GODEAU
« ment donc est-il possible que la perte de tant d'âmes, « dans les pays du nouveau monde et de Tancien, ne^ « vous touche point ?0 vous, qui avez de la santé et « des forces de corps et d'esprit, et que nul ministère « n'attache en Europe, pensez -vous estre dispensés de <i nous venir apprendre le chemin du ciel? Que faites- « vous en Europe? Il y a tant de prédicateurs, tant de. <c confesseurs, tant de directeurs, que tout en regorge, « et que Ton peut dire qu'il se trouve plus de moisson- « neurs que de moisson. Venez, venez en TAmérique « et en l'Inde, où il y a une grande moisson, et point « de moissonneurs. Elle est toute preste à couper, « elle ne demande que vostre travail» et vous pouvez « vous asseurer qu'il sera utile. Nous n'avons ni biens, « ni honneurs, ni délices qui vous empeschent d'ouvrir « les cœurs à la doctrine de l'Évangile. La semence « que vous répandrez dans nostre terre y sera re- « ceûe , y germera et y fructifiera incontinent au « delà de vos espérances. Quelle satisfaction vous « sera-ce, etc. (1). » On a cru faire grand honneur à Godeau en disant qu'il avait quelque chose de l'esprit et de l'élégance de Fléchier ; il a peut-être mérité cette louange par ses œuvres les plus ingénieuses et les
(1) Œuvres chrétiennes en prose^ rassemblées el publiées en 4658,t.ll,p.i|87.
plus brillantes; mais il ne serait pas moins vrai de dire de ses écrits les plus simples et les plus évangéliques, qu'on y sent quelque chose de la candeur et delà douceur de Fénelon (1).
Je n'insisterai pas sur les nombreux essais que l'école de Balzac fit dans un autre genre d'éloquence voisin du sermon, dans l'oraison funèbre. Aucune sorte d'éloquence religieuse n'a plus besoin de génie; mais
(1) Godeau, comme on sait, était poëte, et le poète, chez lui, s'améliora en même temps que l'orateur, par l'effet des mêmes sentiments. 11 y a loin de sa paraphrase subtile et équivoque du Cantique des cantiques^ à ce chrétien et touchant adieu aux ombrages de Rambouillet :
bois, ô champs, ô prez, 6 plaines, ô ruisseaux,
chansons des bergers, ô concerts des oiseaux,
secrets promenoirs, ô grottes recalées,
sombres cabinets, ô profondes allées.
Mon plaisir le plus doux est celuy de vous voir,
Mais il faut au plaisir préférer le devoir :
Il faut, il faut aller où mon maître m'appelle,
Et tarder à partir, c*est presque être rebelle.
Car je suis plus à Dieu que je ne suis k moy : Ou aux vers par lesquels il célèbre son retour dans son évêché : champs, ô champs de Grasse, ô fertiles collines, mes chères brebis....
Godeau poussa le dévoûment à ses brebis bien-aîmées jusqu'à prêcher souvent en patois dans les villages. « Nous Tavons souvent « admiré dans les visites de son diocèse, s'efforçant de faire des « sermons en provençal avec un abaissement extrême et une charité « inconcevable. » (Préface de ses Homélies^ par L. de Thomassin, son successeur.) Effort admirable, en effet, et presque héroïque chez un. élève de Ralzac, chez un ami de Gonrart'et de Vaugelas !
avant tout, ce genre veut être entendu et pratiqué conformément à sesr origines chrétiennes, selon son véritable esprit et sa naturelle portée. Or, ces talents que TAcadémie disputait à l'Église, ces orateurs partagés entre la chaire et les cercles littéraires, étaient bien plus frappés des rapports de Toraison funèbre avec le panégyrique, que de ses affinités, très-étroites cependant, avec le sermon. Ce n'était pas pour eux une des formes les plus sublimes et les plus sévères de la prédication : ce n'était pas la parole sainte s'emparant d'une grande occasion pour mieux sonder le néant de rhomme, et publier de plus haut ou sa misère ou sa grandeur. L'oraison funèbre, telle qu'ils la concevaient, n'était guère qu'une dépendance moderne de l'un des trois genres d'éloquence distingués par les anciens, de cette éloquence démonstrative {èTttâeiy.rnch^ ad ostentationem composita)^ qui, pour les anciens, n'était, pour ainsi dire, qu'une représentation magnifique et une fête, nullement une action, un combat, et poUr laquelle ils réservaient, en conséquence, les richesses les plus brillantes du langage, les plus merveilleux artifices de la diction, les plus doux enchantements de l*harmonie (1). Voyez comment celui qu'on appelait l'élo-
(4) ftuinlilien, Inst. orat. 1. VIU, c. m, § 44 et 4». Cf. Cicéron Orator^ c. xi.
quent Ogier, explique, en tête de ses panégyriques sacrés et oraisons fiinèbres, les difficultés de cette espèce de discours : « Puisque Tusage des pané- « gyriques est si fréquent parmi nous; qu'ils sont a introduits dans nos chaires de tout temps par la <( louange des Saints et les oraisons funèbres ; qu'ils (( sont receus dans le barreau par la présentation des <c grands officiers de la couronne, et dans les écoles « de théologie et de médecine par les paranymphes, ce « ne sera pas une chose inutile d'en reconnoître le « mérite et la difficulté.... La première cause de la « difficulté des panégyriques vient, ce me semble, de « ce qu'ils ne sont apparemment institués et intro- « duits que pour l'ostentation, le divertissement et la « pompe. Or, les choses de cette nature doivent estre « en un excellent degré de bonté, de beauté et de <c perfection. La nécessité se contente de ce qui luy « fait besoin :
-Num, tibi cum fauces urit sitis, aurea quaerîs Pocula?
« Le plaisir veut Fabondance, la richesse, la super- « fluité, l'appareil. Un pauvre affamé se contente de « pain. Le riche délicat veut des viandes exquises, il « faut que son goust soit excité par les espiceries des
« Indes, et ses officiers ne travaillent pas moins, par « la disposition du festin, à saouler ses yeux que son
« estomac. La commodité ne cherche que ses aises
« Fostentation veut un char de triomphe, un apparte- « ment superbe, un palais enchanté. Ainsi en est-il « du panégyrique, qui est comme un tournoy et une « monstre, ou plustost une entrée préparée pour un « homme illustre. Il faut que les portes de la ville « soient ornées de festons, d'inscriptions et de statues; « que les rues soient traversées d'arcs triomphaux, de « tableaux et d'emblèmes magnifiques ; que les fon- « taines y coulent de vin et de lait, etc.; c'est-à-dire, « en un mot, qu'il est nécessaire que Torateur employé « en cette occasion tout son art et toutes les fleurs de son « éloquence ; autrement il ne connoît pas son sujet, et « frustre l'espérance des auditeurs, etc. (1). »
Ainsi comprise, que pouvait être l'oraison funèbre, sinon un éloge pompeux, décoré de toutes les guirlandes de la rhétorique, et entrecoupé d'emphatiques banalités sur l'inévitable empire de la mort et l'immortalité promise au chrétien? On peut, si l'on en aie courage, parcourir les harangues qui furent prononcées en si grand nombre sur le cercueil des rois et des
(4) Actions publiques deFr. Ogier^ prestre et prédicateur, 4652; préface.'
L'ORÂISON FUNEBRE. S|g9
grands, de 1630 à 1660. Nulle part l'esprit de Balzac et le goût fastueux de Tâge de Louis XIII n'ont plus profondément marqué leur empreinte. Rien, d'ailleurs» ne s'accordait mieux que les échasses et le clinquant de ces discours avec la magnificence théâtrale et le luxe pédantesque déployés alors dans ces solennités funèbres (1).
« L'éloquence continue ennuie, » a dit Pascal. Je ne sais si ce même public, que ravissaient en admiration les grandes phrases de Balzac et de ses disciples, n'é-
(4 ) Une armée d'allégories à demi païennes, figurant les qualités et vertus du défunt, remplissait Téglise : on ne voyait partout que tableaux, emblèmes, rébus, inscriptions emphatiques à sa louange. U y avait pour ces solennités tout un art de décoration, dont un Jésuite, le Père Le Pelletier, donna minutieusement les règles (Pala'tium reginœ eloquentiœ^ Paris, 1 641 , p. 51 6). Au centre de Téglise, le catafalque, construction immense, montait, s'élevait jusqu'à la voûte, dérobant complètement la vue de Tautel aux fidèles et à Torateur, Tel était encore sous Louis XIV, autour de la chaire de Bossuet, l'appareil des grandes funérailles : mais tout ce luxe profane s'évanouissait aux accents d'une telle voix : quelques mots suffisaient au grand orateur chrétien pour rendre à Dieu sa place et remettre l'homme à la sienne. — En cherchant bien dans cette foule de déclamations funèbres auxquelles applaudirent les cours de Louis Xill et d'Anne d'Autriche, on en pourrait trouver quelques-unes d'un goût plus sain, et où les convenances et bienséances religieuses sont mieux observées. Voyez, par exemple, l'oraison funèbre du maréchal de Guébriant, par Grullié, évoque d'Uzès, celles du président Mathieu Mole et de Louis XllI, par Godeau, une autre du même prince, par Ogier. — Mais qu'est-ce qu'une oraison funèbre convenable ?
mù LE BURLESaUË.
prouvait pas quelque fatigue de ce sublime continu» et ne souhaitait pas un peu de diversion. Ce qui peut le faire croire» c'est le rapide succès qu'obtint dans le même temps l'apparition ou plutôt le réveil passager d'un esprit tout autre que celui de Balzac, et d'un genre de littérature fort différent du sien. Assurément» rien n'est plus loin de la rhétorique cérémonieuse et gourmée de Balzac que la plaisanterie burlesque de Scarron : rien n'est plus opposé à l'affectation de l'un que le dévergondage de l'autre. Eh bien ! la vogue de Scarron» en ces années de transition et de progrès littéraires mêlés de retours» vint faire concurrence au règne de Balzac» même dans la chaire. Â la faveur de ce goût pour le bouffon, qui se répandait avec le Typhon^ avec YÉnéide travestie^ avec les grotesques chansons de Saint-Amant, la vieille prédication burlesque» que les anathèmes des réformateurs n'avaient pas tout à fait tuée (1)» releva la tête. Il y eut comme une dernière et fugitive apparition du sermon à la Maillard»^ à la Menot, dans le même temps où le sermon d'académie faisait fortune. Boileau» rappelant dans Y Art poétique cette manie de
(4) Après Valladier, avait paru le Père Garasse, aussi badin et batailleur en chaire que dans ses livres de théologie : V. sa Somme des vérités capitales de la religion chrétienne^ Paris, 4625, dont quelques traits drolatiques ont été cités par Pascal dans la Xl^ Provinrciale.
LE BURLESQUE. Ml
pointes et de jeux de mots, qui, au temps de son enfanee^ avait infecté le Parnasse, n'oublie pas de mon^ trer les orateurs d'église atteints, eux aussi, de cette maladie :
L'avocat au Palais en hérissa son style, Et le docteur en chaire en sema TËvangile.
AU bas de ces vers, on Ut en note, écrit de la main de Boileau : Le petit Père Andréa Augustin^ Ce moii^e, dont le renom populaire est venu jusqu'à nous» fut le Maillard et le Menot delà Régence. Ses gaietés et facéties ne le cèdent ni en bizarre imagination, ni en crudité triviale à celle de ces anciens bateleurs de la chaire.
C'est le petit Père André, qui, dans un sermon, comparait les quatre docteurs de l'Église latine aux quatre rois du jeu de cartes : saint Augustin au roi de cœur, pour sa grande charité ; saint Ambroise au roi de trèfle, pour les fleurs de son éloquence; saint Jérôme au roi de pique, à cause de son style mordant; saint Grégoire au roi de carreau^ à cause de ^on peu d^ élévation (J). C'est lui qui, comparant, en carême, la charité à l'échelle de Jacob, disait que ce n'était pas échelle de
(f) Vigneul-Marville (Bonaventure d'Argonne), Mélanges de lUté^ ratureyX. III, p. 346.
chêne ou de hêtre, mais bien que le premier échelou était hareng 9 le second moruet etc., et il énumérait ainsi toutes les viandes de caréné^ « qu'il faut, » ajoutait-il, « envo3'er au couvent des Âuguslins. »
Les jeux de mots de cet étrange orateur consistaient souvent en applications burlesques deTÉcriture. Ainsi, voyant des gens jusque sur Tau tel, il s'écriait : « Voilà, « voilà la prophétie accomplie : « des veaux sur Tau- « tel, » super altare vitulos! » Un jour il débuta par cet exorde : « Foin du Pape, foin du Roi, foin de la Reine, « foin de M. le Cardinal, foin de vous, foin de moi ; « omnis caro fœnum!» On raconte qu il jouait en chaire de petites scènes bouffonnes, dans lesquelles il mettait de moitié l'auditoire, souvent, il est vrai, de majiière à le couvrir de confusion, tout en le faisant rire. Après avoir tonné contre les désordres de la Madeleine, il s'écriait : « J'en voy là-bas une toute semblable à la « pécheresse, mais, parce qu'elle ne s'amende point, je « la veux noter, et luyjetter mon mouchoir à la teste ! » En disant cela, il tenait son mouchoir à la main, et faisait mine de le vouloir jeter ; toutes les femmes baissent la tête : K Ah ! » dit-il, « je croyois qu'il n'y en eût « qu'une, et en voilà plus de cent! » Celte joyeuse et libre verve s'exerçait parfois aux dépens des personnes ou des compagnies. Ayant su que madame de La Tré-
mouille étail à son sermon (il prêchait sur Tenfant prodigue), il fit ce détail de Téquipage de celui-ci : « Il « avoit six beaux chevaux gris pommelez, un beau « carrosse de velours rouge avec des passements d*or, « une belle housse dessus, bien des armoiries, bien des « pages, bien des laquais vestus de jaune passementé « de noir et de blanc. » C'était le train et la livrée de la duchesse. Devant un auditoire de docteurs, il disait: « Le christianisme est comme une grande salade ; les « nations en sont les herbes ; le sel, les docteurs {Vos « estis sal terrœ) ; le vinaigre, les macérations ; et l'huile, « les bons Pères Jésuites. Y a-t-il rien de plus doux « qu'un bon Père Jésuite? Allez à confesse à un « autre, il vous dira : vous, estes damné, si vous con- « tinuez. Un Jésuite adoucira tout. Puis l'huile, pour « peu qu'il en tombe sur un habit, s'y estend et fait « insensiblement une grande tache ; mettez un bon « Père Jésuite dans une province, elle en sera enfin <( toute pleine. »
Le malin chroniqueur qui s'est plu à citer, nombre de traits du Père André, y compris certains mots grivois, dont je ne voudrais pas, sur sa parole, garantir l'authenticité, remarque d'ailleurs que ce n'était pas un pur bouffon : il avoue qu'avec tout cet assaisonnement burlesque, sa parole ne fut pas sans action sur les
iH LE BCRLESQUE.
âmes. « Il estoit, » dit-il, « bon religieux, et fort suivi « pair toutes sortes de gens : par quelques-uns, pour « rire, et par le reste, à cause qu'il les touchoit (1). » Le critique Guéret, qui avait pu entendre le facétieux moine, lui fait dire de lui-même, dans un dialogue des morts, en réponse an cardinal Du Perron, son accusateur : « Ne faites point tant icy le réformateur et le bon « apôtre : si nous estions encore au monde, vous et « moy, vous viendriez entendre le petitPère André, s'il « preschoit, et peut-être que le petit Père André vous « joueroit dans ses sermons, auxquels vous donnez le « nom de farces spirituelles. Tout goguenard que vous « ïe croyez, il n'a pas toujours fait rire ceux qui Técou-
(i ) Tallemant des Réaux, t. IV, p. 330. Loret en annonçant la mort du P. André (septembre 1657), lui rend le même témoignage :
Ce digne Augastin réformé, Par là France si renommé, Qui preschoit souTent TÉvangile D'un assez agréable stile.
Qui fut deux fois Provincial, Qui fut orateur jovial, Et pourtant pieux et capable, Bref, qui d'un sang fort honorable Fut dans Paris même engendré.
Enfin le petit Père Aidré, En l'an octante de sov âge, Mourut, dont ce fut grand dommage.
André de Boulanger était fils d^un président au parlement de Pans. Of. la Muse dB la eovcr^ à MadânuriseUe^ SIS septembre 465T.
LE BmiESftUE. «15
« toient : il a dit des vérités qui ont renvoyé des évè- « ques dans leurs diocèses, et qui ont fait rougir plus « d'une coquette. Il a trouvé l'art de mordre en riant... « II a fait profession d'une satyre ingénue, qui a mieux i< gourmande le vice que vos apostrophes vagues, que . « personne ne prend pour soy. Demandez aux mar-^ « guilliers de Saint-Eslienne {Du Mont)^ comme il les « a traitiez sur leur chaire de dix mille francs; de-
« mandez aux s'ils sont satisfaits du panégyrique
« de leur fondateur... (1). » Mais le Père André, ou son apologiste, a beau dire : ce plaidoyer ne peut servir tout au plus qu'à faire admettre en sa faveur des circonstances atténuantes. Il était triste de réveiller ou de continuer en plein xvn* siècle, en pleine réforme religieuse, ces saturnales de la chaire, dont l'inconvenance ne saurait être rachetée par ce qu'on y peut mêler de courageuses peintures de mœurs et de libre '
(à) La Guerre des auteurs anciens et modernes^ Paris, 4 674 , p. 4 52. Ce discours que prononce le P. André pour sa défense, débute comme un de ses sermons : « Foin d'Apollon, foin des Muses » (la dispute a lieu devant la cour du Parnasse), « foin de vous, monsieur « le cardinal, foin de moy-même et foin de tout le inonde, omnis a caro fœnum.is> — Par ces religieux, dont il rappelle le désappointement, sans les nommer, il désigne probablement les Pères Jésuites. F. dans VAndreana de Tallemant des Réaux Tanecdotesur le panégyrique de saint Ignace, Historiettes^ *858, t. IV, p. 33«. Cf. Menagiana^ X. IIl, p. a7d.
censure des vices régnants. Même à cette condition, de tels ébats ne peuvent s'accorder avec Tesprit du plus grave et du plus saint des ministères : la conscience religieuse s'en alarme, la loi chrétienne les proscrit (1), et les simples bienséances les repoussent. Ce goût pour le burlesque, si mal à propos renaissant, se signala chez quelques-uns par les plus folles et les plus indécentes saillies. Un Cordelier prêchant compara « le Seigneur Jésus-Christ à une bécasse, à * cause que tout en est bon (2). » Un autre prédicateur fît en manière de paradoxe bouffon Tapologie de Judas (3). On aurait peine à croire à de telles irrévérences, si Ton ne songeait qu'elles se produisirent surtout dans un moment de licence et de désordre, propice à tous les genres de témérités et de scandales. La Fronde, cette étrange guerre, où tout était matière à chanson ou à parodie, où tout finissait en éclat de rire, donna au burlesque toute son audace, tout son extravagant essor. La fureur du burlesque^ comme disaient les contemporains eux-mêmes, se déchaîna sur-
(4) V. Saint Ambroise, De officiis ministrorum^ 1. 1, c. 23; Bossuct, commentaire sur celte parole du Sage : « J'ai estimé le ris une « erreur, et j'ai dit à la joie : pourquoi me trompes-tu? » [Maximes et réflexions sur la comédie.)
(i) Tallemant, t. VII, p. 437.
(3) La Place, Pièces intéressante^ et peu connues^ t. II, p. 298.
tout dans les années 1648, 1649 et suivantes. Durant la guerre de Paris, parmi les mazarinades et les pasquinades de tout genre qui se succédaient sans relâche, courut une traduction en vers de TÉvangile exécutée suivant le procédé d'interprétation familier aux Scarron et aux d'Assouci ; en tête du volume on lisait en toutes lettres : La Passion de nostre Seigneur Jésus- Christj en vers burlesques, 1649 (1). Un petit poëme circula dans le même temps sous ce singulier titre : Extase de la France mourant d'amour devant Jésus-Christ crucifié, en vers burlesques. C'était une sorte de complainte, à demi bouffonne, à demi dévote, à la fin de laquelle se lisait cette apostrophe en style de Scarron ou de Loret :
Quand je considère ton corps Battu, flettry des coups des verges, Mal traiué des cruels concierges, Encore plus de tes bouf reaux ;
Quand je te vois sur le Calvaire A la merci de la colaire
(\) Pellisson {Histoire de V Académie^ éd. Livet, p. 80) dit que Fauteur n'était coupable que d'avoir rimé platement le texte sacré en petits vers de huit syllabes, et que ce fut le libraire, qui, pour mieux lancer Touvrage et en assurer le succès, y mit ce titre révol* tant. Cependant Naudé compte ce poème parmi les nombreuses épopées burlesques que ce temps vit éclore. Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Mazarin^ ou Mascurat, Paris, 1649, 4% p. 240.
De ces infernaux escadrons
Qui t'ont mis entre deux larrons ;
Alors je Toudrois que la Terre, Pour faire à cestraistres la guerre Et pour les engloutir en fin, Ouvrît le fond de son cousin ; Ou bien que la Mer par son onde Dessus la Terre vagabonde Les fit mourir dedans son sein, En punition du dessein Et du crime que leur malice A commis contre la justice.
Doux Jésus, Tappui de mon sceptre.
Sans vous je ne suis plus qu'un spectre, Et mes lys n'ont plus de couleur (1).
Ces excès d'une déplorable mode en hâtèrent la fin. Le dégoût qtf avait inspiré tout d'abord aux nobles esprits et et aux âmes pieuses cette invasion sacrilège de la farce et de la parodie dans le domaine de la poésie et de la religion, devint bientôt général, et fit cesser à temps celte double profanation. Le burlesque « ef- « fronté, » qui avait trouvé des partisans jusque dans la Cour (le grand Condé se plaisait à venir entendre le Père André), fut ignominieusement renvoyé aux « plai- « sants du Pont-Neuf. » Les sermons drolatiques partagèrent le sort de la Giganiomachie él de VOvide en belk
(1) Bibliothèque imp. Lb»% 4428.
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kumeur^ et cette fois^ ce fut tout de bon, et sans aucune chance de retour, qu'ils disparurent de la chaire. La revanche du bon goût et de la vraie piété, favorisée par le rétablissement de Tordre public et de la paix, fut si prompte, qu'un bon livre, entrepris pour revendiquer leurs droits, arriva trop tard. Balzac, outré de voir applaudir des « monstres difformes, » et d'entendre s'ébattre jusque dans les meilleures compagnies et dans les plus graves assemblées « l'esprit des gueux et 4( des bohèmes, » avait, en exhalant ses plaintes sur ce. sujet, invité un de ses disciples et amis, le Père Vavasseur, à faire le procès au burlesque dans les règles (1). fly tenait d'autant plus, que l'éloge historique du genre inséré par le malin Gabriel Naudé dans le Mascuraty éloge à demi sérieux, à demi bouffon, qui reportait en pleine antiquité les origines du burlesque, et faisait
(4) V. Dissertation xxix, Du stile burlesque. Bans un petit billet latin qui s'y trouve joint, Balzac dit au même, d'un air de consul, et comme si les barbares étaient aux portes : « Quid de ludicro hoc, « ut vocant, scribendi génère sentiat Vavassor, interrogatus a Balce zacio, scire interest reipublicae litterariae. » Le noble Poussin, «ws la première impression de dégoût que lui causait la lecture d« YEnéide travestie (Scarron lui en avait envoyé un exemplaire à Rome, en osant lui demander en retour un de ses tableaux), écrivait sérieusement à M. deChantelcru: «il prétend me faire rire d'aussi bon « cœur qu'il rit lui-môme, mais j© suis prêt à pleurer, quand je vois « qu'un nouvel Erostrate se trouve dans notre pays. » (42 janvier 4648.)