DU SOIN DES SERVITEURS
<c... Si un de vos amys vous avoit trouvé un serviteur, vous en auriez soin en considération de celuy qui vous l'auroit donné : vostre serviteur appartient à Dieu, il est sa créature aussi bien que vous. C'est la considération
(1) V. ce qui a été dit plus haut, p. 178, des sévérités de la morale du zélé misslonooire sur certains articles.
(2) T. VIII, sermon l. De l'affection déréglée des pères et des mèm envers leurs enfants.
APPENDICE. 41 a
que Job faisoit : Numquidnon in utero fecit me, qui et illum operatus est? Vous estes de mesme extraction que luy ; le mesme Créateur qui \ous a formé, Ta formé, il est l'ouvrage du mesme Dieu que vous ; que dis-je, l'ouvrage de Dieu ? Il est son fils par adoption. Saint. Cromace, martyr, préfet* de Rome, ayant converty et faitbaptiser tous ses esclaves, les affranchit, disant : « Vous estes maintenant les enfants de Dieu ; ce n'est pas la raison [il n est pas raisonnable) que vous soyez les esclaves d'un homme. » C'est chose bien indécente que vous traitiez vostre valet comme un esclave, comme un forçat, comme une beste brute, luy qui est enfant de Dieu et par conséquent vostre frère. Saint Paul escrivant à un illustre gentilhomme de Colosse^ Philémon^ en faveur de son esclave Onésime : « Je vous renvoyé vostre serviteur que » j'ay converty : ne le traitez plus comme vostre esclave, » mais comme vostre frère. » Ouy, vous gentilhomme, pour noble et illustre que vous soyez, ouy, vostre esclave, vous le devez tenir pour vostre frère, régénéré du mesme baptesme . dans le sein de la mesme Église, racheté du mesme sang, participant dés mesmes sacrements, sanctifié du mesme Sainct Esprit, nourry du mesme corps adorable. Que dis-je, vostre frère, dit sainct Chrysostome? il est frère de Jésus, enfant du mesme père, appelé à mesme gloire, cohéritier de mesme royaume.
» Car il fait pénitence et souffre avec Jésus : il mérite de régner et d'estre glorifié avec luy. Ne vous semble-t-il
pas que c'est une pénitence bien rude et bien méritoire, s'ils la savent prendre comme il faut, de \oir tous les jours les autres estre assis à table, faire bonne chère, dire et faire ce qui leur plaist, dormir, jouer, se promener tant et quand ils veulent, et eux n'avoir que les restes, estre tout droits derrière leurs maistres, à teste nue, n'oser dire leurs sentiments, se coucher bien tard, se lever matin^ sans autre reigle que la volonté d'autruy, faire mille choses contre leur inclination, dépendre du tiers et du quart, de Madamoiselle sa mère (1), de sa femme, de ses enfants ? S'ils sçavent porter ces mortifications vertueusement et pour l'amour de Dieu, il n'y a guères de religieux qui en souffrent de plus rigoureuses. Un religieux, quoyque frère lay [fût-il frère lay\ est honoré partout, mesme dans la maison des grands ; il a les heures de son repas, celles de son repos réglées ; il n'a que son supérieur à contenter ; il n'a pas les restes des autres, s'il ne les choisit par mortification : on le regarde comme un sainct; s'il est malade, il est assisté comme un prince, tant on a pour luy de charité ; on vendroit plustost les calices que de le laisser avoir faute. Les pauvres serviteurs sonthumiUez partout, rebutez, méprisez, bafifouez, traitez comme les balayeures de la maison ; ils font leur pénitence en cette vie, ils font leur purgatoire en ce monde : il est croyable qu'ils ne demeureront pas longtemps au purgatoire de l'autre.
(1) Mademoiselle^ à cette époque, se disait encore de la femme mariée qui n'était pas noble, ou qui, étant noble, n'était pas titrée.
» Ils iront en paradis premier que tous, et quand ils y seront, vous réclamerez leur secours : si vous les avez mal traitez, Dieu ne permettra pas qu'ils vous assistent, comme il ne permît pas que Lazare favorisast d'une goutte d'eau le riche qui avoit desdaigné de luy donner des miettes de pain. Ce n'est pas moy qui dis ceci pour flatter vos serviteurs, c'est Jésus mesme qui vous en advertit, et qui vous donne cet advis salutaire : « Gagnez » les bonnes grâces de vos serviteurs et des pauvres, » afin qu'après vostre vie, ils vous reçoivent es taberna- » clés éternels. »
)> . . . Sainct Chrysostome dit très bien : Ce n'est pas merveille si les serviteurs sont vicieux; personne ne travaille pour les former à la vertu ; les maistres ne pensent qu'à tirer service d'eux. Vos enfants ont leur père et mère, leur régent, leur pédagogue, qui vaillent sur eux, qui ne leur permettent pas d'aller partout où ils veulent, qui tâchent de les façonner à la piété et honnesteté pendant plusieurs années ; la considération de leur naissance, de leur condition et de leurs parents les devroit tenir en bride ; et néanmoins ils ont bien de la peine de se contenir dans leur devoir et de s'abstenir des desbauches. Combien plus les serviteurs sur qui personne ne veille, que personne ne reprend, n'advertit et n'enseigne? Vous les reprenez bien quelquefois, mais c'est par intérest, quand leurs fautes vous sont dommageables, et vous ne les reprenez qu'en colère, avec menaces, blasphèmes, imprécations, injures et malédictions. Qui conttirbat
4i6 APPENDICE
domiim suam possidebit ventos {Prov., ii, 29). Celuy qui est impatient, colérique, turbulent, tempestatif dans sa maison, ne possède que du vent : ses serviteurs luy disent de belles paroles, ils font de beaux semblants en sa présence; en derrière, ils font des grimaces et se mocquent de luy : ils font mal, mais il en est cause. La correction est une médecine : quand vous donnez si souvent une médecine à un malade, elle n opère pas beaucoup, parce que Testomach s'y apprivoise : quand vous reprenez si souvent vos serviteurs, vous les estourdissez de vos crieries ; ils disent que c'est vostre coutume : la correction n'a point d'effect en eux. In assiietis non fit passio,
» Vous devez faire en vostre famille, qui est
un petit monde, comme le bon Dieu fait en ce monde, qui est une grande famille : Omnia in numéro^ pondère et mensura : en nombre, en poids et en mesure.
» En nombre, c'est-à-dire, que le luxe et l'ambition ne soient pas cause que vous ayez plus de serviteurs qu'il ne convient à vostre estât selon la modestie chrestienne : que Tavarice ne soit pas cause que vous en ayez moins quil ne vous est nécessaire. Quand il y en a trop, ils sont fainéants, ils s'empeschent l'un l'autre, se remettent les ouvrages l'un sur l'autre ; quand il y en a trop peu, ils sont accablez, ils ne font les ouvrages qu'à demy et par manière d'acquit; vous vous en plaignez, et eux aussi ; ils n'ont pas mesme le loisir de prier Dieu pour
se rendre gens de bien : ce sont des instruments (1) vivants.
» En poids, c'est-à-dire, que vous donniez le rang dans vostre maison, la part à vos bonnes grâces, les charges et offices à chacun d'eux, selon leurs mérites; comme nous voyons que le Créateur a placé les éléments selon Texigence de leur nature, les plus nobles et desliez au plus haut lieu, les plus massifs et matériels au centre et marchepied. Vous aymez et favorisez plus, entre vos domestiques, non ceux qui le méritent mieux, mais ceux qui sont plus dissimulez, ceux qui sont plus adroits à vous flatter, ceux qui vous font des rapports à perte de veue, ceux qui sçavent mieux s'ajuster à vos imperfections : ce n'est pas tenir bien droite la balance de la justice, et faire tout inpondere,
» En mesure, c'est-à-dire, que le travail et l'employ que vous leur donnez soit mesuré et proportionné aux forces, aux talents, à la portée et capacité de chacun ; que le salaire que vous leur payez soit correspondant au travail, à la diligence et au temps qu'ils ont employé h vostre service. Ne pensez pas être excusé {dispensé) devant Dieu de leur payer le salaire convenable et proportionné à leur travail, sur ce qu'ils sont pauvres, abandonnez, et qu'ils ne sçauroient où aller, si vous ne les recueilliez. Si vous achetiez d'un pauvre homme du blé, du linge,' de l'étain, la moitié moins que la chose ne
(1) Au sens de machines.
vaut, sur ce que la nécessité Tobligeroît de le vendre, serîez-vous excusé de péché et d'obligation à la restitution? Vous achetez le travail de vostre serviteur beaucoup moins qu'il ne vaut en effect et au jugement des gens de bien : pensez-vous estre justifié devant Dieu? Pensezvous estre impuny, si vous le traitez comme un esclave, si vous le nourrissez comme un forçat de galère, ou comme un chien ; si vous ne luy faites les avantages que vous luy avez promis ; si vous Tempeschez par menaces ou par autre voye d aller servir un autre maistre où il trouveroit mieux son compte ; si vous retenez leurs gages ou une partie, parce que vous avez perdu quelque chose qu'ils n'avoient pas en charge? Vous n'estes pas asseuré qu'ils l'ayent dérobé, et vous estes bien asseuré que vous leur devez leurs gages : pourquoy retiendriezvous une debte certaine pour compensation d'un dommage incertain ? Quand un mercenaire a fait une journée pour vous, si vous attendez jusqu'au lendemain, contre sa volonté, à luy payer deux sols qu'il a gagnez, Dieu dit que c'est un péché qui crie vengeance contre vous, et qu'il exaucera cette clameur. Vous attendez un, deux ou trois ans à donner le loyer à vostre servante, et vous estes cause que, pour s'entretenir, elle prend à crédit chez le marchand des denrées qui lui cousteront beaucoup plus cher qu'argent comptant, et vous pensez estre innocente ? Vous passez pour femme de bien, vous communiez deux fois par semaine ...! Et vous, si c'est un grand mal de retenir à vostre servante une petite pièce d'ar-
gent, quel horrible et exécrable crime est-ce de luy vouloir ravir ce qu'elle doit avoir de plus cher et plus précieux en ce monde, son honneur et sa pudicité?
» Pauvre fille! pauvre orpheline, pauvre désolée, pressée des misères du temps, de la faim, de la nécessité, de la disette ; comme un vaisseau agité de Torage , elle s'est réfugiée à vostre maison, pensant y avoir un port et un havre asseuré, et elle y trouve un écueil ! Elle y fait débris et naufrage de ce que la mauvaise fortune avoit respecté et espargné en elle ! Que fera-t-elle la pauvre infortunée, après une telle perte? Vous l'avez amorcée à la volupté, vous luy avez donné la pente du vice ; (Jle s'y laissera aller, elle commettra les péchés mortels à douzaines, à centaines, à milliers^ par pensées, par paroles, par actions ; et ils vous seront imputez, parce que vous en estes cause ; vous en estes le principe et premier moteur: quand elle entra en vostre maison, mieux vaudroit pour elle qu elle fust entrée en la caverne d'un lion, qu'elle eust rencontré un tigre ou un léopard qui l'eust déchirée et mise en pièces! Elle n'eust perdu qu'une vie caduque et périssable ; et vous luy faites perdre son corps, son âme, son salut, sa réputation, la grâce de Dieu, Je repos de sa conscience, le droict à la vie éternelle !
)) Vous, son maistre, qui devriez luy remonstrer son devoir, qui devriez estre très jaloux de son honneur, qui devriez luy servir de père, puisque vous estes père de famille, est-ce ainsi que vous abusez de l'autorité que le bon Dieu vous a donnée ? La puissance que vous avez
sur VOS domestiques vient de Dieu, dit sainctPaul : Non est potestcLS nisiaDeo; et par conséquent c'est une chose sainte, c'est une émanation et participation de la souveraineté de Dieu ; et, en cette qualité, vos serviteurs sont obligez de la vénérer et honorer : et vous la prophanez, vous vous en servez pour commettre une des plus meschantes, des plus noires et des plus infâmes actions qui se puissent imaginer, pour corrompre la simplicité et pureté d'une pauvre innocente (1) !... »