « quand il peut commander à celuy qui la tient t don- « nez tant de anesufes de froment à un tel» et tant a d'orge à celny-^Ià. Quand Dieu vous addresse des « pauvres» et que vous avez moyen de les secourir» ce K sont des mandements qu'il vous donnô de âistt:ibUer « à ses amis les biens qui luy appartiennent.

« Il monstre sa sagesse : un Roy» un Ministre d'Estat « fait connoistre son esprit» sa prudence» son industrie» " « t]uaud il fait vivre le commerce» pour enrichirie ^ royaume» qu'il trouve des inventions» des voyés &- « eiles et commodes de faire trafiquer Hvlx proVicioés ^ éloignées» afin d'en apportérce qui ïùànqtié à ses « sujets» et y débiter ce qu^ils oâf en abtfndjince; Or» « qu'y art-il de plus éloig&é db Ciel que la terrât et

fis LE PÈRE LE JEUNE.

V qu'y a-t-il de plus nécessaire à la terre que les biens u du Ciel? Quel commerce donc plus souhaitable, mais Il plus difficile, que le trafic entre le Ciel et la terre? « Voyez, de grâce, Fadmirable invention de la sagesse « de Dieu : il a établi une banque, une maison de « change en ce monde, par le moyen de laquelle vous « pouvez faire tenir au Ciel tous les biens que vous avez « sur la terre, et en recevoir des grâces mille fois^plus « précieuses que celles que vous y avez envoyées : les « pauvres sont les banquiers de Dieu ; Nummularii i( CAnsli, ditsaint Salvian.

<( Il monstre sa bonté et son amour gratuit et désin- « téressé. Nous témoignons de Taffection à ceux qui « nous peuvent servir et aider, à ceux qui sont « grands, riches, puissants et en crédit : le Fils « de Dieu fait tout autrement : il a des tendresses et iK des inclinations particulières pour les pauvres, çt <( pour les personnes misérables et abandonnées. Si un « Gouverneur de province ayant ici demeuré quelque a temps, et estant sur son départ, recommandoit les 4( pauvres gens aux principaux de la Ville, quand ils « luy viendroient dire adieu, et disoit : M. le Président, «t ayez soin du procès d'une telle veuve ; M. le Thré- « sorier, je vous recommande un tel orphelin, qui est « vostrç voisin : quelle bonté, diroit-on, quelle piété, et

<c quel excez de eharité ! C'est ce que le Fils de Dieu a « fait avant de sortir de ce monde : estant à la veille de « sa mort, il a recominandé à chacun de nous tous les « pauvres que nous pouvons aider : ouy, à vous, M. le <c Chanoine, et le Conseiller, il vous a dit : Tout ce que « vous ferez à ce malade ou à ce prisonnier, je le tien- « dray fait à moy*mesme : n'est-ce pas bien monstrer « sa bonté que cela ? Il monstre aussi

« Sa providence ; sa providence qui scait tii*er le <c bien du mal, la lumière des ténèbres, Teau de la « roche et le secours de la tribulation : Auxilium de « tribulaiione. Il est si bon ménager, qu'il fait servir à <c de grands desseins ce qui est de plus inutile, vil, ab* « ject, méprisé et méprisable dans le monde ; la pau- « vl'elé, la misère, la maladie et l'incommodité. Si on <( disoit à un Païen, ou à un autre infidèle qui ne « scauroit pas ce secret : Voyez-vous d'un costé ce « pauvre qui a perdu la velie, qui ne peut faire deux « pas sans la conduite d'un baston, et qui choppe à « chaque rencontre? Voyez-vous de l'autre cet homme «c qui a de bons yeux, bien clairs et bien ouverts? c'est « cet aveugle qui conduit ce clairvoyant. Voyez -vous « d'un costé ce paralytique qui est étendu sur son lict, « immobile comme une statue, perclus de tous ses « membres, qui ne peut se remuer? Voyea^rvous

150 LE PÈRE LE lEURi.

« de l'autre cet homme qui est en bonne santé, qui est ic gaillard» robuste et dispos? c'est oe paralytique qui 4( porte ce robuste» et il le porte bien loin. Yoyes^vous « d'une part ce pauvre tout couvert de baillons, qui « ne vit que d'aumosnes» qui coucbesur la paille, et « qui est rongé de vermine? Voyez-vous de l'autre ce a Comte ou ce Marquis qui va en carrosse, suivy d'un <( grand train, tout couvert d'or et de soye? c'est ce a pauvre qui entretient, qui nourrit et qui enrichit ce « Marquis. Ce païen n'en croiroitrien, il s'en mooquei< roit, il diroit que ce sont des rêveries : néantmoins, i< c'est la pure vérité : c'^st cet aveugle qui conduit au « Ciel le clairvoyant, c'est ce paralytique qui porte en « Paradis le robuste, et c'est ce pauvre qui enrichit le a riche : car ce Gentilhomme, qui est riche, en bonne « santé et clairvoyant, est conduit au Ciel, porté en « Paradis et comblé de biens spirituels par les charités « qu'il exerce envers ce pauvre aveugle et paralytique. « Quelle admirable providence divine! Beatus homo a quem (u erudieris^ ut mitigés ei a ditbus malis (1). »

L'auteur de ces humbles paroles n'est pas si loin qu'on pourrait le croire des plus éloquents et des plus

(1) Le Missionnaire de VOratoire^ ou Sermons pour lesadvenUy caresmes et (estes de Vannée^ par le Père Le Jeune^ dit le Père aveugle^ Parts, 4669; t. il, Sermon LX|X.

LE PÊBE LS JBUKE. Ift«

ppofeBds Pères de l'ÉgUse : cette philosophie chrétienne de raumâne vient en droite ligne des deux grands maîtres de la charité, de saint Ghrysostome et de saint Augustin : leur esprit respire dans les leçons du bon missionnaire, et un écho de leur voix se retrouve par instants dans son doux et populaire langage.

Plus loin, entre autres conseils pratiques» le prévoyant catéchiste recommande aux fidèles de faire Taumône par eux-mêmes. « Dieu veut, » leur dit-il, que « nous prenions part aux souffrances et aux afflictions <t d'autruy, par esprit de miséricorde et de compassion. « Pour cela, il est très-utile de donner Taumosne par ^ vous-mesme, de visiter les pauvres, et d'entrer dans « les prisons : la vue des misères d'aplruy vous touche K le cœur, et vous attendrit de compassion ; c'est le eon- « seil que le Saint-Esprit nous donne. Consolez voi»* K fnesme en personne les affligés, approchez-vous de K ceux qui pleurent ; ne soyez pas paresseux à souU- « ger les malades ; car, par ce moyen, vous vous estait blirez en la charité.

Segnius irritant animos demissa per aurem, Qa&m qu^ snntocnlis sulijecta fidelibus, etqu» Ipse sibi tradit spectator...,

« dit le poêle. Et saint Bernard : Vulgo diciiur : quod

I5i LE PÈRE LE JEUNE.

^< nonvidet oculus^ cor non dokt. La oature a destiné un « naesme sens à la vue et aux larmes, parce que nous « pleurons plus aisément les misères que nous voyons « nous-mesmeSy qae celles que nous entendons racon- « ter. Comme le Fils de Dieu pleura estant auprès du « sépulcre de Lazare; ainsi, quand vous voyez un i< pauvre malade couché sur un peu de paille, en un « grenier, exposée tous les vents, avec trois ou quatre « enfants tout nus, sans pain et sans bois, sans argent « et sans secours, votre cœur.en est attendri, et vous « luy faites Taumosne, comme saint Paul le recom- « mande, avec des entrailles de miséricorde ; viscera « mi$ericordiœ{l). »

L'accent du cœur se fait entendre dans ces simples paroles, que n'a pu gâter la citation profane accolée sans aucune nécessité au témoignage de saint Bernard. Le Père Le Jeune, si pénét^^é qu'il fut des sévères convenances de la chaire, n'avait pas su renoncer tout à fait à ce genre d'ornements, si cher à ses devanciers. Au reste, je dois dire que, le plus souvent, ce qu'il lire des anciens, et qu'il va chercher dans le trésor de leur plus saine morale, est si pur, si élevé, si voisin, par certains côtés, de la sagesse chrétienne elle-même, et s'a-

(1) Le Missionnaire de r Oratoire^ ihid.

juste si heureusemenl aux vérités qu'il veut prouver, qu'on n'ose regretter de le voir puiser dans ces richesses étrangères (1).

Ailleurs, le Père Le Jeune fait honte aux chrétiens de leur peu de charité pour les pauvres, et combat les vains prétextes par lesquels on se dispense si aisément de l'aumône. Â tout le monde, il prouve la facilité de l'aumône par les plus simples calculs ; par des questions d'une familiarité pressante, irrésistible, il contraint grands et petits d'avouer la superfluité de tant de choses dont ils composent leur nécessaire ; et, quand il leur a ôté toute excuse, il prononce leur sentence par la bouche de Celui qui souffre et veut être soulagé dans la personne du pauvre. Ce passage, d'une

(1) F. par exemple, comme il se sert, dans un sermon Sur les devoirs des pères envers leurs enfants^ de ce mot du Philosophe moral (Sénèque) : « Si tu veux être aimé, aime : Si vis amari^ ama, » — Ce serait une question de savoir si cette espèce d'autorités, dont on avait tant abusé, devait être interdite absolument à la chaire. Pourquoi Téloquence chrétienne, tributaire elle-même en tant de choses de la sagesse et du génie des anciens, ne pourrait-elle quelquefois invoquer directement leur témoignage, et répéter même leurs glorieux noms ? Bossuet n'a pas cru faire trop d'honneur à Virgile, à Sénèque, à Tacite, en les citant parfois dans ses sermons. L'austère Bourdaloue s'est autorisé de « la sagesse du Satirique romain » pour foudroyer le luxe de son temps (Sermon sur les Richesses, 4®"^ point). En proscrivant l'abus, ces grands hommes ont réservé une place à l'usage discret et légitime.

âpre franchise, peut étonner un goût délicat. En le )i^ sant, on croirait entendre parfois la voix rude et triviale d'un de ces moines prêcheurs du moyen â'ge, censeurs fougueux et peintres naïfs des vices ou des iniquités du siècle. Mais jusqu'en ses plus libres invectives, le pieux Oratorien garde un sérieux, une dignité d'âme , une sainte amertume, qu'on ne trouve pas toujours chez ces orateurs populaires. Si bas qu'il descende, il est toujours grave et pathétique : il ne s'abaisse que pour frapper plus fort.

« Eh quoy? Est-il vray que vous n'avez rien qui

« ne vous soit nécessaire? Ne pouvez-vous pas retran- « cher mille choses dont vous n'avez pas absolument « besoin, et qui sont nécessaires aux pauvres? Quand « vous retrancheriez tous les jours un verre de vin et « une bouchée de pain de vostre ordinaire, vous ne <( mourriez pas de faim : ce seroient trois cent soixantec cinq bouchées par an. Vous portez pour trente écus <( de bardes ; quand vous n'en porteriez que pour « vingt ; quand vos eoèffes, vos rabats, vos ootte& ne « seroient pas si précieuses, en seriez-vous déshono- « rée ? Faut4I que vostre care&sse soît si curieusem^t « ornée, et que les membres de Jésus périssent de « froid et de misère? Que de frais inutiles faites-voi&& « pour enjoliver vos chambres, vos métairies, vos jar-

L£ PtRE LE lEUNE. ê»

« dins, VOS etifants? Que de superfiuités en linges» e» 4( tapisseries, en meubles» en livres» dont vous pour* 4c ries vous passer? Tout cela seroit supportable en un « autre temps ; mais il est crimiuel en ce temps remply « de misère. Quand ces livres que vous acheptez, ne « seroient pas en vostre bibliothèque, ces tapisseries « en une telle chambre, ces viandes exquises à vostre « table ; et qu'on sauroit que vous retranchez tout <( cela pour assister les pauvres ; quel inconvénient « vous en arriveroit-il? En perdriez-vous voslre bon- « neur, vostre santé, vostre office ou vostre bénéfice? )»

<c Nonobstant les misères du temps, vous^trouvez « bien de l'argent pour assister à la Comédie, pour payer « les violons du bal ; vous en trouvez pour achepter « les Gazettes par pure curiosité : ce ne sont, dites* a vous, que deux ou trois sols par semaine : non» mais « ce sont cent sols, ou sept livres par an; il y a des «c pauvres qui en seroient notablement soulagés. Vous a ne laissez pas, dites-vous, de faire des aumosnes, « encore que vous achetiez cela; mais vous feriez if encore celle-fcy : vous assistez plusieurs pauvres ; « mais vous en assisteriez encore un autre de ces « choses superflues. »

« Enfin, si vous estes si pauvre que vous ne puissiez « rien donner ; vous pouvez assister de vostre erédit.

' « de vostre conseil, de voslre service ; plaider pour ce K Villageois, conseiller cette veuve en son procès, sol- « licîter pour les prisonniers, faire des visites pour eux, « visiter les malades, faire leur lit, les consoler, les <* instruire. Jésus-Christ ne dira pas, vous m'avez ra- « cheté de prison ; il ne dira pas, vous m'avez apporté « des confitures, parce que tous ne le peuvent faire : « mais il dira. Vous m'avez visité, parce qtf il y a fort <( peu de gens qui ne le puissent. »

Se défend-on encore? Le prédicateur sait à qui il a affaire :il cite avec indignation et moquerie de nouvelles excuses, toutes si misérables, qu'il ne daigne plus y répondre. Il reprend d'un Ion plus sévère :

<f Toutes ces excuses, et autres semblables, sont si « vaines et si frivoles, que vous n'oserez seulement « ouvrir la bouche au jour du Jugement pour en aHé- « guer une seule : vous direz seulement, quand est-ce « que nous vous avons veu, mon Dieu, avoir faim, estre « malade, etc. Voilà la vraye cause de voslre peu de « charité : vous ne croyez pas que Jésus-Christ souffre « avec le pauvre; vous< ne croyez pas qu- il -soit en la « personne du pauvre ; et c'est ce qui vous fera enrager « de dépit contre vous de n'avoir point ajouté foy à a une vérité, dont il vous a adverti si expressément. <i C'est ce qui vous rendra inexcusable au Jugement de

LE PERE LE lEUNE. f57

«: Dieu ; c'est ce qui vous apportera beaucoup de con-- « fusion; c'est ce qui vous fera eslre l'objet des repro^ « cbes, des invectives, des anathèmes et des malédic- « tions de Jésus. Il vous dira» Esurivi : vous faisiez des <( festins, vous donniez le bal, des collations, des con- « fitures à des femmes volages, affétées, sensuelles; a vous faisiez bonne chère à des coquines ; vous nour- « rissiez des chiens, des oyseaux, des singes, des per- « roquets ; et vous refusiez un morceau de pain à ces « petits orphelins qui crioient à la faim t Sitivi : vous « donniez des vins délicats à des flatteurs, à desyvron* <( gnes, à des pourceaux d'Épicure, vous les invitiez, « vous les pressiez, vous les contraigniez de boire plus « que la nécessité, et plus que leur soif%e Texigeoit ; (( et TOUS refusiez un peu de vin à ce bon vieillard âgé « de quatre-vingts ans, à ce pauvre vigneron, qui trau vailloit à vostre vigne ! Nudus fui : les parois de <o vostre chambre, les colonnes de vostre lit étoient K revestuës de drap ou de tapisseries ; et vous laissiez « geler de froid ce pauvre nécessiteux» faute d'une « vieille couverture. Hospes eram : vous aviez des « salles en vostre maison, des chambres en vos métai- K ries, inutiles, qui ne servoient que de promenoir aux « rats et aux souris ; et vous avez refusé un petit coin i( de grenier à ce pauvre homme, qui n'avoit pas de

4&S I^ P£RE LE lËDNE.

M quoy VOUS paytr le louage, ^ger fui : vous vous las* « siez à jouer à la boule des journées entières» mx « Pestes et Dimaoehesi et vous n'avez pas voulu pren- ^ dre la peine de faire deux pas pour visiter ce malade* u Disoedite a me, retirez -vous de moy, car vous n'estes « pas dignes de moy, puisque vous m'avez tant mé« « prisé, il me, de moy à qui vous avez des obligations a infinies ; moy qui ai tant fait pour vous 1 Je vous ay « donné ma chair à manger, et vous m'avez refusé un « petit morcisau de chair de boucherie. J'ay v<^agé 44 trente-trois ans en cette vallée de misères, et vous « n'avez pas daigné me visiter en prison. Je me suis <i rendu vostre advocat, vostre pleige, et vostre caution « devant moilPère, et vous n'avez pas daigné plaider, «( &ire un exploit, et signer une requête pour me tirer « à'eMoïre.DiscediU a mejfnaledicti {!).>>

Rudes et pathétiques paroles, dont l'éloquence, il est vrai, n'appartient pas tout entière au Père Le Jeune ! On retrouve dans ce remarquable passage la trace directe des modèles qu'on étudiait sans cesse à l'Oratoire. Les Pères de TÉglise sont remplis de ces hardis tableaux, où la vie sensuelle et raffinée des heureux du monde est opposée en détail aux privations et aux souffrances

t4) T. IX, Sermon vu,' p* m.

LE PËRE LE IfiUNE. i»9^

du Christ personnifié dans les pauvres. « Quoi ! » disait l'un d'eux au riche avare, « tn manges outre mesure» « quand le Christ n'a pas même le nécessaire! On te « sert les pâtisseries à profusion ; lui n'a pas même du « pain sec ! Tu bois du vin de Thasos, et tu ne lui as u pas même donné un verre d'eau, quand il availsoif ! « Tu t'étends sur un lit moelleux et riche, et lui gre-* « lotte à l'air glacé! etc. (1). »

Notre missionnaire était tout plein de la lecture des Pères. En mille endroits, il les laisse parler euxmêmes, se contentant d'ajouter aux admirables traits qu'il détache de leurs écrits un commentaire court et solide, et, quand il parle à son tour, bien souvent, ce qu'il semble tirer de son fonds n'est qu'imitation libre ou involontaire réminiscence de ses modèles. Vous croyez l'entendre seul, lorsque, prêchant sur l'observation du saint jour, il dit à des auditeurs de fortune et d'éduca-

ttan très-diverses : « Vous travaillez les jours ou-

« vriers pour les autres ou jwur vostre corps : travaillez a le Dimanche pour vous-mesme et pour vostre âme : K vous estes Marchand, vous avez compté toute la se-

(4) S. ChrysoBiome JnMatth. homilAS. V. d^éloquentes pagesde M. Villemain sur le libre et hardi génie de charité qui respire dans les prédications de saint Chrysostome sur ranmône, Tableau de Céloquence chrétienne au iv« siècle^ \ 849, p. 484 el swv.

i60 LE PÈRE LE JEUNE.

« maine avec vos créanciers : rendez maintenant « connpte à vostre Dieu. Vous estes Tailleur, vous avez « fait des habits aux hommes ou aux femmes ; faites

« maintenant des ornements à vostre âme Vous

« estes un homme de Justice, vous avez fait le procez « aux autres ; faites-le maintenant à vous-mesme, ju- « gez et punissez vos fautes. Vostre Office est de faire « rendre^à chacun ce qui luy appartient : faites rendre « à Dieu rhonneur qui luy est dû en ce jour... etc. (1).» Un Père est encore là. En feuilletant saint Chryspstome, je retrouve le trait qui a suggéré à notre prédicateur ce tour d'exhortation familier et ingénieux (2).

Raisonnements pratiques, tableaux de moeurs pris sur le vif, leçons morales d'une application directe, voilà ce que le Père Le Jeune imite surtout des Pères. Gomme eux il aime à s'adresser en face aux différents états de la vie, aux divers rangs de la société. Dans cette foule accourue pour l'entendre, il démêle et suit du regard plusieurs auditoires profondément distincts les uns des autres par l'âge, la fortune ou la naissance, et s'applique à faire à chacun d'eux sa part, autant que le permettent la forme générale et les convenances de

(A) T. II, Sermon XLvm.

(2] HomiL 26, In acta apoU.

LE PËRE LE JEUNE. m

la prédication. Dans une même instruetion» il parle successivement au jeune homme, à l*homme fait, au vieillard : d'un même principe de morale, il fait tour à tour une vérité particulière à Fusage des puissants et des faibles, des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs; il poursuit un même vice au sein des professions nobles ou roturières, parmi les hommes d'épée, de justice ou de trafic, sans épargner au besoin le clergé lui-même. Voyez avec quelle évangélique franchise, dans l'homélie qui a pour titre : Non furtum faciesy il avertit les marchands, les gens d'affaires, les magistrats, les seigneurs ayant terres et domaines, des infractions qu'ils commettent à ce commandement, les uns par leurs fraudes et piperies, les autres par leurs partialités ou leurs interminables lenteurs, les autres par leurs exigences tyranniques envers les petits (1) ! Dans cette équitable distribution des vérités dont sa main était pleine, le Père Le Jeune n'oubliait pas cette partie de l'auditoire qu'il est plus difficile d'instruire directement en public, mais qui attend aussi de la chaire des leçons à son Usage. Il sait réserver aux

(4) T. IX, Sermon lxiv. V. aussi les sermons Sur V endurcissement du cœur^ Sur la satisfaction (T. I, xvii et xxiv), Sur Vhonneur dû aux églises (t. II, XLVi). Les deux derniers contiennent plus d'un trait à l'adresse du clergé.

m LE PËRE L^ lEVNE.

femmes leur {xart dans tout ce qu'il dit de Toisiveté, du vain désir de pftraatre» du luxe, des folles amours» etc*^ Souvent il Feur fait essuyer à bout portant de franel^ et parfois un peu vives mercuriales» toujours accompagnées d'affectueux conseils, d'utiles avis sur les vertus et les bienséances particulières de leur sexe (!)•

Il faut en convenir, ces peintures réelles, ces détails pratiques et familiers de direction morale, mêlés à l'enseignement de la chaire, sont très-propres à le rendre efficace* En pénétrant ainsi dans les réalités de la vie, l'éloquence religieuse engage une lutte plus directe avec les consciences, et les serre en quelque sorte de plus près. L'orateur qui, selon l'exemple de TApôtre, se fait ainsi tout à tous, ne s'adresse plus à un auditoire abstrait, mais à une foule vivante, au sein de laquelle chacune de ses paroles retentit.

Peut-être, en achevant de s'épurer par un dernier

(4) V. t. II, Sermon LXI ; t. IX, Sermon xviii ; t. X, Sermon xxxvi. Se plaignant dans eelui»ci du luxede* toîleltes mondaines étalé jusque devant la chaire, il s'interrompt tout à coup par ce hardi mouvement, qui dut faire frissonner l'auditoire : « Voyez les tombes des « morts qui sont enterrés en l'église. Mesdames; percez avec les yeux « de l'esprit ces pierres sur lesquelles vous estes assises ; vous y ver- « rez les ossements de plusieurs Demoiselles, qui ont esté autrefois « aussi belles, aus^ braves, éclatantes, glorieuses que vous, et en- « core plus ; et toute leur gloire n'a esté que fumée ; elles sont miseï •( en oubly : leur corps est la proie des vers : Dieu veuille que leur «c âme ne soit point rongée du ver qui ne meurt point, etc. »

progrès de dignité et da décenee, la eiorale de la ebalre, a» %y%r siècle, esfr-^k devenue hd peu trop sobre ée eelte espèce de leçons. Arec nne admirable sagacâté, avec une mcempiarabie déticatesse, elle a scruté ks mystères de la natore faiimaiiie corrompue; elle a observé d'cm profoftdreg^^d lesdlffèreiits états de l'homme intérieur^ tel que Tafait le péché, tel que la grâce essaie de le refaire^ ses passons, ses temords, ses combats, et a tracé ie ses gmdeurs et de ses mâsères des peinhtures d'une vérité immortelle; elle s^esl Mvrée à celle étude avec TinflexiMe austérité et la généreuse ardeur de Fesprit chrétien : mais c'est l'homme, c'est le cœur humain qu'elle étudié et qu'elle juge, bien plus que la société humaine considérée dans la diversité de ses états, dans la variété multiple de ses travers, de ses désordres et de ses scandales. Aussi sévère, aussi chrétien, et, à coup sûr, non moins éloquent que l'antique boméHe, le sermon, dans sa forme nouvelle, eut moins de variété, de liberté et d'abandon : il fut moins famitier, plus général, et, par conséquent, moins immédia* tement pratique. Les nouvelles gloires de la chaire, un Bossuet, un Bourdaloue, avaient pour ordinaire aur ditoire la Cour elle-même, ou la brillante élite d'une société polie. Cet enseignement qui creusait les vérités les plus importantes de la théologie morale, et cher-

obaH dans Tabalyse des moindres fibres du cœur le secret de nos erreurs et de nos misères, cet enseignement offrait à un tel choix d'esprits cultivés et délicats un intérêt inépuisable : par ses pressants avis, par ses réprimandes austères et tout évangéliques, mais ordinairement appliquées d'une main discrète et rapide au détail de la vie, aux devoirs des diverses conditions (1), il effrayait, il touchait, sans assaut trop direct, sans trop rude secousse, ce monde élégantet fier, cette aristocratie amoureuse des bienséances, et dominée, jusqu'au milieu des épanchements de la foi, par ses

(4) Je sais jusqu'où la vérité, la réalité, en fait de peintures de mœurs, peuvent aller chez Bossuet. C'est lui qui, prêchant Sur la justice devant le Roi, demande aux joueurs de Cour pourquoi les dettes de jeu sont privilégiées, c'est-à-dire payées les premières : « Comme <( si, » dit-il, « ces lois étaient les plus saintes et les plus inviolables K de toutes, on se pique d'honneur d'y être fidèle : non point pour u ne tromper pas, car au contraire on ne rougit pas de prendre tous 'i les jours des avantages frauduleux, mais du moins pour payer « exactement; pendant qu'on ne craint pas de faire misérablement * languir des marchands et des ouvriers, qui seuls soutiennent de- « puis si longtemps cet éclat que je puis bien appeler doublement « trompeur et doublement emprunté, puisque vous ne le tirez ni de « votre verlu, ni même de votre bourse. » Voilà cette familiarité des Pères, qui entre si ouvertement et si efficacement dans le détail réel dés mœurs. Mais, chez eux, de pareils traits abondent: chez Bossuet, on les compte. Bourdaloue, plus complet que Bossuet, plus pratique, en a davantage. Lui-môme, cependant, reste bien loin, sous ce rapport, de la franchise des Pères, de leur libre et hardi génie. Je considère ici la méthode habituelle des deux orateurs et l'ensemble de leur œuvre.

LE P£R£ le jeune. 445

préjugés de naissance et de fortune. À Dieu ne plaise que je veuille accuser de timide réserve ou de complaisance habile les glorieux maîtres de la chaire régénérée, dignes héritiers des Ghrysostome et des Augustin ! Ce qu'il est permis de regretter, c'est que ce genre et cette forme de prédication, qui ne pouvait se placer en toute circonstance et dans tous les milieux avec là même convenance et le même succès, et qui , moins que tout autre, peut-être, s'accommodait des talents médiocres, se sait accrédité et propagé dans la seconde moitié du xvii*" siècle, au point de régner à peu près exclusivement dans les chaires, et ait passé comme un modèle unique, ou peu s'en faut, aux âges suivants. Fénelon, à la fln du siècle, se plaignait de voir le sermon relevé, méthodique et abstrait usurper la place de l'instruction pratique et populaire, même auprès des ignorants et des simples (1). Les réclamations si sensées du grand évêque trouvèrent peu d'écho. Cet empire trop uniforme d'un même genre a survécu môme à la destruction de l'ancienne société. A peine, de nos jours, a-t-on commencé à s'en affranchir. Que de sermons j'ai entendus, dont le premier et principal dé-, faut était de ne point s'appliquer ou de peu convenir

(1) Dialogues sur V éloquence^ lïl* partie, Paris, Lebel, t. XXI, p. 80, 96etsuiv.

466 LE PËRE LE JEUf^E.

aux aiiditettrs aoxqueli ils étaient adressés, et de passer, comme oa dit, par-dessus leurs têtes! Que de fois j'ai entendu de bons prêtres, en mission dans un des quartiers populeux de notre grande ville, traiter Mblement et méthodiquement des origines de la cmcupisceneef ou de Vaf)euglement spirituel^ devant un auditoire composé surtout de femmes , de pauvres femmes, servantes, ouvrières, etc., sans leur dire un mot, un seul mot des épreuves et des devoirs de leur humble et pénible vie, sans leur parler d'ellesmêmes (1) !

Lorsque le Père Le Jeune, examinant son public avant de monter en chaire, le trouvait en grande partie formé de personnes de même classe et de même condition, il saisissait bravement l'a- propos, et, dans un sermon fait tout exprès pour ses auditeurs, il s'expliquait à son aise et^ comme en tête à tête, avec eux sur les tentations et les obligations particulières de leur

(4) Avant Fénelon,le Père Rapin, dans ses judicieuses Réflexions sur V éloquence^ avait dit : « Beaucoup de sermons ne touchent pas, « parce que l'auditoire auquel ils sont adressés ne s'y retrouve pas. « On presche à des gens de bien comme à des scélérats : on parle 4 aux gens de la Cour, comme à des gens de bien : on porte une « morale bourgeoise au village, et l'on fait des sermons où il ne fau- « droit que des catéchismes tout simples et des instructioiis toutes « pures. » (ch.XYl).

état. C'est ainsi* que prêchant devant le nrïenu peuple» il traite Des deooirs des serviteurs envers leurs maitreSf et ft'étend sur cette matière avec un^ exacte connais^ sance des passions et des vices des petits, et une remarquable intelligence d'un des plus graves intérêts delà famille. A un auditoire tout féminin, il adresse le sermon qui a pour titre, Du péché le plus ordinaire aux femmes (c'est le goût de la toilette, le besoin de se parer pour être vue), curieux sermon, où uu grain d'humeur raaieuse et de verve satirique vient égayer par moments le sérieux des conseils et la sévérité des repro- €hes (1). Placé un Jour en présence de la magistrature d'une grande ville» il osa faire en chaire la revue Des

(1) T. VIII, S. LXVI. V, dans ce sermon la comparaison de la femme mondaine avec le paon, p. 706. V, aussi un curieux détail des superfluités et vanités qui entrent dans la parure d'une coquette, p* 694 et 708. Saint Ghrysostome reprochait aux dames d'Antioche leurs robes trop précieuses, et ces robes superflues, qui « ne servent pas, » disaitril, « à couvrir le Corps, mais à couvrir d'autres robes* » Le Père Le Jeune applique au costume féminin du xvil^ siècle ce joli trait, qui serait encore plein d'à-propos aujourd'hui. Il ose citer un terme de toilette inventé par les beautés du jour, qui ne peut laisser, ditril, aucun doute sur leurs projets homicides à Tégard des âmes ; c'est ce nom d'assassin^ donné par elles-mêmes au nœud de rubans qu'elles se mettaient sur le sein. F. aussi quelques pages, d'un autre accent et d'une grande force, sur la concurrence impie que font à Dieu de telles femmes jusque dans son temple : a ...»• Oui, Mes- « dames, » leur dit-il, « à teste levée, impudemment, au haut de « l'église, tout auprès de l'autel, pendant le sacrifice où le vray Dieu

m LE PËRE LE JEUNE.

pèches qui se commettent au Palais, c'est le titre de son discours,. qui, en effet, s'adresse à toutes les sortes de mauvais juges, au juge paresseux qui éternise les procès, au juge complaisant, au juge passionné, au juge ignorant, qui <( a étudié à peine deux ou trois titres du « Qode; » au juge nécessiteux, qui, « s'il ne fait valoir « le métier, ne pourroit payer son office, et revend in* « justement en détail ce qu'il a acheté en gros (1). » Prêchait-il à des ecclésiastiques les vertus de leur état, aucun ménagement politique, aucun esprit de corps mal entendu ne venait entraver sa franchise ou paralyser son zèle. Qu'on lise les sermons De l'intempérance des clercs {2) f et Des. devoirs des pasteurs dans V Église, prononcés l'un et l'autre devant un nombreux auditoire de prêtres; aucun témoignage contemporain ne fera

« est adoré, vous voulez eslre adorées ; vous estes cause qu'au sacri- « fice de vérité on dit des mensonges ; vous démentez le prestre qui « tient la place de Jésus, et qui dit, Sursum corda^ élevez vos cœurs «c à Dieu : vous dites, non : ne les élevez pas à Dieu, abaissez-les à « une vile créature, appliquez vos cœurs à me regarder et aimer. On « répond au nom de tout le peuple, Habemus ad Dominum^ nous « élevons notre cœur à Dieu, et vous estes cause que Ton ment : car <( plusieurs ont le cœur à vos vains ornements, au lieu de le porter M à leur Créateur et Sauveur. » (p. 699.)

(4) T. II, Sermon Lxv, prononcé à Toulouse, en 1642.

(2). T. VI, Sermon LXii. Le vrai titre est : Du vice qui peut empêcherfun prestre d'administrer validement les sacrements^ qui est Vyvrognerie,

mieux comprendre l'état de relâchement contre lequel s'armait l'esprit de réforme ecclésiastique, et les résistances qu'il avait à vaincre.

On le voit, la prédication morale, chez le Père Le Jeune, s'applique à une foule de sujets divers, sans jamais s'arrêter à des questions trop particulières. Le recueil entier de ses sermons ne le cède pas en éten* due ni en variété aux cours les plus complets de mo* raie chrétienne, et pourrait en tenir lieu. C'est une ressemblance de plus avec les Pères, chez lesquels l'enseignement de la chaire se rapproche sans cesse de la direction des âmes, et se confond souvent avec elle (1). Dans cette partie si variée des œuvres du Père Le Jeune, où il traite spécialement des devoirs, je signalerai encore les homélies, Du soin des damestiqueSf De la piété filiale^ De Vaffection déréglée des pères et des mères pour leurs enfants. Du danger des mauvais exemples dans les familles; Du mariage; De Vhonneur dû aux prêrtrès; beaux sujets pratiques, qui eussent fourni un admirable texte au génie de nos grands orateurs chrétiens, et dont on regrette qu'un Bossuet, un Bourdaloue ne se soient pas emparés. Bourdaloue', cependant, ne l'oublions pas, nous offre quelques sujets de ce

(1) Villemain, Tableau de V éloquence chrétienne au iv* siècle^ <849, p. 4 87.

genre supérieurement traités dans le recueil» aujour--

d'hui trop peu lu, de ses Dominicales.

En somme donc, comme un des plus fidèles disciples des Pères au xvir siècle, comme savant et naïf catéclitste, et peintre courageux des mœurs, le Père ht Jeune mérite qu'un souvenir durable s'attache à son nom, et même n'est pas indigne, quelles que soient les imperfections de ses écrits, de trouver encore aujourd'hui des lecteurs (1).

Ces imperfections, au reste, noto«ss4e bien^ tiennent beaucoup plus à la^rapidité du travail, et à un excès de modestie, ou, pour mieux dire, d'humilité, qu'au défaut d'imagination et de talent Dans ces esquisses à peine correctes, où le bon missionnaire se contente de fixer en courant sa pensée, il n'est pas rare de rencon-» trer des tours expressifs, des images simples et neuves, des manières de dire trouvées et frappantes, qui trahissent une sensibilité vive et délicate et une veine heureuse. Quelquefois même une page, d'un jet soutenu et d'une couleur originale, se prête à une attention plus

(1) Son œuvre entière a été réimprimée avec soin de nos jours à Lyon, 4825-27, 45 vol. ia-8<>. On a eu tort seulement d'introduire dans le texte les divisions indiquées à la marge dans les anciennes éditions. — Un bon choix des sermons de Le Jeune a été donné dans les tomes V et VI de la Bibliothèque des orateurs chrétiens^ Paris,4827,in-48.

lente et plus littéraire : celle-ci, par exemple, où toute une instruction consolante sur les motils de sécurité de rame fidèle, sur l'heureuse mort du juste, s'achève et se couronne par une comparaison gracieuse: « .... Le « juste qui a tepu bon en la citadelle de son cœur, <t résistant généreusement aux attaques du démon, de <( la dkm et du monde, est animé d'une sainte con- « fiance» quand Dieu l'appelle à son jugement, sca- « chant que c'est pour le louer et le couronner de « gloire en la présence de ses Âoges. Voyez ces belles « fleurs qui sont en nostre jardia; elles ayment tant le « soleil, que lorsqu'il quitte nostre hémisphère pour se (c faire voir aux antipodes, elles se tiennent toutes « recuèilUes et reserrées, la teste baissée, cemme a aitein^ de mélaincolie : mais il semble que le soleil « rapporte en ses rayons la clef dorée pour les ouvrir <c de nouveau; car aussi-tost qu'il remonte sur nostre « horizon, et qu'il les mignarde de son œil favorable, a elles se dénouent, se déboutonnent, ouvrent leur « sein, estaient et espanoûissent leurs richesses, « comme pour luy donner le bon jour, et luy témoi- « gner le bien qu'elles reçoivent de sa présence. H en « est de même des âmes prédestinées, pendant cette « vie, qui est une nuit obscure ; quand leur soleil est « absent ou plustost couvert de nuages, elles se

47a LE PËRE LE JEUNE.

« tiennent retirées, solitaires, séparées des cooipa- « gnies, humiliées, mortifiées : Mortui estis^ et vUavestra « abscondita est in Chmto : mais, à l'heure de la mort, « quand leur bien-aymé Jésus les daigne visiter, elles (< se réjouissent, elles ouvrent et dilatent leur cœur, « se tournent devers leur Astre d'un visage gay et « assuré; expérimentant la vérité de celte parole de « saint Paul : Cum Christus apparuerit^ vitanostra, tune <( et vos apparebitiscum ipso in gloria (1). » Quelle vérité et quelle fraîcheur de coloris, quelle suavité d'accent dans ces paroles, où respire et se trahit involontairement l'attente consolée du servitear vaillant et fidèle, et que parfume en quelque sorte une bonne odeur d'espérance ! La poésie du langage chrétien n'a rien de plus doux et de plus pénétrant chez saint François de Sales lui-même.

Je n'ai pu qu'esquisser en passant, à grands traits, la manière de prêcher du célèbre Oratorien, dont la vie et les œuvres mériteraient bien l'honneur d'un patient examen, d'une particulière et complète étude. Ce n'est pas à moi, d'ailleurs, qu'il conviendrait déjuger le Père Le Jeune comme moraliste chrétien et directeur catholique. Peut-être, à ceux qui seront tentés de faire con-

(1) Sermon pour le vendredy de la quatrième semaine de carême, t. X, p. 477.

naissance avec hii, sa morale^ si vigilante, si prévoyante, semblera-t-elle, parfois, bien rigoureuse. On goûtera difficilement, je le crains, ses instructions sur le bal, sur les fêtes mondaines (1), où il ne se contente pas de signaler et de proscrire Tabus, où il frappe d'une absolue réprobation des divertissements tolérés par des maîtres plus doux, dont rindutgence n'est pas suspecte. On se demandera si, dans ses ardentes prédications sur la pénitence, sur la vie simple et retirée du chrétien, où il semble prendre pour mesure des renoncements qu'il exige, les mœurs du christianisme primitif, il ne perd pas de vue les différences nécessaires des temps, et ne force pas l'application du célèbre précepte : Qui utuntur hocmundoy tanquam non utantur (2). Mais à de tels hommes, engagés dans un généreux et incessant combat contre la piété falsifiée et la morale relâchée du siècle, était-il possible de lutter comme ils le faisaient, sans frapper parfois de trop rudes coups, sans réagir avec certaines exagérations ou certains emportements

(4) F. T. U, Sermon LXII, Contre les bals^ danses, comédies et aur très divertissements mondains, etc. ; t. X, sermon LXVii, D'éviter les compagnies : à comparer avec les chapitres suivants de saint François de Sales : Des bals et passe-temps loisibles, mais dangereux. — Quand on peut jouer et danser. [Introduction à la vie dévote, xxiii et XXIV.)

(2) « Qne ceux qui usent de ce monde, soient comme n'en usant « pas. »i4dCor. I, VII,34.

474 LE MRS LE lEVIO:.

contre le màk qu'ils voulaient détruire? il est bien di^ ficile de garder (muftamiDeiit Téquilibre^ à qui se rai^Kt eoatre des obetades presffne iiiTincîbles. Ce qui arriva k Port-Royal pour la morale, devût arriver de même, et arriva en effet plus d'une fois à TOratotre (1), surtant auxpremieni jours et dans la première ferveur de finstitution. D'ailleurs, en de telles entreprises, on a d'autant plus de peine à garder toujours la mesure, qu'on s^épargne moins soi-même, et qu'on s'immole plus complètement à l'idée que l'on défend ou à la cause que Ton sert.

Le Père Le Jeune était un de ces hommes d'une vocation ardente et d'une trempe énergique, qui semblent

(1 ) Je dis pour la morale, non pour le dogme. M. Sainte-Beuve a parfailement signalé le caractère d'austérité commun aux divers Ordres religiieQx nésen môme temps que Port-Royal. {Piseours préliminaire,) M. de Saint-Cyran disait : « Il faut plutôt se raidir que « se relâcher, et faire plutôt trop que trop peu, à cause de la malic gnité des t«nps. » (Lettres chrétiennes , éd. de 1744, t. II, p.52f7.) Tout naturellement, le Père Le Jeune obtint de MM, dû Port-Royal des témoignages marqués d'approbation et d'estime. Un commerce d'amitié l'unissait à deux prélats célèbres par leurs vertus et .leur attachement à Port -Royal, aux évêques d'Alet et de Pamiers, MM. Pavillon et Caulet. Ce fut à leur demande et sur leur instante prière qu'il se décida dans sa vieillesse à publier ses sermons. 11 fui un des correspondants du grand Arnauld. F. Mémoires littéraires (ms.) de Dom Clémencet, 1. 1, article Le Jeune; NécrolûgedePûrt- Royal, in-12,1760, p.436; 6IEwvresd'Arnauld, Lausanne, 4775, Ul, p. 215.

LE PÊRË LE JEUNE. Ifl

nés pour leslabi^urs et les dévouements héroïques de l'apostolat. Enfant du Jura» élevé saintem^t et fortement par une mère pieuse» à treUe ans il sentait sa foi s'exalter à la lecture des œuvres de Louis de Gre^ nade, et s'échappait des murs de Dole, pour aller évan*^ géliser les villageois et les pauvres des campagnes voisines (1). Reçu dans l'Oratoire en 1614» il embrassa aussitôt avec joie la carrière des missions» et s'y donna tout entier» avec une activité extraordinaire qui défiait toute fatigue. Sa vie» qui fut longue» se passa littéralement tout entière à prêcher. « Il ne scavoit» » dit son biographe» (c ce que c'est que repos ; il ne finissoit une (c mission que pour en commencer une autre. La seule « nécessité des pauvres peuples» et l'incompatibilité de « leurs moissons temporelles avec les moissons spiri- « tuelles de la mission» auroi^nt pu suspendre ses tra* « vaux perpétuels, et luy donner la liberté de respirer, H s'il n'avoit trouvé l'invention de faire toujours mission» K allant aux lieux où les moissons sont plus reculées» <( comme dans les montagnes, pour se trouver ensuite» a à la fin des moissons, dans les meilleurs pays (2). »

(4 ) Discours sur la vie et la mort duR.P. Le Jeune^ appelé commimémentle Père aveugle^ par un de ses disciples et zélé» coopérateurs, 6. Ruben, de TOratoiret Limoges, 4674» p. a4.

(2) IHd. p. 93.

47è LE PfiRE LE JEUNE.

La triste infirmité i laquelle il dut son surnom populaire, le frappa à trente-cinq ans au milieu de ses travaux, sans les interrompre ni les ralentir. Il se trouvait alors en mission à Rouen. « On raconte (si c'est une M légende, elle est belle) qu'étant monté un jour en « chaire clairvoyant encore, et ayant commencé de « prêcher, le nuage de cécité (quelque goutte sereine) « lui vint brusquement, avant qu'il eût achevé son 4( sermon. Il fit une légère pause, passa la main sur a ses yeux, et reprit, comme si de rien n'était. Mais, « lorsqu'il eut fini de parler, il étendit les mains pour « chercher les degrés qu'il ne voyait plus, et demanda « qu'on vînt l'aider à descendre (1). » Pendant quarante ans encore, il continua, du même train, voyages et prédications (2). Insensible à son mal, il disait en riant, comme cet autre saint aveugle, César de Bus, que Dieu Vavait délivré de « deux grands ennemis, » et se félicitait de ne plus voir aucune chose, « tout

(1) Sainte-Beuve, Port-Royal^ 1. 1, note de la page 474 . G. Ruben, p. 64 et suiv.

(2) Seulement, à partir de ce jour, il dictait ce que la méditation et la prière lui avaient suggéré, et l'apprenait en se le faisant relire. (G. Ruben, p. 52.) C'est sans doute de ces dictées, plus ou moins corrigées plus tard, que s'est formé en grande partie le recueil publié en 4662, et on s'explique ainsi comment il s'y trouve un aussi grand nombre de sermons inégalement développés, et plusieurs à l'état de simple canevas.

« ce qui est dans le monde étant vain et la vanité « même (!)• »

C'était assez pour le Père Le Jeune de pouvoir se dévouer encore, et c'est ce qu'il fit de plus d'une manière, prêchant l'abstinence, la pauvreté volontaire, l'amour des pauvres, par les exemples de sa vie, autant que par ses infatigables missions. « Combien dé « fois, » s'écrie son biographe, « l'avons-nous vu plus « travaillé de la faim des pauvres que de la sienne « propre, et se réduire luy-méme, non -seulement à €< l'indigence, mais presque à l'extrémité, pour le vivre « et le vêtement, afin de pouvoir donner la nourriture « et des habits à ceux qui en manquoient!... Jusques « dans sa dernière maladie, il trouvoit des prétextes « innocents pour se dispenser de prendre les soulage- « ments et rafraîchissements que lui envoyoient ses « supérieurs, et donnoit ordre qu'on les distribuât « aux pauvres. J'ay en main des preuves autantiques <c qui m'apprennent que pendant les rigueurs de l'hi- « ver, travaillant dans les missions à Saint-Junien, il a a fait coucher dans son lit des pauvres couverts d'ul-

(4) Vie du vénérable César de Bus^ fondateur de to congrégation de la Doctrine chrétienne^ par le R. P. Pierre Dumas, Paris, 4703, p. 496. Cf. Articles de^plusieurs grands hommes de VOratoire (ms.). Archives de l'Empire, M. 479 B, p. 804.

478 LE PfiRË LE i£lIN£.

« cëres (1) » Il n'est pas étoonant qu'un peu d'a^

cétisme se soit glissé dans les prédications morales d'un tel homme. C'est sans doute aux Saints qull appartient de demander beaucoup à la nature humaine. Ne nous plaignons pas de leurs exigences , surtout quand elles n'affaiblissent en rien le sentiment divin qui remplit leurs âmes et inspire leur dévoûment» la charité.

Celle du Pè're Le Jeune fut à l'épreuve même des luttes de la controverse, où» si aisément, la conviction s'emporte et le zèle s'envenime. Nul n'a conféré ou discuté en chaire avec les Protestants d'un esprit plus posé, dans un langage plus conciliant (2). Chose remarquable, sa parole si vive, si véhémente même, quand il dévoile courageusement les plaies de l'Église orthodoxe, quand il fait la guerre aux casuistes relâchés, aux confesseurs trop faciles (3), se contient, s'obsa*ve, quand il est aux prises avec les calvinistes, et

(i ) Discours sur la vie et la mort du P. Le Jeune^^ p. 34 ; Articles de plusieurs grands hommes de VOratoire^ p. 810 et 811.

(2) F. t. m, s€nnons sur VEucharisti^^ et t II, abrégé de deux sermons preschés en la mission de Met%^ faite par la piété et la libéralité de la Reynermère^ Van 1 644. Cette mission était dirigée par saint Vincent de Paul. Y. Histoire de Metz par les Bénédictins, t. III,, p, 299.

(3) V. 1. 1, Sermon xxiv, Sur la satisfaction'^ t. Il, Sermon Lixv, Sur la nécessité d'un bon directeur.

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LE rtlEE LE JIUME. 179

«emble se refroidir à dessein, pour mieux garder ia fonne et le ton d'une discussion toute pacifique* Il s'applique uniquement alors à éclairer ceux qu'il combat, et, lorsqu'il laisse enfin parler son cœur, c'est seulement pour déplorer la désunion des frères et hâter de ses vœux le jour de la réconciliation. Témoin attristé des imprudentes violences de langage que les deux partis échangeaient encore, il disait aux jeunes prêtres auxquels il dédiait son livre : « Quand vous « parlez contre les hérétiques en chaire, ou avec eux « en pax ticulier, que ce soit toujours avec respect, « compassion , tendresse et témoignages d'affection, « leur accordant tout. ce que vous pourrez, san$ intéresser «( la vérité. Âbstenez-vous de toute injure, de toute << invective, de toute parole qui ressente ie mé- « pris (1). »

Le petit écrit d'où je tire cette belle leçon de tolérance, quoique tracé à la hâte et sans beaucoup d'ordre, est de ceux qu'on ne doit pas oublier : c'est un trésor d'idées saines et de judicieux conseils sur la mission et les devoirs du prédicateur. En quelques paroles naïves et profondes, le pieux Oratorien y résume l'expérience acquise par quarante ans de travaux, ou

(i) Avis aux jeunes prédicateurs^ placé en tête du 1. 1 de Tédition de 4 66^, et reproduit dans la plupart de» suivantes.

plutôt s*y peint lui-même au vif, avec ses goûls de simplicité, sa répugnauce pour l'appareil et les raffinements du langage, sa préférence raisonnée pour l'enseignement pratique et populaire. « L'éloquence, » dit-il à ses jeunes disciples, « la propriété et emphase <( des paroles servent à persuader; mais je ne puis « vous conseiller de prescher par périodes carrées, et i( d'user de pensées ou de pointes trop étudiées, l"" Le << Fils de Dieu ne preschoit point comme cela, et saint « Paul dit, non in persuasibilibus humanœ sapientiœ vera bis. 2® Cela sent un peu sa vanité, et toute imperfec- « tion du prédicateur mes-édifie ses auditeurs. 3^ Vous « perdez du temps à rechercher ces fleurettes et à étu- « dier ces périodes, et il le faudroit employer à prier « Dieu, pour attirer sur vos paroles sa bénédiction. « 4" Ces fleurs nuisent souvent aux fruicls; car l'esprit « de l'auditeur s'amusant à admirer la gentillesse des « paroles, ne s'applique qu'à demy à la vérité des sen- « tences. » Observation d'une parfaite justesse, que l'h^eureuse précision du langage rend plus frappante. « En chaque sermon que vous composez, » dit-il en- « core, « regardez toujours quel profit en pourra tirer « un artisan, une servante, etc. Mais surtout, faites eu « sorte qu'il n'y ait personne qui n'en puisse retirer « quelque profit; car peut-eslre telle personne s'y

LE PÈRE LE JEUNE. m

« pourra rencontrer, qui n'a assisté et qui n'assistera en « toute Tannée à aucun autre sermon qu'au vostre, et

« qui pourra se convertir, si vous luy parlez »

« C'est une grande erreur de vouloir contenter par « des discours relevés trente ou quarante personnes « doctes, et laisser à jeun un grand peuple qui vous t< écoute. Croyez assurément que les grands et les « doctes sont ravis d'entendre un prédicateur, qui, « plein de zèle, instruit et touche le peuple, quoique tt par un discours familier et populaire. » Il avait dit ailleurs : « Par ces prédications morales, familières, « accommodées à la condition et capacité de chacun, « les vérités entrent bien plus avant et demeurent bien « plu^ longtemps en Vesprit et au centre du cœur (1). » C'est la pensée de Fénelon, et, par instants, c'est presque son langage.Ressemblance naturelle et inévitable : l'humble missionnaire et le grand orateur se sont rencontrés en suivant les traces de saint Augustin , leur commun maître (2).

(4) T. I, Sermon i^Que la mission est un effet de la prédestination. V. aussi 1. 1, Sermon V, Sur la manière d'entendre la prédication. Malgré la forme nn peu scolastique du début, et quoique le premier point contienne un de ces récits miraculeux, propres à frapper les foules, mais d'origine purement légendaire, que le Père Le Jeune contait trop volontiers, ce sermon est un des meilleurs du recueil.

(2) F. s. Augustin, Sermones^ Appendix^ X : Eruditi inclinant se ad ignorantiam imperitorum. Cf. De doct, christ. 1, IV, c. v, vi, vu.

482 ifi FÊR£ SENAULT.

Ua docte et sincère Oratorien de la seconde moitié du XYir siècle» le Père Lami, cherchant dans son ordre même un rhaître pour ceux de ses jeunes confrères qui se destinaient à la chaire, n'hésite pas à leur proposer le Père Le Jeune comnae un exemple d'éloquence vraiment chrétienne, et salue en lui le meilleur sermonnaire de la compagnie (1). Massillon n'avait pas encore paru.

Cependant, parmi ces restaurateurs de la chaire qu'enfantait l'Oratoire, on a plus d'une fois signalé, en l'égalant,, ou même en le préférant au Père Le Jeune, le Père François Senault, général de l'Ordre de 1663 à 1672, prédicateur en vogue dès 1640. Par sa manière méthodique, réservée et noble, par la constante politesse de son langage, le Père Senault se rapprochait davantage de l'espèce de prédication qui définitivement prévalut : mais, dans son genre, il offre beaucoup moins d'inspiration, de profondeur et de naturel que

(4) Entretiens sur les sdenices^ 4683. Suite du VIP entretien entre Tbiéodose eli Aminte, p. ^84 et suiv. D'après uiie traditioa répandue dans rOratoirey Mas;iiilon lui-même parlait avee estime et admiratioa du Père Le Jeune, le lisait et le recommandait aux jeunes Oratorien» comme un excellent modèle [Articles da plusieurs grands hommes^ p^ 83d)« Honnir insigne pour notre missionnaire, mais un peu luattendu. Entre un Le leune et un Massillon, esprit, méthode, langa^^e, touidi^Tèire, et Fon ne saurait trop dire en ({ooi Tétude des œuvres du premier a p9 profiter au secoad.

LE PÈRE SEMULT. 483

n*en a eu, dans le sien, le Père Le Jeune. Quoique recommandable lui-même à plus d'un titre, ce prédicateur favori d'Anne d'Autriche est en réalité très-inférieur à son confrère le missionnaire. Tout en reconnaissant le bien qu'il a fait, il faut rabattre beaucoup des éloges que lui ont donnés deux Oraloriens, l'éloquent Fromentières, son disciple (1), et le savant abbé Goujet (2), et de la magnifique notice que lui a consacrée l'académicien Charles Perrault (3). On ne peut même entièrement souscrire au jugement porté sur le Père Senault par un des maîtres de la critique, par Voltaire lui-même. Voltaire, qui, en général, s'inquiète peu des prédicateurs secondaires dans son Dictionnaire des écrivains français du siècle de Louis XIV, y a cependant admis le Père Senault, et a dit de lui :

« Senault (Jean-François), général de l'Oratoire; « prédicateur qui fut à l'égard du Père Bourdaloue ce « que Rotrou est pour Corneille, son prédécesseur et « rarement son égal. Il est compté parmi les premiers « restaurateurs de l'éloquence, plutôt que dans le petit

•(4) Œuvres meslées, 4690, p. 296.

(2) Bibliothèque française, t. Il, p. 359.

(3) Èlcges des hùmmes iUustres du ïVîi* siède, article SenanU. V. aussi Vvnide Senault dans YHistoire HUéravre dm rèfne 4e Louis X7K, de Fabbé Lambert, 1. 1, p. 244 .

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