OU PRÉVARICATEUR
«... Le Prophète royal a dit : DeusstetitinSynagoga deorum (c'est à dire, dans l'assemblée des juges); in medio autem deos dijiidicat; et il vous déclare, Messieurs, que si vous manquez à vostre devoir, Dieu vous jugera plus infailliblement, plus exactement, plus sévèrement qu'il ne juge les autres. Deos dijudicat . . .
y> Deiis stetit : Dieu est tout droit, quand il vous juge ; c'est à dire qu'il vous examine exactement, espluche poinctilleusement, sentencie rigoureusement; il n'entend rien à demy, ne laisse rien eschapper : il ne condamne et ne punit seulement les grandes injustices, meschancetez noires, mais les moindres manquements, petites souplesses de chicane, longueurs et langueurs de
tiens, le même Père lui fait dire : « Il n'y a point d'ajustement plus » mondain que la nudité de la chair : cependant on ne voit en vos » maisons, en vos rues, en vos églises que des femmes descouvertes; » on les voit auprez de Tautel, devant le sacrement que vous dites » estre vostre Dieu, assises parmy les hommes, la face dévoilée, la » gorge descouverte, les espaules nues, se plaire à estre regar- » dées, convoitées, cajolées, et personne n'y met ordre! » (1) T. VIII, Sermon Lxviir, Du péché le plus ordinaire aux femmes.
justice, délays superflus, retardements qui grèvent les parties par vostre négligence. In medio Deos dijudicat; c'est à dire qu'il ne gauchit point, ne quitte jamais le milieu de l'équité (1) pour condescendre à vos excuses vaines et recevoir vos décharges frivoles : Inexcusabilis es, o homo^ qui alium judicas.
» Vous dites pour excuse, je suis accablé d'affaires, à peine puis-je respirer; j'ay la teste rompue, l'esprit fatigué et tout ennuyé ; je n'ai pas le loisir ny la force de voir toutes les pièces, délire lesescritures, entendre avec attention et examiner toutes les raisons des parties, les motifs des advocats... Inexcusabilis es. Le texte de vos lois vous condamne : il vaut mieux faire peu de choses et les bien faire que d'en embrasser beaucoup et se mettre en danger de les mal faire (2).
» Ouy, mais si j'en expédie si peu, si je ne fais valoir le mestier, je ne gagneray guères; les offices sont chers, je n'en retirerois pas l'intérest de mon argent.. Sainct Salvien vous repart : Qui vous a contraint d'acheter cet office? Est-ce à dire qu'il vous soit permis de revendre injustement en détail ce qu'avez acheté en gros; que les cliens soyent obligez de porter la folle enchère de vostre
\\) Pardonnons cette subtile interprétation des mots in medio^ comme cette explication forcée de stetit, en faveur des franches et courageuses leçons qui suivent.
(2) Melius est pauca agere guam multis interesse periculose. In Auiheniicis^ Collât. 4 De tabellionibus^ novella constitutioney c. 44, § 3. — Note marginale du P. Le Jeun^»
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contract téméraire ; qu'il faille que le peuple paie Testât qu'il n'a pas acheté? Ad hoc honor a paucis emitur, ut multorum vastatione solvatur: reddunt clientes miseri dignitatum pretiay quas non emunt; commercium nesciunt^solutionem sciunt: ni paiiciillustreHtnr, mundus €vertitur{\),
» Vous dites pour vous justifier : Si j'ay mal jugé ce procès, donné le droict à qui a le tort, je l'ay fait par compassion : ce Cavalier que j'ay condamné aux despens, ne le devoit pas estre ; mais il est riche, il n'a point d'enfants, son adverse partie est un pauvre artisan qui a grande famille et n'a rien pour l'entretenir. Inexcusabilis es.
» Pourquoy estes vous juge, si vous estes si lasche, mol, flexible que vous vous laissiez vaincre à une petite tendresse, à un peu de pitié ; peut-être aux charmes et aux larmes trompeuses d'une femmelette rusée, qui s'est accoustumée à pleurer comme bon luy semble ?
ut fièrent oculos erudiere suos (2).
» Vous n'estes pas maistres du bien des parties, ne vous en déplaise, pour en disposer suivant vostre inclination ; et quand un Cavalier auroit cent mille escus de rente et point d'enfants, et son adverse partie cinquante enfants et pas un double, si le Cavalier a tout le droict, vous ne
(1) De gubematione Dei, 1. IV.
(2) Ovide, Remédia amoris^ V..689.'
pouvez adjuger au pauvre un petit sol ny de principal ny de despens. C'est Dieu qui Ta dit en sa Loy : « Vous » n'aurez pas de pitié du pauvre en administrant la jus- » tice (1). »
» Vous en aurez pitié pour expédier leur affaire, maintenir leur bon droict, les défendre des oppressions ; non. pour leur adjuger le bien d'autruy. Voilà une belle miséricorde ! Vous ne voudriez donner cinq sols de vostre bien à ce pauvre, nonobstant vostre pitié : et vous luy donnez cinquante livres ou cinquante escus du bien d autruy, contre tout droict et équité.
» Vous dites pour vostre descharge : Mon confesseur est habile homme: il ne me reprend pas de toutes ces choses ; il me donne l'absolution et me permet de communier. — Comment vous en reprendroit-il, si vous ne luy en parlez pas? Ou, si vous luy en parlez, vous déguisez si bien l'injustice, qu'il jureroit que vous estes un grand sainct; ou, si vous en parlez ouvertement, vous allez à un confesseur mercenaire, intéressé, qui tient à grand honneur que vous alliez à luy, qui n'ose faire son devoir, de peur de perdre sa vogue. Tant s'en faut que Dieu vous excuse et s'abstienne de vous punir pour cela, que cela mesme est une punition de Dieu sur vous. S'il vouloit vous faire miséricorde, il vous adresseroit à un bon confesseur qui vous redresscroit ; mais parce que vous l'avez griefvement eflfensé, il vous laisse aller à un
(1) Non misereberis paupcris in judicio. Exod., XXIII, 3.
confesseur qui est comme vous : tous estes un mauvais juge temporel, vous rencontrez un mauvais juge spirituel : vous avez condamné injustement, on vous absout inutilement; vous avez redouté en l'exercice devostre charge la disgrâce d'un grand ; Dieu permet que vostre confesseur redoute votre disgrâce en Teiercice de sa charge. Que sçay-je? Possible qu'il y' a collusion entre vous deux. Manus manumfricat (D...
» Quand le Créateur donna au Prophète Moyse le gouvernement de son peuple et la charge de luy administrer la justice y il luy mit en main une verge. Tant que le prophète tenoit ce^ sceptre droit, c'estoit une verge miraculeuse qui fit trembler le roy Pharaon : il divisa les vagues de la mer, il fit passer le peuple à travers les ondes, il fit pleuvoir la manne, du ciel, ruisseler de la roche une fontaine d'eau cristalline ; il opéra mille autres
(1) Le Père Le Jeuoe, comme on voit, ne ménage pas plus le confesseur accommodant que le pécheur incorrigible. Dans ses Missions, il ne laisse échapper aucune occasion de s'élever contre « cette » indulgence mercenaire » dont gémissaient les réformateurs de la discipline et des mœurs au XYII» siècle. « Malheur, disait-il, malheur » à ceux qui font des oreillers et des coussins aux pécheurs, pour dé- » cevoir et séduire leurs âmes ! » Bossuet de même, en parlant des casuistes d'une certaine école : « Il a pris à quelques docteurs une pi- » tié meurtrière qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des » pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condes- » cendre à leur vanité et flatter leur ignorance affectée. » Oraison funèbre de Nicolas Cornet. Cette rencontre d'expressions n'est pas due au hasard. Bossuet se souvenait de ces paroles d'Ézéchiel, que le P. Le Jeune a traduites en les abrégeant : Vx qui consuunt pulvilloi sub omni cubito manus, et faciunt cervicalia sub capite universx xtatis ad capiendas animas, xiii, 18.
prodiges. Mîiis quand le mesme prophète jetta en terre cette \erge, elle devint un serpent horrible qui dévoroit tout ce qui se présentoit. Vostre profession, Messieurs, est une émanation de la puissance royale, qui est représnntée par le sceptre : tant que cette verge ne penche pas vers la terre, elle fait trembler les cœurs les plus réprouvés et pharaoniques ; elle escarte et dissipe bien loin les vagues des accidents sinistres ; elle fait passer le peuple en asseurance à travers les ondes des oppressions ; elle attire du ciel sur les hommes la manne de mille bénédictions. Mais si vous jetez en terre cette houssine, si vous ne vous servez de vostre puissance que par des motifs et intérests de la terre, elle deviendra un dragon, et vous, comme des dragons, vous serez remplis de venin, malignité, astuce, plis et replis. Il n'y a rien dé si pernicieux à la République qu'une injustice armée de puissance ; elle est plus à craindre au pauvre peuple que le naufrage à ceux qui voguent sur la mer ; que les voleurs à ceux qui voyagent sur terre ; que les assassins à ceux qui demeurent en la ville.
»... Sainct Chysostome a dit avec raison que les injustices qui se commettent en l'administration de la justice sont de plus dure digestion, injurieuses, cruelles, dénaturées, criminelles devant Dieu que les larcins, les vols, brigandages ordinaires. Le jurisconsulte dit qu'il y a trois sortes de larcins, meschant, plus meschant, très meschant: Improbum^ improbiiis^ improbissimum. C'est en la glose de la loy.
» Improbum : c est quand vous dérobez secrètement quelque chose à vostre voisin. Improbius : c'est le crime qu'ils appellent expilatx hxreditatis vel rerum amotarum; quand on distrait quelque chose d'une succession, après la mort du testateur... Improbissimum : c'est la rapine, le brigandage, quand vous adjoutez la violence au larcin. Balde (1) a bien dit en cette division, mais il n a pas tout dit : il falloit adjouter qu'il y a une sorte de larcin plus que très meschant ; celuy qui se commet en la justice ; par lequel vous ne prenez la peine de soustraire secrètement et à la dérobée, vous ne ravissez en un coin de bois, à la faveur de la solitude, la bourse àun estrangcr passant, mais vous contraignez le bon homme, vostre concitoyen, voisin, parent, à la veue et au sçeu de tout le monde, de vous donner son bien. Un marchand qui est volé au milieu d'une forest souffre une grande injustice, furtum improbissimum; mais, comme pèse fort bien sainct Chrysostome, il se défend, s'il luy est possible ; il gagne au pied, s'il est bien monté ; il espère du moins que ce voleur tombera quelque jour es mains de la justice, et qu'il en aura raison ; et, ne le voyant plus après cette violence, le temps en adoucit le sentiment et en efface la mémoire. Mais au brigandage de la justice le bon homme ne sçauroit eschapper : il faut qu'il perde son bien,quoy qu'il fasse ; qu'il le voye voler devant ses yeux ; qu'il soit contraint de \à donner luy mesme, et
(1) Jurisconsulte italien du XIV« siècle, élève de Barthole.
avec cela qu'il tesmoigne encore qu'on l'oblige grandement ! II ne sçauroit espérer de voir pendre son voleur, mais bien de le voir voler à tire d'ailes et s'élever dans les charges : il Ta tousjours devant les' yeux, il le void tous les jours piaffer (1) et faire trophée de ses despouilles.
» De plus celuy qui est volé en un bois ne perd que son bien : icy le bon homme perd son bien, son repos, le soin de son ménage, son temps : ouy, son temps, c'est ce qu'on ne considère pas assez : c'est ce à quoy mesme ceux qui peuvent estre gens de bien, n'ont pas assez d'égard. Vous ne voudriez faire une injustice formelle, mais parceque vous vous amusez à passer vostre temps, ou que vous estes paresseux à vous lever et à travailler, ou que vous embrassez trop d'affaires, vous estes cause que les parties qui sont de loin, qui ont des terres à cultiver, femme et enfants à nourrir de leur travail^ qui font de grands despens en unehostelerie, sont retardez dehuict, quinze jours, trois semaines ; ne pensez-vous pas que ce soit dérober? Celuy qui est volé en un bois, ou qui perd son vaisseau sur la mer, ce n'est que pour une ou deux fois dans sa vie: icy ce n'est jamais fait; c'est toujours à recommencer, c'est un progrez à l'infiny : la conclusion d'un procès est la semence d'un autre : Fi^ nis xinius mali gradus est futuri. Ce ne sont qu'xVrrests
(!) Se pavaner, parader.
sur Arrests, Requestes civiles, interprétations d*Âr-
rests(l)... »
IDOLATRIE DE l'AMOUR PATERNEL.
« La mort ayant, au temps ancien, ravi un enfant à quelque homme de considération, ce pauvre père touché au plus sensible de son cœur par la perte de ce qu'il avoit de plus cher, pour flatter un peu la douleur, et donner quelque allégement à son martyre, faisoitfaire une image de son fils, la caressoit, Tembrassoit, la baisoit, et de là il passoit à l'honneur, de Thonneur à l'adoration, aux offrandes et sacrifices; les serviteurs, par condescendance à l'humeur de leur maistre, caressoient aussy et
. (1) T. II, Sermon lxv, Des péchés qui se commettent au Palais^ sur ce texte : Non furtum fades (Exod. 20), prononcé en Téglise cathédrale de Toulouse, le 5® dimanche de carême, 1646, devant une assistance en grande partie formée de la magistrature de cette yille. — A son entrée en chaire, le prédicateur avait commencé par un hommage à la majesté et aux bienfaits de la justice locale, et déclaré que « ses advertissements seraient préservatifs, non curatifs, ') pour prévenir les fautes futures, non pour corriger les passées. >» Eu dépit de cette précaution d'exorde, on sent et Ton voit assez, en lisant ce discours, que le vaillant missionnaire est aux prises avec des vices et des maux présents, et l'on peut croire que la leçon, en plus d'un endroit, ne fut digérée qu'avec peine par la noblesse de robe qui remplissait l'auditoire. — On sait combien fut lente la réformation de la justice dans l'ancienne France, et quels abus invétérés elle eut à combattre, même sous le règne personnel et l'autorité bienfaisante de Louis XIV. V. Bossuet, 0. F. de Le Tellier, 1<" P. p. 317 de notre édition de ses Oraisons funèln^es : Cf. Racine, Us Plaideurs^ pass'im, et Molière, les Fourberies de Scapin, II, vu:.
APPENDICE. 41 i
idolâtroient cette image : vous ne faites pas cela à limage y mais à la personne de vostre enfant ; \ous n'attendez pas jusqu'à lapothéose après la mort, vous l'idolâtrez pendant sa vie : vous ne lui offrez pas de l'encens et des hécatombes d'animaux, que l'on offroit aux faux dieux, mais ce que le \ray Dieu se réserve avec le plus de singularité et de jalousie, vostre cœur, vos pensées, vos affections et empressements devostre esprit, les plus vives passions de vostre ame. Si un enfant a tant soit peu d'esprit ou de beauté prétendue, c'est une petite idole en la maison : on ne pense qu'à luy, on ne parle que de luy ; chascun se rend complaisant à ses petites humeurs, quoyque sottes et vicieuses ; s'il est content, toute la maison est en joye ; s'il a mal au bout du doigt, tout est en deuil et tristesse. Considérez la disposition de vostre cœur, la suite et enflleure de vos actions, vous verrez que vostre enfant est vostre petit dieu, l'objet et le centre de vos pensées et de toutes vos affections, en la maison, en la rue, en l'église, et partout : en la maison, vous ne vous estudiez qu'à l'enjoliver et mignarder ; en l'église, à le faire voir, en la rue, à le louer etfanfarer; si on l'offense tant soit peu, on vous désoblige au dernier point; c'est un crime impardonnable ; si on ne dit que cette fille est parfaitement belle, que ce fils ser^^le modèle des beaux esprits, on vous blesse en la prunelle de vos yeux ! Et si on offense Dieu devant vous, si on blasphème^son sainct nom, si on fait litière de son honneur, si on médit de son Eglise, cela ne vous touche point. Et quand ce fils est en
aage, que ne fait-on, que ne dit-on, quel droit divin et humain ne transgresse-t-on pour l'élever dans les charges ou séculières ou ecclésiastiques, pour luy acquérir un office ou un bénéfice, soit qu'il en soit digne, soit qu'il en soit incapable ! et au lieu que vous ne devez avoir des enfants que pour laisser quelqu'un qui serve et honore Dieu en vostre place après vostre mort, quand vous ne le pourrez plus honorer sur la terre, vos enfants vous servent à faire revivre en eux les péchés que vous ne pouvez plus commettre pour vous mesme. Vous ne dansez plus, Madame, parce que vous êtes vieille, vous ne descouvrez plus vostre sein, parce qu'il est ridé, vous ne frisez plus vos cheveux, parce qu'ils sont gris; mais vous conduisez votre fille au bal (1), vous l'ajustez mondainement, vous annelez sa chevelure, vous luy mettez le linge le plus transparent sur le sein : ^Etas te desemit, non cupiditas (2) . . . »