‹ Des prédicateurs du XVIIe siècle avant Bossuet (volume 4)Chapitre 16 sur 21 · Acte I, se. i · texte numérisé non relu

Acte I, se. i

ffiê LA CHAIBE ET L'ACADÉMIE.

une occasion, un sujet, dvec des thèmes d'école poar toute matière, les talents ambitieux s'essayaient à la grande éloquence, La vogue qui accueillait avec empressement les moindres productions de ces hommes constitués par le grand ministre en une sorte d'aréopage littéraire, s'attachait ainsi à des déclamations pompeuses^ où il n'y avait de l'éloquence que la parure extérieure et le son. Nouveau et grand danger pour la chaire, qui jamais, nous l'avons vu, n'avait manqué de payer tribut aux erreurs du goût régnant.

Sans doute, à certains égards, le grand Académicien Balzac fut aux prédicateurs eux-mêmes un utile maître. L'éloquence française en tout genre doit beaucoup à celui qui, le premier, donna Texemple de ce qull appelait lui-même le style chaste et réglé (1); en qui pour la première fois on vit « un tissu parfait dans <i la suite et la liaison des pensées^ un art singulier dans « les transitions , un choix eocquis dans les termes^ une « justesse rare et une précision très- digne d'être imi- « tée dans le tour et dans la mesure des phrases, un « nombre et une harmonie qui semblent avoir péri « avec lui (2). » Bossuet nomme Balzac parmi les

(1) Lettre à Chapelain, Œuvres^ L I, p. 795.

(2) D'Aguesseau, iv« instruction à son fils.

modernes écrivains séculiers chez lesquels il permet et recommande aux jeunes appr-entis de la chaire d'aller étudier certaines conditions de leur art; il avoue franchement s'y être instruit lui-même. Mais quelle sévère restriction Bossuet s'empresse de mettre à cet hommage (1) ! Il regrette presque d'avoir invité son élève à cette étude, et l'avertit aussitôt de s'en détacher vite. Quel auteur, en effet, est plus profane, en un sens, que Balzac, et moins digne de concourir à former l'orateur chrétien? Aucun n'est plus amoureux des paroles, plus idolâtre de la forme et des sons, plus inquiet de la réputation et du succès, moins soudeux, au fond, des choses mêmes et du résultat moral.

Lu sans défiance, avec l'éblouissement d'admiration que causait la nouveauté de sa belle langue, étudié, imité sans discernement, même au sein du clergé,

{\ ) t Selon ce que je puis juger par le peu de lecture que j'ai des « lÎTresfrançois, les Œuvres diverses de Bdzac peuvent donner une « idée du style M et tourné délicatement. 11 y a peu de pensées, t< mais il apprend, par là même, à donner plusieurs formes à une « idée simple. Au reste, il le faut bientôt laisser ; car c'est le style « du monde le plus vicieux, parce qu'il est le plus affecté et le plus « contraint. Mais il parle très-proprement, et a enrichi la langue de a belles locutions et de phrases très-nobles. » Sur le style et la lecture des écrivains et des Vères de VÈglise, pour former un orateur ^ écrit adressé au jeune abbé-cardinal de Bouiflon en 4669; publié pour k première fois par M. Floquet, t. îl des Études sur Bossuet, p. 545.

2é8 LNFLUENCE DE BALZAC.

Balzac, de son vivant, fut pour la chaire un péril au moins autant qu'un secours. Les prédicateurs se défendaient d'autant moins d'imiter le célèbre écrivain, que lui-même se rapprochait d'eux par le sujet d'un grand nombre de ses ouvrages. De bonne heure Balzac, dont le génie solennel se trouvait à l'étroit dans les bornes du genre épistolaire, s'était donné carrière en forçant ces limites, ou en s'essayant dans d'autres genres plus propres à revêtir l'appareil oratoire. De même qu'il s'était jeté dans la politique , c'est-à-dire dans une sorte de politique spéculative , tournée à la louange des puissances du jour {le Prince , rAristippe, lettres à Richelieu) , il avait risqué plus d'une excursion dans le champ de la philosophie religieuse, et même s'était aventuré parfois jusque sur les confins de la théologie. Ses épîtres-harangues de piété à des prélats ou à des religieuses (1), ses pompeuses dissertations chrétiennes, les graves tirades de son Socrate chrétien f en même temps qu'elles tiennent de la prédication par le fond des idées, en prennent très-fréquemment l'allure et le ton : il semble, en les écrivant, s'être cru dans la chaire.

(<) V. Œuvres, t. I, p. 205, lettre à Tarchevôque de Toulouse; p. 345, lettre àM°»«de Campagnol; p. 495, lettre à M. L'Huillier sur la mort de Peiresc ; c'est une véritable oraison funèbre de ce dernier.

Le troisième discours de Socrate, De la religion chrétienne et de ses premiers commencements^ est une sorte de sermon, où la faiblesse triomphante et les merveilleux progrès du christianisme naissant sont célébrés d'abord en un style brillant et nerveux, d'une façon assez haute et grandiose : « Il ne paroist rien icy de l'homme , rien « qui porte sa marque et qui soit de sa façon. Je ne « voy rien qui ne me semble plus que naturel dans la a naissance et dans le progrès de cette doctrine. Les « ignorants Font persuadée aux philosophes : de pau- « vres pescheurs ont esté érigez en docteurs des Rois « et des Nations, en professeurs de la science du Ciel : « ils ont pris dans leurs filets les orateurs et les poètes, « les jurisconsultes et les mathématiciens.

« Cette République naissante s'est multipliée par la « chasteté et par la mort, bien que ce soit deux choses « stériles, et contraires au dessein de multiplier. Ce « peuple choisi s'est accru par les pertes et par les « deffaites : il a combattu, il a vaincu, estant dé- « sarmé. Le monde en apparence avoit ruiné l'Église, « mais elle a accablé le monde sous ses ruines. La « force des tyrans s'est rendue au courage des con- « damnez. La patience de nos pères a lassé toutes les « mains, toutes les machines, toutes les inventions de « la cruauté.

« Chose estrange, et digne d'une longue considé- « ration ! Reprochons la pins d'une fois à la lascheté a de noâtre foy et à la tiédeur de nostre zèle! En ce ^ temps-là il y avoit de la presse à se faire deschirer, « à se faire brasier pour Jésus-Christ. L'extrême dou- (c leur et l'extrême infamie attiroient les hommes au « christianisme : c'estoient les appas et les promesses « de cette nouvelle seete, etc. »

Déjà y on le sent, malgré les airs animés que se donne l'écrivain , le souffle manque : chaque phrase n'est qu'un redoublement de la précédente : l'antithèse est partout : l'artifice et l'effort sont plus visibles à chaque pas.

Mais dans ce qui suit, l'abus du redoublement est pire encore : l'hyperbole arrive et se déploie à outrance.

«... Nous sommes descendus de ces gens-là (des <c martyrs), quoy qu'apparemment ils ne deussent point <t laisser de postérité, quoy qu'ils fissent tout ce qu'il « faut faire pour ne pas durer. De leurs cendres et « de leurs ruines s'est eslevéela grandeur et la souve- « raineté de nostre Eglise» Le corps s'est trouvé entier « dans la dissipation de ses membres.

« Je ne m'estonne point que les Césars ayent régné, <t et que le parti qui a esté le victorieux, ait esté le « maistre. Mais si c'eust esté le vaincu à qui l'advan-

INFLUENCE DE MLZAC. 271

a lage fust demeuré; si les desroules eussent fortifié <i Pompée, et restaWi sa fortune ; si les proscriptions « eussent grossi le parti d'un mort, et luy eussent fait « naistre des partisans ; si un mort luy-mesme^ si une a teste coupée emt donné des lois à toute la terre, vérita- « blement il y auroit de quoy s'estonner d'un succès fc si esloigné du cours ordinaire des choses humai- K nés, etc. »

Un instant Balzac avait pu croire que la chaire allait s'ouvrir pour lui en effet. Même sous Louis XIII, malgré le progrès moral et religieux en train de s'accomplir, Téclat du talent profane pouvait, comme autrefois, ouvrir au lettré, en l'abrégeant pour lui, la carrière des dignités ecclésiastiques, et même le porter d'emblée à la première de toutes. On sait comment Richelieu paya d'un évêché quelques vers de l'académicien Godeau. Il n'eût fallu à Balzac, nous dit un contemporain, qu'un peu plus de suite et d'adresse dans la manière de faire sa cour, pour obtenir du cardinal ce prix, qu'il ambitionnait (1). Quelle direction, quel essor cette nouvelle

(1) « Et le cardinal, » ajoute Tallemant, « se fust fait honneur « en luy donnant un évesché. » {Historiettes^ éd. Moomerqué et P. Paris» t. IV, p. 93.) CL Lettre de Balzac à M. de Saint-Chartres, conseiller du Roi, Œuvres j t« U P- ^i'T-Balzac n'était sans doute pas aussi consolé et détaché qu'il voulait le paraître, lorsqu'il écrivait à Chapelain : ic Je préfère de bon cœur la liberté au commandement et

fortune eût-elle donné à son talent? Balzac évêque (le contraste seul de ces deux noms nous fait sourire) eûtil été un autre homme? Peut-on croire, du moins, que dans un champ plus ouvert, aux prises avec les intérêts sérieux de la vie, au contact de vrais auditoires, son éloquence se fût corrigée en partie de ses artifices, qu'elle eût été plus substantielle, plus sincère, plus vraie (1)? Franchement, on en doute, en le lisant, tant le défaut de naturel et d'émotion paraît chez lui radical. Il semble qu'une incurable stérilité d'esprit et une incorrigible vanité de cœur le condamnaient à pérorer emphatiquement ex cathedra, comme dans la solitude de son cabinet.

Ce que Balzac, orateur sans tribune, et, à son exemple, un de ses doctes confrères, M. de Priezac (2), essayaient assez témérairement dans leurs livres, d'au-

« mon repos à la dignité. Vous en verriez une belle preuve, si on se « ravisoit pour moy à la cour, et si on offroil à mon silence ce que « tant de docteurs briguent tous les jours par leurs sermons. Ce « seroit ce jour-là que le monde connoistroit que je ne fais point le '( fanfaron de philosophie, et que vous auriez le plaisir d'avoir un « amy qui refuseroit tout de bon les éveschez. » Œuvres^ t. 1, p. 780.

(4) F. cette conjecture très-ingénieusement présentée par un excellent critique, M. Géruzez, Études littéraires^ Paris, 4839, p. 2! 2.^

(2) Ce conseiller d'État, académicien très-disert, publia en *î| 648 quinze longs et pompeux sermons, sous ce titre : Les privilèges de la Vierge^ mère de Dieu^ en 3 vol.

très membres de Tacadémie naissante le tentèrent, de plein droit, dans la chaire même. Les abbés académiciens de ce temps, les Bourzeis, les Cerisy, les Godean, excités par les nobles vœux de leur compagnie, s'empressèrent d'appliquer aux grands sujets de Téloquence chrétienne le beau langage qu'ils puisaient dans leurs studieuses conférences avec les Chapelain, les Conrart et les Vaugelas. Mais , scrupuleux grammairiens et écrivains habiles plutôt qu'orateurs, disciples enthousiastes plutôt qu'imitateurs éclairés de Balzac, ces honorables lettrés d'église ne firent guère ^ue porter dans la chaire^ avec moin3 de vigueur et d'éclat, la savante rhétorique du maître.

De l'imitation de Balzac, pratiquée indiscrètement là où elle aurait dû être plus réservée que partout ailleurs, naquit ce qu'on pourrait appeler le sermon académique, dont les œuvres du vénérable prieur François Ogier nous offrent le type achevé,

La contagion de cette nouvelle mode se répandit au point que de sévères maîtres en furent eux-mêmes atteints. Jusque dans l'Oratoire s'introduisirent, nous l'avons vu, la préoccupation trop littéraire du style, la recherche excessive du nombre, le culte de l'antithèse. Senault, un de nos réformateurs, s'est montré à nous, dans ses panégyriques sacrés, assez fortement

St74 INFLUHKCE DE BALZAC.

marqué de ces défauts, dont il transmit une bonne part au plus célèbre de ses élèves, à Mascaron.

Balzac, enchanté de faire école jusque dans la tribu sainte, n^épargnait pas, comme on pense, les grands compliments et les louanges hyperboliques aux imita* teurs et disciples qui lui venaient de ce côté. Il félici* tait hautement Godeau d'avoir retrouvé Téloquence des Pères (1). Il portait aux nues le correct et froid abbé de Bourzeis, en le remerciant d'un envoi d'homélies (3). Une de ses plus douloureuses privations, pendant la guerre de 1652, qui interceptait les tourriers, c'était de ne plus recevoir celles du prieur Ogier, les délices de sa retraite (3). Il écrivait au plus compassé de ces prédicateurs, à l'abbé de Cerisy (Germain Habert) : « ..• Ce q^e vous devez prononcer avec les grâces « de l'action, qui ne peuvent se communiquer à Tes- <( criture, n'a pas laissé de me plaire infiniment sur le « papier. Je ne vis jamais nos mystères éclaircis par « tant de lumières d'éloquence, ni la raison employée « plus utilement au service de la foy, ni la morale «c chrestienne mieux adoucie pour la faire gouster aux

(i) Œuvres, t. I, p. 479, 534, 547.

(«) Ibid., p. 619.

(3) Ogier était doublemeat cher à Balzac, ponr s'être formé à son école, et pour lui avoir servi de second dans sa fameuse guerre €ODtre les moines Feuillants.

« profanes. Je voudrois vous avoir moins d'obligation, « afin d'avoir plus de liberté, et vous pouvoir asseurer, <( sans aucim soupçon d'intéresJt ni aucune marque de « reconnoissance, que j'admire généralement toutes <i vos Muses, autant les douces que les sévères... » M. de Cerisy, abbé tout littéraire, était l'auteur d'un poème sur la Métamorphose des yeux de Phttk en astres. Dans cette première et courte période des travaux de l'Académie, où, chaque semaine un de ses membres lisait une thèse de littérature ou de morale, traitée oratoirement, M. de Cerisy avait prononcé, à la façon des rhéteurs anciens, un discours contfe la pluralité des tongues. C'est ainsi qu'on avait entendu Godeau parler contre TÉloqfjtencey Desmarets sur V Amour des esprits, Boissat sur V Amour des corpsy Gombauld sur le Je ne sais quoi. (^ Bientôt, » dit Pellisson, « la plupart des « membres s'ennuyèrent d'un exercice qui, après « tout, tenoit un peu des déclamations de la jeunesse, » et l'on renonça à ces discours, qui étaient fort du goût de M. de Cerisy. « Il ne vient plus à l'Académie, » disait Chapelain, « depuis qu'on n'y harangue plus (1). » Quelques années après la fondation de l'Académie,

(4) Leiire à Godeau, du 4 4 janvier 4 Sad.La première rédaction des SmUmenU d& V Académie sur le Cid éudt de M. de Cerisy ; mais Richelieu se plaignit qu'il y eût trop d'ornements et de fieurs^ et le

Balzac, de la meilleure foi du inonde, regardait la réforme de la chaire comme une œuvre faite et consommée : tous ses vœux de restauration et de progrès, en ce genre d'éloquence, étaient comblés. Il écrivait en 1646 au poëte Maynard : « J'ay fait tout ce qui m'a « esté possible pour oster à notre homme ses mau- « vaises opinions (il parle d'un lettré peu dévot et très-prévenu contre les sermonnaires du temps) : mais « je vous advoue qu'il est plus dur que je ne suis fort, « et vous direz à nos amis de Thoulouze que j'ay perdu « ma peine et mes remonstrances. Il n'y a point de « moyen de lui faire approuver le caresme, tant pour « les sermons que pour le jeusne. 11 juge de tous les « prédicateurs par deux ou trois charlatans qu'il a ouïs, « et s'imagine que toutes les prédications commen- « cent, ou par Ce vaillant capitaine Agésilaûs, ou par Ce « sçavant philosophe Socrates, ou par Pline, en son His- « toi7'e naturelky ou par Pausanias, in Arca^ids. Il

travail dut; être recommencé par Sirmond et Chapelain (Pellisson, Histoire de V Académie^ éd. Livet, p. 9<). Les sermons de l'abbé de Cerisy n'ont point été recueillis.

Il excelloit, sur toute choxe.

Aux beaux vers, à la belle proze,

dit naïvement Loret, en annonçant sa mort le 6 juin 4654. Godeau disait de THisloire du cardinal de Bérulle par cet auteur, que c'était « une vie écrite par épigrammes, tant il y avoit de traits.» Tallemanl des Réaux, t. VI, p. 347.

« m'allègue perpétuellement le Buon per la predicay et « leRiservate questoper la predica du cardinal Hippolyte « d'Est (1), quand quelque bel esprit de ses familiers « disoit devant luy quelque impertinence. Il n'oublie « pas le mortalium ineptissimtiSf excepta uno Paniga- « rola (2). ïl paraphrasée! commente ces préceptes, <( qu'un vieux docteur donnoit à un jeune bachelier : « Percute cathedram fortiter : respice crucifiœum torvis « oculiSf et nihil die ad propositum, et bene prœdicabis. <c Je luy responds qu'il n'est pas juste de considérer « les choses dans la corruption où elles estoient tom- « bées, puisqu'cKes ont esté remises dans leur première « pureté^ et que la réformation est venue après le dé- « sordre. Je luy allègue à mon tour fe mérite de nos « Chrysostomes et de nos Basiles. Mais il me réplique

(<) C'est sans doute le second cardinal Hippolyte d'Est, dit le jeune, fils d'Alphonse V et de Lucrèce Borgia, parent et ami de François 1*', célèbre en France comme en Italie par son esprit, son luxe et ses libéralités envers les savants et les artistes. Comme on le voit, le brillant cardinal jugeait sévèrement la prédication de son temps, mais en homme* plus choqué du mauvais goût régnant, qu'empressé d'y porter remède.

(2) Balzac ne dit pas quel est l'auteur de ce mot, et je n^ai pin le savoir. Le prédicateur milanais Panigarola, d'une parole vive et d^une imagination peu réglée, avait joui d'une immense réputation sous les pontificats da Grégoire XIII et de Sixte-Quint. On l'avait entendu deux fois à Paris prêcher en langue italienne : en 4572, au lendemain de la Saint-Barthélemy, pour le droit divin des rois ; en 4589, pour la ligue.

« qu'à mon ordinaire je suis libéral jusqu'à la prodi- « gàlitéy et que je mets les grands mots et les noms « illustres à tous les jours ( c'était bien vrai ) : il sous- <( ûent que ces bons Pères sont morts il y a longtemps» « et qu'ils n'ont point laissé de leur racé. Que ferons- « nous de ce fascheux desgousté, de ce malade opi- <( niastre, de ce fou qui se fonde en raison (1)? »

L'illusion, comme on voit, n'était pas médiocre. Balzac applaudissait à la complète réhabilitation de l'éloquence sacrée au moment où lai-même, par l'abus de certaines qualités, par l'exagération de certains progrès, lui inoculait en quelque sorte un mal nouveau. Là où il ne voyait que perfectionnement décisif et triomphant essor, il y avait, en partie, déviation nouvelle, et nouvelles chutes, par sa faute et par celle de ses disciples : ce que réformait Balzac donnait lieu à une nouvelle réforme.

Je ne m'arrêterai point à examiner les oeuvres des Chrysostomes et des Basiles que Balzac opposait à ce « fascheux desgousté. » Que dire des pieux et froids puristes auxquels Balzac donne ce nom? Pour tout jugement sur Féloquence des Ogier, des Bourzeis (2)t

(1) aSuvres,i.l,ip,MO.

(2) On a d^Ogier trois volumcsde sermons et de panégyriques im^ primés en 4652, 1656, 1672, sous le titre vague et asse* profane

INFLUENCE fi£ BALZAC. 279

des De Verjus (1), il suffit peulrêtre de citer ce qu'en pensait uu ciitique du temps^ homme d'esprit et prêtre zélé : « Leur leçon est ajustée, pesée, mesurée ; vous «( n'y voyez pas un mot qui passe l'autre ; rien de vuide « ni de trop plein; pas une période qui n'aye sa « cadence, pas un mot qui ne soit trié. Il faudroit estre « bien poinctilleux pour y adjouster ou retrancher, et « y trouver quelque défaut contre les règles de l'élé- <c gance, ou, s'il faut ainsi parler, de cette éloquence « babillarde, qui dit tout et ne persuade rien .» Tout dire et ne rien persuader, voilà en effet le grand défaut de cet art raffiné et stérile. Le même critique ajoute malicieusement, et non sans vérité : « Ils laisseroient per- « dre le Christianisme dans le torrent des vices, plu- « lost que de s'échauffer trop à les reprendre, par la « crainte qu'ils auroient de laisser couler quelque (( mot qui ne fût pas à la mode et au gré des censeurs

ô!" Actions publiques ; de Tabbé de Bourzeis, deux volumes de sermons publiés en \ 672.

(1J Savant abbé, auteur de sermons d'apparat, qui furent très-remarques vers la fin de la Régence. Ses œuvres ont été recueillies en un volume; Paris, 1664. Il faut peut-étrejoindrcà ces petits Baliacs d'église Tabbé Testu, de l'Académie, cet ami spirituel, mais guindé de madame de Sévigné, qui travaillait à limer et à polir les phrases de ses sermons avec tant de contention et d'effort que sa disposition aux migraines en fut notablement aggravée. Vie (ms.) du Père Séguenot, de l'Oratoire, Ardiives de l'empire, M- 4 1S ; Loret, Muze historiquCy avril 46^, février et octobre 4657.

SSO GODEAU.

a d'une langue que nous parlons dès le berceau (1). » La justice veut cependant qu'on distingue des orateurs de cette école Godeau, le célèbre évêque de Grasse, au moins pour une partie de ses écrits. On ne fait peut-être pas aujourd'hui assez de différence entre le Godeau d'avant Tévêché, bel esprit profane sous Thabit ecclésiastique» abbé littéraire et à demi galant, et le pasteur tout au soin de son troupeau, guéri parla solitude de son diocèse, un des plus lointains et des plus pauvres de France, et par la sévérité d'un grand devoir franchement accepté, de ses frivolités et légèretés d'autrefois. Les écrits dévots de celui qu'on appelait., dans le salon de madame de Rambouillet, lenaindeJulie^ ou le galant serviteur de la lionne (mademoiselle Paulet), se sentent trop, je l'avoue, de la fréquentation du célèbre hôtel et du commerce de Balzac. Mais plus tard, le sérieux de sa nouvelle vie, l'ardeur croissante de sa foi, éveillèrent en lui l'idée et le besoin d'une éloquence plus naturelle, d'un art plus simple. Tourmenté de scrupules sur ce point, il s'en ouvrit un jour naïvement à Balzac. Celui-ci, mauvais juge pour un tel cas de conscience, lui répondit « qu'il ne devoir pas faire « comme ce chaste extravagant qui se deschira le

(1) Le PrédicaUur^ Paris, 1638 (p. 423, 425) parle Père Antoine Sirmond, Jésuite, neveu du célèbre érudit Jacques Sirmond.

GODEÂU. Sm

« visage, parce que sa beauté plaisoit trop aux yeux « qui le regardoient : qu'il n'y avoit rien à craindre de « Téloquence, quand elle estoit au service de la piété; « que le Grec ne se devoil point faire barbare en se fai- « sant chrestien. Ceux qui ont peur, » ajoutait-il, a que « les richesses du langage corrompent la simplicité du « christianisme, eussent chassé les Mages de Testable de « Jésus-Christ, quand ils luy vinrent présenter de For. « Il ne sçauroity en avoir de trop fin ni sur les autels ^ ni « dan&vos ouvrages^ etc. » Et il le sommait de se réconcilier avec « les Grâces, ces bonnes et innocentes « filles, qui lui avoient acquis tant de partisans, et « tant de lecteurs de ses écrits (1). »

Godeau crut plus sûr de suivre Fexcellent conseil que lui donnaient en même temps sa conscience et son goût, et il sut le mettre en pratique dans plusieurs de ses derniers ouvrages de prédication ou de doctrine chrétienne : dans son Discours aux pénitents de Grasse (1651), dans son Exhortation aux Parisiens sur Taumône (1652), dans ses Homélies sur les Évangiles (1682), dans ses discours Sur la vocation à Vètat ecclésiastique et Sur les ordres sacrés (1652 et 1653). Là le brillant Godeau est devenu vraiment simple : c'est vrai-

(1) âBttvres^t. I,p. 533. .

SM 60DEÂU.

ment un évoque, parlant de la plénitude du cœur, uniquement occupé à moraliser, à édifier. L'auteur de ces ouvrages serait un remarquable sermonnaire,, s'il savait contenir le cours un peu trop abondant et fluide de sa parole 9 et s'il s'animait davantage; car il a, du prédicateur, le savoir bien digéré, le raisonnement lumineux, facile et insinuant, l'accent affectueux, i'élér gance saine et modeste. On est étonné, quand on passe des tirades ajustées et fleuries de ses premiers écrits de dévotion (1), à des pages comme celles-ci : « Nos « chers frères » (il fait parler pour eux-mêmes, à la fin d'un discours de charité en faveur des Missions, les infidèles du nouveau monde soupirant après l'Évan-r gile), « nos chers frères, nous n'envions pas l'abon- « dance des grâces divines que vous avez, le nombre « des ministres évangéliques qui vous instruisent, la « facilité de participer aux sacrements» les consola- « tioDs dans vos calamités et les éclaircissements dans « vos doutes. Nous adorons et nous ne sondons pas les << jugements de Dieu, qui nous en a privés durant tant « de siècles. Mais maintenant qu'il veut nous faire la « grâce de nouj^ découvrir son Ëvangile» nous croyons « avoir droit de conjurer vostre ch^té de seconder les

{^) Méditations chrestiennes^i^33.

GOBiÂU. 21»

âesseifis de sa bonté, et de contribuer à nostre saint* <( Nous ne demandons pas que vous laissiez le repos « et les commodités de vos maisons pour vemr noué <( instruire et nous gouverner. C'est asseï; cpie vous <( vous retranchiez de quelcpie dépense inutile, ou que <c vous tiriez de vos coffres quelque petite somme de « cet argent que vous y tenez, ensevely, pour nounir « les prestres qui se sacrifient pour nostr^e instruction» « Doncques, par le misérable estât d'ignorance et de « piété où nous languissons ;. par le lien delà cbaritè tf qui doit conjoindre tous les bommes; par le soin a que vous devez avoir du salut de vos frères ; par le a sang de Jésus-Christ; faites quelque petit effort « pour nous retirer de Tabyme où nous sommes plon-

<< gés Nous ne nous adressons pas seulement à

« vous, ô riches des biens de la terre; nous osons ce encore vous dire, ô prestres de Jésus-Christ, vostre « ministère vous attache à luy, et vous sépare du « monde, de vos famille; et de vous-mesmes. Ce n'est « pas un conseil pour vous, de mettre vostre vie pour « le salut de vos frftres, c'est un commandement, dont « rien ne vous peut dispenser. Car vous estes les pas- « teurs des hommes, el te bon pasteur donne sa vie a pour ses brebis,jL l'exemple duPrince des pasteurs, « qui pour elles a perdu la sienne sur la croix. Corn»

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