‹ Des Prédicateurs du xviie siècle avant BossuetChapitre 9 sur 14 · DU MALHEUR DES BONS EN CE MONDE · texte numérisé non relu

DU MALHEUR DES BONS EN CE MONDE

«... S'il est expédient pour la beauté et la commodité de rUnivers qu'il y ait tant de diversité de fortunes, pourquoi est-ce que les bonnes n'arrivent pas aux bons, et les mauvaises aux mauvais? Pourquoi est-ce que cet homme de bien, qui aimeroit mieux mourir que de commettre un péché mortel, est toujours dans les maladies, dans la pauvreté, dans les souffrances et afflictions? — Si vostre enfant n'avoit jamais veu de vin ni de confitures, il murmureroit contre vous, quand vous mettez vostre vendange sous le pressoir, ou des cerises sur le feu pour les confire. Il diroit en soy-mesme : A quoy pense mon père? est-il endormy, ou est-il hors de soy? Voilà de si beaux raisins : il a eu tant de peine à travailler

(1) T. VI, Sermon xli, De la création du corps humain.

toute Tannée pour les faire croistre en sa \igne ; voilà de si belles cerises, si fraisches, si bonnes, si douces, si vermeilles et si agréables à la veue et au goust ; et il écrase ces beaux raisins sous le pressoir ; et il flétrit ces belles cerises sur le feu dans une chaudière : ne vaudroit-il pas mieux pendre ces beaux raisins au plancher, nous en mangerions toute Tannée ; — et néanmoins cet enfant auroit tort ; ce seroient des pensées d'enfant, car il ne considéreroit pas que ces fruits se pourriroient au plancher : au lieu que de ces raisins, écrasez dans le pressoir, on fait du vin pour toute la famille ; et que de ces cerises, mises sur le feu, on fait des confitures pour luy réjouir le cœur et luy rafraischir la bouche quand il sera malade.

» Vous aussi, vous estes un enfant, quand vous dites : que c'est dommage qu'un tel homme de bien soit si longtemps dans les afflictions et qu'il meure de si bonne heure ; ceux qui ne servent de rien au monde ne peuvent mourir, et ceux qui en valent dix mille meurent presque tous en leur jeunesse ! — Ainsi les payens disoient autrefois : Oh ! que c'est grand dommage qu'une si belle fille, Agnès^ Agathe, Cécile, Suzanne, soient décapitées et meurent à la fleur de Vôigel La religion chrestienne est bien impertinente de leur enseigner de livrer aux tourmerits une si belle créature et à la mort une vie si précieuse. — Ces.payens estoient des enfants ; ils ne considéroientpas que Dieu mettoit ces sainctes vierges sous le pressoir des tourments, afin de faire de leur sang un vin

APPENDICE. 39o

pour abreuver les fidèles, et pour cimenter l'Église : car combien y a-t-il de gens qui ne croiroient pas la religion catholique, si elle n'estoit scellée par le sang et le témoignage des martyrs? Vous murmurez de ce que cet liomme de bien est mis au feu d'une si cuisante maladie, au lieu qu'il mériteroit d'estre élevé dans les honneurs et les plus hautes charges de la République ; vous estes un enfant ; vous ne considérez pas que, s'il estoit en santé et dans la dignité, peut-estre il se gasteroit et perdroit sa probité, comme les raisins au plancher se pourrissent, au lieu que dans l'affliction il est tout confit au sucre de la dévotion (1) : vous ne voyez que le dehors; vous ne voyez pas au dedans les consolations divines qui adoucissent les amertumes : Vident cnicesnostr as ^ non vident consolationes nostraSy dit saint Bernard (2)... »

(1) Le mauvais goût arrive ici, et gâte, à la fin, par un détail excessif de rapprochement, cette similitude parlante, ingénieux et palpable vêtement d'une vérité que les Pères et Bossuet, après eux, ont pris soin de rendre sensible par des images, analogues au fond, mais plus courtes et plus sévères. — « Le même feu fait reluire l'or et fu- » mer la paille; — « Le même mouvement, dit saint Augustin, fai.t » exhaler la puanteur de la boue et la bonne odeur des par- » fums; » — et le vin n'est pas confondu avec le marcy quoi- » qu'ils portent tous deux le poids du même pressoir : ainsi les mêmes » afflictions qui consument les méchants, purifient les justes. » Bossuet, Sermon Sur la Providence, prêché à Dijon, ii" point.

(2) T. V, Sermon Sur la Providence de Dieu dans le monde.

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