BONHEUR DES ÉLUS, JOIES CÉLESTES
« Et que ferons-nous en unlieu si agréable, en
si bonne compagnie? des actions extrêmement délicieuses. En l'entendement, nous verrons Dieu, nous jouirons de luy. Quel contentement, quelle volupté, quelle souveraine béatitude! Aristote dit (1), et il est vray, que, pour avoir un grand plaisir, trois choses sont nécessaires, un excellent objet, une puissance vive et épurée, une liaison très estroite entre l'objet et la puissance. En cette délectation, l'objet est l'essence de Dieu , qui est l'assemblage de tout bien : Ostendam tibi omne bonum. Imaginez-vous toutes les créatures possibles et concevables ; dépouillez-les de toutes leurs imperfections, faites un pressis et une quintessence de toutes leurs belles qualitez, excellentes propriétez, perfections souhaitables : Dieu est une infinité de fois infiniment plus que ^tout cela. Quel contentement de jouir de cet objet ! L'entendement qui en jouira est une puissance très vive, active, immatérielle, espurée : l'union qui sera entre Dieu et luy est la plus estroite liaison qui ait jamais esté, après l'union hyposta-
(1) On retrouve un reste des habitudes de l'École dans cette citation. V. ce qui a été dit plus haut, p. 157, des emprunts que le P. Le Jeune se plaisait à faire de temps en temps aux monuments de la sagesse profane, et dont plusieurs sont très heureux. L'auteur ancien dans les écrits duquel il puise le plus volontiers, est celui duquel les Pères de l'Église disaient : Seneca pêne noster.
tique (1), comme nous le verrons bientost. Dieu ne sera pas seulement uny à l'intellect bienheureux, mais encore à la volonté, à toutes les puissances de Tâme raisonnable, à toutes les facultés de l'esprit : Cum adhœsero tibi ex toto me^jam non erit labor, neque dolor (sainct Augustin), et saint Grégoire de Nazianze, décrivant la béatitude , dit que c'est « la contempla- )) tion de la saincte et royale Trinité qui éclaire Tâme )> et se meslange toute à tout l'esprit bienheureux : » ainsi tous les souhaits de la volonté seront accomplis, toutes les inclinations du cœur seront satisfaites et contentes. » ... Le nectar et l'ambroisie des âmes généreuses^ c'est la gloire : vous prenez tant de plaisir à estre loué des hommes, et si [et cependant) vous ne sçavez si c'est par flatterie ou par sentiment de la vérité qu'ils le font; vous n'y pouvez pas prendre vostre plaisir tout entier, parce que, si vous consentiez à vos louanges, si vous tesmoigniez les agréer, au lieu de vous estimer, on se mocqueroit de vous. Dans le Ciel vous sçaurez que Dieu vous loue, avec connoissance et sentiment de la vérité de cette louange, vous y pourrez contribuer, vous vous pourrez louer en Dieu sans danger de vaine gloire : In Domino laudahitur anima mea. Vous pourrez raconter vos louanges, et par conséquent vostre plaisir ne sera pas à demy, mais entier et parfait : Gaudium vestritm sit plénum. Et tout cela éternellement! cternel-
(1) C'est ainsi que la théologie désigne l'union de la nature divine et de la nature humaine dans la personne du Christ.
lement ! Voilà le grand mot, qui adjoute un surcroist infiny à tout ce qui est au Ciel ! Quand ce ne seroît (Jue le moindre festin, s'il duroit éternellement sans ennuyer, ny dégouster, il seroit infiniment souhaittable. Que sera-ce donc d'estre en un jardin de délices, en une maison de plaisance, en comparaison de laquelle les Tuilleries et Fontainebleau de France, les Escuriaux d'Espagne, les Pratolins de Florence, les Belvédères de Rome ne sont que de petites chaumines (1). Estre en la plus honorable, délicieuse, agréable compagnie qui se puisse imaginer ; estre rempli et innondé d'un torrent de volupté en l'âme, au corps, en l'entendement, en la volonté, en tous nos sens et facultez ! Estre asseuré que ce torrent ne se tarira jamais ; que cette compagnie nous retiendra et fera passer le temps en tous les siècles ; que nous ne serons jamais chassez de ce séjour de délices ! O Sancta Syan, ubi totum stat et nihil fluit : securum et felicem statum^ ubi nec dignitas typhum, nec in3equalitas zeliirriy nec familiaritas contemptutn, nec assiduitas fastidium^ nec veritas odium parit! o beatam vitam, in qua est petpeiuus /ios juvenfutis, qui non marcescity décor pidchintudiniSy qui non tabescit^ vigor sa?iitatis, qui 7ion hebescit; torrens valuptatis, qui non arescit, ardor charitatiSy qui non tepescit! Que la félicité des saints est agréable et as-
(1) Innocente puérilité de comparaison, mais qui n'ôte rien de son prix à l'éloquence affectueuse de ces pages, extraites du sermon Des félicitésdu CieLt. T. xxxvm.
seurée ! Ils sont plus grands et plus proches de Dieu les. uns que les autres, et cette dignité ne les rend point arrogans ; il y a divers degrés de béatitude et de gloire, et cette inégalité ne les picque point de jalousie; ils conversent tousjours ensemble, et cette familiarité n'engendre point de mespris. Ils nagent continuelleinent dans les délices, et cette assiduité ne leur apporte point de^égoust : ils çonnoi^sent clairement et se racontent à cœur ouvert ce qu'ails ont pensé, dit ou fait diversement les uns des autres, quand ils estoient au monde ; et cette vérité ne cause point de division, ny d'aversion parmy eux. 0, que catte vie est heureuse, où il y a continuellement et à perpétuité une fleur de jeunesse dont la verdure ne se flestrit point; une admirable beauté dont la splendeur ne se ternit point ; une parfaite santé dont la vigueur ne s'alentit point ; un torrent de volupté dont la source ne se tarit point (1) ; une ardeur de charité dont la flamme ne s assoupit ny ne s'amoindrit jamais ; quel malheur, quel tourment, quelle mort d'estre privé d'une telle vie ! »